‹ Le crime: étude socialeChapitre 33 sur 49 · CRIME ET SUICIDE · texte numérisé non relu

CRIME ET SUICIDE

Ce qu'il faut ajouter, c'est que les suicides de criminels s'accomplissent en majeure partie dans une même période, très peu après le crime, pendant la prévention ou dans l'instruction ou au lendemain de l'incarcération définitive. Les causes de ses suicides sont dès lors faciles à deviner : c'est l'émotion causée par la perte soudaine de l'honneur, de la liberté, par conséquent de la fortune ou, tout au moins, des plaisirs habituels de la vie ; c'est l'ébranlement causé par un changement radical et soudain dans toutes les conditions de l'existence ; c'est aussi très souvent le trouble physique produit chez les alcooliques ou les ivrognes par la suppression totale et immédiate de toute boisson *.

C'est aussi à une même catégorie de criminels qu'appartiennent les suicides des prisonniers depuis plus longtemps incarcérés. Presque tous sont des coupables qui ont commis des crimes relativement peu graves et qui, par contre, ont plus de remords que les autres. Lauvergne l'avait déjà observé * : « La classe des forçats à vie est celle qui songe le moins au suicide. » Depuis lors tous les statisticiens ou administrateurs l'ont également reconnu les uns après les autres : le suicide est presque inconnu dans les bagnes ou dans les prisons qui renferment les natures les plus criminelles 3.

M. Stevens, inspecteur général des prisons de Belgique, dit dans l'un de ses rapports * : « Pour les suicides, les faits ont démontré l'exactitude des observations faites à ce sujet par Ferrus : c'est que généralement les suicidés n'étaient pas classés jdans la catégorie des

* Voyez Enquête parlementaire^ t. III, p. 342.

* Ouvrage cité, p. 221.

3 Voyez Archives d^ Anthropologie criminelle, 1877, p. 477, 8.

* Enquête parlementaire^ t. II, p. 53.

malfaiteurs incorrigibles, que tous appartiennent à la meilleure catégorie des condamnés, à celle qui est susceptible d'amendement. » Le médecin en chef de Mazas écrit de même * : « On voit plus souvent des gens écroués sous Tinculpation d'accusations légères se suicider que des assassins, des voleurs dangereux, des récidivistes. En réalité, les grands criminels attentent peu à leurs jours*. »

Concluons maintenant, et essayons de tracer quelques I lignes suffisamment nettes dans cet enchevêtrement de I malheurs et de turpitudes.

Oui sans doute, il y a dans la nature humaine un fonds de misère morale d'où émane, en deux directions différentes, un double penchant : ici la tendance à se délivrer de la vie quand on n'a plus le courage d'en supporter les épreuves, là le penchant à attenter à la vie ou à Thon- j neur ou au bien des autres quand on n'a plus le courage de respecter les obligations de la morale et les prescriptions de la loi. Dire, avec l'école de Lyon, que « le suicide est un crime complexe, aboutissement de toutes les autres formes de la criminalité », paraît excessif. Mais on peut dire : c'est l'un des aboutissements vers lesquels sont souvent détournés des tendances malsaines qui, en d'autres circonstances, auraient abouti soit au crime, soit à la démence ou à la folie.

11 y a là comme deux fleuves qui ont entre eux di-

* De Vapplication de V emprisonnement individuel, brochure publiée par le ministère de Plntérieur. Paris, imprimerie du Journal officiel, 1865, p. 31.

> Je sais qu'il ajoute : c II faut dire qu^ils sont très activement surveillés. » Mais quand on sait tous les moyens invraisemblables auxquels a recours un détenu qui veut absolument se suicider, cette raison, donnée par une sorte de scrupule d^exactitude, n*affaiblit en rien les dépositions précédentes.

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verses communications par lesquelles chacun peut être considéré à de certains moments comme l'affluent, quelquefois aussi comme le dérivatif de l'autre. Mais à les embrasser 'tous les deux dans leur ensemble, ils se séparent dès leur source et vont s'éloignant Tun de Tautre dans leur cours.

Nous chercherons peut-être ailleurs si telles ou telles causes tendent également ou inégalement à les accroître. Mais quel que soit l'intérêt de ces recherches et quels qu'en soient les résultats, elles ne sauraient aboutir à infirmer nos conclusions. Il peut y avoir des circonstances mettant également à l'épreuve toutes les tendances pernicieuses de l'âme humaine, comme il y a des causes climatériques, morales, diététiques exerçant une action équivalente sur des maladies impossibles d'ailleurs à confondre. Sous l'influence du chagrin, du froid excessif, de la fatigue ou d'une blessure, peuvent éclater indifféremment des maladies où le tempérament du sujet montrera ses ressources et ses faiblesses. Encore une fois, ces maladies ne sont pas identiques ; elles réclament des soins différents, et, à de rares exceptions près, il n'est pas dit que l'une préserve de l'autre, pas plus qu'il n'est inévitable et fatal que l'une amène l'autre.

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