CHAPITRE XII
I. La folie n'est-elle qu'un mot? — L'analyse et la dissociation. — La comparaison et la synthèse. — II. La physionomie des aliénés : ses quatre caractères. — A quoi ils se ramènent. — III. Le fou est un être isolé. — Isolé de la nature, isolé des. autres hommes, de leurs idées, de leurs sentiments, de leurs projets. — Séparé de son propre passé par un changement radical de caractère. — Le criminel est un être sociable, vivant dans la société ordinaire, pour l'exploiter, ou réussissant à en créer une autre avec les hommes qui lui ressemblent. — IV. Comparaison de l'état criminel avec des modes particuliers de folie : avec la folie morale, avec la folie impulsive, avec les manies partielles, dipsomanie, kleptomanie, pyromanie, etc.. — V. Comparaison du criminel avec Tépileptique, avec l'alcoolique. — VI. Résumé sur les caractères de Tacte criminel et sur les caractères de l'acte de folie. — D'un côté, enchaînement de causes morales, habitudes volontaires, esprit d'association. — De l'autre, enchaînement de causes physiques, rupture inconsciente de révolution psychologique, insociabilité complète. — VII. La folie dans les prisons. — Elle y est plus fréquente que dans la vie libre. — Pourquoi ?
Nous avons déjà ou mainte occasion de comparer, en passant, les actes des criminels à ceux où le bon sens
reconnaît aisément la folie. Voici le moment de reprendre cette étude avec ensemble et avec suite et de la compléter, s'il est possible. Il j a là un intérêt scientifique et un intérêt pratique dont l'importance ne saurait être exagérée.
Pour certains psychologues, le mot de folie est devenu un mot vague, une abstraction dans laquelle se confondent et finalement s'effacent les caractères précis d'une multitude de petits états anormaux. On aime, en cette école, à dissocier tous les phénomènes de la maladie comme ceux de la santé : on se plaît à multiplier les accidents et les désordres, à voir partout de menues imperfections dont chacune a sa destinée spéciale et entraîne des conséquences fortuites et isolées. Ces petitea causes, dit-on, produisent partout ce qu'on est. convenu de nommer des anomalies, des bizarreries ; elles en produisent dans ce qu'on appelle l'état de santé comme dans ce qu'on appelle Tétat de maladie. Ici, elles se sont accumulées et elles frappent l'attention par la continuité ou la répétition fréquente de leurs effets ; là elles semblent disparaître au milieu d'actes enchaînés ou associés sous l'empire d'autres habitudes. Mais partout il suffit d'un accident physiologique ou d'une modification de nos fonctions pour amener dans le caractère, dans les sentiments, dans les conceptions et enfin dans la volonté, des états spéciaux, aussi inévitables les uns que les autres.
Pour cette école, il n'y a donc pas plus d'aliénation mentale ou de criminalité, qu'il n'y a de moralité, de vertu ou de génie. 11 y a des constructions et des aménagements de cellules cérébrales, il y a des modes de circulation sanguine, il y a des variations dans la texture ou le genre de vie des tissus, qui produisent des effets
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insidieux ou violents, utiles ou nuisibles, rassurants ou dangereux pour la tranquillité des autres. Il s'agit de les étudier là où on les trouve et surtout là où on peut les provoquer, sans s'arrêter à ces dénominations de crime ou de folie qui sont des restes de scholastique.
Ces théories sont faites pour flatter certains hôtes de laboratoires et les savants qui recueillent un à un de petits faits i-solés. La physiologie expérimentale ne trouve souvent l'objet propre de son étude qu'en brisant le concert de la vie. Elle force à agir séparément, sous le coup d'excitations artificielles, des énergies destinées à coopérer avec d'autres. A l'action si complexe et habituellement si harmonieuse de la nature, elle substitue des impulsions factices, violentes et isolées. Toujours prête à confondre l'un des symptômes ou Tune des conditions avec la loi complète, elle réduifa le cancer à un changement de proportion dans les humeurs d'un des fragments de nos tissus ; elle ramènera toute la phtisie à la présence d'un bacille découvert dans les crachats d'un malade. Ainsi la psychologie qui s'est faite la servante de la physiologie expérimentale, ramène toute la pensée au travail mécanique du cerveau, le crime à une impulsion passagère née d'une suggestion qui, semblett-il, n'a pas eu besoin d'être préparée.
Ces prétentions ne peuvent pas être acceptées par la majorité de ceux qui étudient la vie même dans l'unité de son développement total et dans la suite prolongée de ses déviations ou de ses écarts. Ceux-là recueillent . avec reconnaissance les faits de tout ordre qui paraissent hés à l'un ou à l'autre des accidents ou des troubles plus ou moins durables qui nous affectent. Mais pour eux, toute aberration comme toute évolution a sa courbe suivie où les mouvements s'engendrent et se continuent selon des
lois fixes. La synthèse qui reconstitue ces ensembles et s'efforce de marquer le caractère durable de chacun d'eux, est aussi loin que possible de poursuivre de^ abstractions : c'est la réalité même qu'elle se flatte avec raison de maintenir dans l'intégrité de ses caractères et dans l'ordre actif de ses mouvements. Elle étudie avec curiosité, elle examine avec sympathie les résultats des expériences qui décomposent le mécanisme. Mais pour bien marquer les ressemblances et les différences, c'està-dire, en somme, la vraie nature des formes si nombreuses de la vie, — vie physique ou vie mentale, vie animale ou vie humaine, vie individuelle ou vie sociale, — elle s'attache à la comparaison des systèmes complets mis en présence les uns des autres . Elle croit, en effet, que chaque caractère doit sa valeur à l'ensemble où il a sa place et où l'action qu*il détermine dépend des résistances ou des concours que son énergie particulière y provoque ou y obtient.
On a donc beau dire que la folie n'est qu'un mot. Ceux qui sont appelés à prononcer d'après les antécédents, d'après la conduite suivie, d'après l'ensemble des caractères, croient que c'est bel et bien un mot répondant à une chose distincte. Résumons donc et expliquons de notre mieux la partie de leurs études qui nous intéresse ici spécialement.
Remontons en sens inverse la série des caractères essentiels que nous avons cru remarquer chez les véritables malfaiteurs, et commençons, cette fois, par la
physionomie des aliénés comparée à celle des criminels.
Les aliénistes * ont remarqué dans l'aspect extérieur de leurs malades quatre caractères principaux. Ces caractères ne sont pas toujours réunis : mais c'est toujours l'un ou l'autre qu'on rencontre, et il en est un auquel les trois autres préparent et tendent en quelque sorte à amener la physionomie du sujet.
Le premier est ce que lés médecins allemands ont appelé le polymorphisme des expressions. On pourrait être tenté de railler la découverte et surtout le mot qui la désigne. Mais entendons-nous bien, polymorphisme ne veut pas dire ici tout simplement que les aliénés ont des physionomies très différentes : il veut dire que les expressions les plus diverses et même les plus opposées se succèdent sur sa figure, avec Une extrême rapidité. C'est le signe extérieur de l'incohérence de ses sentiments, de ses conceptions et de ses efforts.
Nous avons sans doute relevé, quant à nous, chez les criminels, une assez grande variété d'expression. Nous avons dénié à Lombroso et à son école, que le crime effaçât ordinairement les traits ethniques ou nationaux. Nous avons rappelé que la physionomie des malfaiteurs n'était pas la même en liberté et dans la prison, etc. On peut donc nous objecter que le polymorphisme est l'attribut commun du criminel et du malade. Mais il est aisé de comprendre les différences. Les changements de physionomie du malfaiteur ne sont pas instantanés, ils sont préparés, ils répondent logiquement à des dispositions d'esprit qui s'ajustent elles-mêmes aux circonstances : ils ne peuvent donc changer si subitement. On peut les
* Voyez particulièrement une longue communication, très étudiée, du D' Oppenheim, au congrès psyciioiogique de Berlin et résumée dans les Archives de neurologie de 1884.
étudier, et le directeur de la prison comme le juge expérimenté savent les comprendre. Si ces variations se succèdent avec plus de promptitude, on les remarque : on y voit précisément un signe de trouble cérébral. Il reste alors à se demander si ce trouble est momentané ou s'il est de longue date, s'il est simulé ou s'il est naturel, s'il est un effet ou s'il est une cause de la situation actuelle . de l'accusé, bref si l'on se trouve en présence d'un mal- * faiteur responsable à punir ou d'un malade à soigner.
Un second caractère, qui tient de très près au premier, c'est ce qu'on appelle l'inconséquence de la physionomie. On veut dire par là que, très souvent, chez les aliénés, l'expression du visage ne répond pas à la nature de ]a | conception qui paraît lui avoir donné naissance. Un I malade, par exemple, vous exposera les choses du monde ' les plus simples avec une physionomie empreinte de toute i la gravité qu'il y pourra mettre.
Dans ce cas-là, la physionomie de l'aliéné traduit mal ses sentiments intérieurs ou, plus exactement peut-être, * elle exprime un état tout à fait contraire à celui que le i commun des hommes éprouverait en pareille situation.
Un troisième caractère nous montre sa physionomie rendant tout aussi mal l'action exercée sur lui par les phé- / nomènes du dehors. Les aliénistes allemands désignent / ainsi ce caractère : trouble dans le rapport entre le Jeu de ' la mine et les iiifluences extérieures. Ainsi, le fou rira • devant une chose triste et pleurera devant une chose gaie. Il continue sans doute à part lui, quoi qu'il arrive, le jeu de ses conceptions délirantes, et il demeure fermé à l'influence objective ; ou bien si les sollicitations des phénomènes pénètrent jusqu'à lui, elles a se pervertissent dans leur trajet », comme les impressions sensorielles s'y pervertissent pour multiplier les illusions. Elles peuvent
se pervertir « à Ventrée », c'est-àrdire apporter au cerveau des images fausses : la réaction qui se lit sur la physionomie répond alors à une représentation toute individuelle, et l'expression n'en peut être comprise de Tentourage, ou bien elles se pervertissent « à la sortie » : le malade a, cette fois, subi la même impression que les autres hommes, et il s'apprête à y répondre de la même manière, mais la réaction naissante. est traversée ■subitement par une conception d'origine interne qui l'altère en s'y mêlant et qui la rend encore inintelligible pour autrui.
Assurément, nous sommes loin d'éprouver tous les mêmes émotions en présence d'un même spectacle; et alors que nous éprouvons des impressions identiques, nous ne les rendons pas de la même -façon. Devant le cadavre de la victime, le meurtrier, le juge d'instruction et le gendarme n'auront pas la même physionomie. Mais chacun des trois comprendra les sentiments des deux autres, il trouvera dans leurs physionomies un idiome dont il a la clef. Il peut ne pas l'interpréter toujours exactement; mais il sent bien que c'est une langue qui est la sienne : sauf- erreur particulière, il s'y reconnaît, comme celui qui la parle y reconnaît avec suite ses propres pensées. Quant au meurtrier, quel que soit son talent pour dissimuler ce qu'il sent et ce qu'il pense, on sait que l'ensemble de ses traits doit répondre à un état intérieur d'une certaine stabilité. Tout s'y tient, sans ces inconséquences involontaires qui font de la physionomie d'un aliéné comme une succession incohérente de signaux intervertis et brouillés par les accidents d'un oragôi
Lorsque nous avons parlé des altérations de la sensibilité, nous avons dit : tout trouble des sentiments se
manifeste par une alternative d'excitation et de dépression qui prépare un affaiblissenaent général et définitif. Nous allons retrouver ici la même loi. Surmenée par des agitations qui la font tour à tour aller au-delà ou rester en deçà des impressions qu'elle doit rendre, la physionomie du fou tend à la monotonie, indice de la stupidité et de l'indifférence universelle. C'est là, disent les aliénistes allemands, le caractère le plus fréquent dans les asiles : c'est l'un des éléments les plus importants du diagnostic de la folie.
A quoi maintenant se ramènent ces quatre caractères? A ceci, que le fou est un organisme cessant de plus en plus d'être en rapports avec les phénomènes extérieurs comme avec les pensées des autres hommes. C'est une conscience dont le trouble interne se manifeste .par la rupture des relations qu'elle entretenait avec la société et avec le monde et qui lui permettaient de réagir utilement sur l'une et sur l'autre.
Ces relations, il est vrai, le criminel s'efforce de les altérer, et finalement il en vicie la nature morale : car il les modifie uniquement à son profit, car il exagère volontairement l'utilité actuelle ou apparente qu'il prétend seul en retirer. Mais il ne pervertit ainsi le caractère moral de ses relations que parce qu'il conserve et entretient tous les autres. Ne lui faut-il pas les mêmes jouissances sensibles, les mêmes satisfactions d'orgueil et de vanité, les mêmes apparences d'estime, de pouvoir et . d'influence? Il lui faut surtout ces mêmes moyens d'action et ces mêmes ressources que chacun demande à l'argent. Qu'il laisse croire qu'il la possède, qu'il la promette sans la donner, qu'il la fausse ou qu'il la vole, c'est toigours de la monnaie courante, de la monnaie sociale qu'il use et qu'il abuse ; c'est avec elle qu'il
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cherche à se maintenir dans la société qu'il dupe, mais dont il vit. Voilà comment, sa physionomie nous laisse voir un homme intellectuellement comme physiquement pareil aux autres et qui ne commerce que trop avec nous.
La physionomie de l'aliéné nous montre, au contraire, un individu étranger à toutes les relations que nous sommes parvenus à établir, soit avec la nature pour la connaître et la gouverner, soit entre nous pour nous comprendre et nous servir les uns des autres.
A ces différences, révélées par la physionomie, s'en ajoute donc une qui va nous faire pénétrer plus avant dans rintimité des deux natures. Le fou est un être isolé ; le criminel, tout en troublant la société régulière, n'en est pas moins un être sociable. Tout ce que nous avons vu du malfaiteur prouve qu'il lui faut, la plupart du temps, un échange de sentiments et d'idées, une coopération, un concours, une association plus ou moins étendue. Il y a des criminels solitaires, cela est indéniable, il y en a surtout parmi les criminels d'accident. Mais d'abord ceux-Jà même ne sont-ils pas portés à la violence par l'exaspération d'une passion sociale, telle que l'amour ou l'honneur ? Quant aux criminels de profession ou d'habitude, il est inutile de revenir sur les mille formes de la corruption qu'ils ont subie ou de celle qu'ils ont communiquée.
Mettons maintenant en face d'eux les malades avec lesquels on affecte de les confondre. « Les aliénés, dit le
Dp a. s. Taylor *, n'çnt jamais de complices dans les actes qu'ils commettent. »
Cette proposition, que nul aliéniste ne contestera, peut paraître insuffisante pour marquer une ligne de démarcation bien nette ; car enfin il y a beaucoup de criminels qui n'ont pas non plus de complices. Mais ce n'est là que le point culminant d'une théorie beaucoup plus large et résumant un très grand nombre de faits.
La conscience d'un fou est un monde à part. Sur aucun point elle ne sympathise avec les sentiments d'autrui. Aucun échange ne s'opère entre ses conceptions et celles des autres. C'est en dedans de lui que se développe tout son délire ; c'est en lui, c'est dans ses hallucinations incommunicables et dans le retentissement de son mal tout individuel qu'est le principe de ses associations d'idées, de ses désirs, de ses désespoirs, de ses emportements, tous également incompréhensibles. Deux fous peuvent se railler mutuellement, jamais ils ne se con-" certeront, pas même pour la sortie de l'asile, ce rêve obstiné de tant de malades. Les sociétés de malfaiteurs ont certainement en elles des germes de dissolution que n'ont pas les sociétés ordinaires, parce que chez elles l'égoïsme l'emporte de beaucoup sur la bienveillance et le dévouement. Mais enfin elles s'établissent partout en grand nombre, et, si courte que soit leur existence, elles réussissent à se propager, à se renouveler, à durer mêpae. Le fou, dans ses moments de tranquilUté, peut se laisser conduire par une certaine discipline qui, lui donnant une tâche particulière, l'amène à vivre en paix dans une fa-
* A. S. Taylor, Traité de médecine légale^ traduit par le D' Coutagne, p. 903. — Legrand du Saulle a dit de môme (Z«* folie devant les tribunaux, p. 86) : « Eu général, le criminel a un ou plusieurs complices. .. L'aliéné n'en a pas. »
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mille ou dans une colonie agricole. Mais n'est-ce pas alors une sorte d'automatisme ou tout au moins d'habitude machinale qui le conduit, jusqu'à ce qu'une rémission plus sérieuse et une guérison partielle ou totale lui permette de redevenir un membre vivant de la société ?
Je sais que, depuis quelques années, des chercheurs à la piste des cas curieux ont signalé des malades fous, idiots, dégénérés, se recherchant mutuellement. On a parlé aussi de ce qu'on a appelé la folie à deux. Mais (yiand on examine de prés ces exceptions, on a vite fait d'en mesurer la faible portée.
Le D^ CuUère * , par exemple, a cru pouvoir parler, dans une note intéressante, des sympathies des aliénés leê uns pour les autres. En réalité, quels faits apportet-il? Des espèces d'accouplement, disons, si l'on veut, de mariages, entre individus également déraisonnables. Ni la folie, ni l'imbécillité ne suppriment, tant s'en faut, les besoins physiologiques. On comprend donc que, quand l'aiguillon de la chair les stimule, ces malheureux désirent des relations. Or, la répugnance salutaire que les personnes saines leur opposent, limite forcément, je ne dirai pas leurs choix, mais leurs recherches. Ils vont ainsi naturellement aux faibles d'esprit qui ne les repoussent pas. Je ne vois rien de- plus dans^ les exemples qu'on nous cite.
Prenons d'autre part les cas de folie communiquée-. Ce sont précisément des cas dans lesquels un mode particulier de conceptions délirantes est communiqué par un individu plus fou à un autre qui l'est moins ou qui
* Voyez Annales médico-psychologiques, novembre 1884.
' Voyez Annales médico-psychologiques de janvier 1881 et juillet 1885. Voyez aussi V Encéphale de 1881 (Résumé du D' Marandon DE Montyel).
peut-être ne l'est pas encore. Ce sont là des faits peu ordinaires et qui supposent certaines conditions rarement réunies. Il faut pour cela : P une prédisposition héréditaire bien marquée chez celui auquel le délire doit être communiqué ; 2« une existence depuis longtemps commune entre les deux futurs co-délirants, de telle sorte qu'ils aient pris très anciennement l'habitude de vivre et de penser l'un comme l'autre ; 3° une action incessante du plus malade sur son compagnon moins atteint ou encore relativement sain d'esprit. Il arrive^ alors que l'un des deux commensaux, parents, conjoints ou amis, impose en quelque sorte la forme déjà saillante de son délire au délire à peine commençant et vaguement ébauché du second malade. — C'est bien là une de ces exceptions dont on peut dire qu'elles confirment la règle.
Or, la règle est évidemment celle-ci : le criminel feint de s'entendre avec les honnêtes gens pour les tromper et pour leur nuire, et il s'entend réellement avec d'autres individus animés des mêmes sentiments de jalousie, de haine, de convoitise et de cupidité que lui ; le fou ne s*entend réellement ni ne feint de s'entendre avec personne ; ses conceptions sont trop individuelles et trop changeantes pour pouvoir s'ajuster aux conceptions d'un autre malade et cadrer pendant un temps appréciable avec elles.
D'où vient cela? De la multiplicité des causes prochaines ou éloignées de la folie sans doute ; mais surtout peut-être de ce fait, que la folie brise en quelque sorte la personnalité du malade et modifie promptement toutes ses facultés. « Le grand trait de la folie, dit Tajlor*, est un changement de caractère. D'un homme au tempe-
* Ouvrage cité, p. 90.
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rament violent, on peut prouver qu'il a toujours été le même ; mais un homme frappé d'aliénation mentale est différent de ce qu'il a été antérieurement. » C'est là une remarque d'une grande importance et dont il y a lieu de tirer plus d'une conséquence intéressante. '
Un homme qui a tel défaut de nature (chacun a le sien) est averti de bonne heure des avantages, comme aussi des dangers du caractère dont sa naissance l'a gratifié. Il voit les défiances qu'il provoque et les ennuis qu'il s'attire ; il sait où il a chance de trouver des amis et quels sont ceux dont il doit s'attendre à essuyer l'hostilité. Certains froissements quotidiens l'arrêtent d'un côté, comme il y a des sympathies qui l'attirent et qui Tencouragent d'un autre. Il a ainsi le temps de s'accommoder peu à peu aux conditions qui lui conviennent. Il peut se ménager des concours, se frayer sa voie là où il la trouve plus sûre et plus facile. Rien de tout cela n'exige de calculs compliqués ni de réflexions profondes. Un ou deux sentiments, tels que l'amour-propre et le désir de rester honnête suffisent pour guider les vocations, pour éclairer dans le choix des amis, pour éviter ou pour retenir suivant les cas, pour donner enfin une direction utile à l'expérience croissante de la vie. Voilà ce qui fait que les tempéraments les plus opposés peuvent comporter, nous l'avons montré bien des fois, une responsabilité équivalente.
Chez l'homme dont le caractère a subitement changé sans qu'il l'ait su ni voulu*, quelle différence! Tout l'horizon de ses pensées s'est retourné : le but de ses désirs s'est déplacé, la conscience de son pouvoir s'est
1 Je ne veux pas dire qu'on change de caractère à volonté. Mais les variations peuvent être le résultat indirect d'actions et dliabitudes volontaires.
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métamorphosée. Tout Tétonne ou tout le trompe ; tout l'enfonce dans son illusion ou tout le déroute et l'exaspère. Il a déraillé de la voie commune, il s'en va donc au hasard et au rebours de tous les autres. Aucun échange de pensées, aucune communication de sentiments, aucune influence d'ordre moral, ne saurait plus trouver en lui la correspondance accoutumée.
Nul n'a mieux caractérisé cet état que Moreau de Tours * : nul n'en a mieux montré l'importance. Ce n'est pas, a-t-il dit l'un des premiers, dans le caractère des actes mêmes qu'il faut chercher si l'individu est aliéné ou non, responsable ou non ; c'est dans la nature de l'état qui précède l'invasion du mal et qui l'amène ; c'est dans la diversité incohérente de ces sensations nerveuses insolites, c'est dans ce trouble subit qui fait que les idées du sujet s'embrouillent et que lui-même, avant d'avoir perdu absolument la raison, se demande s'il dort ou s'il veille. Dans cette espèce de terreur panique et de déroute universelle de ses idées, tout à coup une ou plusieurs conceptions exclusives viendront prendre empire sur lui, et elles pourront l'entraîner fatalement à sévir contre lui-même ou contre les autres.
« Quand un acte, dit Moreau de Tours, a été accompli dans ces conditions, qu'importe qu'il ait été prémédité, qu'importe même que la pensée en ait été originairement conçue dans une passion quelconque ; cet acte n'en est pas moins un fait morbide, dont nul ne saurait être déclaré responsable. »
Tous les aliénistes d'ailleurs se sont appliqués à décrire ce changement de caractère qui signale partout l'imminence de l'explosion de la folie. Les symptômes en appa-
1 Voyez son livre sur la Psychologie morbide. Voyez aussi An^ nalès médico-psychologiques de 1854, p. 639.
rence les plus légers suffisent à un œil exercé. Ainsi une jeune femme fort intelligente vint un jour dans le cabinet de Lasèguo * et lui dit : <t Pour tout le monde, mon père est comme d'habitude ; mais il s'est passé un petit fait qui m'a étonné et qui m'inquiète. Dans un dîner de cérémonie, mon père, qui est l'homme correct par excellence, a tiré à lui un plat de crevettes et il Ta mangé tout entier. » La jeune femme ne se trompait pas dans ses alarmes, trois jours après, son père était atteint de paralysie générale.
Supposons que la folie soit le résultat indirect d'une passion violente et malheureuse, la discontinuité dont nous parlons n'en est pas moins à signaler. Croire que la folie prolonge, avec un peu plus de désordre et d'emportement, une passion quasi normale, est une erreur bien réfutée. Pour que la folie succède à une passion, il faut que celle-ci ait produit dans le système nerveux un trouble profond et que l'équilibre des facultés en ait été rompu. Dès lors la scène change : le dévot exalté devient blasphémateur et ordurier, l'amoureux cherche à déshonorer et à perdre l'objet de son amour. Tel homme, frappé dans ses affections, dans ses espérances, dans ses projets d'avenir, commence à déraisonner ; ses facultés s'affaissent, il se croit perdu et ruiné. Mais c'est pour des périls imaginaires quïl se lamente ; car ce qui faisait jusque-là le légitime sujet de ses préoccupations ou de ses regrets, il l'a complètement oublié. Il ne songe plus à la femme qui l'a abandonné, à l'enfant qu'il a perdu, à l'ami qui l'a trahi ; mais il entre en défiance et en terreur pour un individu qui passe et qui, dit- il, l'a regardé d'un air particulier. Le réveil de la passion antérieure,
* Déposition de Lasègue, cité comme expert devant le tribunal de la Seine, 18 avril 1870. — Afifaire Teulat.
avec ses douleurs naturelles et ses angoisses justifiées, serait un signe de guérison ou d'amendement.
Ainsi, le fou est un homme qu'un changement radical de car-actère a séparé violemment do son propre passé. Comment s'étonner dès lors qu'il ait rompu tout commerce avec autrui ? Le criminel, il est vrai, a brisé, lui aussi, avec la société régulière. Mais il s'est fait peu à peu des sentiments, des idées, un langage qui. lui sont communs avec d'autres : ils lui permettront de s'entendre et de se concerter avec des hommes de la même perversion que lui. Mais, pourquoi ces sentiments nouveaux peuvent- ils rapprocher ainsi des hommes dévoyés ? Parce que, tout en étant la corruption des sentiments naturels, ils ressemblent encore à ces derniers et tiennent à eux par de nombreuses et solides analogies. Le criminel raisonne mal ; car parmi les principes d'action qui nous dirigent, il n'en conserve qu'un, la jouissance actuelle ou l'intérêt personnel plus ou moins mal entendu ; Q a oublié ou il méprise tous les autres. Mais ce principe enfin, il a toujours pu s'en inspirer dans une partie de' sa conduite ; il a toujours vu les autres hommes s'en inspirer ouvertement dans un grand nombre de circonstances. Il doit donc retrouver ici ou là dans sa nouvelle existence, des hommes préparés à le comprendre et capables de l'aider, sous certaines conditions de réciprocité possible. L'aliéné ne sait plus ce qu'il était lui-même : tout ce que les autres hommes sont ou ont été, tout ce qu'ils font ou méditent de faire, il le voit de travers ou sens dessus dessous ; car son délire déforme tout et ne s'adapte à rien, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir.
Examinons maintenant, Tune après l'autre, certaines formes spéciales de désordre mental poussant à des actes de violence : la diversité des symptômes qu'on y rencontre n*a rien, on va le voir, qui infirme les propositions précédentes.
On remarquera même ce trait qui ne laisse pas que d'être piquant. Il est des aliénistes qui reprochent volontiers aux psychologues de se perdre dans des abstractions en dissertant métaphysiquement sur le crime ou sur la folie transformés en entités scholastiques. Or, ceux-là ne se privent aucunement de rapprocher et même de confondre ce que nous nous appliquons à distinguer : mais ils ne le font que dans leurs aperçus généraux et dans leurs introductions philosophiques. Dès qu'ils arrivent aux modes particuliers des maladies mentales, ils sont les premiers à marquer fortement et avec précision les différences qui les séparent de la vraie criminalité. Lisez l'introduction de Maudsley : le crime et la folie sont à peu près même chose. Mais lisez les divers chapitres de son beau [livre : ni la folie morale, ni la folie impulsive, ni Tépilepsie homicide ne sauraient se confondre avec la criminalité. L'examen détaillé des variétés détruit ce qui avait été dit de la prétendue similitude des deux espèces.
Laissons de côté le délire chronique (délire des persécutions ou autre) qui se reconnaît toujours aisément à sa marche méthodique et progressive, à son caractère de ténacité, au désordre général qu'il apporte dans les facultés de l'individu. Prenons ce qu'on appelle depuis un cer-
tain nombre d'années la, folie morale.^. C'est une forme de r aliénation dans laquelle les facultés intellectuelles seules conservent ou semblent conserver leur intégrité. Le malade raisonne comme les autres ; mais les facultés c< morales » — sentiments affectifs, pitié, respect d'autrui, pudeur, probité — sont gravement altérées en lui. Tantôt il voit clairement l'inconvenance ou l'absurdité de sa conduite, mais il n'a pas la force de réagir ; il n'essaye de justifier ni ses angoisses, ni ses haines, maïs il continue à les ressentir et il s'apprête à y céder. Tantôt il invente des raisonnements serrés dans lesquels il s'eff([)rce d'expliquer ses sentiments et ses actes ; les motifs ou les prétextes qu'il invoque sont spécieux et subtils, tandis que ceux auxquels il obéit sont en réalité des plus futiles. Là son intelligence est lucide et exacte,' mais elle est sans influence sur ses propres sentiments * Ici, elle est active et forte, mais mensongère ou erronée. L'intégrité qu'on lui prête n'est donc, en somme, qu'apparente; mais enfin elle continue à entretenir des rapports avec les autres intelligences, et c'est là ce qui fait un instant illusion.
Il est évident qu'un pareil état est facile à confondre avec celui d'un criminel qui raisonne, qui discute avec le premier venu, en attendant qu'il vole sans scrupule ou assassine sans pitié. Mais écoutons ce que dit Maudsley * :
« Sans doute, les symptômes sont à peu près les mêmes; mais la diffiérence , est considérable lorsqu'on regarde les antécédents ; la preuve de la maladie est dans l'histoire complète des cas. .» — a Voici, ajoute-t-il, ce qu'on découvre le plus souvent. Après quelque forte
* Voyez Annales médico-psychol.^ jaavier,1877.
* Maudsley, Le crime et ia folie ^ p. 164.
secousse morale ou un trouhie plus ou moins 2'^rofo7idj le sujet, chez qui d'ailleurs il j avait nettement une prédisposition héréditaire à la folie, a éprouvé un changement marqué de caractère : il iibest p)\us le même homme; ses senVimeniSj ses habitudes j sa conduite, tout est différent. » Rien de plus clair, et ici Maudslej est parfaitement d'accord avec ses compatriotes Prichard et Tajlor comme avec Moreau do Tours et Dagonet.
Dans une étude récente d'un de nos recueils * je trouve ces autres détails qui creusent encore davantage les différences. « Tandis que le criminel agit toujours dans un but intéressé, pous:é toujours par un mobile psychologique, haine, vengeance ou convoitise, le fou moral fait le mal pour le seul plaisir de faire le mal ou parce qu'il n'apprécie pas la portée de ses actes. » Si monstrueux, si hors nature que paraissent les actes d'un malfaiteur ordinaire, on découvre toujours qu'il n'a que àQ^ vices lui procurant du plaisir et qu'il ne commet que des violences dont il tire un. certain profit. Aussi pourra-t-on reconstituer logiquement L'histoire de sa dépravation, encouragée par l'impunité, accrue par l'habitude, surexcitée parla lutte, accomplissant enfin, degrés par degrés, son évolution dans laquelle tous les mauvais éléments de sa nature première se développent, tandis que les bons sont étouffés.
Bref, le criminel et le fou moral se ressemblent souvent en ce que tous deux ont une certaine conscience du caractère criminel de l'acte commis, en ce qu'ils répondent avec précision, raisonnent sur beaucoup de choses avec clarté et exactitude, contemplent leur victime ou les résultats de leur acte avec indifférence ou tranquillité.
* Voyez VSncéphaîe de janvier 1888, Article du D' Maràndon de MoNTYEL, récemment nommé directeur de la Ville-Evrard.
Mais ils diffèrent en ce que l'un cède à une dépravation ! qui est, en majeure partie, son œuvre propre, tandis que chez l'autre eUe est l'effet d'un mal subit et d'une organisation qu'il n'a pu ni arrêter ni même prévoir. C'est ce qui fait que le premier choisit sa victime et passe du vol à l'incendie ou du viol à l'assassinat, suivant que les circonstances où il s'est mis lui en font une « nécessité * » ou un plaisir, tandis que l'autre agit au hasard, sans motif personnel et frappe quiconque est'' aTsa portée au moment critic^ue de son accès.
La folie impulsive est-elle distincte de la folie morale ? ou en est-elle simplement, comme le dit le D^ Dagonet, a le type le plus remarquable ;> ? Ce n'est pas à nous de décider sur cette question de nuances. Nous constatons seulement qu'il j a un état pathologique où le malade se sent poussé par certaines idées qui l'obsèdent, contre lesquelles il lutte quelque temps, mais auxquelles il finit par céder, quelles que soient la douleur ou la honte qu'il en éprouve.
Mais d'abord il s'agit de distinguer les impulsions et la folie impulsive. On peut, sans être fou, céder à une impulsion, c'est-à-dire à un entraînement violent et subit dans certaines circonstance» exceptionnelles, soit : rimnainence d'un danger grave et soudain, Tannonce brusque d'une trahison inattendue, la vue de son déshonneur, etc. Remarquons que dans des cas pareils * le sentiment qui envahit l'âme tout entière y produit instantanément un trouble universel. On cède encore à une impulsion quand l'obsession, au lieu de surprendre par la brusquerie de son attaque, a agi par une action insi-
* Voyez ce que le règlement d'Abadie appelle les • cas nécessaires. >
* Nous en avons donné plus haut, un ou deux, voyez page 80.
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dieuse, lente et prolongée ; car en faisant successivement tomber toutes les résistances, cette action a changé du tout au tout les sentiments et Ifts idées. Dans chacun de ces deux genres, l'impulsion ne doit sa force entraînante qu*à TafTaiblissement de tous les obstacles jadis accumulés par les habitudes sociales et par la culture de la conscience. L'impulsion est plus irrésistible encore dans les cas, si étudiés et si commentés, de l'hypnotisme. Là, en effet, sont renversées les conditions normales de la pensée même et de la volonté individuelle. Tantôt l'opérateur profite d'un état nerveux chronique ou latent dont il obtient aisément tout ce qu'il veut, en l'aggravant. Tantôt, cédant à un zèle dit scientifique et singulièrement indiscret, il provoque cet état nerveux par un entraînement préparatoire. Alors, l'action qu'il exerce suspend une portion de la vie : elle en érige et en exalte une autre où la docilité de l'automatisme répond à la vivacité des images.
Dans aucun de cas trois modes d'impulsion, il n'y a folie. Dans le premier et dans le troisième seulement, il y a suspension accidentelle et temporaire de la responsabilité. Mais ce que ces causes exceptionnelles font pour un instant, il est des états qui le produisent d'une manière durable et à peu prés irrémédiable. Nous revenons ici à la folie impulsive. Mais il est bien entendu qu'alors « l'impulsion, si grave que sdit l'acte auquel elle donne lieu, ne saurait être regardée comme toute la maladie *. ï> Elle n'est même pas, pour les aliénistes les plus récents, une maladie distincte et qu'on puisse considérer comme constituée par le fait unique de l'entraînement irrésistible du moment. « Elle n'est qu'un épisode de différents états
^ D' Magnan, Leçon d^ouverture^ publiée par la Revue scientifique de 1881.
pathologiques qu'il faut avant tout déterminer. » Ici, c'est un épisode de début, permettant de pronostiquer à coup sûr une grande psychose, comme la paralysie générale. Là, c'est un des mille accidents d'un trouble général qui évolue fatalement et qui va accusant de plus en plus cette a dissociation de l'activité mentale » au milieu de laquelle se glisse impunément la terrible suggestion. Ailleurs enfin, ce n'est que le point culminant d'une série de secousses qui s'entraînent selon les lois de la maladie. C'est ainsi qu'à propos de plusieurs cas intéressants d'accès impulsifs, le judicieux D"" Mottet pouvait dire à à ses confrères de la Société médico-psychologique : « L'impulsion homicide est arrivée là, pour ainsi dire, à son heure, lentement j)réparée par une série d'angoisses, d'inquiétudes profondes, de colères entretenues par des conceptions délirantes, par des hallucinations ; elle se montre comme le terme le plus élevé d'une progression bien connue de vous, Messieurs, et que si peu, en dehors de nous, soupçonnent. »
Ainsi, ce sont surtout les antécédents et la liaison des faits préparatoires qui font la nature morbide de l'impulsion. Partout, nous retrouvons ce caractère essentiel de la folie : métamorphose du caractère, rupture de l'équilibre mental, dissociation des facultés, isolement moral de l'individu et son défaut radical d'adaptation à une société quelconque. Mais quoique la nature apparente des actes commis dans la folie morale ou impulsive et dans le crime puissent se ressembler beaucoup, il y a cependant des circonstances qui aident l'observateur à deviner, avant de l'avoir étudiée, l'influence d'une maladie à longue évolution : l'acte est accompli, non par occasion, mais par accès, sans utilité, sans plaisir (autre que celui que le malade éprouve, pour un instant, à se débarrasser
d'une obsession) généralement enfin pour le plus futile, sinon pour le plus absurde des motifs * .
Les différentes monomanies , comme disait encore il y a vingt-cinq ans, la médecine mentale, sont-elles autant de maladies séparées ? Sont-ce des formes de l'impulsion, telle que nous venons de la définir ? Faut-il n'y voir que les premiers et très variables épisodes d'une folie quelconque qui va se développer plus ou moins vite ? C'est encore là une question dans laquelle nous devons nous récuser et dont la solution, quelle qu'elle soit, ne peut en rien modifier nos conclusions. Nous n'en devons pas moins observer qu'il existe certaines formes de manie périodiques ou intermittentes, qu'on est tenté de déclarer partielles, parce qu'aux yeux du public les accès subits se détachent seuls sur le fond mal connu du tempérament maladif de l'accusé. Tels sont ce qu'on appelle encore aujourd'hui le kleptomane ou le pyromane qu'on distingue du voleur ou de l'incendiaire, comme on distingue le dipsomane de l'ivrogne ou même de Talcoolique.
Mais d'abord les différents caractères de l'état mental de l'individu pendant les accès et entre les accès sont bien faits pour attirer l'attention.
Soit, par exemple, le dipsomane ou celui qui boit et s'enivre malgré lui*. « Dans les intervalles de ses crises, le malade, nous dit-on, manifeste le plus profond dégoût pour les boissons alcooliques. » Aussi, quand il se sent à la veille d'être repris par son accès, éprouve- t-il une tristesse profonde : il se cache et quelquefois même il supplie
* Voyez D' Da&onet, La folie impulsive^ brochure. Voyez aussi notre livre de V Imagination^ l'» partie et notre Psychologie des grands hommes^ ch. iv.
* Voyez la communication déjà citée, du D' Decaisne, aux Sociétés savantes de 1888. — Cf. Lasègue, 'Etudes médicales et la Thèse du Dr Legrain, p. 75 et suiv.
qu'on l'enferme ou qu'on le surveille et qu'on lui épargne la honte de succomber. D'autres fois, il est vrai, il n'a point conscience de sa rechute, et alors il est totalement indifférent au jugement porté sur son état. Mais dans un cas comme dans l'autre, que sa volonté lutte impuissante ou qu'elle s'abstienne par ignorance, il est évident qu'elle ne coopère en rien à la faute. C'est a par entraînement spontané, sans provocation extérieure » qu'il succombe. Mais cette spontanéité n'est pas le fait de sa volonté personnelle ; elle est le fait d'une espèce d'automatisme monté, entretenu, mû par tout un concours d'actions i physiologiques anormales. C'est pourquoi il pourra] éprouver tout à la fois un regret spéculatif et intellectuel et une satisfaction involontaire d'avoir accompli l'acte qui le soulage de la douleur de l'obsession. C'est pourquoi aussi le regret, si sincère qu'il soit, ne l'empêchera pas de succomber à nouveau, lorsque l'accès se reproduira.
Tout autres. sont l'ivrogne et l'alcoolique qui s'enfon- . cent graduellement dans leurs habitudes, se laissent entraîner facilement, boivent par occasions, mais sont toujours prêts à profiter de celles qu'on leur offre, en attendant qu'ils en cherchent et en provoquent de propos délibéré.
Or, comme le dit, dans sa thèse si étudiée, le D^ Legrain, la dipsomanie est le type de tous ces « syndromes épisodiques » de certaines folies et qu'on nomme pyromanie, kleptomanie, érotomanie, etc. Toutes les phases en sont marquées aujourd'hui par la clinique avec une admirable précision. B y a d'abord une lutte pénible, car il y a une conscience douloureuse de l'état qui se prépare et de l'impulsion qui s'approche, — Quand l'impulsion vient, elle se déguise souvent sous un motif insignifiant, et quelquefois même il n'y a pas l'ombre d'un prétexte. — =
Quand l'individu cède, son regret disparaît, ou, du moins, le plaisir l'emporte chez lui et il accomplit l'acte froidement, comme s'il n'avait aucune conscience de la portée morale de son forfait. — La crise passée, le regret se fait sentir de nouveau dans son cœur, et il s'efforce bien souvent de réparer, s'il le peut, le mal qu'il a fait *. — Que l'individu soit entraîné périodiquement à tuer ou à voler, ou à mettre le feu, à commettre un attentat aux mœurs ou à la pudeur, qu'il soit simplement porté à répéter des mots obscènes ou insignifiants (onomatomanie, coprolalie), à manger avec excès et gloutonnerie (sitiomanie), ou à marcher tout à coup sur ses mains; qu'au lieu d'être poussé à certains actes, il soit livré à des frayeurs subites et absurdes, telles que la peur des espaces (agoraphobie) ou la crainte d'un nombre . déterminé (arithmomanie), ou la crainte du feu et des voleurs..., on retrouve toujours toutes les phases du mal ; toujours s'offrent cette succession d'états psychologiques, cette alternance de tristesse et de cynisme, d'agitation et . de calme, de répulsion et d'entraînement, de plaisir et de regret, tous également involontaires, qui en constituent la loi.
L'absence, toujours regrettée, d'une classification qui s'impose, fait qu'on ne sait trop de quelles formes spéciales de l'aliénation il convient de rapprocher à Vépilepsie. Il y a ici vraisemblablement une altération des centres
^ Cf. Ëtude de Marandon de Montjel, sur la pyromanie, Archives de neurologie Ad 1885.
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moteurs qui s'ajoute à celles des centres sensitifs ou au trouble des organes propres de la pensée, et qui complique la maladie. Quoi qu'il en soit, Tépilepsie partage avec la folie morale, le privilège de procurer à la nouvelle école le plus gros contingent de ses criminels-nés.
Que les épileptiques soient <f nés » tels ou avec une prédisposition fatale à le devenir, c'est ce qui est probable pour beaucoup, certain pour quelques-uns, très douteux pour d'autres ; car enfin tous les hommes qui succombent à une maladie, que ce soit l'épilepsie ou la phtisie ou le cancer ou l'albuminurie, ne sont pas nés avec elle. Que les épileptiques, d'autre part, puissent être confondus avec les criminels, plus facilement que les autres aliénés, c'est ce qui parait insoutenable.
L'épileptique est certainement porté à des actes de violence, il y est porté plus souvent et plus iiTésistiblement que les fous ordinaires. Il a aussi des intervalles de lucidité et de calme qui le rapprochent plus sensiblement des hommes sains d'esprit. Mais les savants compétents s'accordent tous * pour signaler les caractères qui font de llétat épileptique un état parfaitement déterminé et bien distinct.
D'abord les accès qui le caractérisent et en font le grand péril, sont périodiques. Nous avons déjà trouvé cette périodicité dans les crises des dipsomanes et dans celles des différents impulsifs. Mais elle a ici deux caractères secondaires qu'il faut noter soigneusement : apparition plus brusque et durée plus courte de l'accès. — Quand cet accès éclate, non seulement le malade n'a
1 Voyez Maudsley, Le crime et la folie, p. 232. Il cite là très loyalement les travaux antérieurs de Falret (notamment dans les Annales médico-psychologiques de janvier 1873). Il aurait pu citer Magnân (Archives de neurologie^ 1880) et bien d'autres,
pas de motif plausible pour faire le mal, mais il .^e songe pas à en invoquer ; il agit gf^^ns préméditation et sans avoir été provoqué. Comme le fou moral et Tinapulsif, il fait tout ouvertement, il ^^e prend n^l soin de se cacher ; à quelque genre d'excès qu'il soit .entraîné, il y met un emportement et une férc^cité que nul .çaobile et nul intérêt ne justifient et qu*on ne ijetrouve au même degré dans aucune autre forme d'aliénation. Eofin, son acte de yiolence accompli, l'épileptique ^'a pas de remords : il n'a même génér.aleme^^t aucun souvenir de ce qu'il vient de faire et cl© Tétat qu'il vient de traverser. Ce derftier trait pas^e ppvir, celui qui appartient le plus en propre à Tépilepsie, qelui qui la caractérise de la façon la plus nette et la plus sûre.
Ce qui fait parfois la difficulté de distinguer l'épileptique du criminel, c'est précisément qiï<e ^ç^i accès éclate vite et finit vite. Quand on l'airête, on le trouve donc en apparence semblable aux autres : çn est alors tenté de mettre sur le compte de la simulation ou du mensonge l'oubli profoud qu'il allègue. Ici encore plus qu'ailleurs, il faut la connaissance d'un,e piériode suffisamment longue de l'existence et de la cajri<èpe de l'accusé.
Gar^e-t-il, en dehors çdême de ses crises, une tendance sourde à la méchanceté inutile .^t à 1^ violence gratuite? Cela est possible. Lombrpso, avouant i^directeme^t l'insociabilité ordinaire de tous les fous, veut que les épileptiques et les autres malfaiteurs se clierchent mutuellement. « Parmi les individus internés dans les asiles, a-t-il dit au Congrès de Rome *, les épileptiques sont les seuls qui, de même que les crimmek, aient une
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tendance à se rechercher et à s'associer. Ils conspirent, non seulement avec les individus affectés de leur propre maladie, mais aussi avec les fous moraux. » Seulement, Lombroso ajoute : « Ils ne recherchent souvent Tassociation que pour la trahir dans un but criminel, pour se frapper mutuellement ou encore dans le seul but de mal faire. » Si cela est, Tépileptique est, sous ce rapport, un être intermédiaire entre le criminel et l'aliéné. Plus sociable que celui-ci, moins capable que celui-là d'entente mutuelle et de concert prémédité, il ressemble au fou pendant ses crises. Hors de ses accès, quand on le juge sur le souvenir et non sur la vue de ses violences, on peut le prendre pour un criminel vulgaire, un peu plus féroce, un peu plus dissimulé, un peu plus corrompu, parce qu'D nie, dit-on, systématiquement, parce qu'il a fait le mal pour le mal, sans provocation et sans motif Telles sont les apparences. C'est à un aliéniste exercé et instruit des antécédents de l'accusé qu'il appartient de reconnaître ou non un malade, en voyant ou en ne voyant pas dans l'acte incriminé le produit d'un véritable accès épileptique * .
Il est enfin un genre de délire qui, tantôt aigu, tantôt chronique, jette un grand nombre de sujets dans cette voie où fous et criminels se coudoient et risquent souvent d'être confondus. Nous voulons parler de VaJcooïisme.
^ Maudsley cite le cas d^un homme qui avait tué sa mère. Il avait soixante- deux ans. On ne lui connaissait pas de maladie physique ou mentale. On ne découvrait aucune espèce de motif. Mais en l'étudiant, on sut qu'il avait élé épileptique dans sa jeunesse, quarante ans auparavant, et que chaque année, au retour du printemps, il était sujet à des accès d'exaltation, dans lesquels il proférait des injures et des meoacesde mort. G^est à cette époque habituelle qu'il avait commit la enan^
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Lorsque le délire alcoolique évolue seul dans rorgani- -sation d'un homme, on le reconnaît facilement, dit-on, a aux troubles hallucinatoires pénibles, multiples et passagers » qu'il engendre. Mais la clinique extrêmement fine du D' Màgnan * nous a appris que l'alcool peut agir -de bien des façons sur l'état mental de ceux qu'il trouble. Quelquefois il agit comme un simple excitant sur un système nerveux déjà malade ; il rend alors plus apparents, sans les modifier, les symptômes de l'affection en cours. Un excès alcoolique hâtera, par exemple, la venue d'une crise épileptique et la rendra plus violente encore. « D'autres fois, au contraire, atteignant plus profondément l'organisme, l'alcoolisme impose son propre délire, lequel, se greffant sur le trouble cérébral préexistant, l'influence de mille manières. )>
Il ne doit pas être moins délicat de discerner si l'ivresse n'a fait que hâter chez un malfaiteur d'habitude paresseux, gourmand, voleur et sans scrupules, l'exécution de quelque forfait toujours entrevu, ou si elle a suscité chez un homme ordinairement irréprochable vCne tendance nouvelle, dépendant tout entière d'un état nerveux créé par la seule influence de la boisson. Mais ce sont là des difficultés particulières de diagnostic dont nous n'avons pas à nous inquiéter outre mesure.
L'ensemble de tous ces faits conduit, ce nous semble, à des conclusions très nettes.
* Voyez Maqnan, De Valcoolisme^ Paris, 1874. — De la coexistence de plusieurs délires {Archives de neurologie, 1888J.
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Un acte criminel est un acte entrepris par un homme conformément à son caractère habituel, sinon toujours avec préméditation, du moins avec intention et volontairement ; c'est un acte dont l'individu sait qu'il retir era, pour lê^ moment, qu5rqffg"pîaîsir ôirqui lui servira à écarter quelque péril prévu et redouté. C'est un épisoae qui a sa place facile àTmarquer dans la suite d'une vie légère, imprudente, volontairement oisive ou dépravée. L'homme qui se rend coupable de telles actions, le criminel, est un être qui vit dans la société, qui réussit souvent à commercer avec la société régulière en dissimulant ses intentions, et qui peut créer une société . malhonnête et irrégulière avec des individus ayant les mêmes vices et les mêmes convoitises que lui.
Un acte de folie est un acte imposé à un individu par un trouble qui ne lui permet plus de percevoir, de sentir, ou de raisonner comme il le faisait auparavant et comme le font autour de lui les hommes sains et normaux. Ce n'est ni pour son plaisir ni pour son intérêt^ que le sujet âTexécuté cet acte,"^ c'e st par obéissan ce à une obsession incompréhensible pour lui. L'acte de folie est en effet un épisode qui ne se rattache qu'à toute une suite d'accidents physiologiques et de désordres somatiques. Il y a là une InSiiencé^uî traverse révolution commencée des facultés intellectuelles et affectives, et qui ne peut à aucun moment rien organiser d'intelligible avec les produits de cette dernière. Quant au fou lui-même, quelle que soit la forme particulière de son mal, il est aussi étranger aux autres malades, qu'il l'est à la société des gens sains. Il n'a jamais de complices, parce qu'il n'a jamais, en quoi que ce soîï7 3e coopérateurs ou d'associés, plus précisément encore parce que personne» malade ou non malade, ne peut s'entendre et sym-
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pathis er avec lui et poursuivre le même but que lui .
Tout cela évidemment suppose que le crime est le résultat d'un enchaînement de causes morales, et que la folie est l'aboutissement d'une série de désordres physiques» Le second point a été mis en pleine lumière par les travaux de tous les aliénistes contemporains * . Nous croyons avoir contribué pour notre part à mettre également le premier hors de doute.
Est-ce à dire que les deux sortes de désordres se développent parallèlement sans jamais se toucher? Mille fois non ! Il est des causes morales de la folie qu'on ne peut pas méconnaître et auxquelles Maudsley a consacré de fort beaux chapitres*. Parmi les dangers de toute nature qui nous exposent à violer la délicatesse ou rhonneur, il faut ranger d'abord les excitations physiologiques et les contradictions que nous rencontrons entre la loi de la chair et la loi de l'esprit. Rien de plus évident que ces deux assertions.
Mais les causes morales de la folie ne produisent la folie que quand elles ont au préalable désorganisé quelques fonctions physiologiques et créé, par exemple, dans l'encéphale un foyer permanent de trouble sur lequel aucun effort d'attention et de bonne volonté ne peut plus absolument rien. En deçà, il y a passion, vice, dépravation, inconséquence, absurdité, misère morale et criminalité : il y a, qu'on veuille bien remarquer ceci, toute une variété d'états à traiter par l'éducation, par un échange d'idées, par le rétablissement des influences de la famille, par le respect qu'impose une loi juste, défendue avec modération et vigilance, par une communication sympathique de sentiments et d'émotions, bref par toutes
^ Y compris le pénétrant psychologue Albert Lemoine. ' Maudslbt, La pathologie de Vesprit,
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sortes d'iilflûencôs d'ordre mental et d'ordre social. Audelà, il n*y â plus que des états relevant de la médecine et qui attendent des efforts mêmes de la nature la réparation des désordres physiologiques d'où ils sont nés. H peut y avoir un traitement moral de la folie, mais qui indubitablement ne tient qu'une place secondaire et subordonnée : on métiage le malade, on le traite avec douceur, oti' lui iitipose néanmoins une discipline, on Tisole de tôUt ce qui pourrait entretenir ou exagérer son délire*. M'ais pourquoi? Pour que Torganismé luimême, aidé par le traitement physique, soit mieux en état de' reti*ouver, si cela est encore possible, son intégrité primitive: Il y aura de môme si l'on veut, un traitement physique de la criminalité, mais qui à son tour, n'aufâ' là' qu'un' rôle adjuvant. Car ni la vertu, Théroïsme et le'génie d'un côté, ni le vice et la criminalité de l'autre ne dépendent de la seule action du tempérament et des organes. De tels états ne se constituent que lorsqu'aux sollicitations physiologiqueff ont répondu des complaisances plus ou irioîns prolongées, des efforts faits intentionnellement danè un sens ou dans un autre, enfin et surtout des habitudes entretenues avec' l'aide de concours acceptés ou recherchés, de concours voulus.
Ce sont là des propositions' dont les chapitres qui prôèèdent ont établi' les préffllstse^ : leâ travaux qui suivront le présent volume' en dôv^ôppant les nombreuses appliôdtiOnS:
Pour rester fidèles à la méthode que nous avons constamment appliquée,* il nous faut cependant, nous de-
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mander si le criminel arrivé à la dernière phase de sa destinée, c*est-à-dire à la prison, ne manifeste pas une analogie plus sensible avec le fou.
Il est hors de doute que la population des prisons donne plus d'aliénés que la population libre. En 1844, une commission qui comptait parmi ses membres, Lélut, Ferrus et Parchappe, fut chargée d'établir méthodiquement les proportions *. Les résultats de cette enquête furent d'abord qu'il y avait cinq à six fois plus d'aliénés dans les prisons que dans la société libre. Mais bientôt Lélut lui-môme calcula que la différence était plus forte, vingt pour mille, contre un pour mille. Ces derniers chiffres semblent devoir être acceptés en gros comme exacts.
De 185*7 à 1870, le Ministère de l'Intérieur a constaté * 1,662 cas d'aliénation mentale sur 76,814 détenus, soit une proportion de 2,1 0/0 ou 21 CO/00. Dans le département de la Seine, qui fournit plus d'aliénés qu'aucun autre, on en compte un peu plus de deux cas de folie pour mille, dans la population libre. Des différences tout à fait analogues ont été relevées dans les autres pays ; nous citerons notamment la Suède et la Prusse ^.
Comment ce chiffre de prisonniers devenus fous peutil se décomposer ?
Tout d'abord les cas de folie alcooliquejdominent de beaucoup. M. Lecour le constatait pour les prisons de la Seine, dans l'enquête parlementaire de 1873 *. On le constatait aussi officiellement pour la Suède, au congrès
1 Voyez le travail de Lélut dans les Annales médico-psychologiques de 1844.
* Voyez les Statistiques pénitentiaires du Ministère de Tlntérieur et VEnçuéte parlementaire, tome III, pages 337 et suiv, (Rapport de M. Bérenger et discussion).
> Voyez le Congrès de Stockholm^ tome II, p. 598«
♦ Tome m, p. 407.
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de Stockholm, a La proportion des délires alcoolique» contre les cas ordinaires d'aliénation mentale parait, y disait-on^, aller en augmentant d'une façon notable dans les prisons. » Or, s'il est un genre de folie qui ait des chances pour être plus souvent Teffet que la cause de la vie de désordre, c'est incontestablement celle-là *.
Y a-t-il des cas de folie dus à la prison ? Il est difficile de ne pas admettre qu'il y en ait, surtout si l'on £^oute à la prison proprement dite, l'ensemble des conditions sociales qu'elle fait au détenu. Nul aliéniste, nou& l'avons dit, ne nie l'influence des causes morales. Pourquoi n'agiraient- elles pas aussi chez les criminels, et pourquoi n'en trouverait-on pas Quelques-unes dans les crimes mêmes et dans les conséquences qu'ils ont entr£dnées ? On a dit à la vérité que la vie criminelle dispensait plus d'un individu des noirs. chagrins de la misère et que ceux-là, elle les arrachait à la folie comme à la tentation du suicide. C'est là une hypothèse peu consolante, mais heureusement difficile à vérifier. Admettons qu'elle soit exacte pour quelques-uns. L'hypothèse contraire n'est-elle pas plus vraisemblable encore pour quelques autres ? Comment ? Ni la honte du crime commis, ni la frayeur des conséquences que ce crime peut entraîner, ni
* Elle est quelquefois l'effet dMne sorte d'imprudence professionnelle. M. Coré, directeur de la prison de la Santé, m'a dit avoir observé très souvent des cas de délire alcoolique chez des marchands de vin condamnés à de courtes peines pour de simples contraventions, mouillage, etc. Ces gens ont l'habitude de boire souvent avec le client par petites gorgées — ce qui conduit sûrement à l'alcoolisme sans ivresse (Voyez Lasègub, Etudes médicales), La privation subite de ces excitants accoutumés leur donne, au moins pour un temps, des accès. On peut af&rmer qu'un grand nombre d'ivrognes ou de buveurs sont dans le même cas, et doivent à la mÔme cause les accès de délire alcoolique qui les prennent à la. prison.
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ce travail perpétuel fait pour échaftiuder des* mëiisonges et des dlssitiiUlàtîons frauduleuses, qui menacent à chaque instant de s'écrouler, ni les péripéties de Tinstruction, ni le' passage subit d'une vie licencieuse à l'existence du cachot, ni les émotions mal* contenues de l'audience, ni eilôn le retranchement total de la société, ne pourraient rien pour troubler les cerVeauX de certains délinquants? « De l'aVeu général des médecins, dit Taylor *, la simulation de la folie peut amener la vraie folie"; car* elle crée une grande tension d'esprit ; et, comme résultat de Fauxiété qui accompagne la continuation d'une telle contrainte, il peut se produire un épuisement cérébral avec ses pires conséquences. » Comriient croire que la tension cérébrale qui accompagne la préparation, l'exécution et les suites inévitables d'un crime ne produiront jamais- pareille tension et' pareil épuisement, je ne dis pas chez beaucoup de criminels, mais'etlbôre une fois, chez quelques-uns ?
Bu nombre des prisonniers frappés d'aliénation, nous défalquons donc la plupart des alcooliques et ceux qui ont été conduits à la folie par le crime. Cela fait, il en restera certainement qui avaient en eux, aVant lu crime, des germes de folie. Il ne faut pas songer un instant à méconnaître qu'il y ait eu souvent dans le passé, qu'il y ait encore quelquefois, de notre temps, des ' individus condamnés- quoique fous et irresponsables. Le médecin n'a'pas^été consulté, lors de l'arrestation et du jugement. C'est' plus- tard seulement, à la prison, qu'il sera en mesure de constater la maladie. En secoild lieu, il y a des folies qui' ne se développent qu'avec une certaine lenteur : elles sont encore à l'état d'incubation à l'époque
* Ouvrage cité, p. 852»
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du crime ou du délit, et ce n'est qu'après la condamnation qu'elles éclatent.
Ne reprenons pas ici la question de savoir si c'est le crime qui a hâté la maladie, et si une existence plus prudente, mieux surveillée, mieux garantie moralement contre le mal, n'en aurait pas arrêté indéfiniment l'explosion. Oui, il 7 a des hommes condamnés comme criminels et qu'on aurait mieux fait de ranger parmi les malades. C'eât là certainement une des raisons qui font que le nombre des aliénés est plus considérable dans les prisons qu'ailleurs.
Combien se commet-il de ces crimes involontaires ? Je ne me charge pas de le calculer. Mais admettons (ce qui n'est pas) que les 21 pour 1,000 soigneusement relevés dans les prisons aient tous été de longue date des aliénés méconnus, une telle proportion ne serait guère faite pour autoriser l'absorption de type criminel dans le type aliéné. Toutes les différences que nous avons expliquées subsistent donc. Quant aux cas intermédiaires et douteux, sur lesquels il sera toujours délicat et toujours pénible d'avoir à se prononcer dans la pratique, on peut les considérer comme infiniment moins nombreux que ne le prétendent les théoriciens du « criminel-né ».