‹ Le crime: étude socialeChapitre 8 sur 49 · A. FOUQUIER · texte numérisé non relu

A. FOUQUIER

l'accident bt l'habitude 403

est vrai, s'était mal conduit, ce qui est insuffisant pour établir une prédisposition héréditaire ; mais ses père et mère étaient irréprochables, et on ne cite, dans ses autres ascendants, rien d* anormal. Placé dans un se* minaîre, il y ayait contracté des habitudes vicieuses, on dit même infâmes, pour lesquelles il avait été chassé. Le fait n*est pas rare. Mais ce qui prouve qu'il n'y avait chez Benoit ni inversion sexuelle, ni tare héréditaire, c'est qu'il séduisit ensuite sa cousine : or, les antiphysiques de tempérament et de naissance répugnent tous à l'amour naturel. C'est de complicité avec cette Me qu'il assassina sa mère pour la voler ; puis, le crimd accompli, il retourna vers ses habitudes premières qu'il entremêlait de dépenses excessives et de désordres de toute espèce. Il eut successivement deux complices ; et craignant un jour un chantage de la part de celui qu'il avait abandonné, il lui tendit un piège et il le tua.

Au physique, Benoit avait moins de force que d'adresse ; il était grand et voûté, il avait une épaule plus haute que l'autre. Une maladie, dont l'origine exacte n'est pas révélée par les débats, avait obligé les médecins à lui enlever quelques os de la tête. Son humeur paraissait douce, et ses allures tenaient de la fille plus que du garçon. Mais rapprochés des antécédents de l'accusé, de tels carac-* tères semblent bien avoir été les effets plutôt que la cause de ses mœurs. Après la condamnation, il compta jusqu'au bout sur sa grâce et en manifesta longtemps une joie cynique. Le jour de l'exécution, il fut désespéré, lâche et gémissant. Tout cela est le fait d'un homme qui est victime, non pas d'une anomalie ou d'un mal inné, mais de ses propres habitudes *.

^ Nous reviendrons plus bas sur ces caractères communs à presque tous ceux qui pratiquent la débauche contre nature.

i04 LE CRIME

En 1835, on condamnait aux galères, à perpétuité, un prêtre accusé d'avoir étranglé sa maîtresse. La préinéditation n'avait pas été prouvée *. Il soutint, non sans quelque vraisemblance, qu'il avait étouffé la pauvre fille sans le vouloir. Il avait ensuite dépecé le cadavre pour le mieux faire disparaître. Cette circonstance donna au moins à penser que, si la mort de la victime ne devait pas lui être imputée comme un véritable assassinat, il était devenu d'un caractère à ne pas reculer devant la violence.

Etait-ce donc un monstre? Etait-ce donc un fou comme Verger ? Si cela était, nous n'aurions pas à. parler de lui, du moins ici. Mais le curé DelacoUonge était simplement un homme d'un tempérament très énergique, sensuel et impérieux, et qui avait commis la faute très grande d'embrasser l'état ecclésiastique sans vocation véritable. L'orgueil et la répugnance pour une profession manuelle l'avaient poussé, sans faire taire en lui les autres penchants : les débats l'ont clairement établi.

Les conséquences ne tardèrent point à se faire sentir. Il contracta des relations contraires à ses vœux . Le désordre s'en suivit. Après ie désordre vinrent des indélicatesses, des espèces d'escroqueries, des vols avec exaction par lesquels il s'appropria l'argent de sa fabrique. Bientôt les embarras les plus pressants se multiplièrent. Sa maîtresse mit au monde un enfant qui mourut. Ellemême devint phtisique, il la cacha chez lui, malgré les rumeurs croissantes de la population. Un soir enfin, il lui propose de mourir ensemble et lui dit : « Voyons si je te ferais beaucoup de mal en te serrant autour du cou. » Il la serra, en effet, avec ses deux mains, et, quelques

1 Voyez A. Fouquier, Causes célèbres, 33» livraison (affaire DelacoUonge).

l'habitud? et la profession 405

secondes après, elle tombait en syncope et mourait. C'est alors que, pour faire disparaître le cadavre avec plus ôq sécurité, il le dépeça.

Le crime avait éié perpétré sans témoins. Il subsista donc jusqu'au bout une obscurité dont Taccusé bénéficia pour sauver sa tête. Au point de vue moral, qui seul nous occupe pour le moment, peu importe ! Si le curé Delacollonge n'a pas commis un véritable assassinat avec préméditation, il était devenu capable d'en commettre un, puisque, de son propre aveu, il proposait à sa victime de se donner mutuellement la mort. Le développement gradué de l'idée criminelle est aussi visible chez lui que chez les coupables de tempérament absolument différent dont on a vu plus haut l'histoire abrégée *.

. Le criminel d'habitude est-il comme le dernier et le plus achevé des produits où arrive, dans nos sociétés, le penchant au mal? Est-îl excessif et est-il inutile d'y ajouter le criminel de profession?

Au point de vue moral, de simples nuances les séparent. C'est évidemment le fait de l'habitude qui constitue la caractéristique essentielle du groupe où on peut les faire rentrer l'un et l'autre. La profession criminelle semble toutefois un degré de plus. Ce n'est pas seule-

^ Il est équitable et, au point de vue psychologique, intéressant d'ajouter ce qui suit : c La conduite de Delacollonge à Brest fut irréprochable. Il mérita Pestime et la pitié de tous. Il avait même su obtenir par sa parole et ses exemples une grande influence sur ses compagnons de peine, » (A. Fouquier, recueil cit^.)

406 LÉ CRIMB

ment une disposition intérieure, acquise et définitivement consolidée. C'est l'organisation extérieure des moyen» propres à assurer la perpétration réitérée des actes malfaisants. On peut dire aussi que c'est le résultat d'une rupture complète et ostensible avec la société ordinaire. Qu'est-ce qui fait que le criminel d'habitude ne devient pas toujours précisément un criminel de profession? Il ne faut pas s'attendre à trouver ici des circonstances bien atténuantes. D'abord le criminel d'habitude est souvent arrêté. Un officier ministériel qui multiplie les abus de confiance, un banquier qui fait des faux, un domestique qui vole, un négociant frauduleux, un médecin qui empoisonne ses clients, sont des criminels d'habitude. Quand leur déconfiture ou le scandale éclate, on les arrête et on les condamne ; et les voilà au bagne ou dans la maison de réclusion, sinon sur l'échafaud. Alors tout est fini ou suspendu. Jusque-là, ils s'étaient contentés de commettre leurs méfaits sous le couvert de leur profession connue et avouée : ce n'était pour eux qu'une sécurité de plus, avec de nombreuses facilités. Pourquoi s'en aller sur les grandes routes, quand on a des clients et des clientes qui viennent à vous et auxquels on peut faire contracter des assurances sur la vie et qu'ensuite on se flatte de faire disparaître sûrement, rapidement, agréablement, selon toutes les règles de l'art? On installe ainsi la forêt de Bondj chez soi. Pourquoi s'enrégimenter dans la grossière armée des souteneurs, pourquoi se désigner ainsi publiquement aux recherches de la police, quand on peut se faire des rentes plantureuses et s'assurer d'opulents amis avec l'incotiduite de sa femme? Pourquoi monter spécialement une entreprise de chantage ou d'escroquerie, quand on n'a qu'à profiter des ressources nombreuses de la société

l'habitude BT LA PROFESSION 107

anonyme qu'on administre ou du journal que Ton dirige?

Mais Tiennent d*autre& cii'constances. Quand on a été exécuté. . . à la Bourse, quand on a été obligé de vendre son étude, quand on est en fuite et qu'on se déguise sous un faux nom, quand on est sorti de la maison centrale et qu'on trouYe les professions ordinaires fermées deyant soi, Thabitude de mal faire veut alors se satisfaire tout autant que le besoin de vivre et le besoin de jouir s'il est possible. C'est alors que le crime devient une véritable profession.

Le crime est encore une profession quand le délinquant a été déclassé très vite, quand il a été sans éducation et sans famille, qu'il a été jeté de bonne heure dans le vagabondage ou qu'il n'a voulu appliquer ses facultés qu'à la seule industrie du vol qualifié. — Il y a de ces états mixtes dont on ne saurait dire s'ils sont une véritable profession. Le eameïot parisien, par exemple, est, depuis quinze ou vingt ans, comme un vagabond à peu près décent ou un voleur qui s'est mis en règle avec les formalités de la police.

Il en est à peu près ici comme de la débauche habituelle et de la prostitution chez les femmes. On trouve des femmes galantes, que leur beauté, leur situation, le hasard , très souvent aussi leur habileté criminelle parent de dehors élégants. Elles ne valent pas mieux que les prostituées, et cependant elles peuvent se défendre d'en être. « La prostituée, dit Parent-Duchâtelet*, est une femme débauchée d'un genre particulier, qui, par un concours de circonstances et par des habitudes scandaleuses, hardiment et constamment publiques, forme une classe particulière de la société que l'administration doit

* Parent-Duchatelbt, La prostitution ^ 3» édition, tome I, chap. I".

suivre et surveiller.... » Parent-Duchâtelet distingue donc quatre choses : le penchant à la débauche, les circonstances, l'habitude, enfin Tembrigadement dans une classe signalée et reconnaissable pour tous.

Lorsqu'on arrive à la dernière forme qui embrasse et qui résume toutes les autres, on n'a peut-être pas devant soi plus de corruption active ; mais on a une corruption plus grossière, plus dangereuse, en ce sens qu'elle est plus largement contagieuse et qu'elle se sent presque forcée de se répandre plus constamment ; elle n'a plus d'autre moyen de se satisfaire et de vivre que de chercher partout et continuellement à faire des dupes, c'est une nécessité professionnelle.

Il en est ainsi pour le crime proprement dit. Pour se maintenir dans sa profession avouée et en prolonger l'impunité, le malfaiteur d'habitude doit sauver les apparences. Il faut qu'il prépare ses entreprises et les dissimule, qu'il mette par conséquent entre elles des intervalles suffisants. Le malfaiteur de profession ne ménage plus rien ; il s'est livré au hasard : la faim, l'occasion, l'entraînement, la pression des autres déclassés peuvent à chaque instant le porter sur qui que ce soit à des actes de la dernière gravité.

Les criminels de profession sont-ils marqués d'avance, et arrivent-ils plus vite que les autres à se précipiter dans leur métier définitif? Nous ne croyons pas qu'ils soient marqués par avance d'aucun caractère inné; car alors ils seraient fous. Or, soit à cause de son impuissance et de sa faiblesse ordinaires , soit à cause des soubresauts et des changements brusques de son délire, soit à cause de son in sociabilité, le fou n'a pas de profession — ni de bonne ni de mauvaise !

Le criminel de profession se forme -t- il plus prompte-

l'habitude et la profession 100

ment? Il est impossible d'établir en pareille matière une loi rigoureuse. Les criminels de forme grossière, les vagabonds précoces, ceux qu'un premier crime public et connu a jetés de très bonne heure hors de la voie régulière, ceux-là certainement brûlent les étapes. Ceux qui n'ont été surpris et punis que plus tardivement les espacent et les prolongent davantage. Mais ce sont là des accidents qui modifient bien peu la criminalité essentielle des uns ou des autres.

Ce qu'il y a de plus certain, c'est qu'on peut soumettre à l'analyse l'existence des criminels de profession les plus célèbres : on y retrouvera comme chez ceux que nous avons précédemment étudiés, la formation et le développement de l'idée criminelle, un passage non pas toujours lent, mais presque toujours gradué de l'accident à l'habitude et une préparation lointaine de l'accident initial.

Lacenaire passe, à juste titre, pour le type achevé du criminel de profession. Résumons donc brièvement sa vie et voyons ce qu'elle nous apprend * .

Lacenaire avait reçu une éducation de collège et de séminaire, éducation bonne, mais moyenne où, malgré quelques légendes bien réfutées, rien de saillant né s'était révélé ni produit, dans aucun sens. Il était fort intelligent, cela ne fait aucun doute : il était aussi fort ambitieux et peu ami du travail suivi. Il était venu à Paris dans l'intention d'y faire son droit. Les ressources de son père n'étant pas suffisantes, il entra dans une maison de commerce, puis chez un avoué, puis chez un no^ taire, puis chez un banquier. Au bout de quelque temps, il se dégoûte du travail et s'engage : il va faire la

* Voyez le recueil d*A. Fouquier, 4« et 5* livraisons.

410 LE GRIMR

guerre en Morée. De toute cette existence, rien de délictueux n'a transpiré.

Revenu en France, il trouve son père parti, après faillite. Des amis cependant lui viennent en aide : on lui donne cinq cents francs. Combien d^autres auraient trouvé dans ce modeste don le point de départ d'une vie honorable et peut-être celui d'une fortune. Lui, court à Paris et s'empresse d'y dépenser toute la somme. Il entre alors dans ce qu'on a nommé depuis la Bohême littéraire. Il fait des vers et des articles politiques. Il se bat en duel avec un neveu de Benjamin Constant et il le tue. Il a prétendu plus tard (fût* ce par un effet de cette vanité et de cet orgueil du crime qu'il porta si haut ?) que la vue de l'agonie de sa victime ne lui avait causé aucune émotion. Ce qui est authentique, c'est qu'il s'attribuait alors une certaine importance, qu'il devenait de plus en plus avide d'argent et que, ne s'en gagnant pas assez à son gré, il s'en procura par le vol et l'escroquerie.

Condamné à la prison, il se lia vite avec des malfaiteurs de profession *. Il apprit à se servir d'eux, il prit de faux noms, il multiplia ses déguisements, multiplia aussi les vols, prit l'habitude d'aller au devant des libérés de Poissy et de les aider à manger en orgies leur pécule de sortie. Il avait trente-quatre ans quand il commença cette vie crapuleuse et ces essais d'association criminelle.

C'est à peu près à cette époque qu'il commit un meurtre et une tentative de meurtre qui ne furent connus que

1 On a de lui (voyez dans le recueil cité des Causes célèbres), une page bien faite et la plus sincère de celles qu'il ait écrites, sur cette promiscuité mortelle de la prison et sur les effets inévitables de l'instruction mutuelle qui s'y donne.

l'habitudb et la profession 141

beaucoup plus tard par ses révélations spontanées. Le premier fut exécuté à la suite d'une orgie, à deux heures du matin, sur un pont du Rhône, à Lyon : Tautre eut lieu à la sortie d'une maison de jeu, en suivant un joueur qui emportait sur lui un gros gain ^ Le crime et la tentative furent impunis tous les deux. A partir de ce moment^, Lacenaire avait partout des complices. Il pouvait être trahi par eux et il pouvait lui-même les livrer : il était lié à eux comme eux à lui. Il était donc en plein dans cette existence où les méfaits ne sont interrompus que par des accès de débauche et de paresse de plus en plus invraisemblables.

Contentons-nous, au moins pour le moment, de cet exemple décisif. Avant d'entrer plus avant dans les &mes de ces tristes personnages, nous avons besoin de chercher comment s'opère en bien des cas cette organisation extérieure des moyens les plus usités du déUt et du crime. C'est par Tentraînement mutuel, c'est par des essais répétés d'association que se consacre presque toujours la profession criminelle. C'est à ce genre d'association et à ses nombreuses variétés qu'il est nécessaire ici de s'arrêter.

* Voyez les Mémoires de CanUr^ p. 109,

* Voyez ce que nous avons dit plus haut sur les. suites ordinaires de Timpunité d'un premier crime.

Page 1