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GRIME ET SUICIDE

Ton veut, au point de vue de la pure morale *, que de cesser d'aimer la vie et d'en venir à la détester. Il n'en est pas moins vrai que le suicidé fait porter sa haine et son mépris sur des objets impersonnels. Il déteste les hommes en général, la société, la vie, la création, la terre, la lumière : c'est à tout cela qu'il en veut ; mais il est rare qu'il entende faire pâtir telle ou telle personne en particulier. On ne se tue pas souvent pour se venger ni pour nuire à d'autres (quoique le cas ne soit pas sans exemple). Enfin, si le. suicidé a rompu avec les devoirs de la vie, il a rompu aussi avec les jouissances dont il est dégoûté. Le criminel proprement dit a rompu aussi avec les devoirs ; mais, qiiant aux jouissances, bien loin de les mépriser, il en est avide, il en veut à tout prix, au prix de nos droits, de notre honneur, de notre sécurité et de notre vie.

Mais un autre problème se pose à nous. Les criminels, soit accusés, soit condamnés, se suicident assez souvent. Il y a là une occasion, qu'il ne faut pas négliger, de comparer entre eux les deux actes et d'en examiner à nouveau les mutuels rapports.

Constatons d'abord que le nombre des suicides va toujours en augmentant, beaucoup plus que le nombre des criminels. En France notamment, la proportion des criminels, pris en bloc s, reste à peu près, depuis de

* A plus forte raison, de la religion.

* Car certains crimes augmentent, pendant que d'autres diminuent.

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longues années, autour de 11 ou 12 accusés par 100,000 habitants. Pour le nombre des suicidés, voici sa marcbe ascendante. De 1846 à 1851, elle va de 5 à 6, à 8, à 9, à 10 suicidés par 100,000 habitants. De 1871 à 1875, ce chiffre s'élève successivement de 11 à 12, à 13 et à 15. Il atteint 17, de 1876 à 1880. En 1884, il est de 20 et s'est maintenu à 19 en 1885, mais pour s'élever à 21 en 1886, année du dernier recensement.

Ainsi le nombre des crimes ne s'élève ni ne diminue avec le nombre des suicides.

Les criminels, une fois le crime commis, participentils davantage à cet accroissement des morts volontaires ? Autrement dit, les suicides des criminels vont-ils en augmentant comme ceux de la masse de la population ? Loin de là ! En 1886, sur 6,638 accusés suicidés, on en comptait 21 1 ayant eu pour motif présumé le désir de se soustraire à des poursuites judiciaires, et 42 dont les auteurs étaient en même temps auteurs d'assassinats, de meurtres, d'empoisonnements ou d'incendies. En 1885, le nombre total des suicides s'élève à 7,902 ; mais les suicides de criminels avaient baissé notablement. Il n'y en avait plus que 197 attribués au désir de se soustraire à des poursuites ; et ceux des auteurs d'assassinats, meurtres, etc., était descendu à 24.

On ne peut donc pas dire que le suicide soit un affluent de plus en plus gros du crime : on ne peut pas dire non plus que l'élévation du nombre des suicides soit due à une aggravation de la criminalité, car celle-ci demeure à peu près stationnaire. Enfin on ne peut pas établir qu'il y ait régulièrement un rapport inverse entre les deux faits, puisque, tandis que les suicides augmentent, le crime, sans augmenter, ne diminue pas non plus d'une manière appréciable.

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