‹ Le crimeChapitre 4 sur 9 · BIEL · texte numérisé non relu

BIEL

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contre les puissances de l'Entente : le 29 juillet au matin déjà, l'Angleterre aurait donné au gouvernement français l'assurance formelle que, en cas de participation de la France à la guerre, elle pouvait compter sur son concours armé. La nouvelle de l'appui promis par l'Angleterre, télégraphiée naturellement aussitôt de Londres à Paris, puis de Paris à Pétersbourg, aurait donné à la Russie le courage de résister à tous les efforts de l'Allemagne en faveur de la paix, et de procéder, le 31 juillet, à la mobilisation générale, laquelle — comme le gouvernement russe le savait et le voulait — devait déchaîner la guerre européenne. Voilà le point central de la démonstration de Helfferich, qui met au pilori la Russie, pour avoir été l'incendiaire, la France et V Angleterre pour avoir été ses complices.

Examinons de près cette démonstration.

Je dois avouer qu'à première lecture de ces déclarations de Helfferich j'ai été comme foudroyé. Quand j'ai écrit mon livre, le livre de Helfferich ne m'était pas encore connu et, dans ma simplicité, j'avais pris l'entretien de Grey avec Cambon, en date du 29 juillet (Livre bleu, n° 87), tout bonnement pour un refus de V Angleterre à la France, refus longuement et clairement motivé, et destiné à dissiper toute illusion du gouvernement français si celui-ci s'imaginait que l'Angleterre — comme elle l'avait fait dans la crise du Maroc en 191 1 — se rangerait dans tous les cas aux côtés de la France. Il ne sera peut-être pas superflu, vu l'importance de la question, de répéter ici le résumé que je donne dans mon livre (p. 185 et 186) de la dite conversation :

Le 29 juillet, Grey eut une longue discussion avec l'ambassadeur de France, Paul Cambon. Il fit ressortir, en termes clairs, la différence entre la question du Maroc et l'affaire austro-serbe. Dans la question du Maroc, la France était la principale intéressée, et la querelle portait sur des points qui avaient été réglés par des traités entre la France et l'Angleterre. Rien de tout cela dans le conflit actuel. Même s'il devait en résulter un conflit austrorusse, l'Angleterre ne se sentirait pas appelée à s'en mêler (we should not feel called upon to take a hand in it). La question de savoir si l'hégémonie dans les Balkans devait revenir aux Slaves ou aux Teutons avait toujours eu si peu d'intérêt pour l'Angleterre, qu'elle ne se laisserait pas engager dans une guerre à ce sujet. Grey alla encore plus loin dans son refus de se solidariser : même si V Allemagne et la France étaient impliquées dans le conflit, disait-il, il n'en resterait pas moins que celle-ci y aurait été entraînée non par ses intérêts propres, mais par les obligations de son alliance avec la Russie. Dans ce cas encore, l' Angleterre serait libre de tout engagement et ne se laisserait dicter ses résolutions que par des intérêts britanniques.

Le n° 87 du Livre bleu.

Pour permettre au lecteur de juger de l'exactitude de ce résumé, je vais lui faire connaître la teneur du n° 87 dans la traduction officielle anglaise :

Monsieur,

Après avoir dit à M. Cambon combien la situation me paraissait grave, j'ajoutai que j'avais l'intention de dire aujourd'hui à l'ambassadeur d'Allemagne qu'il ne fallait pas se méprendre au ton amical de nos conversations, jusqu'à se bercer de la certitude que nous resterions à l'écart, si tous les efforts pour conserver la paix, que nous faisions actuellement en commun avec l'Allemagne, échouaient. Mais je continuai en disant à M. Cambon que je croyais devoir lui dire aussi que l'opinion publique ici envisageait la difficulté actuelle d'un point de vue tout à fait différent de celui qu'on avait adopté pendant la crise marocaine d'il y a quelques années. Dans le cas du Maroc, la dispute intéressait d'abord la France, et l'Allemagne, pour l'écraser, semblait lui chercher une querelle d'Allemand sur une question qui formait l'objet d'une convention spéciale entre la France et nous-mêmes. Dans le cas actuel, nous ne nous croyions pas appelés à jouer un rôle actif dans le différend entre l'Autriche et la Serbie, même si la question se posait entre l'Autriche et la Russie. Ce serait alors une question de la suprématie du Teuton ou du Slave — une lutte pour la suprématie dans les Balkans — et notre idée avait toujours été d'éviter d'être entraînés dans une guerre pour une question balkanique.

Si l'Allemagne s'y trouvait mêlée, et la France aussi, nous n'avions pas décidé de notre attitude. Ce serait un cas que nous aurions à examiner. La France alors aurait été entraînée dans une querelle qui n'était pas la sienne, mais dans laquelle, par suite de son alliance, son honneur et ses intérêts l'obligeaient à s'engager. Nous n'étions pas liés par des engagements et nous aurions à décider ce qu'exigeaient les intérêts britanniques. Je croyais devoir lui dire cela, parce que, comme il le savait, nous prenions toute précaution à l'égard de notre flotte, et que j'étais sur le point d'avertir le prince Lichnowsky de ne pas tabler sur notre neutralité. Il ne serait pourtant pas juste de laisser M. Cambon se méprendre à en conclure que nous avions décidé de ce que nous ferions dans une éventualité, qui, comme je l'espérais encore, pouvait ne pas se présenter.

M. Cambon me dit que j'avais nettement exposé la situation. Il comprenait que dans une querelle balkanique et dans une lutte pour la suprématie entre le Teuton et le Slave, nous ne nous sentirions pas appelés à intervenir ; mais que si d'autres questions surgissaient, et si la France et l'Allemagne s'y trouvaient impliquées de façon qu'il s'agît de l'hégémonie de l'Europe, nous déciderions alors de ce qu'il nous faudrait faire. Il parut s'attendre à cette déclaration et n'y fit aucune objection. Il dit que l'opinion française était calme, mais résolue. Il s'attendait à ce que l'Allemagne demandât que la France restât neutre pendant que l'Allemagne attaquerait la Russie. Cette assurance, la France ne pouvait, naturellement, la donner ; elle était obligée à aider la Russie si la Russie était attaquée.

Voici le sens que M. Helfferich tire de ce document :

Maintenant la France pouvait en toute certitude compter sur le concours actif et armé de l'Angleterre, si, d'une façon ou de l'autre, elle était entraînée elle-même dans le conflit. Fait significatif, on cherche en vain dans le Livre jaune un rapport de Paul Cambon sur cet entretien, le plus important de toute la semaine critique ; en vain également le texte des instructions qui furent lancées juste après de Paris à Pétersbourg. Mais la balle qui s'était mise en mouvement à Londres le matin du 29 juillet, arriva le soir même à Pétersbourg : dans le télégramme où Sazonow charge Iswolsky de transmettre au gouvernement français l'expression de la sincère reconnaissance du gouvernement russe pour l'assurance qu'il avait donnée de son appui armé inconditionnel {Livre orange, N° 58).

Ainsi les dés étaient jetés dans le sens de la guerre. Sazonow avait déjà déclaré le 25 juillet à l'ambassadeur anglais : « If Russia feels secure of the support of France, she will face ail the risks of war » (si la Russie est assurée de l'appui de la France, elle affrontera tous les risques de guerre. Livre bleu, N° xy). Ce résultat était donc atteint: Grâce à la certitude, enfin obtenue, que la participation de la France à la guerre aurait pour conséquence le déclanchement de l'Angleterre, la France avait promis son concours à la Russie, et sans doute déclaré à ce propos que l'on pouvait également compter sur la collaboration anglaise.

Je pourrais, au fond, me borner à cette confrontation de l'original et des deux interprétations : la mienne et celle de Helfferich. Je demande à tout lecteur honnête et intelligent s'il est possible, même avec le plus mauvais vouloir, de tirer des déclarations de Grey la promesse à la France du concours des armes anglaises, l'assurance que l'entrée en guerre de la France aurait pour conséquence le déclanchement de l'Angleterre. Même si l'on ne sait rien de la série des pourparlers diplomatiques qui eurent lieu, rien des actes de Grey avant et après la déclaration du 29 juillet, rien de tout ce qu'il entreprit ce jour-là — comme dans les précédents et les suivants — en faveur de la paix et contre la guerre, — même si l'on ne sait rien ou ne veut rien savoir de tous les efforts de la France et de la Russie pour sauvegarder la paix, si l'on examine la pièce n° 87 en soi, sans aucun accessoire diplomatique, en toute conscience, il me paraît impossible de trouver la plus petite trace du sens que lui donne Helfferich. Ce que Grey a dit à l'ambassadeur français est précisément le contraire de ce que Helfferich lui fait dire. Grey fait ressortir de la manière la plus nette la différence entre l'affaire marocaine de 1911 et le conflit actuel austroserbe. L,a liberté d'action de la France au Maroc, dit-il, a été garantie par un traité anglo-français — il s'agit ici de l'accord

-colonial du 8 avril 1904, auquel Helfferich (p. 23) assigne par erreur l'année 1905. Il était dès lors naturel que l'Angleterre appuyât la France contre l'Allemagne. Par contre, l'Angleterre ne se sent pas appelée à prendre position dans l' affaire austroserbe, même si celle-ci devait prendre les proportions d'un conflit austro-russe. Par conséquent, si l'Allemagne et la France étaient entraînées dans le conflit, même alors l'Angleterre ne serait pas encore liée, et resterait libre de sa conduite. La France ne serait pas entraînée dans le conflit pour défendre ses intérêts propres, mais pour faire face aux obligations que lui impose son alliance avec la Russie. L'Angleterre, elle, était libre de toute obligation et ne devait régler ses décisions que sur ses seuls intérêts. De même que lui, Grey, devait avertir M. Cambon de ne pas se laisser tromper par la fausse supposition que l'Angleterre savait déjà ce qu'elle ferait en cas de guerre entre l'Allemagne et la France, de même il se proposait, d'un autre côté, d'avertir le prince Lichnowsky de ne plus se bercer de l'illusion que l'Angleterre se tiendrait à l'écart si les efforts communs en faveur de la paix devaient tous échouer. L'avertissement analogue que Grey annonçait devoir donner à Lichnowsky lui fut effectivement communiqué l'après-midi du même jour, et cela de la manière prévue et presque dans les mêmes termes que l'avertissement adressé à Cambon. (N08 88 et 89 du Livre bleu.)

La tactique pacifique de Grey.

J'ai déjà exposé longuement dans mon livre (p. 181 à 190, 192 à 195), la tactique de Grey à l'égard des deux groupes de puissances et dois me contenter de renvoyer le lecteur à ces passages, pour éviter des répétitions. Avec sagesse et prudence, Grey ne prenait d'engagement ni avec un parti ni avec l'autre : ce qu'il voulait avant tout, c'était la paix européenne. S'il donnait aux Allemands l'assurance, par eux ardemment souhaitée, et qu'ils avaient cherché à obtenir dans les années précédentes déjà, lors des négociations avec l'Angleterre en vue d'une entente, comme aussi dans le conflit actuel par la demande de neutralité faite par de Bethmann le soir du 29 juillet — si, dis-je, Grey donnait aux Allemands l'assurance que l'Angleterre resterait neutre, il renforçait leur position dans la joute diplomatique et les mettait en situation de risquer la guerre avec moins de risques. Mais si, d'autre part,

il promettait aux Français et aux Russes que l'Angleterre se solidariserait avec eux, il leur procurait un tel accroissement de puissance, tout d'abord dans les pourparlers diplomatiques, puis — cas échéant — dans une guerre, que la Russie pouvait se sentir incitée à offrir au règlement du conflit avec l'Autriche une résistance plus opiniâtre qu'il n'importait pour les tentatives de paix de Grey. En outre, — comme l'a justement relevé Buchanan à propos de la demande de solidarité de Sazonow (Livre bleu, n° 44), — si l'Angleterre se rangeait du côté des puissances de l'Entente, c'était comme une menace pour celles du Centre, et cela devait nuire plutôt qu'être utile à la cause de la paix : se rapprocher de V Allemagne en qualité d'ami soucieux de maintenir la paix (approaching her in the capacity of a friend who was anxious to préserve peace) , était la seule attitude ayant chance de réussir. Ce principe directeur de la tactique anglaise : refus de se solidariser d'un côté, mais aussi, de l'autre, refus de toute promesse de neutralité — ce principe a visiblement inspiré les négociations diplomatiques jusqu'au dernier moment, depuis l'entretien de Buchanan avec Sazonow le 24 juillet (Livre bleu, n° 6) jusqu'aux conversations de Grey avec Lichnowsky, Mensdorff, Benckendorfï et Cambon, les 31 juillet et Ier août. Le 2 août seulement, après que la guerre eut éclaté entre l'Allemagne et la Russie, ce qui devait nécessairement entraîner une guerre européenne, donc seulement après l'échec de tous ses efforts pour la paix, Grey sortit pour la première fois de sa réserve en promettant, comme on sait, l'appui de la flotte anglaise (Livre bleu, n° 148), promesse sur laquelle je me suis étendu dans mon livre (p. 204 et suivantes) et sur laquelle je reviendrai également dans ce volume-ci.

La tactique des « mains libres de tous côtés » pratiquée par Grey se manifeste avec une netteté particulière le 29 juillet, journée féconde en événements. Les conférences succèdent ce jour-là aux conférences : entretien le matin avec Lichnowsky (n° 84) ; dans le courant de la journée avec Cambon (n° 87) ; l'après-midi de nouveau avec Lichnowsky (nos 88, 89 et 90) ; puis avec l'ambassadeur autrichien (n° 91) ; avec celui d'Italie (n° 92). Mais dans toutes ces conversations pas un indice permettant de supposer que Grey ait dévié de la ligne politique qu'il s'était tracée et qu'il ait fait des avances quelconques à l'une ou à l'autre des parties. Quand, après avoir mis Cambon en garde contre des illusions, il lui dit

qu'il va procéder de même à l'égard du comte Lichnowsky, il se hâte d'ajouter prudemment que Cambon ne doit tirer de là aucune conclusion en sa faveur. Quand il avertit le comte Lichnowsky de ne tirer du ton amical de l'entretien aucune promesse de neutralité de la part de l'Angleterre, il se hâte également d'ajouter par prudence que cela ne veut absolument pas dire que l'Angleterre interviendra alors en faveur des autres. L'Angleterre, disait-il, visait uniquement — si possible, de concert avec l'Allemagne — à travailler pour la paix ; cependant, au cas où cet effort n'aboutirait à aucun résultat, et si vraiment tous les intérêts européens étaient mis en question, alors des intérêts britanniques pourraient très bien déterminer aussi une intervention britannique, et, dans ce cas, il ne voudrait pas s'exposer au reproche d'avoir fait naître chez le gouvernement allemand des illusions par le ton amical de ses conversations avec Lichnowsky et d'avoir ainsi fait prendre aux événements une tournure qu'ils n'auraient pas eue sans cela (I did not wish to be open to any reproach from him that the friendly tone of ail our conversations had misled him or his Government into supposing that we should not take action, and to the reproach that, if they had not been so misled, the course of things might hâve been différent. Livre bleu, n° 89).

Il ne s'agit pas de savoir si la tactique de Grey fut habile ou inhabile, appropriée ou non appropriée au but. Il est facile d'être sage au retour des plaids. Trois moyens s'offraient au secrétaire d'Etat :

a) Il pouvait d'emblée déclarer catégoriquement la neutralité de l'Angleterre en cas de guerre européenne,

b) Il pouvait d'emblée se déclarer solidaire avec les puissances de l'Entente,

c) Il pouvait enfin réserver sa liberté d'action de tous côtés, ce qu'il fit effectivement.

Se déclarer neutre dans une guerre européenne, c'eût été pour l'Angleterre abdiquer son rôle de grande puissance, abandonner ses co-alliés de l'Entente et violer ses devoirs de puissance garante à l'égard des Etats neutres. Bien plus, elle n'aurait pas empêché, mais précipité la guerre, en écartant le plus grand danger que

IOÔ I,E CRIME

l'Autriche et l'Allemagne eussent à redouter en raison de leur attitude intransigeante.

Faire d'emblée une déclaration de solidarité avec les puissances de l'Entente aurait pu — sans parler des critiques violentes que cette attitude aurait suscitées dans le pays — également précipiter la guerre, et cela de deux façons : d'un côté, en donnant à la Russie un motif de se montrer moins conciliante ; de l'autre, en blessant les susceptibilités de l'Allemagne et en rendant ainsi un accord plus difficile.

Les avis peuvent naturellement différer quant à l'opportunité de la première tactique ou de la seconde, car les effets psychologiques ne se laissent pas prévoir avec une certitude mathématique. Certains adversaires anglais de la politique de Grey prétendent qu'en se déclarant résolument et dès le début solidaire des puissances de l'Entente, l'Angleterre aurait peut-être empêché la guerre. Cette opinion a été exprimée à diverses reprises pendant les jouis critiques par les gouvernements français et russe, et aussi par le président Poincaré personnellement. Même le ministre italien, marquis di San Giuliano — un des collaborateurs les plus zélés de Grey dans son œuvre pacificatrice, — exprimait l'avis (dans son entretien avec l'ambassadeur anglais, le 29 juillet, L,ivre bleu, n° 80) que si l'Allemagne devait s'attendre à la coopération de l'Angleterre avec la Russie et la France, cela pèserait d'un grand poids sur sa détermination. Grey et ses ambassadeuis ne partageaient pas cette idée : ils estimaient qu'une intervention amicale serait plus efficace qu'une pression et qu'un déploiement de puissance. Ils se rappelaient sans doute, avec raison, l'effet produit en Allemagne quand, dans la crise du Maroc, en 1911, l'Angleterre s'était rangée résolument du côté de la France, et ils redoutaient cette fois un effet pire encore, parce que cette fois il ne s'agissait pas de l'objet d'une garantie anglo-française, mais d'une affaiie en elle-même complètement indifférente aux Anglais comme aux Français. Et cependant, qu'on pense ce que l'on voudra de l'opportunité de la diplomatie de Grey, il ne s'est pas élevé jusqu'ici dans le monde — l'Allemagne et l'Autriche mises à part — une voix pour mettre en doute la bonne volonté de Grey et le sérieux de ses intentions pacifiques. Cela est resté réservé aux pitoyables défenseurs des gouvernements coupables de l'Allemagne et de l'Autriche, qui maintenant, comme M. Helfferich, en sont réduits à des artifices et à des torsions de textes incroyables pour faire

de la politique des mains libres une politique avec déclaration de solidarité, et d'un refus adressé aux deux parties un consentement

accordé à une seule.

Je crois avoir fait bonne et complète justice (p. 180 à 195 de J'accuse) de cette prétendue déclaration de solidarité de Grey avec les deux autres puissances de l'Entente — laquelle aurait déjà eu lieu le 29 juillet — et avoir prouvé que les affirmations du Livre bleu anglais (p. vin) sont exactes :

« Sir E. Grey had consistently declined to give any promise of support to either of our présent allies. He maintained that the position of Great Britain was that of a disinterested party whose influence for peace at Berlin and Vienna would be enhanced by the knowledge that we were not committed absolutely to either side in the existing dispute. He refused to believe that the best road to Euro-

pean peace lay through show of force We gave no pledge

to our présent allies, but to Germany we gave three times — on the 30th July, the 3ist July and ist August — a clear warning of the effect which would be produced on our attitude and on the sentiment of the Biïtish people by a violation of the neutrality of Belgium1. »

Cet exposé de Grey correspond mot pour mot à la stricte vérité. Le contre-exposé de HelfEerich est faux du commencement à la fin, et je ne crains pas d'affirmer qu'un homme aussi intelligent que M. Helfferich doit être conscient de la fausseté de son propre exposé. Pour édifier le château de cartes de la conspiration russofranco - anglaise contre les puissances centrales il fallait un fondement quelconque, si branlant fût-il ; et Helfferich choisit — malheureusement pour lui — le fondement du n° 87, que le

* Sir Edward Grey a en conséquence refusé de faire aucune promesse d'appui à l'un ou à l'autre de nos présents alliés. Il soutenait que la position de l'Angleterre était celle d'un parti désintéressé, dont l'influence en faveur de la paix serait fortifiée à Berlin et à Vienne, quand on y saurait que dans le conflit actuel nous n'étions absolument engagés d'aucun côté. Il se refusait à croire que le meilleur moyen de maintenir la paix en Europe fût un déploiement de forces... Nous ne donnâmes aucune garantie à nos alliés actuels, mais à trois reprises — le 30 juillet, le 31 juillet et le Ier août — nous donnâmes clairement à entendre à l'Allemagne quelle répercussion une violation de la neutralité belge aurait sur notre attitude et sur les sentiments du peuple anglais.

moindre choc suffit à renverser. Il est néanmoins nécessaire, eu égard au retentissement qu'a eu l'apologie de Helfferich et à son caractère quasi-officiel, d'énumérer en détail les raisons qui militent contre son argumentation.

Le gouvernement anglais a-t-il promis le 29 juillet son concours armé à la France ?

I. — Si le gouvernement anglais avait promis au gouvernement français l'appui effectif de ses armes, en cas de conflit européen, déjà le 29 juillet au matin, comment est-il possible que, dans le Livre blanc présenté par lui au Reichstag le 4 août, M. de Bethmann ait mentionné en termes aussi abondants qu'élogieux les tentatives faites par l'Angleterre (même après le 29 juillet) pour maintenir la paix ? Dans mon livre (p. 181 à 183), j'ai cité l'un après l'autre les passages en question du Livre blanc, ce qui me dispense de les répéter ici. M. de Bethmann rend témoignage que l'Angleterre n'a cessé de collaborer « la main dans la main » avec l'Allemagne à l'action médiatrice ; que, le 30 juillet encore, une proposition anglaise de médiation a été transmise à Vienne (à savoir d'occuper Belgrade et de faire connaître de là les conditions de paix réclamées par l'Autriche) ; que du 29 au 31 juillet la diplomatie anglaise a appuyé les soi-disant efforts de l'Allemagne en vue de la paix ; que l'Angleterre a cherché à intervenir entre Vienne et Pétersbourg, etc., etc. Même la déclaration de guerre à la Russie témoigne que le gouvernement anglais, de concert avec V Allemagne, a joué le rôle de médiateur entre Vienne et Pétersbourg. (L'empereur d'Allemagne, d'accord avec l'Angleterre, s'était appliqué à accomplir un rôle médiateur auprès des cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg.) Comment s'expliquent tous ces éloges si la perfide Albion avait déjà trahi la paix européenne le 29 juillet en promettant son aide à la France ?

A cela M. de Bethmann répondra peut-être que, le 4 août, quand il adressait ces éloges au gouvernement anglais, il ne connaissait pas encore la perfidie d'Albion. Mais alors comment explique-t-il toutes les tentatives anglaises en faveur de la paix, qui se produisirent en fait après le matin du 29 juillet, et jusqu'à V après-midi du Ier août, et même plus tard encore ? Tout cela n'a-t-il été que fictions, gestes hypocrites aux fins d'éveiller l'im-

pression trompeuse des intentions pacifiques alors qu'on était déjà résolu en fait à avoir recours aux armes ? Tous les actes du gouvernement anglais consignés dans les soixante-quatorze numéros qui font suite au n° 87 (du n° 88 au n° 161), toutes les dépêches du roi d'Angleterre au prince Henri, à l'empereur Guillaume, au tsar, lesquelles toutes sont postérieures au 29 juillet, tout cela n'était-il non plus que tromperies pour jeter de la poudre aux yeux de l'Allemagne et du monde ? Se trouvera-t-il quelqu'un pour émettre une aussi extravagante opinion ? Si non, tout le château de cartes de Helfferich s'écroule en raison simplement de l'exposé du Livre blanc allemand, et MM. de Bethmann et Helfferich peuvent régler le compte entre eux : car des deux l'un seul peut avoir raison, ou M. de Bethmann dans le Livre blanc, ou M. Helfferich dans sa brochure jaune.

II. — Mais considérons encore d'un peu plus près tout ce que Grey a fait après la matinée du 2ç juillet pour le maintien de la paix, pour ne pas laisser la moindre échappatoire au défenseur du gouvernement allemand.

a) Ce même 29 juillet, dans la matinée duquel — d'après Helfferich — Grey doit avoir promis aux deux puissances de l'Entente l'appui des armes anglaises, le même jour, dans l'aprèsmidi, il a prié avec insistance le prince Lichnowsky de proposer de la part de l'Allemagne une forme de médiation des quatre puissances qui fût agréable à Berlin, et, de plus, pour la première fois, il a mis sur le tapis la formule de conciliation que l'on sait (occupation de Belgrade, etc.). Le même jour encore, 29 juillet, après sa conversation avec Cambon, il n'a pas expédié moins de trois longues dépêches, toujours en faveur du maintien de la paix : une à Goschen à Berlin, une à Bunsen à Vienne et une à Rodd à Rome. Tout homme impartial n'a qu'à relire ces dépêches, n0*3 88, 89, 90, 91, 92 du Livre bleu, pour apprécier à sa juste valeur l'affirmation de Helfferich que, auparavant déjà, Grey avait créé un état de choses tel que (p. 32) : « dès lors les dés étaient jetés en faveur de la guerre. » Dans le n° 89, Grey adresse à l'ambassadeur allemand l'avertissement ci-dessus reproduit de ne pas conclure du ton amical de leurs entretiens qu'il pouvait se tenir pour assuré qu'en tout état de cause l'Angleterre resterait à l'écart. Mais en même temps il exprimait l'espérance de pouvoir travailler avec l'Allemagne au maintien de la paix générale. Dans le n° 90 (cinquième dépêche de Grey à Goschen le même jour), il revient

sur la proposition du marquis di San Giuliano d'obtenir même de la Serbie, par la médiation des quatre puissances, une complète acceptation des exigences autrichiennes (complète satisfaction for Austria), en ce sens que la Serbie obtempérerait au désir, non pas de l'Autriche, mais des puissances, lesquelles à leur tour transmettraient au cabinet de Vienne cet acte de soumission : naturellement, ajoutait-il, il devait en résulter une certaine humiliation- (some humiliation) pour la Serbie, mais l'Autriche n'avait pas le droit de pousser les choses jusqu'à humilier la Russie. L'échange de vues entre Grey et l'ambassadeur italien, mentionné au n° 92, roulait sur l'assentiment de l'Italie au projet des quatre puissances qui, en principe, avait déjà été accepté par le gouvernement allemand (already accepted by the German Government in principle) et sur la forme duquel Grey avait demandé à Berlin de faire des propositions. Quel but avaient toutes ces négociations, tous ces efforts de Grey si le matin de cette même journée déjà les dés avaient été jetés en faveur de la guerre ?

b) Mais allons plus loin. Qu'a fait Grey, qu'ont fait les gouvernements français et russe les jours suivants pour le maintien de la paix ? Comment tout cela rime-t-il avec la résolution prise le 29 juillet au matin d'avoir recours aux armes ? Le 30 juillet, le roi George envoie au prince Henri le télégramme où il exprime l'ardent désir que « l'on empêche une catastrophe aussi grave, aussi irréparable qu'une guerre européenne ». Il répète la proposition de conciliation de Grey (Livre bleu, n° 88) et a confiance que l'empereur Guillaume réussira à déterminer l'Autriche à l'accepter. Il proteste que, de son côté, il fait et continuera à faire tout son possible pour prévenir une catastrophe internationale et maintenir la paix européenne.

Que fit Grey le 30 juillet ? Il avait, dans l'intervalle, reçu la nouvelle de la mobilisation partielle russe dans les quatre circonscriptions militaires du Sud ; mobilisation qui était, on le sait, une réplique : d'abord à la mobilisation partielle de l'Autriche contre la Serbie et la Russie ; secondement, à la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie et à l'ouverture des hostilités ; troisièmement, à l'attitude absolument négative de la diplomatie austro-allemande à l'égard de toutes les propositions de conciliation. (Ces trois motifs de la mobilisation partielle russe ont déjà été traités en détail dans J'accuse, et j'y reviendrai dans cet ouvrage autant que cela sera nécessaire.) Ainsi la situation en

Europe avait empiré depuis le jour précédent ; mais, loin de décourager Grey, ce fait l'incite au contraire à redoubler d'efforts.

Ce même 30 juillet, Sazonow avait dicté au comte Pourtalès sa première formule de conciliation, qui fut écartée le même jour par Jagow comme étant « inacceptable pour V Autriche ». (N06 60 et 63 du Livre orange.)

C est le 30 juillet également que Bertie rapporte avoir eu avec le président Poincaré une entrevue dans laquelle celui-ci renouvela le désir exprimé dès le commencement par les puissances de l'Entente, de voir l'Angleterre se solidariser avec la France et la Russie en vue d'exercer sur l'Allemagne une pression favorable à la paix.. La même pensée fut exprimée par le ministre italien des Affaires étrangères au cours d'un entretien avec l'ambassadeur anglais à Rome et communiqué par celui-ci à Grey le 30 juillet (Livre bleu, n° 106.)

Enfin, il vint encore de Berlin plusieurs télégrammes de Goschen, d'après lesquels le gouvernement allemand avait demandé à celui de Vienne son avis concernant la formule de conciliation de Grey (à laquelle, comme on sait,ni Berlin ni Vienne n'ont jamais fourni de réponse) ; — et MM. de Jagow et de Bethmann avaient à plusieurs reprises fait à Vienne la fameuse « pression du bouton », mais sans donner une information quelconque ni sur la forme de la conférence ni sur la réponse de Vienne aux précédentes propositions de conciliation (Livre bleu, n08 98 et 107).

Grey lui-même a expédié ce jour-là deux dépêches à Goschen, une à Buchanan et deux à Bertie. Cette volumineuse correspondance télégraphique de et pour Londres est là pour prouver, par chaque détail, par chaque mot, que le complot belliqueux du jour précédent dont M. Helfferich affirme l'existence, est en contradiction flagrante avec la vérité. Celui qui veut dépister l'effroyable mensonge du défenseur du gouvernement allemand n'a qu'à relire les dépêches du 30 juillet reproduites dans le Livre bleu anglais. Tout ce que je puis faire ici, c'est de mettre en relief quelques points saillants.

Rapport de Bunsen à Grey (n° ç$) : L'ambassadeur russe à Vienne explique que la mobilisation partielle russe a pour objet d'empêcher l'écrasement de la Serbie. Par contre, la Russie comprendrait fort bien que l'Autriche demandât à la Serbie de prendre des mesures pour protéger les provinces slaves contre une propagande subversive. Malheureusement, dit-il, V ambassadeur allemand

d Vienne est animé de dispositions anti-russes et anti-serbes, au point qu'on ne peut guère attendre de lui une intervention sincère pour la cause de la paix. Il se déclare d'accord avec chaque ligne de l'ultimatum autrichien.

Dans une dépêche postérieure (n° 96), Bunsen parle des nouvelles mesures de précaution militaires prises par l'Autriche pour répondre à la mobilisation partielle russe ; puis des déclarations que Berchtold vient de faire, se disant tout prêt à reprendre les pourparlers avec Pétersbourg, non pas, il est vrai, sur la base de la note serbe (he did not say that they could be resumed on the basis of the Servian reply) .

Buchanan (n° 97) fait rapport sur la formule de conciliation de Sazonow (Livre orange, n° 60) et sur les préparatifs d'une mobilisation générale russe au cas où cette proposition, elle aussi, serait repoussée par l'Autriche.

Goschen (n° 98) fait savoir que Jagow n'a encore reçu de Vienne aucune réponse au suiet de la formule de conciliation de Grey. Jagow a parlé à cette occasion de la mobilisation partielle russe et de prétendus préparatifs militaires de la France qui nécessairement allaient provoquer en Allemagne des contre-mesures (he regretted this, as he knew France did not désire war) .

Bertie (n° 99) fait de son entretien avec Poincaré un exposé qui doit nous arrêter un peu plus longtemps, car il est caractéristique et permet de former un jugement sur la situation. En effet, toute la littérature apologétique allemande part de cette contrevérité qu'en s'efforçant d'attirer à elles l'Angleterre, la France et la Russie avaient pour but de pouvoir attaquer avec d'autant moins de risques l'Allemagne et l'Autriche. Cette affirmation est un pur mensonge. La preuve que c'est un mensonge est fournie par tous les livres diplomatiques, y compris le livre allemand et l'autrichien. La Russie et la France — comme aussi l'Italie — recherchaient une déclaration de solidarité de l'Angleterre uniquement pour rendre l'Allemagne et l'Autriche attentives aux dangers qu'entraînerait pour elles une guerre européenne, et de les empêcher, par cette perspective, de pousser les choses jusqu'à une guerre européenne. La déclaration de solidarité de l'Angleterre devait non pas déclancher la guerre, mais l'écarter. Tel était le seul et unique but constamment poursuivi par Paris, Pétersbourg et Rome dans la pression qu'ils exerçaient sur Londres en lui demandant de se déclarer solidaire des puissances de l'Entente.

Déjà dans le premier entretien entre Buchanan, Paléologue et Sazonow, le 24 juillet (Livre bleu, n° 6), cette intention est très nettement visible : « French Ambassador and M. Sazonow both continued to press me for a declaiation of complète solidarity of His Majesty's Government with French and Russian Govein-

ments we should hâve îendered war more likely if we did not

from the outset make common cause with his covntry and with France. »

C'est le même motif — empêcher la guerre — qui revient à chaque instant dans tous les entretiens roulant sur la solidarité anglaise, et nulle part l'on n'y découvre la moindre allusion qui puisse faire croire que l'on comptait sur l'appui de l'Angleterre pour amener cette guerre. Comment s'exprime Poincaré à cet égard?

Il croit — rapporte Bertie, Livre bleu, n° 99 — que si le Gouvernement de Sa Majesté britannique faisait savoir que l'Angleterre viendrait à l'appui de la France, dans le cas d'un conflit entre cette dernière et l'Allemagne résultant du différend austro-serbe actuel, il n'y aurait pas de guerre, car l'Allemagne modifierait aussitôt son attitude.

Pareille déclaration était, pensait Poincaié, dans l'intérêt de la paix (it would be in the interests of peace). La France était pacifique, elle ne désirait pas la guerre Si l'Angleterre se déclarait maintenant prête à appuyer la France, qui elle-même ne nourrissait que des sentiments pacifiques, cela retiendrait presque certainement l'Allemagne de se lancer dans une guerre (would almost certainly prevent Germany from going to war).

On peut tirer de cette conversation de Poincaré avec Bertie deux conclusions :

Premièrement, que la France cherchait à obtenir de l'Angleterre, non pas qu'elle participât à une guerre, mais qu'elle prît l'attitude qui seule, de l'avis de Poincaré, pouvait écarter le danger d'une guerre ;

Secondement, qu'il est impossible que l'Angleterre ait promis à la France son concours armé déjà le 29 juillet au matin, puisque le président de la République, le 30 juillet encore, invite de façon si pressante — et en vain, néanmoins, — le gouvernement anglais à lui prêter son aide, éventuellement, si l'Allemagne faisait éclater les hostilités. A quoi bon la demande de Poincaré si ce qu'il désirait lui avait déjà été accordé la veille ?

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