‹ Le crime: étude socialeChapitre 6 sur 49 · LES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE GRIMES ET LES DIVERS TYPES DE CRIMINELS · texte numérisé non relu

LES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE GRIMES ET LES DIVERS TYPES DE CRIMINELS

1. Y a-l-il des classes criminelles? — En quel sens ? — .Renouvellement continuel de l'armée du crime. — IL Ditférentes classifications. -^ Caractères extérieurs et matériels des crimes. — Les divers modes de criminalité souvent réunis. — Petite^ moyenne, grande criminalité. — C^ast la moyenne qui atteste le plus de p»'rversion. — 111. Classification fondée sur les caractères des criminels : les inertes — les emportés — les vicieux — les calculateurs. — Beaucoup de criminels passent de Tune à l'autre de ces ca'éfrories. — IV. Tendances de Loml»roso et de son école à rauieuer t«»us les criminels au type unique du cr;minel-né. — Vice capital de leur méthode. — Extrême cuni'usion de leur ty[)e. — V. Classification de E. Ferri : criminel instinctif — criminel passionné — criminel d'occasion — criminel d'habitude — criminel aliéné. — Critique de chacune de ces expressions. — Mérites, excès et itisuffisanoes de cette classification. — Le crime et l'enfance. — VI. Division qui doit tput dominer : criminels d'accident et criminels d'habitude. — l/occa- : sion et raocideut.'

Péné^poBS maintenant daas la région même du crime et .voyons-en d'abord les subdivisions.

.La foule que ûous allons y trouver fornae-t-ôUe vrai-

ment une classe à part? Le « monde des coquins », le « joli monde », T « armée du crime », les « classes criminelles » enfin, sont- ce là des expressions qu'il faille prendre au pied de la lettre ? Elles répondent certes à quelque chose dont on ne songera pas un seul instant à nier l'existence. Sur les routes de nos campagnes et dans les rues de nos grandes villes il j a continuellement des milliers d'individus qui ne vivent que du vol et qui sont toujours plus ou moins disposés à commettre un crime lucratif. A lui seul, Paris compte, dit on, trente, quarante, cinquante mille individus (les calculs varient) qui n'ont pas de moyens réguliers d existence. Mais cette tourbe malfaisante ou inquiétante nest pas plus une classe fermée et limitée que ne l'ont jamais été les classes vertueuses, les classes laborieuses, que ne 'le sont aujourd'hui les classes dirigeantes ou ce qu'on nomme l'aristocratie. Toutes ces classes se rf^nouvellent incessamment. A. chaque instant de la vie sociale, il y a des individus qui montent, d'autres qui descendent. Il y a (des familles qui s'éteignent, et celles qui se multiplient envoient ou laissent aller leurs enfants dans les directions les plus diverses.

Les « classes criminelles » ont-elles plus ou ont-elles moins de stabilité que les autres? En un sens, il est plus difficile d'en sortir ; la réhabilitation complète est un phénomène bien rare. Mais il est évident que, sans parler de l'échafaud, les prisons, le bagne, la transportation, le vice, la misère et les maladies arrêtent à chaque instant la formation des familles criminelles*. La société

* Garofalo, dans un article Contribution à Vétude du type criminel {Bulletin de la Société de Psychologie physiologique, 1886), recoDDait que • les individus présentant les caractères les plus saillants du type criminel n ont presque jamais le temps de deyenir habi-

prend des malfaiteurs dans toute la force de Tâge ; elle les enferme ou les relègue au loin, et ceux qu'elle rend plus tard à la liberté ne reviennent à la vie commune que dédaignés, vieillis ou épuisés. L*abus des courtes peines crée bien toute une population qui ne fait qu'entrer dans la prison pour en ressortir et qui n'en sort que pour y rentrer. S'il y a des familles de malfaiteurs, allant du vagabondage au vol et du vol au meurtre, c'est là qu'elles se recrutent. Nous en savons assez cependant sur Talliance universelle de la prostitution et du crime pour nous expliquer très naturellement que la fécondité ne soit généralement pas l'apanage de semblables indî^ vidus On fait grand bruit de trois ou q uatre familles. ;^évropathiques où les alcooliques, les lous, les a ssassins^ ont alterné * . il y a Jâ des cas intéressants. Mais que comptent-Ils à côté de tant de familles naissantes que la police disperse et dont les débris s*en vont mourir dans les maisons de détention, dans les hôpitaux, dans les asiles ou dans les dépôts de mendicité ?

tuels. -lis frappent souvent dès le commencement un grand coup qui les mène tout droit au bagne ou a l'échafaud • .

* Encore n'ont-ils pas alterné pendant longtemps. Voici l*un des exemples les plus commentés. Je l'emprunte à un article du D' Rochard {Revue des Deux-Mondes, du 15 avril 1886). « Le British- Médirai- Journal donne la généalogie suivante. 11 s'agit d'un père alcoolique dont les sept entants ont eu les destinées que voici :

> Les deux premiers sont morts de convulsions .dans le bas âge.

> Le troisième, arrivé à Tadolescence, a été enfermé comme incurable dans une maison de fuus.

> Le quatrième est parvenu à V^^Q adulte, mais c'était un alcoolique qui fut condamné à cinq ans de prison pour vagabondage.

> Après eux, vient une fille qui, s*étant mariée, tua son enfant, empoisonna son mari et finit par se suicider.

> Le sixième fut condamné à mort pour meurtre.

> Le septième a succombé tout jeune dans un bospice.

» EnGn, le père de cette intéressante famille, devenu idiot et paraljtiq:te, a fini ses jours dans un asile d'aliénée. »

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L*arm^e du crime est donc continuellement décimée, et continuellement renouvelée par des éléments disparates venus de partout. Malgré un parti pris bien connu d-e chercher dans l'hérédité l'explication de tous les phénomènes humains quels qu'ils soient, le savant anglais Gaiton dit très justement* : « La criminalité, quoique peu va* riée dans son développement, est extrêmement complexe dans ses origines. » Elle n*est pas seulement complexe, elle est extrêmement hétérogène ! Le caractère régional ou national, le talent professionnel, le génie propre d'une famille doivent beaucoup à la vertu persistante d'une hérédité qui consolide certains caractères choisis et les défend contre la concurrence accidentelle de certains autres. Mais la tendance au crime n'est que la forme confuse de tous les désordres, de tous les talents man<qués ou dévoyés, de toutes les aptitudes perdues ou compromises, de toutes les carrières brisées. C'est donc une métaphore bien imparfaite que celle qui qualifie de • « monde >> cette accumulation incohérente de toutes les ruines sociales. Sans jouer sur les mots, on peut se refuser scientifiquement à voir une classe dans cet* amas instable d'individus si bien dénommés des « déclassés ».

Mais nous ne cherchons pas, en ce moment, à savoir d'où viennent ces « déclassés » et quelles sont les causes de leurs chutes Nous voudrions d'abord déterminer, s'il est possible, les différentes espèces de crimes qu'ils com-

* Leçon sur la PsychO'Physifjue , ducs la Revue scientifique de

mettent et les principaux dejrés de culpabilité auxquels ils tombent.

Nous ayons déjà eu occasion de rappeler une division tout extérieure en quelque sorte et fondée sur les conséquences matérielles du crime. On distingue les crimes contre Us propriétés , les crimes contre les personnes, et ces derniers peuvent ensuite se subdiviser en attentats contre la vie et attentats contre les mœurs.

Il j a là une diversité bien marquée. Si Ton prenait exclusivement ceux qui débutent dans le mal ou qui ont encore la force de se surveiller pour ne pas se laisser entraîner au delà d*une certaine limite, on pourrait croire qu'à ces trois espèces d'actes correspondent trois espèces ou variétés distinctes de malfaiteurs. Il y a, en effet, beaucoup de voleurs prudents, beaucoup d'escrocs ingénieux qui ne vont pas jusqu'à l'assassinat ni même jusqu'au meurtre. Il y a des individus que leur fougue sensuelle a portés à des attentats spéciaux : en les commettant, ils ne songeaient qu'à la satisfaction brutale de leur penchant. Il est, enfin, des hommes violents qui frappent par colère ou par vengeance et auxquels on pourrait confier sa caisse toute ouverte. Ce dernier genre de criminels est très commun en Corse, en Espagne et en Italie. '

Mais que l'on embrasse l'ensemble de la criminalité d'un pays, que l'on considère aussi les fatalités de la vie criminelle et la direction inévitable de ses tendances, la diversité s'atténue beaucoup. Rien de plus commun que l'union du vol et de l'assassinat*. L'homme quî "à pris l^abitude de forcei* lës'poft'êTe'r'de fracturer les coffresforts, est forcément amené, un jour ou l'autre, à se

* Ce que les malfaiteurs appellent en argot t la grande soûlasse • .

débarrasser des témoins qui le surprennent ou de la victinae inachevée qui pourrait encore le reconnaître. L'honame qui vit au hasard du produit de ces larcins ne ménage pas plus la pudeur des gens que leurs propriétés, si la tentation lui en vient. Quand on parcourt le dossier d'un récidiviste, on y trouve ainsi un peu de tout, vagabondage, filouterie, vol, outrages publics aux mœurs, rébellion contre les agents, tentatives de meurtre, etc.

Prenons le crime à son point culminant, l'assassinat. Les statistiques françaises, qui relèvent avec tant de soin tous les indices des passions criminelles sont ici, comme partout, fort instructives*. Sur 100 assassinats, 25 ont pour mobile la cupidité ; 40 viennent des discussions domestiques, de l'amour contrarié, de l'adultère, du concubinage et de la débauche, c'est-à-dire en somme peuvent être mis sur le compte du désordre des mœurs et d'une sensualité qui n'a voulu ni se tempérer ni s'assujettir au respect du droit des autres ; 22 viennent de la haine, du ressentiment et de l'esprit de vengeance. On peut dire, en somme, assez exactement, que les trois quarts environ des malfaiteurs sont plus ou moins capables d'exécuter indifféremment, selon les occasions, l'un

* Voyez Comptes- rendus de V Administrât ion de la justice eriminelle. Rapport relatif aux ann(fts i8U à i880. Paris, Imprimerie Nationale, 1882, p. xvii.

Sénèque, qui ne connaissait pas la statistique, mais qui connaissait très bien le cœur humain, dit quelque part [Lettres à Lucilius, XIV) : « Nemo ad humanura san^uinem propter ipsum venit, aut admodum pauci ; pi ares cooiputant quam oderunt, personne ou du moins presque personne n'entreprend de verser le sang humain pour V amour du sang même, il y a plus de gens qui calculent qu'il n'y en a qui haïssent (autrement dit, la cupidité fait encore plus de criminels que la haine), — Sénèque dit encore un peu plus loin avec la même iiuesse -..pour condamner le voleur^ on n'attend pas qu'il ait tu€ non damnatur latro quum occidit. >

OU l'autre des trois modes du crime — contre la propriété, contre la vie ou contre les mœurs.

On peut encore diviser les malfaiteurs suivant l'étendue, le nombre et l'importance de leurs méfaits, quelle que soit d'ailleurs la nature particulière de leurs actes.

Ici, la première distinction qui s^offre à nous est celle du délinquant et du criminel proprement dit, soit, dans la langue de notre Code, des hommes ayant commis des actions qui relèvent de la police correctionnelle et de ceux qui ont commis des actes relevant de la Cour d'assises. Mais ces distinctions des juristes, si spécieuses et si utiles qu'elles soient dans la pratique, ne s'imposent pas à nous absolument. Dans ce qu'on appelle les délits, nous pouvons faire deux parts. Nous mettrons dans l'une un grand nombre d'infractions et d'actes peu graves dont la répression est nécessaire au bon ordre de la société, mais dont les auteurs, on peut le croire, ne seront jamais des criminels, dans le sens plein du mot. L'autre comprendra des actes émanant d'hommes déjà familiarisés avec le mal ; ces actes mêmes, pris séparément, ne sont pas qualifiés de crimes par la loi ; mais les auteurs de ces actes, par la perversité précoce qu'ils y révèlent, par la facilité avec laquelle ils les accomplissent et les répètent, sont parfaitement dignes d'être appelés en bon français des criminels.

Les juristes les plus éminents sont loin de le contester. Ils distinguent seulement, et à juste titre, ce qu'ils appellent la petite, la moyenne et la grande criminalité. Il est bien clair qu'ils font rentrer dans les deux premières un très grand nombre de délits, mais ils ont soin d'ajouter :

« Il ne faut pas se laisser tromper par ce mot de

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moyenne criminalité. Au jugement des bons observateurs, c'est souvent la moyenne criminalité qui est le champ de la dépravation la plus grande. .Beaucoup de crimes commis dans l'accès d'un mouvement de colère, de passion, de vengeance, ne sont pas à mettre tout entiers sur le compte précis de l'immoralité, tandis que les condamnations correctionnelles qui ont pour princi* pales sources le vol, l'escroquerie, l'abus de confiance, supposent, en général, une dépravation profonde. » Ainsi s'exprime la Cour d'appel de Paris *. Elle ajoute * : « Un certain nombre de délinquants ont trouvé commode de se cantonner dans la classe des petits délits qui ne sont réprimés que par des peines assez légères, et ils y demeurent jusqu'au moment où leur dépravation, entretenue et ayant eu le temps de s'accroître, les entraîne plus loin dans la carrière du délit ou du crime. » Bref, « la petite criminalité est le noviciat de la moyenne, comme la moyenne est le stage de la grande ^ ».

C'est dans le même esprit, c'est avec les mêmes convictions que, devant la grande Commission d'enquête de 1873, un des fonctionnaires les plus distingués de la Préfecture de police * disait verbalement : « La Commission a déjà constaté que les condamnés correctionnels sont, en général, plus corrompus que les condamnés criminels*. »

1 Enquête parlementaire de VAssembUe nationale, etc., tome V, p. K74.

« Jàid., p. 579.

' Ibid,, p. 580.

* M. Legour, voyez VEnquite citée, tome II, p. 398.

* Appert {Bagnes, prisons et criminels, 3 vol., Paris, 1836), blâme aussi l'indulgence relative qu'on a pour les coupables condamnés à de faibles peines. Avec la grande connaissance qu'il a de toutes les parties de ce triste monde, il parle souvent du voleur

Non, en effet, agouterons-nous, ce ne sont pas les gros crimes bruyants et féroces qui menacent le plus la société, c*est la multitude des petits attentats, c'est cette monnaie du crime qui circule partout, qui partout encourage, développe Timmoralité, le vol, le délit perpétuel et trop souvent impuni. Avant même qu'on ait découvert les microbes, il y avait des animaux plus dangereux que les bétes fauves, c'étaient les termites et le phylloxéra.

Sans cesser d'être justifiées, les distinctions que nous avons rappelées tout à l'heure perdent donc beaucoup de leur importance : car il apparaît bien que les criminels, quels que soient les points dont ils sont partis, tendent à se rapprocher d'un commun type. Leurs origines ont pu les séparer ; leurs habitudes doivent, peu à peu, les réunir et les confondre.

Ne nous hâtons pas cependant d'effacer les diversités. Examinons de près toutes celles qu'on a relevées.

Les travaux des administrateurs, des médecins, des statisticiens français fournissent des éléments précieux pour une classification fondée, non sur la criminalité légale, mais sur la perversité supposée des malfaiteurs. La ppen;iière est, en, effet, un indice trompeur de la

hibi^uel, do l'eswpc .,pçir étçit, plus pervers que les êtres aveuglés par ja passion, t C'est là, dit -il, le crime prémédité, c'est l'homme qui a étudié le.. Code, qui marche dans la voie des délits tant qu'il le peut impunément et qui s'arrête tout juste. à ce qu'il faut pour n'être condamné qu'à cinq, ans de gç^èrçs. »

seconde. .Autre chose est Tacte matériel, autre chose l'état intérieur et la volonté de celui qui Ta commis. Ceux qui surveillent dans les prisons l'application de la peine le savent bien. C'est à eux qu'il appartient de surprendre le caractère de leurs détenus et surtout de ceux qui leur reviennent après récidive. Or, voici à peu près comment ils les groupent *.

D'abord les natures inertes, c'est-à-dire les hommes qui s^e laissent entraîner sans résistance et sans répugnance. Incapables de rien organiser ni même de rien prévoir, ils ne font pour sottir honnêtement de la misère aucun effort. Mais ni la paresse ni l'irréflexion ne font taire en eux les besoins de la bête humaine. Aussi retombent-ils avec une déplorable facilité dans le genre de méfaits dont ils ont contracté l'habitude. Quand co n'est pas quelque penchant de leur nature qui les emporte brusquement, à intervalles irréguliers, c'est l'ivresse qui les égare, l'ivresse des liqueurs toxiques qui chaque jour rend leurs instincts plus stupides et plus violents ; c'est aussi l'ascendant trop vite subi de ceux qui les embrigadent pour faire un coup : nous les retrouverons plus tard dans les bandes où ils jouent les rôles d'exécuteurs quasi passifs avec une tranquille férocité.

Viennent en second lieu les hommes prompts et vifs, dont l'imagination s'exalte facilement et qu'un moment d'effervescence précipite tête baissée dans quelque attentat. Ceux-là n'ont pas voulu prendre l'habitude de suspendre par quelques moments de réflexion la satisfaction

i Voyez d'abord Ferrus, Les prisonniers^ Paris, 1849. Cf. La déposition du D' Motet dans VEnquête parlementaire^ tome I, p. 195, et le Rapport de M. d'Haussot^ville, même Enquête^Xome VI, pages 141 et 338, — Nous ne reproduisons ici textuellement aucune de ces classifications. Mais nous nous rapprochons beaucoup de celle de M. d^Haussonville qui avait modifié légèrement celle de Ferrus.

de leur envie. Peut-être se sont-ils fait une gloriole de ne rien supporter de la part des autres, de ne tolérer ni opposition ni raillerie et de se faire, le cas échéant, justice à eux-mêmes. Peut-être aussi ont-ils eu trop souvent la menace facile et se complaisent-ils à porter sur eux des armes destinées à accroître le danger auquel ils céderont, en apparence, inopinément. Quoi qu'il en soit, le jour où ils commettent leur premier crime, ils n'avaient rien préparé, rien du moins de spécial contre une personne déterminée. Leurs avocats plaident aisément en leur faveur l'absence de préméditation. « Chez nous, dit un Italien, l'assassinat n'est qu'un geste. » Oui, mais un geste qui se complète à l'aide d'un stylet tenu toujours en réserve pour la satisfaction de passions toujours en éveil.

Une troisième catégorie est celle des gens corrompus et vicieux. Or, qu'est-ce que le vice ? L'amour habituel du plaisir sans retenue, sans dignité, sans respect de soimême ou des autres. C'est aussi le plaisir qui se cache, parce que ni les moyens qu'il accepte ou qu'il invente, ni les raffinements auxquels il descend ne peuvent s'avouer dans la société commune. C'est le plaisir qui, au lieu d'être le délassement ou la récompense de l'effort, se combine avec la paresse, devient grossier par nonchalance et finit par ne pas plus connaître le dégoût que les scrupules. Le vicieux n'a pas seulement le mépris des vertus naïves et de ce qu'il appelle les préjugés. Il est toujours prêt à abuser de toute espèce de confiance, il est cupide, il est sans pitié ; mais il est en même temps hypocrite et lâche. Il essaye, autant que possible, de s'arrêter au vol, à l'escroquerie, au chantage : il ne tue que dans ce qu'il appelle « les cas nécessaires * » et pour assurer son impunité.

^ Voyez, plus bas (chap. v}, le règlement de la bande Abadie.

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Viennent enfin les criminels qui ont de longue date la volonté arrêtée de mal faire et qui, dans les intentions les plus perverses, combinent tout à loisir Temploi des moyens violents. Tels sont les Lacenaire, les la Pommeraye, les Troppmann et les Pranzini. Cette classe a-t-elle un recrutement tout-à-fait indépendant des précédentes? Ou ne fait-elle que leur emprunter leurs vétérans les plus aguerris et leurs sujets les plus vite formés ? Peutêtre verrons-nous bientôt que cette seconde hypothèse est de beaucoup la plus vraisemblable. Constatons, en attendant, la diversité des origines.

La violence est souvent l'effet d'une passion en délire ou d'un vice exaspéré. D'autres fois, elle suppose une imagination qui s'enflamme et se dupe elle-même. Les criminels de cette dernière espèce nombreux en Corse et en Italie, nombreux aussi dans les grandes villes, dans les pays de réunions publiques, dans les centres exposés aux grèves tumultueuses et aux harangues de ceux qui les mènent. Avec une emphase mêlée de sophismes, ils colorent leurs vengeances haineuses de prétextes sociaux ou politiques. Ainsi, en Italie, les socialistes révolutionnaires et les réfractaires fondent des journaux qu'ils appellent le Voleur^ le Satan, V Antéchrist. Nous avons eu également à Paris la Panthère des Batignolles ou la Ligtie des antirjpropriètaires. Si de pareilles qualifications ne trompent que rarement ceux qui les inventent, ils égarent certainement beaucoup de ceux qui les lisent ou qui les entendent. Sur le pavé de Paris pullulent encore des malfaiteurs pour qui l'échafaud est une réclame et une sorte de vanité. « Car Dieu » sait, comme dit un magistrat * , si nous avons des va-

^ M. Vannier, vice- président du tribunal de la Seine (lecture faite à la Société des prisons. — Voy. le Bulletin de la Société, 1887).

» niteux parmi ces jeunes assassins parisiens : presque » tous, à dix-huit et vingt ans, écrivent leurs mémoires et » font des vers. » — <t Cette masse d'individus mal famés, » écrivait un administrateur *, se recrute incessamment » et se grossit, dans les temps de trouble, des aven- » turiers, des hommes tarés, perdus de dettes et de répu- » tation dans les départements et qui viennent chercher

» un refuge à Paris On peut encore sans in-

» justice, joindre à cette nomenclature quelques habitués » de tabagie, de mauvais lieux, en un mot, les mauvais » sujets de toute espèce ; et lorsque la tourbe impure a » été mise en mouvement par les passions politiques, il » vient s'y réunir des hommes à imagination désor- » donnée, éprouvant le besoin d'émotions fortes et qui » les trouvent dans les drames de la rue, dans les com- » motions populaires. »

Toutefois, ne faisons pas cette fraction du contingent plus forte qu'elle ne Test. La majeure partie de ce quatrième groupe doit être composée d'individus qui ont employé déjà avec trop de succès leur intelligence et leur énergie naturelles à la satisfaction de quelque passion violente et qui se sont mis ainsi définitivement hors la loi. La force même de leur caractère les a enfoncés plus profondément dans la voie du crime, et leur perversité a toujours été en s'aggravant.

Ainsi, voilà quatre espèces de criminels bien observés ' par les hommes qui les manient : les inertes, les em- \ portés, les vicieux, les calculateurs féroces. ;

Si on y regarde de près, cette classification ne répond- ; elle pas assez bien à quatre espèces de caractères qu'on j retrouve, crime à part, dans tous les rangs de la société ? !

* GiSQXjBT (ancien préfet de police sous Louis- Philippe), M€moires^ tome I, p. 251.

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Que l'homme aille au crime ou à la vertu, au génie ou à la sainteté, il porte partout avec lui son tempérament naturel. On retrouve ainsi les braves gens un peu paresseux qui aiment mieux obéir que commander, les hommes d'élan, les hommes prudents et habiles, enfin les hommes supérieurs qui combinent et exécutent d'importants desseins. Il est superflu d'insister sur les différences. Dans la vie honnête, les braves gens prennent soin de n'obéir qu'à des hommes justement entourés de leurs concitoyens ; les hommes d'élan, ne pensant le plus souvent qu'à de bonnes choses, n'en exécutent guère que de telles ; les habiles prennent soin de se mettre d'accord avec la conscience et avec la loi ; les hommes supérieurs n'appliquent leurs grandes facultés qu'à des œuvres utiles et honorables. La classification que nous venons d'exposer a donc son prix. Elle suffirait à nous indiquer sûrement où sont les ressemblances et où sont les différences entre l'homme ordinaire et le criminel. Ce n'est pas le caractère, ce n'est même pas le tempérament qui fait le crime ; c'est la manière dont on le dirige, c'est la façon dont on l'adapte à quelque but que ^o^ a choisi et que l'on contemple avec une prédilection secrète et inavouée. Mais enfin, ce que l'on retrouve, peui^on dire, dans cette classification, ce sont plutôt divers aspects de la nature humaine en général que les divers modes suivant lesquels le crime même se constitue et s'organise.

Cette division pourrait encore — surtout si on voulait s'en contenter — soulever une autre difficulté. L'homme qui se porte au crime s'y porte avec son caractère habituel, soit ! Mais la vie criminelle, avec ses tristes exigences, respecte-t-elle longtemps ces diversités primitives ? Le calcul et l'habileté y sont-ils toujours, je dirai même, souvent possibles ? L'emportement violent dont

les suites n'ont pas provoqué un remords décisif peut- il se renouveler sans que l'individu, consacré définitivement criminel, subisse un changement profond ? L'inertie qui se laisse toujours entraîner n'arrive-t-elle pas à des accès de violence terrible ? Et la violence volontaire, si souvent brisée par les incidents de la lutte contre la loi, ne tend-elle pas à des irrégularités prodigieuses, dans lesquelles rabattement et la lâcheté alternent avec la férocité sanguinaire ?

Nous ne faisons ici que signaler ce problème psychologique auquel nous reviendrons. Il nous suffit de l'avoir remarqué pour sentir le besoin de chercher un autre principe de division et de classement. L'école italienne a fait ici des efforts très intéressants. Nous allons les suivre et en discuter les résultats.

Il n'est que juste de commencer par Lombroso , le chef reconnu de cette école. Ce n'est cependant pas une classification des divers types de criminalité que Lombroso donne dans ses ouvrages. On pourrait dire que c'en est le contraire, puisqu'il tend à absorber tous les criminels dans le type unique qu'il se flatte d'avoir dégagé.

Y a-t-il un criminel né, c'est-à-dire un homme voué fatalement au crime par sa naissance, par la nature spéciale de l'hérédité à laquelle il doit ses caractères essentiels ? Il est certain que bon nombre de malheureux tuent, volent, mettent le feu ou commettent des attentats à la pudeur sous l'empire d'une influence physiologique à laquelle il leur est impossible de résister.

Mais que sont ces individus ? Des hommes que la plupart des savants européens appellent des aliénés criminels. Le mot est-il bien choisi ? Peut-on être à la fois uTcT aGéné et un criminel, c'est-à-dire un homme responsable et un homme irresponsable, un malade à soigner et un coupable à punir ? 11 est assez difficile de le comprendre* En tout cas, lorsqu'on veut expliquer une nature hjbride et composite, il semble qu'on doive nettement expliquer avant toute chose les deux natures opposées ou distinctes qui ont contribué à la former. Il n'y a des mulets que parce qu'il y a des chevaux et des ânes. S'il y a des aliénés-criminels, c'est qu'il y a en dehors d'eux des aliénés qui ne sont qu'aliénés et des criminels qui ne sont que criminels. Si l'on ne commence pas par construire les deux types primitifs et par les donner à l'état de pureté, on forme une entité arbitraire, une figure aux lignes confuses et aux contours incertains. On a, il est vrai, un autre moyen de se tirer de la difficulté, c'est d'exagérer de plus en plus la part d'une des deux natures et finalement de lui tout attribuer. Il est indubitable que c'est là ce qu'a fait Lombroso. ,

Le titre de son grand ouvrage a été d'abord : L homme eriminel ; mais le sous-titre de la deuxième édition porte ensuite ces mots : criminel né^fou moral, épileptigue. S'agitil donc de l'homme criminel, en général ? Ou s'agit-il de ceux qui ne commettent le crime que sous l'influence d'une maladie caractérisée ? Il faudrait choisir. Rien de plus légitime et de plus utile que d'étudier à part ces formes de l'aliénation qu'on appelle la folie morale ou l'épilepsie. Nos aliénistes français et leurs confrères d'Angleterre avaient déjà jeté une vive lumière sur ces deux variétés de la terrible maladie ; ils en avaient montré les intermittences, les rémissions, les périodes lucides

et raisonnantes et la loi d'évolution fatale. Par son ardeur scientifique et par sa haute compétence, Lombroso était on ne peut plus capable de pousser très loin de telles études. A notre avis, il les a e[ravement compromises e n élargissant indéfiniment son cadr e, et en y faisant peu à peu rentrer de gré^ ou de force tous ceux qui ont affaire avec la justice de leur pays. Après y avoir mis côte à côte les fous moraux et les épileptiques, il y a fait entrer les dégénérés ; p\iis il a été chercher des faits de toute nature, physiologiques, anatomiques, moraux, sociologiques chez tous ceux dont se sont occupés les feuilles judiciaires, à quelque titre, dans quelque condition que ce soit. Tous les coquins célèbres ont contribué, qui pour une parole (authentique ou non), qui pour un acte, qui pour un trait de son visage ou pour la couleur de ses cheveux, à enrichir ce type de criminel-né. Finalement le criminel-né et l'homme criminel se sont rapprochés autrement que dans le titre : ils se sont confondus dans la pensée de Tauteur, et c*est l'idée d'une innéité fatale qui l'a emporté sur toute la ligne.

Est-ce là un procès de tendances que nous faisons à Lombroso ? Pour se convaincre du contraire, il n'y a qu'à lire cette phrase prononcée en plein congrès de Rome * par le savant autrichien Bénédikt. a ux applaudissements de la majorité italienne de l'assemblée : « Tous I les criminels sont des criminels-nés . . . :» L'occasion seule met une différence entre les uns et les autres. Il en est 1 de même, ajoutait encore le savant de Vienne, dans tous les modes de développement de l'être humain. Ainsi Raphaël était un peintre-né qui n'a eu besoin que de « certaines occasions » pour arriver à faire ses chefsd'œuvre.

^ Congrès de Rome^ p. 1 40.

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Il est certain qu'avec une pareille méthode on n'explique nullement le criminel ; on le supprime purement et simplement, comme M. Renan dit qu'il supprime le péché. Maiâ admettons que le monde de la folie ait encore étendu ses frontières et se soit annexé le criminel ; explique-t-on du moins d'une manière satisfaisante cette prétendue forme de l'aliénation ? Je ne le crois pas : car je crois qu'on emploie une méthode plus que suspecte dont il est impossible de rien attendre de sûr et de précis.

L'école italienne se réclame de la philosophie de l'évolution et de sa fraction la plus avancée, c'est-à-dire de la doctrine du transformisme universel. « Nous acceptons ici la théorie de Darwin sans la discuter », a dit textuellement * M. Sergi au congrès de Rome. — Sans la discuter I — Faut-il répondre qu'on s'en aperçoit ? Il ne semble même pas qu'on y soit fidèle et qu'on en applique l'esprit.

Si en effet l'on « discutait » la théorie de Darwin, on s'apercevrait tout au moins que pour expliquer un des modes quelconques de la vie, normale ou pathologique, il faut en suivre les développements et les déviations successives. La seule énumération des caractères qu'on a pu trouver pêle-mêle ici ou là, à un moment ou à un autre, ne suffit plus. Il faut trouver la loi morphologique, la loi d'enchaînement et de succession, bref la loi d'évolution, selon le mot consacré.

Or, que font Lombroso et ses disciples ? Ils vont dans les prisons et dans les bagnes. Là, comparaissent devant eux les criminels condamnés, les récidivistes endurcis, les gens prêts à monter sur l'échafaud ou à mourir sous les verrous. Des flots de méfaits, d'aventures, de vices sans

^ Congrès de Eome, p. 177.

nom et de misères de toute espèce ont passé et repassé sur les corps et sur les âmes de ces malheureux, les ont retournés dans tous les sens, puis> au bout de dix ou vingrt ans, les ont jetés définitivement au rivage funèbre d'où • ils ne bougeront plus. C'est là qu 'on les pren d. C'est là qu'on les interroge sur leur conscience, qu'on leur tàte le pouls, qu'on les invite à taper sur un dynamomètre, qu'on dresse l'inventaire de leurs dents, qu'on mesure les plis de leurs visages et les accidents de leurs crânes ; puis on dit : Voilà les caractères inné s qui ont décidé de leurs destinées ! On appelle cela de la psychologie scientifique. C'est celle qui, en étant arrivée à ne plus « discuter » les théories, est naturellement plus avancée que celle qui cherche encore à les comprendre. Un condamné à mort qui a franchi une à une toutes les étapes du crime rit-il au nez du savant qui lui demande s'il croit ou s'il ne croit pas à une justice éternelle ; on s'empresse d'écrire que cet homme est né dépourvu de conscience et que cette absence, innée, de sens moral, est un des signes visibles du criminel-né. A-t-on appris que ce même homme, isolé de la société ordinaire, privé des satisfactions tolérées, était dangereux pour la moralité de ses co- détenus ; on écrit que les penchants vicieux (innés, toujours) forment un second caractère d'espèce. De plus, cet homme a succombé à mille tentations contre lesquelles d'autres ont résisté. On aurait pu l'affirmer sans se déranger ; car si cet homme est devenu criminel, c'est apparemment qu'il a faibli. Faiblesse « congénitale » de volonté, aboulie ou disboulie, aboulie fréquente, troisième caractère de la classe criminelle, et ainsi de suite.

Le livre de Lombroso est certainement un ouvrage dont les recherches patientes et dont l'ardeur sincère honorent une école. Nous aurons à revenir bien des fois

aux différentes thèses qu'il soutient. Ce que nous maintenons en ce moment contre l'auteur, c'est que ce livre ne donne pas une classification des criminels, puisque tous y sont ramenés de force à un seul type ; c'est, de plus, que ce type confus n'est pas celui du vrai criminel, que^ tout au moins, le criminel y disparaît sous un trop grand nombre de traits discordants, pris çà et là chez des malades de divers genres, et sous des caractères qui sont plutôt des effets que l'essence même du crime.

D'autres Italiens ont tenté de combler la lacune laissée par Lombroso. Il y a surtout lieu de signaler M. Enrico ■ Ferri qui, dans ses divers ouvrages * et dans une communication très serrée faite au congrès de Rome*, a établi des distinctions fort instructives. Si elles ne nous paraissent pas à l'abri de la critique, elles méritent une discussion approfondie et a sympathique ».

M. Enrico Ferri reconnaît cinq types de criminels : le criminel instinctif, le cvimmel passionné, le criminel docmsion, le criminel d'habitude et le criminel aliéné.

Cette dernière mention a un mérite que nous ne devons pas mépriser. Mise en présence des quatre autres, elle leur donne une valeur particulière, l'auteur montrant clairement qu'à ses yeux, sur cinq espèces de criminels, il y. en a quatre chez qui le crime ne doit rien à la folie. Renonçons- nous toutefois à la critique que nous- ayons

' Vomicidio et Nmvi oritonti di scienza pénale. * Voyez pages 116 et suivantes.

élevée contre cette expression • ? Loin de là ! Nous admettons bien des culpabilités excusables, des responsabilités atténuées ; mais nous ne comprenons pas du tout qu'un homme puisse être à la foi criminel, au sens exact du mot, et aliéné. Veut-on simplement dire qu'il j a des fous commettant des meurtres et des vols, c'est-à-dire (fes actes quî^ si les auteurs n'éta ient pas fous, sjappelleraien t des crimes ? A la bonne heure ! Mais on introduit . là une fols ae pius dans la langue une de ces expressions métaphoriques qui ont le privilège de brouiller plus d'idées qu'elles n'en éclaircissent.

Y a-t-il du moins des aliénés qui soient plus particulièrement portés, par Je genre spécial de leur délire, à commettre des actes violents ? Si cela était, il y aurait à créer un nouveau groupe de manies ou de monomanies, mais qui relèverait des aliénistes : ce serait une variété de folie, et rien de plus.

Or, si nous consultons les aliénistes les plus compétents de toute nation, l'existence môme de cette variété distincte d'aliénation mentale n'a, pour ainsi dire, aucun défenseur sérieux.

Ce qu'on a discuté presque partout, en Angleterre, en France, en Allemagne, c'est la question de savoir si un asile spéc ial devait être construit p our les aliénés les plus violents et les plus dan gereux. C ette question toute pratique a été résolue par les Anglais dans le sens de l'affirmative. Chez eux, les aliénés qui se trouvent avoir ti^é quelqu'un ne sont pas enfermés avec les aliénés paisibles. Ils ont un séjour à eux, et on profite de ce local,

* Il est aisé de voir 4jue criminel-né ou criminel aliéné reviennent à peu- près au même. Les fous, il est vrai, n^ont pas été fous dès leuf enfance ; mais les criminels-nés de Lombroso n'ont pas non plus assassiné en nourrice.

îl

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moitié asile, moitié prison, pour y envoyer les meurtriers douteux, ceux sur la responsabilité desquels la justice se sent mal éclairée. Malgré cet exemple, le Congrès des aliénistes allemands de 1882 a voté, à l'unanimité, des conclusions déclarant qu'il n'y avait lieu à aucune hospitalisation particulière pour les aliénés accusés de crimes ; qu'il fallait simplement soigner dans des quartiers à part les prisonniers qui, de criminels qu'ils avaient été d'abord, étaient devenus ensuite aliénés *.

L'opinion de la très grande majorité des médecins français a été la même. Ils ont demandé un asile spécial pour les prisonniers devenus fous après une conaamn a- {îon * ; ils n'en ont point demandé pour les aliénés se Pouvant avoir commis, en liberté, un acte qui, hors les cas de folie, est qualifié de criminel.

Les raisons qui ont déterminé ces votes ont été parfaitement expliquées. Les causes qui font qu'un aliéné vole ou ne yole pas, commet un acte sanglant ou n'en commet pas, sont des causes tout à fait acci dentell es ; elles n'on t rien a voir a,v ecj e crime7 èi^I lêT^ft TT^n^^^ fient pas davantage ]a nature essentjelle d^ }a &^ùJlûJil souffre le sujet. CTêst un médecin anglais justement es- HmT poïïr'ses travaux sur la criminalité, le D' Bucknill ' qui l'a écrit : « Il y a peu d'aliénés qui, livrés à euxmêmes, n'eussent commis quelques méfaits. C'est la

1 Quand un criminel devient fou dans sa prison, l'on s'empresse de dire que c'gst un signe qu'on s'était trompé et qu'il était fou depuis longtemps, sinon depuis sa naissance. Pourquoi cela ? Les honnêtes p;ens deviennent bien fous. Pourquoi les malfaiteurs ne le deviendraient-ila pas? et pourquoi seraient-ils seuls à ne pouvoir passer de la raison à la folie ?

* Cet asile existe ; c'est rétablissement de Gaillon.

• Analysé et approuvé par le D*" Motbt {Bulletin de la Société des prisons^ 1884, p. 172 et suiv.). — Voyez aussi Annales médicopsychologiques j iuiu 1883.

constatation de leur état qui a prévenu ces actes, parce qu'on a pris des précautions contre eux. Que les aliénés soient considérés comme aliénés simples ou comme aliénés dits criminels, c'est ce qui dépend de la façon dont leur folie s'est d'abord déclarée et des personnes appelées les premières à les étudier et à les soigner, beaucoup plus que de telle ou telle forme spéciale de maladie mentale » . Le Dr Lunier disait de même à propos de faits moins importants : « Les aliénés qui commettent des vols, soit aux étalages, soit dans les magasins, ne diffèrent pas, en général, de ceux qui se rendent coupables de tels ou tels autres crimes ou délits. On rencontre parnai eux des insuffisants, des faibles d'esprit, des imbéciles, des déments séniles, des vertigineux, des hystériques, etc. »

Toutes ces observations nous semblent concluantes. Il y a des aliénés qui, si on ne les enferme pas, commettent accidentellement des actes aussi nuisibles que ceux que commettent les criminels. Ce n'est nullement une raison pour les ranger parmi les criminels, pas plus qu'on no peut y ranger un homme qui, atteint d'une maladie contagieuse pendant une épidémie, nous la communique sans le vouloir, ou un individu qui, jeté d'un quatrième étage, tombe sur un passant qu'il écrase. Bref, nous disons avec le code français * : « Il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l'action ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pas pu résister. »

* Article 64. — J. Stephen {Histoire de la loi criminelle en Anffleterre) a paraphrasé cette formule en disant : t Aucun acte n^est un crime si la personne qui l'accomplit est empêchée, par la défaillance de son pouvoir mental ou par une maladie aifectant son intelligence, de contrôler sa propre conduite, à moins que la perte de son pouvoir de contrôle ne lui soit imputable. >

Reprenons maintenant ^ les autres types dégagés par M. E. Ferri. Il nous signale les criminels instinctifs : voilà encore une expression qui a grand besoin d'être e^tpliquée.

Il ne s'agit pas de discuter sur la nature de Tinstinct et sur les différences de l'homme et de l'animal. Il y a des hompajBS qui ont « de mauvais instincts », on peut accepter cette expression avec la signification . plus ou moins vague qu'elle a dans le langage courant. Cela veut dire que ces hommes sont portés au mal plus que d'autres. Mais le caractère pernicieux de leurs penchants, à quoi tient-il? A la violence des besoins qui les précèdent? A l'intensité des sensations ou des images qui les accompagnent ? Oui, en partie ; car toute violence est dangereuse, et un homme qui éprouve avec une vivacité exceptionnelle un besoin commun à tous les hommes peut être plus tenté qu'un autre de le satisfaire par quelque moyen que ce soit. Le bon sens populaire dit cependant qu'cc il n'est pire eau que l'eau qui dort ». La science confirme le proverbe en montrant que les natures inertes, et en apparence, indifierentes, ne sont pas les moins exposées, car la paresse et le désir de ne pas se livrer n'excluent pas l'amour de la jouissance. Il en résulte qu'il est difficile de compenser les inconvénients et les avantages des divers tempéraments. Après tout, nos mauvais instincts viennent beaucoup plus de la direction prise par nos penchants que de la force des sensations et des sentiments qu'ils enveloppent.

Il y a bien longtemps que la « vieille psychologie » l'a prouvé, aucun des penchants naturels qui poussent

* Quels sont les caractères qui distinguent le criminel de l'aliéué, nous l'examinerons plus loin. Nous nous contentons pour le moment de savoir qu'il y a lieu de «réparer les deux types.

ESPÈCES DE CBIMCS'-^ TYPBS DE CBIMINBLS 67

rhommé n'est mauvais en soi : tout dépend de la manière dont il se gouverne et de la nature des satisfactions auxquelles il s'habitue. Du voleur qui pille le bien des autres et du paysan qui se tue de travail pour agrandir son bien honnêtement acquis, quel est celui chez qui a Tinstinct » de la possession est le plus énergique ? Il n'est pas sûr du tout que ce soit le premier. Les mauvais instincts de Thumanité supposent par dessus tout la combinaison anti-sociale de deux penchants ou le manque d'accorJ et d'harmonie de deux tendances qui devraient mieux concorder. Vous avez, par exemple une tendance très marquée au repos, vous êtes paresseux ; eh bien ! la paresse n'est pas un crime, elle ne nous conduira même à aucun crime, si vous n'avez pas en même temps le désir de jouir ou le désir de posséder. Soyez prodigieusement ambitieux, mais en étant résolu à n'arriver que par votre mérite ; soyez violemment amoureux, mais à la condition de vous donner la peine de plaire ou d'obtenir ce que vous désirez par le libre consentement des personnes ; soyez prodigue, mais en ne Tétant que de votre bien ; soyez avare, mais en ne maltraitant que vousmême ; âpre au gain, mais en travaillant sans vous ménager I Aucun de ces instincts, si instinct il y a, ne vous fera courir de dangers sérieux I Vouloir jouir sans travailler, vouloir posséder les personnes ou les choses qu'on n'a pu ni gagner ni acheter, voilà où s'ouvre le chemin du crime.

Ces combinaisons irrationnelles ou ces manques d'accord sont-ils souvent le résultat de la constitution même de l'individu ? M. Enrico Ferri le croit ; car, pour lu i, criminel instinctif est syn onymÏÏde crimTneT-no.X'e criminel instinctif ou le criminel-né est, dit-il, un homme voué au crime par sa constitution héréditaire, organique et psy-

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cliique. De naissance il est imprévoyant, incapable de pitié, incapable de remords, dénué de toute conscience morale, etc.

Encore une fois, il n'est que trop vrai qu'il existe des hommes répondant à cette description de M. E. Ferri. J'irai même plus loin. Il y a des malheureux qui sont très faibles d'intelligence et de volonté, tout en ayant certains instincts d'une extrême violence. Tels sont quelques idiots et quelques imbéciles dont les facultés génésiques, par exemple, sont développées avec une espèce de luxe bestial. Mais de pareiUes infirmités, quand elles sont a innées » excluent généralement la responsabilité, et alors il ne peut plus être question de crime, dans le sens usité du mot. En d'autres termes, si le criminel instinctif est un « criminel-né », qu'on le renvoie à l'aliénation mentale, toutcomme le « criminel-aliéné » ; c'est là qu'est sa place.

Ne quittons cependant pas trop tôt ce type qu'on nous propose. Il y a une classe de coupables très intéressants et très troublants chez lesquels on peut dire, avec plus d'exactitude, qu'ils ont souvent de mauvais instincts : ce sont les enfants. M. E. Ferri observe * que ses criminels instinctifs sont presque toujours très précoces : c'est dire la même chose sous une autre forme. Ainsi encore, un des hommes qui s'intéressent le plus et le mieux parmi nous aux prisonniers, M. le pasteur Arboux* se refuse très judicieusement à croire qu'il y ait beaucoup de malfaiteurs d'instinct ; mais il ajoute avec non moins de sens qu'il croit en avoir trouvé chez les enfants . Un enfant de douze ans lui disait un jour : « Quand je vois ^n bijou, une montre, de l'argent, un objet ayant quel-

* Congrès de Rome, p. 131.

^ Arboux, Les prisons de PariSy p. 56.

que valeur, rien ne m'arrêterait ; il faut, si je suis seul, qu'il m'appartienne. » Voilà bien en effet quelque chose qui ressemble beaucoup à l'instinct.

Il n'est pas rare , d'ailleurs , qu'on entende parler d'enfants ayant révélé tout à coup comme un impérieux besoin de blesser, de tuer, d'incendier, de diffamer, non pas par hasard, mais d'une façon suivie. Un observateur superficiel était cependant hors d'état de s'en apercevoir. On trouve des enfants qui font les mensonges les plus calculés, les faux témoignages les plus atroces, et de manière à tromper les tribunaux par la candeur de leur attitude. Or, ils n'ont ni la physionomie, ni le tempérament, ni le caractère d'enfants voués à la folie. Ils ne ressemblent en rien aux autres sujets * malingres, arriérés, scrofuleux, nés de parents épileptiques ou alcooliques et qui sont eux-mêmes destinés à faire le mal sous le coup d'impulsions incohérentes.

Pourquoi cet état psychologique intermédiaire se trouve-t-il chez les adolescents et les enfants, tandis qu'il est si rare chez Thoname mûr? C est que précisément cette coordination des tendances qui fait l'équilibre et la santé de l'être moral exige du temps, des efforts et de l'éducation. Or, ce travail qui se poursuit jusqu'à quatorze ou quinze ans, peut-être, s'exécute rarement avec ensemble. Ce n'est pas une sorte de marche en avant de toutes les forces, mises régulièrement en ligne, développant leurs énergies et perfectionnant leurs aptitudes toutes à la fois. 11 s'en faut de beaucoup. Une dame espagnole *, qui a consacré sa vie à l'étude de la

* Voyez Legrand du Saule, Les enfants devant la justice {Gazette des hôpitaux d'avril el novembre 1867).

* Dona Conception Arenal. — Voyez le Congrès pénitentiaire de Stockolm, tome I, p. 378. — Voyez aussi les Bulletins de la Société

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criminalité et dont les moindres opnscu les sont à l ire, a décrit ces accidents psychologiques avec une rare exactitude : « L'homme, dès qu'il possède la distinction du bien et du mal et la force de réaliser soit l'un soit l'autre, éprouve des changements considérables ; sa physionomie, tant physique que morale, se décompose, se défigure et se recompose plusieurs fois. Il subit des crises, presque des métamorphoses ; le développement anticipé d'une faculté au détriment d'une ou de plusieurs autres, destinées à la contenir ou à l'aider, détermine quelquefois de mauvaises actions qui sont la conséquence du manque d'harmonie entre ses facultés, et de ce que l'enfant ou le jeune homme n'est pas arrivé à la plénitude de ses facultés. »

Il est impossible de mieux dire. Dans ces cas si nombreux, on ne peut parler de folie proprement dite ; car il n'y a pas de trouble durable, il n'y a pas de désordre profond et encore moins de désordre incurable. Il y a retard sur un point, avance exagérée sur un autre. A la faveur de ce manque momentané de concordance, différentes impulsions peuvent donc se produire sans rencontrer le contrepoids de certains autres éléments dont la préparation n'est qu'ébauchée. L'imagination et la mémoire de l'enfant se trompent réciproquement en se substituant alternativement l'une à l'autre : le mensonge inconscient s'y développe aivec une audace naïve. L'enfant faux témoin confond ce qu'il a entendu dire, ce qu'il arefmarqué, ce qu'il souhaite ou ce qu'il redoute, ce qu'il a pris l'habitude de répéter; tout cela, môle dans sa tête

des prisoni, ^- Je ne saurais dire à quel point je goûte toute la saveur de ces petits écrits, qui ne fourmillent pas d^anecdetes; mais que Ton sent tout pleins- d^use observatteu pénétrante, dirigée par le cœné et par le bon sent.

avec le peu qu'il a vu, forme un ensemble qui, jusqu'à ce qu'il tombe tout entier de lui-même, est difficile à ébranler. Ce sont de pareils mélanges d'idées et de sentiments qui inspirent bien souvent les actes les plus horribles des jeunes malfaiteurs. On doit les excuser dans une très large mesure, parce que ces troubles, s'ils ne sont pas destinés à durer, sont l'effet de causes en grande partie indépendantes de la volonté individuelle.

Mais à mesure que l'adolescent grandit, il se produit de deux choses l'une : ou les éléments pondérateurs resteront comprimés par des influences physiologiques, et alors le c€tractère morbide s'accentuera, le sujet marchera vers la folie ; ou bien, par l'effet d'un développement naturel secondé par un minimum d'éducation, l'accord se fera peu à peu dans l'âme de l'enfant, sa moralité s'affermira, il sentira sa conscience mieux avertie. Il aura toujours des instincts, de bons et de mauvais, comme nous en aurons toujours tous ; mais il deviendra responsable des conséquences, car les tendances incompressibles et fatales ne subsistent chez l'homme adulte que quand une folie caractérisée vient traverser son développement naturel par toutes sortes de sensations et d'images dont le contrôle et dont l'organisation sont impossibles.

En résumé, tous les criminels ont dû céder à quelque penchant mal surveillé que, dans la langue ordinaire, on peut appeler un mauvais instinct. Lorsque ces instincts retêtent le caractère que M. Enrico Ferri leur attribue, ils constituent, selon nous, un état maladif qui suffit pour exclure leurà auteurs des rangs des vrais criminels. Quant à ceux qui sont responsables de la faiblesse avec laquelle ils favorisent eux-mêmes la tyrannie de leurs propres penchants, nous les avons déjà rencontrés sous

le nom d'inertes, et nous avons indiqué la place qui leur revient.

N'est-ce pas, de même, un de nos anciens groupes, celui des effervescents, que nous rencontrons dans la classe des criminels passionnés de M. E. Ferri? Mais nous ferons ici les mêmes observations. La passion peut conduire à l'héroïsme comme au crime. On ne la trouvera jamais seule agissante et seule responsable, en quelque sorte, dans aucun des actes qu'elle inspire. Une passion est très loin d'être une simple tendance ou un pur mouvement des organes. Elle enveloppe une multitudes d'idées, d'imaginations, de désirs et aussi de résolutions qui ont réagi les unes sur les autres, avant de créer, par leur accord, une force prête à se porter dans une direction préférée. Elle suppose donc un usajîe normal et déjà prolongé des relations sociales et un certain développement intellectuel. S'il en est ainsi, la passion peut entrer dans le crime comme un élément considérable, mais sans jamais en être l'élément unique ou même l'élément prépondérant.

Tout cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas des criminels violents et passionnés, comme il y en a de vicieux et de sournois et d'autres qui sont de froids calculateurs. Mais ces divisions ne nous instruisent pas beaucoup plus que si nous divisions les criminels en beaux ou laids, en adroits ou maladroits, en gais ou tristes, en amis du vin ou amis des femmes, et ainsi de suite. Il s'agit pour nous d'autre chose, il s'agit de savoir de quelle manière ces différents groupes d'hommes se laissent aller jusqu'au crime, et comment leurs inclinations ou leurs passions prennent ce caractère malfaisant.

Mais voici deux dénominations qui doivent nous faire pénétrer plus avant : criminels d'occasion et criminels (V habitude,

~ La seconde de ces deux expressions se comprend d'ellemême et elle s'impose à toute théorie du crime. La première a été prise en des sens assez divers et qu'il vaut la peine d'expliquer ou de rectifier.

Au Congrès de Rome, où M. E. Ferri a développé sa classification, plus d'un orateur s'est efforcé de prendre ce mot « occasion » dans un sens fort étendu. Ils ont voulu lui faire signifier : l'ensemble des circonstances extérieures ; et alors ils proposaient de diviser le^ criminels en deux grandes classes : ceux qui sont portés au crime par des causes internes (comme les instincts et les passions) et ceux qui sont entraînés par des causes externes ou par la pression des événements. M. E. Ferri s'est appliqué, au contraire, à restreindre le sens du mot et à ne voir dans le criminel d'occasion que celui qui cède à une tentation subite et imprévue.

Il nous paraît, quant à nous, bien difficile de séparer l'action des causes internes et celle des causes extérieures. Nous n'avons nullement l'intention de négliger ces dernières ; nous nous proposons de leur consacrer tout un volume. Mais nous croyons que le crime suppose toujours, comme la maladie, laction du dehors et celle du dedans. La vie humaine, vie physique, vie mentale, vie affective, est d'un bout à l'autre une suite interrompue d'actions et de réactions réciproques dans les-

quelles rhomme et son milieu se modifient continuellement Tun par Tautre. Que feraient de nous les circonstances si elles ne nous trouvaient aptes et disposés à leur répondre par le jeu de nos facultés et l'emploi de nos ressources acquises ? Comment, d'autre part, expliquerions-nous nos eflforts, nos luttes, nos hésitations, nos responsabilités et nos mérites, si le milieu auquel nous appliquons notre action personnelle ne lui offrait une matière hétérogène et changeante? Aucune de nos tendances et de nos passions n'aboutit à un acte, qu'autant qu'elle trouve dans les circonstances une occasion de se satisfaire. Aucune circonstance n'agit sur nous qu'à la condition que nous y correspondions à notre manière et suivant que nous y sommes préparés.

Restreignons-nous le sens du mot occasion ; nous arriverons exactement à la même conclusion. Qui est-ce qui ne trouve pas un jour ou l'autre l'occasion de mal faire? Quel est l'honnête homme qui n'a pas eu cent fois dans sa vie l'occasion de voler, ou celle de nuire gravement à son ennemi? Quel est l'homme vertueux qui ne s'est jamais trouvé seul avec une jeun« fille innocente et sans défense ? Bien loin que l'occasion exerce jamais sur un homme normal une action irrésistible, on mesure au contraire la perversion intelligente des uns à la façon dont ils saisissent les occasions de nuire, comme on mesure la probité et la générosité des autres à la façon dont ils saisissent les occasions de rendre service.

Le chef actuel de la Sûreté me disait un jour : « Je » me suis promené hier avec un juge d'instruction dans » tme fête de banlieue; parmi les filles, les camelots et » les soûteo^furs que je voyais là, je suis bien sûr qu'il » y avait trois cents individus tout prêts à commettre » mû criÈQe '£r*fls en avaient eu l'occasion, v Pour faire

cette dernière restriction (si c'en était une), les trouvait^il moins corrompus et moins dangereux ? Non. Un homme auquel il ne manque qu'une occasion pour accomplir un crime porte en lui tout ce qui constitue le criminel.

Reconnaissons cependant qu'il existe là, comme partout, des degrés. Un grand général fait souvent naître les occasions d'une bataille arantageuse, comme un grand savant imagine d'abord (avant de les exécuter) les expéFiences qui aboutiront à une découverte cherchée. Ainsi encore les héros de la charité vont chercher les infortunes des autres et courent au-devant des sacrifices. Un homme profondément enfoncé dans le mal cherchera donc, lui aussi, des occasions. Il a commencé par profiter, de celles qui lui étaient offertes ; puis il en a attendu et espéré, puis il en a guetté, puis il en a cherché ; puis enfin, s'il est habile, il en a fait naître, pour ainsi dire, à volonté. La grande majorité des malfaiteurs reste au-dessous de cette dernière variété. Mais les uns et les autres sont tous en définitive de la même famille : ils ne sont séparés que par certaines inégalités d'intelligence, de prévoyance et d'habileté.

Au-dessus des criminels ordinaires et moyens, il y a sans doute ceux qui font le mal, en quelque sorte, sans oeeasion, c'est-à-dire, au fond, sans motifs et presque sans besoin. Mais dans ceux-là nous reconnaissons encore ceux qu'il y a lieu de renvoyer chez les idiots ou chef les fou». Dans une communication faite aux Sociétés savantes^ à Paris, en juin 1888, un médecin * distinguait de la-façeiï siïivaiite l'ivrognerie, vice habituel et librôftient contpaolé} de la dipsomanie^ état pathologique et invo-

^ Le Dr'Dée8dsè«, BMrt mtfltiéiir«tfi»etei^t pèti de tëttlp« éprësr.

lontaire : « Les ivrognes s'enivrent quand ils en trouvent » l'occasion, les dipsomanes s'enivrent toutes les fois que » leur accès les prend. » La formule est très heureuse. On peut l'appliquer avec une parfaite exactitude à la différence du criminel et du malade. Un malade vole ou tue quand « son accès le prend » , et alors il vole ou tue le premier venu. Un criminel vole ou tue quand « il en trouve l'occasion ». C'est là une distinction qu'il y aura grand intérêt pour nous à approfondir par la suite. Elle suffit en ce moment pour faire comprendre clairement la critique que nous adressons à ces mots; « criminels d'occasion ».

Je voudrais pourtant dégager et compléter ce qu'il y a de vrai dans cette dernière partie de l'analyse de M. E. Ferri. Il y a un mot qui me paraît meilleur (en français tout au moins) que le mot « criminel d'occasion », c'est celui de a criminel di acciden t ». L'occasion, c'est un événement tout extérieur, c'est un fait matériel qui peut passer inaperçu, qui peut ne rien provoquer, qui n'a de valeur enfin qu'autant que l'individu s'y attache, s'en réjouit et fait tout ce qu'il peut pour en user. L'accident, c'est un événement où concourent le dedans et le dehors, c'est Ja chute d'un indi\idu qui a rencontré une tentation, un obstacle, une provocation, mais qui n'avait pas la force ou l'assurance ou le calme nécessaire pour échapper au péril.

Criminels d'accident ou criminels d'habitude peuvent commettre des crimes d'ordre varié. Ils peuvent se maintenir les uns et les autres dans la petite criminalité ou tomber dans la grande. Les penchants mauvais de notre nature, les passions qui se développent en nous lorsque nous cherchons la satisfaction de ces penchants, peuvent amener en nous des accidents : ils peuvent aussi entre-

tenir et fortifier en nous des habitudes. Ainsi, la plupart <ie3 distinctions que nous avons passées en revue, celles môme que nous avons critiquées comme ayant besoin d'être rectifiées, gardent leur intérêt. Mais que voulonsnous, en somme, expliquer chez les criminels? Les modes de caractère qui leur sont souvent communs avec de parfaits honnêtes gens et qui, chez les uns et chez les autres, sont dus à la constitution originale de leurs facultés plus qu'à l'usage qu'ils en ont fait? Non. Nous voulons expliquer le caractère des criminels considérés dans la perversion malfaisante de leurs tendances et dans l'abus volontaire qu'ils font de leurs moyens d'action. A ce titre, toutes les classifications doivent être dominées par la division des criminels d'accident et des criminels d'habitude.

Cette distinction nous allons donc la reprendre et la creuser. Nous allons chercher comment s'opère trop souvent le passage de l'accident à l'habitude. Nous n'efia- <îerons aucune nuance, nous ne dissimulerons aucun des degrés que les uns franchissent et où les autres s'arrêtent. Mais nous reconstituerons aussi dans son ensemble et avec sa loi l'unité du type criminel, en face de celui du malade ou de l'aliéné.

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