‹ Le crime: étude socialeChapitre 7 sur 49 · L'ACCIDENT ET L'HABITUDE — L'HABITUDE ET LA PROFESSION · texte numérisé non relu

L'ACCIDENT ET L'HABITUDE — L'HABITUDE ET LA PROFESSION

. L^accident. — Le crime accidentel. — A quoi on reconnaît un crime vraiment accidentel. — II. Causes morales et causes lointaines d^un grand nombre d'accidents. — Le lendemain de Tacddent. — Etats divers qu'il peiit créer. — Dispositions des criminels par accident. — Conséquences des gains illicites. — Le péril de l'impunité. — 111. Formation de l'habitude criminelle. — Exemples : forme grossière, forme raffinée. — Gradation dans les condamnations. — Histoire d'un faux-monnayeur. — Histoire de G. Ducret. — Barré et Lebiez ; leurs étapes 'parallèles. — La conférence de Lebiez. — IV. Exemples plus anciens. — Benoit, le parricide. — Le curé DelacoUonge. — V. Rapports et différences du criminel d'habitude et du criminel de profession. — Analogies du crime professionnel et de la prostitution professionnelle. — Lacenaire et la suite de ses crimes.

« Ce qui arrive accidentellement, dit Littré \ est un » événement qui survient contre notre attente, sans que » nous nous reportions à la cause, qui nous est incon-

* Dictionnaire.

l'agcidbwt et l'habitude . 79

» nue, mais qui est réelle, d Celui qui commet accidentellement une mauvaise action a donc lieu d'être « surpris » lui-même de Tentraînement qu'il a subi et auquel il a c^dé. Non seulement, il n'avait pas prémédité son crime, mais on peut dire qu'il ne « s'attendait pas » à le commettre. Le malheur, une fois accompli, le jette dans un état de stupéfaction de uloureuse : la vivacité de ses regrets prouve bien que l'acte coupable n'avait aucun rapport avec ses intentions habituelles et avec ses sentiments préférés.

Pourtant le crime accidentel a une cause, et. cette cause est en partie chez l'homme même qui l'a commis ; autrement, il y aurait accident pur et simple et non pas crime accidentel. Deux hommes vont se promener en mer, le bateau chavire et un des deux promeneurs est noyé : c'est un accident. La cause existe : elle est dans le mauvais état du bateau, qu'on ne connaissait pas, dans l'arrivée d'un orage que personne n'avait prévu. Mais supposons qu'entre les deux amis une querelle ait éclaté subitement, qu'ils en soient venus aux mains, se soient frappés et poussés, que l'un deux ait ainsi jeté l'autre à la mer et n'ait pas pu le repêcher : ce sera un crime par accident. L'auteur aura beau en ressentir une douleur profonde, il aura beau se frapper la poitrine ou essayer de se suicider, il n'en aura pas moins commis un crime, accidentel sans doute, mais enfin un crime. C'est lui qui, après tout, est l'auteur de l'acte. S'il veut remonter à toutes les causes de l'événement, il en trouvera bien quelques-unes hors de lui, dans une excitation, dans une provocation, dans l'état des lieux, dans la situation physiologique de la victime, etc. ; mais il ne pourra faire autrement que d'en trouver au moins une en lui-même, et c'est de là que viendront ses remords inévitables.

Ce concours de causes extérieures et de causes internes ne s'opère pas toujours, tant s'en faut, de la même manière et dans les mêmes proportions.

Il arrive quelquefois que la tentation est trop violente et au-dessus des forces ordinaires. C'est un outrage sanglant qu'on a reçu, c'est une injustice méchante que l'on vient de subir, c'est un piège où l'on se trouve pris sans l'avoir vu. Le péril a été fautant plus difficile à éviter qu'il a été soudain. Il y a en effet dans tout homme des passions toujours prêtes à se déchaîner parce qu'elles touchent de près à l'instinct, tandis que la force de résistance de la vertu semble avoir plus besoin d'être consolidée par l'effort. Si l'individu tenté n'a pas le temps de la réflexion, il a de grandes chances d'être perdu.

La colère et l'amour sont évidemment les deux passions qui poussent le plus souvent à des actes de violence accidentels * . Mais il y a aussi des actes délectueux aux-

> Je rappellerai ici deux faits, entre autres, qui me sont personnellement connus. J^ai cité ailleurs (L'Imagination) le premier, comme une preuve des emportements fréquents de l'imagination ; le voici. Un jeune paysan nouvellement marié rit et boit avec ses camarades. Ceux-ci croient faire une bonne plaisanterie que de lui raconter que sa femme le trompe. Il se relève subitement, se précipite au devant d'elle et la tue avec une fourche.

Voici l'autre. — Un excellent ouvrier du département de l'Yonne, un charpentier, avait épousé la ûUe d'un cultivateur aisé. Quelque temps après, il propose à sa femme de vendre quelques-unes des terres qu'elle lui avait apportées en dot : les faire valoir n'est pas son affaire, il tirera meilleur parti de l'argent dans son métier. . . La jeune femme fait part de Tidée à ses parents. Ceux-ci élevés . . . dans la religion, ce n*cst pas assez dire,... dans la superstition de la terre, jettent feu et flammes ; ils accusent leur gendre de vouloir dissiper le bien de sa femme. Ils font tant que leur fille quitte son mari et revient chez eux.

Tentatives réitérées, supplications du mari, qui promet — si c'est la condition du rétablissement de la paix dans le ménage — de ne

l'accidknt et l'habitude 84

quels certains caractères faibles se laissent entraîner par complaisance. Il y a en effet des gens qui se font duper avec une facilité prodigieuse : il faut que l'apte qu'on leur a conseillé et presque imposé soit accompli, pour qu'ils en voient la véritable nature et toute la portée. « Je ne » croyais pas aller si loin, je ne pensais pas qu'il fût » question d'en faire autant », disent-ils alors, et avec une certaine sincérité. Parmi ces hommes « plus bêtes que méchants » et a perdant tout à coup la tête », il y a « les ahuris ou embrouillés qui, comme dit Maxime du Camp *, se perdent dans leurs comptes, font des irrégularités qui ressemblent à des indélicatesses, s'embrouillent dans leur défense et se font condamner ' ». — Il y a aussi, dit le même auteur, ceux qui, dans une mauvaise passe,

pas vendre les terres. Enfin, exaspéré par des refus entêtés, il se jette sur sa femme et la tue.

Envoyé à la Nouvelle-Calédonie, cet homme a pu en revenir après y avoir épousé une fille condamnée pour infanticide. L'un et Pautre se sont réhabilitas complètement.

* Article de la Revue des Deux-Mondes^ du 15 avril 1887.

^ M. Maxime du Camp pensait peut-être à une lettre où un détenu de la Roquette expliquait ainsi son affaire à l'abbé Crozes :

< Plusieurs ouvriers du chemin de fer ont reçu deux fois la solde qui leur était due pour un seul mois. Ce double paiement a été fait d^un côté par les soins du chef de gare et de l'autre côté par mes propres soins. Il est le résultat de manœuvres frauduleuses exécutées par des ouvriers qui m'ont audacieusement trompé en venant me réclamer la solde de certains de igurs camarades (dont ils s'étaient approprié les noms) et qui avait été reversée à la caisse pour cause d'absence au moment de la paie, laquelle solde avait été payée par le chef de gare. Les auteurs de ces fraudes étant inconnus, la Compap:nie m'accusa de les avoir combinées à mon profit et de m'être approprié, à Paide de fausses signatures, les sommes ainsi payées en double emploi. Je me hâte de dire que cette accusation n'était pas fondée. Elle est venue à Tesprit de ^Administration du chemin de fer par suite d^une maladresse impardonnable que j'ai commise après avoir constaté ces irrégulaxftée. J^ai été tellement impressionné en ce moment par la responsabilité que j'avais assumée en laissant

LE GRIMB. 6

82 LB CRIMB

ont commis une faute qu'on a découverte avant qu'ils n'aient eu le temps de la réparer ». Il n'est pas rare que ce genre de faute ait été inspiré par un plus habile, et celui qui en paye les conséquences n'est pas toujours celui qui en a le plus profité.

L'acte incriminé a-t-il été vraiment accidentel ; l'attitude et la conduite du coupable au lendemain du malheur se chargent bien souvent de le démontrer. C'est dans ce cas-là en effet que les remords dont nous parlions tout à l'heure éclatent aux yeux de tous, et quelquefois de manière à obtenir un acquittement. Mais quelquefois aussi le coupable a beau être tombé dans le crime accidentellement ; il y retombera plus tard et y restera. C'est ici que les causes morales et les causes lointaines de l'accident méritent d'être recherchées.

La santé physique et la vie même sont quelquefois atteintes par des accidents imprévus où les plus robustes succomberaient Mais sans compter les maladresses et les imprudences graves, il y a des tempéraments malsains

pratiquer ces fraudes par mon manque de surveillance, que je perdis la lête et envoyai ma démission. Cet acte irréfléchi causa mon malheur. La Compagnie en a conclu que j'étais coupable : elle a porté plainte sans même prendre la peine de mMnterroger. . . »

L'auteur de cette lettre fut condamné et envoyé à la Nouvelle- Calédonie. Sa longue correspondance avec Pabbé Crozes et sa conduite à la Nouvelle-Calédonie, donnent à croire que cet homme était sincère et que les choses s'étaient bien passées comme il le dit. Voyez les Souvenirs de la Petite et de la Grande-Roquette^ par l'abbé MoREAU, tome I, chap. vu et vin.

l'accident et l'habitude 83

ou fati^é3 qui ne peuvent que difficilement supporter répreuve d'un accident. Le coup reçu, la chute faite sont peu de chose en apparence; mais le sujet se trouve être un diabétique, un alcoolique, un anémique, il cachait sous les dehors d'une santé florissante les restes d*une affection mal guérie. . L'accident qui vient de lui arriver pourra bien alors entraîner des suites irrémédiables. Il en est souvent de même dans la vie morale.

Quels sont ceux en effet qui risquent de se trouver dans cf la mauvaise passe » où un si grand nombre succombent? Ceux qui dépensent plus qu'ils ne gagnent, ceux qui sacrifient au désir de l'élégance, à la vanité, ceux qui ont l'amour du jeu, des fêtes, ou simplement de la boisson, tous ceux enfin dont le caractère s'est affaibli par le commerce des femmes. Le tapis vert des courses d'Auteuil et de Longchamps remplace aujourd'hui, dans des portions considérables de la population parisienne, le tapis vert du tripot. On perd son argent plus gaiement, avec des allures de sociabilité plus franches, où se mêle un amour plus expansif du grand air et de la campagne. On n'en revient pas moins souvent la poche vide, et, à quelques jours de date, on sera acculé à une échéance à laquelle on fera face comme on pourra.

L'accident arrive donc presque toujours à celui qui ne s'est pas prémuni contre le péril, à plus forte raison à celui qui l'a aimé et qui s'en est remis aux circonstances du soin de l'en garantir. Pour qui s'en rapporte au hasard, a-t-on dit, tout devient hasard. C'est quelquefois par hasard que le vagabond fait son premier vol ; c'est quelquefois par hasard que le voleur commet son premier meurtre, avant de devenir un véritable assassin . Mais de semblables hasards ne sont pas le fait de la nature : ils sont le produit de la négligence humaine, c'est-

84 LE CRIMB

à-dire d'une volonté qui s'abandonne, mais en définitive d'une volonté.

Nous avons opposé l'habitude et l'accident. Si l'on prend les mots dans leur sens usuel, le premier crime n'est assurément pas à mettre au compte de l'habitude. Mais on peut nier qu'il soit un véritable accident si l'on considère les prédispositions qui l'ont amené. Nous avons déjà fait allusion à ceux qui, avant de se satisfaire ou de se venger, combinent en imagination plus de violences, plus de perfidies ou plus de jouissances défendues qu'ils n'oseraient encore s'en permettre en réalité. Mais un jour enfin et, disent- ils, par hasard, ils exécutent ce qu'ils avaient longuement et fréquemment imaginé. Si une grande vie est un rêve de la jeunesse réalisé par l'âge mûr, on peut dire aussi que la vie d'un scélérat n'est bien des fois que le rêve d'une adolescence déréglée et paresseuse, réalisé par les années qui la suivent. Mais il est inutile d'insister davantage sur cette préparation antérieure du crime : tous les moralistes l'ont décrite.

Prenons plutôt le fait qui paraît accidentel : voyons comment, en se rattachant à quelques-unes de ces prédispositions intimes, il peut devenir le point de départ d'une habitude active et suivie.

S'il n'est pas rare de voir un homme regretter sincèrement ce qu'il a fait de mal, il n'est pas rare non plus de voir un homme qui, au lendemain d'un a accident », est plus tourmenté par l'ennui que par le remords. Ce qu'on trouve encore, c'est l'homme qui cherche à se mettre en sûreté beaucoup plus qu'à se réhabiliter à ses propres yeux et aux yeux des autres ; c'est celui qui, à travers le souvenir qu'il a conservé, voit plutôt le gain qu'il a fait ou le plaisir dont il a joui que le tort ou le

L*ACCIDENT ET L*HABITUDB 85

mal qu'il a causé. Pourquoi, se dit-il, ne pas répéter ce gain encore une fois ? Pourquoi se priver de ce plaisir, si une occasion aussi favorable s'offre de nouveau ? » C'est alors que l'accident développe et envenime gravement l'immoralité cachée, comme un accident physique et la petite plaie qui a suivi donnent tout à coup un caractère pernicieux à une maladie latente qu'un peu d'hygiène aurait peut être conjurée pour la vie.

Supposons que le coupable ne soit pas désolé de son action, que se dira-t-il? On le voit assez par les aveux, par les écrits et les déclarations des détenus. L'un se dit : <c Tant pis ! Je ne puis pas faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé. Il ne me reste maintenant qu'une chose à faire : sauver la situation en la cachant. Que gagnerai-je à me laisser sottement arrêter et condamner ? Avant tout, il me faut l'impunité et la liberté ; c'est l'intérêt même de ceux auxquels j'ai fait tort; je pourrai mener une vie plus régulière et plus utile, je pourrai réparer peu à peu le mal que j'ai causé. » C'est avec de pareils raisonnements que l'on commet un second vol, un second abus de confiance, une seconde escroquerie pour « réparer w les efiets d'une première faute. « Encore une somme à me procurer, encore des bijoux que je pourrai vendre ! et alors, je passerai en Amérique où je ferai peau neuve. » Ce n'est pas seulement à de nouveaux vols que vont ces beaux raisonneurs, c'est à l'assassinat.

D'autres raisonnent plus froidement encore et se disent : « C'est fait ; que je le veuille ou que je ne le veuille pas, me voici déclassé ; je vais être emprisonné, surveillé : les honnêtes gens me rejetteront. Et pourtant il faut bien que je vive I Je ne peux pas non plus me priver des plaisirs que tout le monde aime. Est-ce que

tous les hommes ne se ressemblent pas ? Les uns se laissent prendre, les autres non, voilà toute la différence. La société est comme une fête où l'on joue des coudes pour avoir de la place et pour passer avant les autres. On me pousse, je pousse A présent, qui est-ce qui n'a pas mérité la prison * ? » Ainsi cuirassé contre le remords, l'homme qui a commis une première faute commence par se mettre à l'abri, à quelque prix que ce soit. Puis il essaye d'organiser son existence et d'en atténuer tous les risques. Peu à peu il se rit du danger, il s'habitue à l'idée du dénouement le plus terrible; il se familiarise avec le spectacle de 1 echafaud, se rabattant toujours sur l'espoir de s'évader, de sauver sa tête, de se faire gracier, et ainsi de suite.

Les coupables qui, au lendemain de leur premier méfait, s'installent ainsi résolument dans la vie criminelle ne sont peut-être pas les plus nombreux. Il y en a beaucoup qui, quoique résolus à ne pas tomber, retombent pourtant à la première occasion : ils se repentent comme la première fois^ essayent de résister encore, et ils succombent de nouveau, toujours plus faibles devant le péril*. Il y en a d'autres qui ont eu Timprudence et peut-être simplement le malheur de laisser connaître le secret de leur première faute. Ils sont quelquefois

1 Une phrase semblable : i  présent qui n'a mérité les {içalères? > a été souvent entendue par le D*^ Lauvergne au baprne de Toulon. Voyez Lauvergne, Les Forçats^ Paris, 1841, p. 323. — C'est la même idée qu'on retrouve dans les vers de Lacenaire :

Buvons à la sa^sse

A la vertu qui soutient l

Tu peux sans crainte d'ivresse,

Boire à tous 1«8 gens de bien.

* Voyez dans les Mémoires de Canler (Paris, Hctzel), chap. xxiv, l'intéressante histoire de Jadia.

l'accident kt l'habitude 87

repousses de la société des honnêtes gens; mais bien souvent ils se voient recherchés par des coquins de profession qui les exploitent ; ils subissent l'ascendant d*un chef de &ande qui a Thabileté de les compromettre : bientôt ils ne se sentent plus la force d'essayer même de reprendre le travail honnête et régulier *.

Mais ce n'est pas seulement dans la suite des dispositions intérieures et des mouvements d'idées que se tait sentir la logique du mal ; c'est dans la succession de certaines fatalités créées par le premier méfait.

Pour un homme accidentellement coupable, il n'y a rien de plus fâcheux que le succès de la première faute. Là est la cause d'une quantité innombrable de récidives. Il est vrai que la condamnation et surtout l'emprisonnement n'exercent guère, dans l'état actuel du système pénitentiaire, qu'une action démoralisatrice*. Mais l'impunité absolue du début n'est pas moins fu-

^ C'est là un point sur lequel noue reviendrons dans un chapitre

* Ceci est encore une question qui sera traitée ultérieurement avec tous les détails qu'elle comporte. Abritons-nous pour le moment derrière les autorités suivantes. On lit dans VSnqnête parlementaire (déjà citée), Procès-verbaux de la Commission, tome I, p. 240.

« M. Laloue (inspecteur général des prisons) : je ne constate qu'un fait, c'est qu'il y a dans les prisons des milliers dMndividus qu'on pourrait ne pas y mettre, surtout lorsqu'on pense qu'avec notre système pénitentiaire actuel, vingt-quatre heures de prison suffisent, dans certaines circonstances, pour perdre une existence.

M. Tailhand : il y a peut-être quelque exagération à dire que vingt-quatre heures de prison suffisent pour perdre un homme.

M. Laloue : je n'exagère pas, je dis ce que j'ai vu. Quelquefois le prisonnier rencontre dans la prison un forçat évadé ou un récidiviste corrompu. On lie connaissance, on se donne rendez-vous, on se retrouve, et la vie d'un homme est ainsi perdue.

M. Tailhand : c^est dans ce cas un homme d^uno nature bien iaible.

M. d'Haussonville : ce sont ces natures-là qui succombent. >

neste ^ . La honte du mal et la crainte du châtiment s'émoussent toutes les deux ; en revanche, le coupable est fier de son habileté ; il s'habitue à compter sur la chance, comme un joueur qui a débuté par gagner*.

Il est d'observation universelle que l'argent volé, tout comme l'argent gagné au jeu, ne profite guère. La police sait où elle doit presque toujours aller chercher les auteurs d'un crime accompagné d'un vol important. Les raisons à donner de ce fait sont nombreuses, et Ton n*a que l'embarras du choix.

Est-ce une conséquence toute naturelle des sentiments combinés de paresse et d'avidité qui ont poussé l'homme au vol ? N'y aurait-il pas une contradiction à ce qu'il fût fait un usage licite de ce qui a été pris malhonnêtement ?

* Ce ,n'est pas bénéficier d'une impunité absolue que de comparaître devant le juge et d^y recevoir une admonestation, ou que d'avoir à payer une amende et des dommages-intérêts, c Consultez tous les directeurs de prison sur la ^ardiesse si féconde en bien, de ces acquittements devant les juges. Ils ont dit à Bérenger, de la Drôme, que Ton voit rarement revenir Pbomme qui a été acquitté à la suite d'une première accusation. » (Joseph Heinach, Les récidivistes^ p. 132).

« Voyez dans V Encéphale de janvier-février 1888, un intéressant article du D' Marandon de Montiel sur un nommé Ménétrier, dont la Cour d^assises de la Côte-d'Or lui avait confié Pexamen médical. Les forfaits de Ménétrier avaient été si multipliés, si audacieux, si monstrueux, qu'on s^était demandé si on n'avait pas affaire à un fou et particulièrement à uu homme atteint de la folie morale.

Le D' Marandon de Montiel conclut ainsi : < Limpvnité fit de lui ce quHl a été.. . Très intelligent, mais très jouisseur et très paresseux, il chercha de bonne heure les moj'ens de satisfaire ses goûts tout à son aise. Il débuta par des vols qui restèrent impunis. Il fit un nouveau pas en avant, souilla un enfant de six ans et ne fut pas davantage inquiété. Il se hasarda alors à incendier pour voler et le fit impunément. De plus en plus enhardi, il assassina pour dépouiller ses victimes : son premier assassinat pasba inaperçu. ..

> Ce n'est pas un fou moral, c'est un criminel d'habitude. >

L*AGGIDBNT ET L'HâBITUDB 89

Les passions qui ont poussé au meurtre ou à des actes de vengeance trouvent leur satisfaction dans Facte même. La passion qui pousse au vol ne voit dans le vol qu'un moyen : ce moyen trouvé, il s*agit de s'en servir. Les instincts qui ont été enrôlés par le crime parlent haut, et ils réclament ce qui leur a été promis. N*y a-t-il pas aussi des coupables qui éprouvent le besoin de s'étourdir et d'oublier ? N'en est-il pas qui, une fois Targent dans leurs mains, n'osent pas garder sur eux la preuve de leur culpabilité et qui cherchent dans des dépenses insensées le moyen le plus agréable et le plus sûr de les faire disparaître ? Dans tous les cas, la débauche qui suit presque toujours un vol interrompt les habitudes de travail ou les brise plus violemment encore qu'elles ne l'avaient été jusque-là. Elle affaiblit tous les ressorts de l'activité normale. Quand les besoins ordinaires de l'existence ou les besoins factices de la vie de désordre se feront sentir de nouveau, on aura perdu l'habitude des moyens légaux et on aura contracté l'habitude des autres.

Cette formation de l'habitude criminelle demande à être étudiée sur des exemples concrets. Lorsqu'on peut réunir sur l'histoire d'un malfaiteur des documents authentiques et précis, on y trouve souvent un « accident » qui semble décisif. Mais en examinant de plus près, on voit bientôt comment cet accident a été préparé, puis comment, à son tour, il a commencé une série d'actes de plus en plus graves. Cette gradation qui rend d'abord

90 LE CRIMB

un accident passible, sinon fatal, puisqu'il accélère la transition de Taccident à l'habitude, on la retrouve dans toutes les conditions, sous toutes les formes du crime, chez les malfaiteurs de toute éducation et de tout caractère.

Parmi les nombreux prisonniers détenus en 1888, à la prison de la Santé, où les médecins ont pu les étudier à l'infirmerie centrale, se trouvaient deux individus que je désignerai par A et B * .

A. est un malfaiteur grossier. C'est un individu de 24 ans qui, après cinq condamnations, attend sa relégation. Il est fils d'ivrogne, et lui-même boit beaucoup. Quoiqu'il sache un peu lire, son éducation a été très négligée. Il n'a pas fait sa première communion, il n'a jamais mis le pied dans une église. De très bonne heure, il a été souteneur de filles. Ces antécédents, les séjours prématurés et réitérés qu'il a faits dans les prisons, ses débauches intermittentes et violentes, l'abus des boissons, tout cela n'a pu que hâter en lui la désorganisation physique autant que l'irrémédiable déchéance de la moralité. Son caractère est très irritable, et, dans un moment de gêne, il ne regardait pas, dit-il, à « trancher le kiki à un gandin » , c'est-à-dire à couper la tête à un bourgeois.

Il n'est cependant arrivé là où il est que par degrés, et la liste de ses condamnations montre une suite d'étapes singulièrement intéressantes. Les voici :

Première condamnation : 15 jours de prison pourvoi de fleurs ; il avait voulu orner le corsage de plusieurs filles avec lesquelles il rôdait près des barrières.

^ J'ai ea entre les mains les notices médicales et morales rédigées avec beaucoup de soin et de détuii dans le service de M. le D' VarioL

l'accident bt l'habitude 91

Deuxième condamnation : 4 mois de prison pour vol d'une couverture de cocher.

Troisième condamnation : 6 mois de prison pour vol d'une boîte de jouets qu'il est allé vendre.

Quatrième condamnation : 4 mois de prison pour violences exercées sur sa maîtresse qui voulait le quitter.

Cinquième condamnation : 5 ans de prison et relégation pour avoir dévalisé et avoir essayé d'étrangler avec son mouchoir son propre père, en compagnie duquel il venait de s'enivrer.

Le crime fatal, la violence imposée par la folie ne s'essayent point de la sorte.

B. qui a 37 ans et qui est condamné à perpétuité, comme faux-monnayeur, est un criminel plus raffiné. Aujourd'hui son aspect est celui d'un homme dégradé : sa figure est osseuse et maigre ; ses yeux, ternes par instants, ne pétillent et ne lancent des éclairs que quand on lui parle de son industrie et des plaisirs qu'elle lui procurait. Le récit écrit qu'il a fait (et que j'ai lu) de son existence tout entière montre cependant de la suite dans les idées, une grande possession de soi-même, quelque style et on peut môme dire une écriture qui ne sont point d'une organisation dégénérée.

11 était d'une honorable famille : il avait reçu de l'instruction. En 1870, il s'engagea dans les Turcos et devint promptement sous-officier. Racontant brièvement sa vie d'alors, il énumère lui-même les entraînements qu'il y subit. On distingue là d'un premier coup d'œil trois genres, non pas précisément de méfaits, mais d'habitudes immo> raies : la dissipation assez ordinaire aux troupes d'Afrique — peu de délicatesse dans le maniement des fonds de la compagnie et dans l'administration de son maté-

riel — Tusage et bientôt Tabus de Fabsinthe mené de front avec le libertinage.

Jusque là, rien que de trop fréquent, par malheur. D aurait encore pu, comme beaucoup d'autres, ne pas aller jusqu'au crime, d'autant plus que les n rappels à Tordre » ainsi qu'il le dit-lui même, ne lui manquèrent pas. Mais après avoir longtemps travaillé en Afrique a à bâtons rompus », il avait pris en dégoût le travail assidu. Il se trouvait dans sa famille lorsqu'une « fatalité », dit-il, un accident survint . Pris en délit de braconnage ou de chasse irrégulière, il insulta à l'audience le substitut et fut, séance tenante, condandné à 3 ans de prison et 10 ans de surveillance..

Le voilà donc dans une maison centrale : « maison de corruption, comme il l'écrit; là se font les connaissances qui conduisent au bagne ; là s'élaborent les crimes, là on est initié à tous" les méfaits possibles et imaginables ». Il se lie particulièrement avec des faux-monnayeurs ; il les retrouve à la sortie, étudie leurs procédés qu'il perfectionne après des tàtonnemepts et des recherches ingénieuses. Il s'essaye enfin et « une première journée de succès l'encourage en dissipant ses inquiétudes ».

Comme à tout fabricant de fausse monnaie, il lui faut des « émetteurs » : il en rencontre autant qu'il en veut à Sainte-Pélagie où il va de temps en temps purger de légères condamnations pour infractions à son interdiction de séjour. Sa fabrication dès lors bat son plein. Il a gagne » 120 framîs par jour et jette l'argent par les fenêtres. Enfin, sur la dénonciation d'un émetteur, il est arrêté et condamné. Au moment où j'écris ces lignes, il est en route pour la Nouvelle- Calédonie.

l'accident et l'habitude 93

Le jeune Georges Ducret * , arrêté le 26 mai et condamné le 15 avril 1887, est un assassin de 20 ans. Le crime qui Fa fait condamner était son premier et sera vraisemblablement son dernier crime. Il ne semble pas l'avoir prémédité. L'a-t-il commis, comme il le dit, dans un moment d'égarement ? La confession qu'il a écrite, les lettres et les papiers recueillis sur sa personne, toutes les pièces enfin de l'instruction * nous permettent de reconstituer, non seulement le drame final, mais toute la suite des troubles intérieurs et des événements qui l'ont amené.

Georges Ducret avait d'excellents parents qui ont fait pour lui, il le reconnaît, « plus qu'ils ne pouvaient ». Il avait été bien élevé : il avait quelque instruction. De deux photographies jointes à son dossier, la première fait voir un adolescent de quatorze ou quinze ans, aux yeux amoureux, à la bouche sensuelle. C'est une figure de joli garçon rêveur et tendre, probablement lascif et porté à la jouissance autant qu'à la mélancolie. La seconde a été faite après son arrestation. Là, le charme de la première jeunesse est parti : on lit aisément la fatigue avec une certaine dureté, mais peu accentuée ; le regard est fixe, et les yeux largement ouverts ; mais rien n'y accuse la bassesse, ni la lâcheté, ni la cruauté, ni la fourberie, enfin rien qui puisse faire conjecturer un seul instant qu'on ait devant soi un criminel-né.

Jusqu'à treize ans, sa vie n'avait rien eu d'insolite. A partir de cet âge, il avait beaucoup lu, lu des romans et des vers, et son imagination s'en était ressentie. Il

1 Fils du concierge de M*"" Fould, rue de Trévise, a tué et volé une dame demeurant dans la maison.

> La copie authentique de tout le dossier m*a été communiquée par M. Guiilot.

s*éprit d'une jeune fille un peu plus âgée que lui ; et, sans que ce sentiment lui occasionnât de violents chagrins, il était tombé dans le « marasme » amoureux, composant des poésies élégiaques médiocres, essais passables d'un écolier. A dix-sept ans et demi , ajant 30 francs dans sa poche, il était parti pour Bruxelles, pour essayer de revoir celle qu*il aimait. Expulsé, on ne sait précisément pour quel motif, il était revenu à pied jusqu'à Paris.

a Depuis ce temps, dit-il, mon caractère changea complètement , je devins taciturne , d'humeur vagabonde. » Il partait au hasard, dans une direction ou dans une autre. Retourné en Belgique pour le même motif qui l'y avait conduit une première fois, il fait la contrebande pour se procurer de l'argent ; il est condamné à la prison. Sorti de prison, il mendie. Placé dans une maison de commerce, il prend 250 francs à son patron, toujours pour aller à Bruxelles ; mais, pris de remords, il restitue l'argent par l'entremise de sa mère. Il n'était donc pas encore un malfaiteur, et il répugnait sincèrement à l'idée de le devenir.

Sur ces entrefaites, il se rendit amoureux d'une autre jeune fille pour laquelle il composa aussi des vers. Nouveau chagrin d'amour, et, cette fois, il tente de s'empoisonner. Sa vie et ses allures commencent alors à devenir celles d'un paresseux libertin qui s'expose à bien des dangers. Il était sans place, il avait vendu des livres pour aller le soir à un bal suspect, quand son père lui adressa des reproches plus vifs que de coutume et mérités. Il avait sous la main une bouteille de rhum qu'il avala tout entière, « pensant s'étourdir». Bientôt troublé par une ivresse extraordinaire, il alla frapper à la porte d'une voisine, se jeta sur elle, l'étrangla avec une

l'accident et l'habitude 95

corde qu'il arait apportée de sa chambre, prit le portemonnaie de la victime, prit d abord et puis quitta des valeurs, et s'enfuit. Quatre jours après, haraissé de fatigues et de remords, il se livra lui-même : il fit des aveux complets à la suite desqueU il fut condamné à perpétuité, bien .qu'il se fût écrié à l'audience même : « Celui qui m'accorderait des circonstances atténuantes • serait un lâche ! »

Ce jeune Ducret était donc d'abord un adolescent d'une tournure d'esprit mélancolique et amoureuse. La rêverie le rendit paresseux, puis vagabond : car il manifesta de bonne heure cette inaptitude à la vie ordonnée et laborieuse qui suit toujours de telles habitudes d'esprit. Il était capable de bons sentiments : il a eu des remords indéniables. Ses lettres, ses aveux, les prières qu'il adressa en faveur de ses parents, l'abandon qu'il est venu faire de sa personne, en témoignent. Au moment où il s'est constitué prisonnier, il avait sur lui, copiée de sa main au crayon, toute la pièce de Victor Hugo sur la Conscience. Il était donc suivi jusque dans ses remords par une préoccupation romanesque, il eût eu la vanité de dire : poétique.

Mais il est probable qu'en laissant voir tout cela il n'avouait pas encore tout, et qu'un certain goût du vice accompagnait ses amours de tête. La façon dont il passa les quelques jours qui suivirent le meurtre n'a pas été bien éclaircie ; mais le vagabond qu'il rencontra, qui lui négocia des reconnaissances du mont-de-piété et partagea sa chambre, ne devait pas être un modèle de vertu. Sa tentative de suicide avait révélé de plus comme une familiarité naissante avec des idées lugubres et avec

' Peut-être, après tout, est-ce à cause même de ce cri qu'il les obtint.

96 LR CRIMU

rimage de la violence exercée sur la vie humaine. Il essaya d*abord de traduire ces idées sous des couleurs tendres et fades. Il les traduisit malheureusement sous une autre forme, plus réaliste et singulièrement plus dangereuse ; car, avec la pièce de Victor Hugo, on retrouva sur lui, écrit également au crayon, le couplet suivant :

La dernière fois que je Tal vu Il avait le torse tout nu Et la tête dans la lunette A la Roquette ^

Avai1>-il assisté, comme. tant de malfaiteurs, à une exécution capitale? Y avait-il gagné le vertige de la mort violente et cette tentation d'une fin théâtrale qu'en rapportent si souvent les imaginations épuisées ? Il est au moins évident que soupirs amoureux, paresse et vagabondage, vice, imaginations tragiques, tentations et remords, poésie sentimentale et rêves lugubres, for-

^ Ce couplet n'était pas de lui, comme rinslruction et les journaux me semblent l'avoir cru. C'était le dernier couplet d'une chanson qui s'est chantée quelque temps dans les cafés-concerts et dans les rues, une de ces chansons de voyou parisien où il y a de tout. Elle contenait Thistoire d'un vagabond sans... préjugés, elle commençait à peu près ainsi :

C'a n'était pas un homm' bien mis Il n'avait pas d'très beaux habits, Pendant le jour il n' faisait rien.

Et r soir il baladait son chien A la Villette 1

On entend sur ce dernier mot Tacceot guttural et trainard du gamin de Paris, et on voit comment le dénouement de cette épopée en raccourci est digne du début.

Si Ducret n^avait pas composé ces vers, il n'avait du moins transcrit, on le remarquera, que le dernier couplet. Il y avait, de plus, accolé une épigraphe tragique : Lasciate ogni speran^a et un gros point d'interrogation.

l'accident et l'habitude 97

maîent dans sa tête un mélange confus. Son cas éclaire, se semble, d'un jour vif, la distinction que le précédent chapitre a établie entre Toccasion et l'accident. Tout porte à croire que son crime n'a pas été prémédité. Peuton cependant l'appeler un crime d'occasion ? Non, puis-»» que sa victime ne s'offre pas à lui, qu'il monte chez elle sans nécessité, peut-être sans but. C'est donc plutôt un accident, mais un accident préparé ; car s'il s'est précipité au meurtre subitement et sous le coup d'une ivresse violente, cette ivresse n'avait fait que réveiller et exaspérer en lui les plus sinistres des visions qu'il entretenait depuis longtemps.

Supposons maintenant que Ducret n'eût pas été arrêté, qu'il eût reculé devant le suicide et que les plaisirs destinés à lui donner l'oubli l'eussent définitivement endurci ; nous aurions eu certainement un criminel d'habitude et un criminel de profession.

Etudions deux autres criminels un peu moins récents, mais bien connus de notre génération. Barré et Lebiez K Tout le monde se rappelle la vive émotion qui s'empara du public français, il y a dix ans, quand on apprit que deux jeunes gens de famille honorable, très intelligents tous les deux, et dont l'un était à la veille de devenir docteur en médecine *, avaient assassiné une vieille femme pour la voler, puis avaient dépecé son cadavre pour faire disparaître plus aisément les traces de leur forfait. Aucun crime ne ressemblait moins que celui-là à un crime d'accident. Il avait été absolument voulu et

* Barré et Lebiez furent arrêtés le 21 avril 1878 et exécutés le 7 septembre suivant. Voyez la G-azette des trihunaua de juillet 1878. Voyez aussi et surtout les Souvenirs d» la Petite et la Grande Ro^ quette^ tome II, p. 313 et suivantes. >

* Tous les deux avaient remporté des prix au lycée d* Angers. Lebiez avait, on peut le dire, du talent.

98 LB GRIMB

soigneusement préparé. Mais ce qui nous intéresse ici tout spécialement, c*est la suite des étapes parcourues par les deux complices avant d'arriver au crime final. Elles n*ont rien d'extraordinaire, rien de romanesque, rien qui tienne à des circonstances insolites, rien qui sente la maladie. Elles se déroulent parallèlement chez Fun et chez l'autre avec une sorte d'uniformité rectiligne 0t d'accélération continue. Les points de départ se ^ressemblent, les points de déviation sont les mêmes, les actes décisifs qui sont accomplis en commun sont amenés par les mêmes, influences et voulus pour les mêmes motifs.

Je relève à peu près neuf étapes ou neuf stations chez l'un et chez l'autre.

Voici celles de Barré :

1® Un patron est obligé de le renvoyer pour inconduite ; il l'avait surpris en l'elation avec sa servante.

2^ Il écrit à sa famille des lettres mensongères ; il fait croire à des relations honnêtes et à des habitudes de travail qui n'existent pas •

3<» Il prend l'habitude et le goût effréné de la spéculation à la bourse.

— Jusqu'ici, rien qu'on ne retrouve chez des centaines d'individus, peu dignes assurément d'être offerts comme exemple aux jeunes gens, iflais qui enfin n'iront jamais jusqu'à mériter l'échafaud : c'est la zone frontière. Mais des pas plus hardis vont être faits, après lesquels le retour en arrière deviendra de plus en plus difficile.

4® Il spécule avec les économies que deux pauvres filles lui avaient confiées pour les placer.

5° P/)ur obtenir de l'argent de son père, en lui faisant croire à des projets d'établissement, il invente de fausses lettres.

l'accident et l'habitude 99

6® Il continue avec aggravation le même procédé ; il commet des escroqueries par le moyen de dépêches frauduleuses.

7® Il accomplit son premier vol (une montre en or dérobée chez une fille publique).

8® Il commet un second vol (huit francs pris à la même fille).

9^ Il décide l'assassinat d'une vieille laitière avec laqueUe il a essayé des relations d'affaires et qu'il sait avoir d'assez sérieuses économies.

Quoique travaillant en vue d'une autre carrière *, Lebiez franchit à peu près exactement les mêmes échelons :

1^ Il se fait remarquer par des propos injurieux envers sa mère.

2*^ On le connaît vivant — malgré son peu d'aisance — avec une maîtresse et il se procure des photographies obscènes.

3» Son irrégularité le fait renvoyer d'une institution où il donnait des leçons. — Ce ne sont encore là, comme chez Barré, que les trois étapes de la vie de bohème.

La 4® est la Bourse où, pauvre comme il était, il ne pouvait que spéculer en étant résolu à accepter le gain et à refuser la perte.

5** Il vole des livres à ses amis et va les vendre.

6<* Il déménage plusieurs fois clandestinement pour ne pas payer son terme.

1^ Il participe au vol de la montre exécuté par Barré.

8® Il partage le produit du second vol.

9^ U décide le meurtre en commun.

Veut-on chercher ce qu'il y avait de continu et d'ha-

* Je rappelle que Barré voulait entrer dans les affaires et que Lebiez devait être médecin.

100 LÉ CRÏMB

bituèl SOUS cette succession d'actes légers, indélicats, ignobles, monstrueux ? Il y avait quelque chose de bien commun : le désir de faire fortune et d'arriver malgré des ressources médiocres. Mais la voie ouverte à toutes ces ambitions est longtemps semée, pour tout le monde, de points de bifurcation près desquels un coup résolu peut aiguiller dans un sens ou dans un autre. Ce n'est donc -pas là qu'il faut chercher une explication.

L'un<les deux avait- il abrité ses convoitises sous une grande théorie scientifique interprétée dans le sens le plus brutal ? Tout coupable qui trouve un sophisme à sa portée -s'empresse de s'en servir s'il n'est pas arrivé au dernier degré de l'abrutissement. Or, on mena quelque bruit d'une conférence que, quinze jours après le crime et peu avant d'être arrêté, Lebiez avait faite à la salle de la rue d' Arras; sur Z^ Darwinkme et V Eglise, J'ai sous les yeux le manus- ^ crit autographe où Lebiez a écrit lui-même toute sa conférence avant d'aller la prononcer ; je ne puis donc mè dispenser d'en dire quelques mots.

• Je déclare d'abord qu'elle est remarquablement composée, très nourrie, très claire, très bien distribuée', qu'elle est d'un esprit lucide ayant embrassé avec une certaine énergie i'eiisemble, les détails vraiment importants et jusqu'aux nuances intéressantes de la théorie qu'il expose. Le style est précis et nerveux. Le manuscrit n'est ni un brouillon ni la copie définitive d'un brouillon revu et corrigé. C'est une rédaction faite sans doute ■d'après des recherches et des travaux préparatoires, mais faite au courant de la plume : il y a des ratures, mais elles ne sont pas nombreuses. Bref, tout sent la vivacité d'un homme jeune, intelligent, et qui, malgré sa vie d'expédients coupables, a travaillé.

La portée morale et sociale de la doctrine est-elle

l'aggide^ït et l'habitude 101

exposée sur un ton et dans un sens qui révèle Tescroc et le meurtrier ? Il ne faut rien exagérer. Lebiez y bat en brèche l'Église et le « cléricalisme » avec une violence voulue. Il signale les conséquences de la lutte pour l'existence : « Au banquet de la nature, il n'y a pas de place pour tout le monde ; chacun lutte pour se faire place, le plus fort cherche à étouffer le plus faible. » fl applique ces théories à l'homme même, et il soutient hardiment l'origine simiesque. Il observe que le darwinisme bien entendu est « au point de vue de la sélection, une doctrine d'adaptation plutôt qu'une doctrine de progrès ». Mais, soit honte, soit prudence, il n'insiste pas sur l'encouragement que cette interprétation de la doctrine peut apporter à la force ou à la ruse individuelles. « A d'autres plus compé^ tents que moi, se borne-t-il à dire, de vous montrer la portée morale, politique et sociale de cette doctrine. » De cette manifestation un peu bruyante et faite pour gagner une petite somme, il y a surtout à retenir ceci : C'est que le crime est tout ce qu'il y a de plus compatible avec l'intelligence et l'instruction. Une chose seulement est nécessaire pour opérer l'alliance : l'accoutumance graduelle et croissante de la recherche égoïste des plaisirs à quelque prix que ce soit.

Des pareils malfaiteurs ont beau n'avoir commis qu'un seul crime ; ils n'en sont pas moins des criminels d'habitude, si le crime qui les a fait arrêter et retrancher de la société était le résultat devenu inévitable d'habitudes contractées de longue date et entretenues par des vices persévérants.

Ces exemples sont empruntés à une époque récente. Il ne sera pas superflu de dire que la lecture des causes célèbres * montre à chaque page qu'il en a toujours été ainsi.

Si, à travers tous cetf procès, Ton cherche le point de départ lointain, on trouve sans doute un tempérament (car il faut bien en avoir un) qui, soit violent, soit inerte, soit efféminé, soit brutal, favorise nécessairement quelques tendances périlleuses. Près du terme final, on trouve des circonstances dont quelques-unes paraissent accidentelles ou, comme on dit, a fatales ». Mais entre les deux sont des habitudes qu'on aurait eu le temps d'enrayer et qu'on a, au contraire, développées en alimentant les passions qu'elles servaient. « Les circonstances » étaient dès lors à peu près inévitables.

En 1832, on exécutait un parricide dont les habitudes et dont les crimes ont été souvent, cités. Il s'appelait Benoit. Il avait tué sa mère pour la voler, et ce premier crime n'avait pu d'abord être prouvé. Il tua ensuite un compagnon de débauches contre nature. Ce second forfait fut établi et amena la preuve du premier : le coupable fut condamné.

Divers auteurs ont fait passer Benoit pour un dégénéré, porté à la sodomie par un tempérament scrofuleux et des tendances héréditaires. Or, Benoit appartenait à une famille très honnête et considérée. Un de ses frères, il

*■ Dans les recueils sérieux faits avec critique, comme celui de

Page 1