‹ (Le) criminel-type dans quelques formes graves de la criminalitéChapitre 5 sur 8 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La simple perversité morale (jpure meanness)

Bien peu nombreux sont ceux qui ne manifestent pas à Toccasion une certaine perversité pour exprimer soit l'aversion, soit la vengeance. Nous avons l'intention • d'appliquer le terme de pure meanness aux individus qui haïssent presque tous ceux qui sont autour d'eux et qui le manifestent avec persistance sous la forme de perversité. Les rapports de cet état avec le crime sont trôs étroits et le premier est généralement suivi du second. Voici un exemple de cette sorte d'individualité.

Observation IV

Mademoiselle E..., est entrée dans l'institution de réforme le 30 avril 1887, envoyée par le tribunal de session publique (cowr< of spécial sessions) àt ..., comme une enfant de mauvaise conduite.

Age 15 ans; poids 86 livres, taille 1 met. o66, yeux bleus, cheveux châtain clair, complexion frêle et pâle; est pauvrement habillée. Lectrice de deuxième classe, ne sait pas écrire. A une belle-mère, sa mère

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était une Indienne de sang mêlé. Sa belle-mère est dans un pénitencier. La jeune fille a vécu chez ses parents à X... jusqu'à J'âge de 12 ans; une de ses sœurs y vivait aussi ; elle a deux frères (du côté du père) dans un orphelinat. Religion protestante; parenté américaine. Le père travaille dans une scierie.

Plaintes dont elle est e'objet

4 décembre 1888. — Rapport d'un professeur : est indisciplinée dans sa classe et insolente quand on la réprimande (a été mise à la porte de l'école).

14 décembre. — Rapport de la couturière: fait un mauvais travail, feint de ne pas savoir toutes sortes de travaux de couture qu'elle comprend très bien (est isolée)

28 décembre. — Rapport du veilleur de nuit : s'est querellée, a saisi à pleine main les cheveux d'une autre fille, lui a égratigné la figure et lui a dit des injures (est privée de sa récréation de Taprès-midi).

12janvie rl889. — Rapport de la couturière : pendant la semaine passée, a parlé et fait du désordre à l'atelier deux fois par jour (une semaine de cachot).

25 janvier p — Rapport de la blanchisseuse : Mesdemoiselles F. et M. se sont approprié des mouchoirs de poche appartenant aux filles de la première division ; elles se sont aussi battues dans le réfectoire, au déjeûner (une semaine de cachot).

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9 février. — Rapport d'un professeur : a parlé d'une manière vulgaire pour amuser sa classe des choses qu'elle avait vues dans un voyage en traîneau (a été fouettée).

2î février. ~ Rapport delà blanchisseuse : est impudente tous les jours (on l'enferme dans sa chambre pendant deux jours).

24 février. — Rapport d'un second professeur : a fait du désordre dans la chapelle ; sur avertissement, s'est mise à rire pendant le service ; a répondu d'une manière insolente quand on lui a parlé et a dit qu'elle se conduirait ordinairement beaucoup plus mal.

4 mars. — Ne se conduitjamais bien plus d'une demi journée de temps en temps ; a fait des excuses à son professeur qui lui a pardonné.

11 mars. —Rapport de la couturière : rit, parle et fait du désordre à table deux fois par jour (une semaine de prison).

5 avril. — Rapport de la même : mêmes plaintes (une semaine de cachot).

12 avril. — Rapport de la blanchisseuse : se querelle à chaque instant, néglige son ouvrage pour s'occuper de celui des autres, fait des espiègleries pendant que je m'absente temporairement, est d'une violence exaspérante (reçoit le fouet le 15 avril).

19 avril, — Rapport de l'économe : fait du désordre et lance des défis dans le dortoir longtemps après l'heure du coucher et réveille ainsi tout le monde (reçoit le fouet le 20 avril).

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27 juillet. — Rapport du même : est très désagréable, répand constamment de l'eau ou du thé et parle sans cesse (une semaine de cachot).

8 août. — Rapport de la blanchisseuse : se querelle tous les jours avec Mlle H... dans le champ des jeux, est insolente (une semaine de cachot).

Î7 août. — Rapport de la couturière : aeu trois jours de suite une conduite diabolique (enfermée une semaine dans sa chambre).

6 septembre. — Envoie des baisers aux garçons quand ils traversent la cour.

14 septembre. — Se sert d'un langage inconvenant (4 semaines de cachot).

19 septembre' — Rapport de la couturière : défis et insolences ; dit communément « je veux » et « je ne veux pas » (mise en loge) .

20 septembre. — Rapport de la même: mauvais ouvrage, insolente devant toute la division.

5 octobre: — Rapport de la même : toujours prête à se battre et à faire preuve de mauvais caractère une semaine de cachot, a été sortie de la loge sur les promesses les plus formelles de se bien conduire, y a manqué chaque jour.

6 octobre. — Rapport de la blanchisseuse : désordre au déjeûner (privée de déjeûner le samedi matin 12 octobre).

11 octobre. — Rapport de la même : insolente, essaye d'attirer Tattention des garçons pendant les heures de récréation (privée de récréation pour une semaine le 14 octobre);

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19 octobrCy — Rapport de la couturière: déchire son ouvrage quand il ne lui convient pas, insolente comme d'habitude (mise en loge le même jour).

5 décembre : — Rapport de l'économe : fait du bruit avec les plats, parle à table (une semaine de cachot, le 14 décembre):

4 janvier 1890. — Rapportduprofesseur: conduite aussi mauvaise que possible à l'école (le même jour est expulsée de l'école et mise en loge).

6 janvier. — Rapport du veilleur de nuit : langage grossier pendant le jeu.

5 janvier. — Rapport de la couturière : a montré son caractère en brisant la machine à coudre ; bouleverse son ouvrage autour d'elle et les plats aux repas (continue sa punition du 4 janvier).

3i janvier. — Rapport de l'intendant : parle et fait du train après la fermeture des portes (une semaine de cachot).

il avril. — Rapport de la couturière : a été insubordonnée la semaine dernière tous les jours (devient un sujet digne d'un asile d'aliénés).

2 mai. — Rapport de la même : s'étudie à n'observer aucune règle, incorrigible (confinée dans sa chambre).

22 mai. — Rapport de la môme : fait partout du désordre, quitte l'atelier avec colère, insolente, volontaire et paresseuse, (est mise au repos).

11 juin. Rapport de la même : parle et fait du bruit à dîner (deux semaines de cachot).

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16 juin. Rapport de la môme : est entrée dans une colère furieuse parce qu'elle n'a pas pu aller à un enterrement, désordre et insolente au réfectoire, méprise absol ument la loi et l'ordre dans son quartier, reste dans le môme état de révolte plusieurs heures, sa puissance de méchanceté défie toute description (4 semaines de cachot).

Depuis le 20 juin jusqu'au 2 octobre 1890, époque à laquelle Mlle E... a été libérée, il y a eu presque journellement sur elle des plaintes verbales qui, en résumé, portaient sur son insubordination et sur son langage violent et inconvenant.

Après être restée chez son père avec lui six ou huit semaines, elle écrivit qu'elle n'était plus sous sa direction, qu'elle avait obtenu sept ou huit places dans des familles, mais que personne ne voulait la garder à cause de son âge, on ne pouvait lui demander aucun rapport trimestriel pour l'asile de réforme. Elle n'écrivit qu'une lettre peu après sa sortie, de l'asile, le sujet paraissait être le désir de faire savoir qu'elle menait dans sa ville natale une vie heureuse, et qu'elle voulait qu'on sût qu'elle était sous la direction de son père.

Témoignages sur Mlle E...

Le directeur : « Elle ne peut rester tranquille, n'a pas de repos. Elle a été sérieusement malade de la diphtérie et depuis est restée très irritable. Elle a Tair de devenir folio, semble disposée au mépris, toujours en guerre avec les conditions où elle se trouve, trèsactive. Elle parle claireinont, les mots sortent aisément de sa bouche, elle'

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jure tout comme les garçons et emploie des mots obscènes; elle ne fait pas trop attention aux jeunes gens; elle n'est pas poltronne, mais agit ouvertement et avec défi. Lors-qu'elle est excitée, elle est toujours pale, elle aime à être remarquée. Elle a la manie de demander encore quelque chose lorsqu'elle a mangé autant qu'elle avait besoin ; si on le lui refuse, elle entre en fureur. Elle ne jette rien et ne détruit pas ce qui lui appartient. Jamais elle n'a attaqué un des employés, mais a attaqué les jeunes filles et le fait sous l'influence de la jalousie. Jamais elle ne s'est évadée, ni a parlé de le faire. Elle est devenue plus mauvaise dans des attaques assez fréquentes, et spécialement pendant sa maladie; mais est meilleure, si elle fait des efforts dans ce sens. Son certificat médical met en doute son état mental. Elle a eu une faussecouche ; elle va prier Dieu pour qu'il l'aide à se confesser; avoue qu'elle a eu des rapports avec des hommes, mais nie la fausse couche.

V aumônier. — M"'' E... reconnaît qu'elle a mené une vie abandonnée. Sa mère était une prostituée; elle a été adoptée successivement par quatre dames chez Tune desquelles elle est restée un an, puis par son oncle. Toute sa famille est moralement mauvaise ; elle s'est enfuie de chez sa tante et a fréquenté des gens de basse classe. Elle a des tendances arrogantes qui frisent la folie. Les réunions religieuses l'ont un peu intéressée ; elle a été très colère parce qu'elle ne pouvait pas aller à l'église avec les autres filles. Elle s'est récriée quand je lui ai parlé de son tempérament et me dit qu'elle ne pouvait se contrôler, mais ne se récria pas en me

racontant son histoire, a Je ne pense pas, dit-elle, arriver même à porter un insigne ; j'essaye, mais tout le monde semble être contre moi. J'aime le travail manuel, mais non la couture; je voudrais trouver dans une bonne famille une bonne place dans laquelle j'aurais peu d'ouvrage et une vie aisée. »

ExAMBN PHYSIQUE (par le médecin de l'asile de réforme)

Toutes les fonctions sont normales ; circulation et cœur normaux; respiration 48 par minute, pouls à 70; digestion parfaite, pas d'anomalies.

Circonférence du thorax 787 millim., circonférence de la ceinture 609 millim., circonférence du mollet 310 mil. Poids42kilogl8.

Examen craniologique (par l'auteur, en millimètres)

Père et mère de nationalité américaine ; pas d'occupations ; coloration des yeux gris bleu, couleur des cheveux claire ; bon développement.

La tête est en général symétrique. Largeur de la tête 146, distance de la glabelle à la protubérance occipitale 173, longueur maxima 173, largeur au-dessus du tragus 127, largeur entre les arcs zygomatiques 122, largeur entre les angles externes des orbites 90, distance entre les angles externes des yeux 80, distance entre les apophyses malaires 97, distarce entre les branches de la mandibule 80.

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Distance du menton à la racine des cheveux 127, distance du menton à la racine du nez 96, distance du menton à la base du nez 62, distance du menton à la bouche 41, distance du menton au tragus 104, distance du tragus à la racine du nez 91.

Longueur de l'oreille 57, longueur du nez 41, hauteur du nez 38, élévation du nez 15, largeur du nez 38, largeur de la bouche 45, épaisseur des lèvres 10.

Circonférence verticale de la tête 329, circonférence horizontale 533, angle de profil 63.

Entrevue de l'auteur avec M"'' E. . .

Voici ce qu'elle me déclare :

« Ma mère était une coureuse ; elle amenait un homme en disant que c'était mon père, puis allait avec un autre. Mon père me traitait bien parfois, mon oncle avait l'habitude de me fouetter; je ne puis ra'empêcher de dire toujours la vérité ; Vétrivière n obtient jamais rien de moi. Je sens que la figure me brûle quand je suis en colère; c'est au travail que j'ai le plus de patience. Mon oncle m'a fouettée six fois, ma mère m'a battue avec une grosse cuillère en fer quand j'avais deux ans, mon grandpère me tapait fort, il m'a une fois jeté sa botte après, et une autre fois m'a frappée dans le dos avec une boite. Mon oncle avait l'habitude de m'attacher au bois de lit, et de me fouetter avec une courroie dont la boucle me meurtrissait; sa femme parlait vulgairement. Charles A... était un homme marié, d'une nature mauvaise ; je ne veux

pas dire ce qu'il m'a fait, mais je puis l'exprimer en disant qu'il m'a corrompue, sa femme était bonne, c'étaient de pauvres gens. Quand je deviens colère, je ne sais plus ce que je fais. Ma sœur a été adoptée, parce que ma mère n'était pas dans des conditions convenables pour élever des enfants. J'ai dit qu'elle allait avec des hommes; dès que j'eus treize ans ils abusèrent de moi; j'amenais des hommes chez nous, ils me donnaient 2b cents.

Autobiographie de M E...

c( Au début de ma vie, j'ai vécu avec ma grand'mère. C'était une méchante femme qui m'apprenait à dire de vilaines choses quand mon père n'y était pas ; elle avait un fils qui était mauvais ; si je disais sur lui quelque chose à ma grand'mère, il me fouettait, et je n'osais pas me plaindre à mon père de peur d'être fouettée de nouveau. J'ai vécu ainsi pendant six ans environ ; alors ma grandmère étant morte, j'ai vécu chez mon oncle. Il avait l'habitude de me prendre et de me fouetter quand sa femme était là, et il m'insultait quand elle était dehors. 11 me dit que si j'osais le lui dire, il me fouetterait jusqu'à ce que je ne pusse plus me tenir sur mes jambes et comme vous voyez que je suis petite, je n'osais pas le dire à mon père.

Alors ma tante Marie me demanda de venir vivre chez elle et de soigner son petit enfant ; mais elle ne me donnait ni vêtements, ni un centime ; cela me mit en colère et je me dis que puisqu'on ne me payait pas pour un tra-

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vail honnête je voulais l'être pour un travail malhonnête. J*agisen conséquence, allai à H., séjournai dans quelques maisons, allai où je voulais; puis fatiguée de cette vie je retournai chez mon père et lui dis que je voulais une place pour tout éviter. Je vécus chez M"*' B... qui était très bonne pour moi. Peu de temps après M. et M"* S... vinrent de A. me chercher pour habiter avec eux; ma mère vint bientôt après me trouver, mais je ne voulus pas m'en aller avec elle. Quand elle vit cela, elle essaya de me faire enlever par quelques hommes au moment où je me rendrais dans le voisinage. Je l'écrivis à mon père qui vint me chercher et me conduisit à H. où il logeait et restait constamment. J*ai pensé alors que je pouvais faire ce qui me plairait et je suis venue dans l'établissement d'où je vous écris cela. C'est tout ce que je me rappelle maintenant sur ma vie. »

Voici une lettre supplémentaire :

« M. Mac Donald, vous m'avez dit que vous désiriez savoir ce qui pouvait me secourir : la seule chose qui le pourrait serait que mon père et ma mère vivent ensemble et que je vive chez eux. Je crois vous avoir dit tout ce que j'ai fait et ce qui ferait de moi une bonne fille. Je vous prie d'excuser la forme de mon écriture, car j'ai eu dans ma division un petit dérangement ce matin et c'est tout ce que j'ai à vous dire. » Le dérangement en question est une bataille.

CONCLUSION

Il est tout à fait évident que le milieu qui a entouré cette jeune fille à ses débuts suffit pour rendre compte de sa perversité et de sa criminalité. Si elle avait reçu une

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bonne éducation, elle aurait sans doute été une fille désagréable et courageuse, mais non une criminelle.

Dans les entrevues qu*on a avec elle, elle est agréable et ne fait pas une mauvaise impression ; on pourrait à peine soupçonner ce qu'elle est. II n'est pas difficile de prédire son avenir.

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