L ÉPAVE
Cette fois, il rejeta en arrière son paillasson ; la femme, le bras tendu vers la rivière, désignait en amont une chose flottante, indéfinissable et noirâtre, que l'eau portait.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? On dirait un corps?... balbutia-t-elle.
— Quelque chien ? fit Carquenas.
— On dirait un corps ! répéta le modèle, et une agitation insolite fit battre ses cils, crispa ses lèvres.
— Allons voir ! dit le peintre.
— Non ! fit-elle très vite, eflrayée ; ce n'est rien, c'est peut-être un tronc d'arbre.
— Allons voir! dit Carquenas, dont l'entêtement était sans bornes.
Et il sauta dans le bachot, prit les rames.
L'épave, cependant, s'avançait rapidement * mais comme elle passait assez loin, il dut souquer vite et dur pour l'atteindre au passage. La chose étrange, sans contour et molle, glissait au fil de l'eau ; des joncs tout à coup l'arrêtèrent ; elle flottait là comme une poche retournée* comme un ballon, le ventre en l'air. Tout à coup on entendit un : coa! coa ! rauque, et une bête noire, battant des ailes, s'envola de dessus
l'épave i 1 9
la chose, au-dessus de laquelle elle décrivit dans l'air des cercles magiques.
— Un corbeau ! s'écria la femme toute saisie. Alors c'est...! Carquenas, n'y va pas !
Mais la barque, emportée d'un vigoureux coup d'aviron, n'était déjà plus qu'à une vingtaine de mètres au-dessous de l'épave, quand celle-ci démarra subitement des joncs, et prise par un courant fort, dériva, fila juste vers le bachot.
— Elle vient à nous ! va-f en, va-t'en ! C'est un mort ! Sauvons-nous, j'ai peur ! s'écriait le modèle d'une voix aiguë.
Carquenas vira, mais pas assez vite pour que le cadavre ne vînt frôler le bachot. Avec dégoût, ils le regardèrent fluer, gonflé comme un bonhomme en baudruche, et tout noir, infect.
Mademoiselle Joconde s'était signée; Carquenas ôta machinalement son paillasson, et quand le noyé fut loin, il croisa avec sa maîtresse un regard éloquent.
— Et moi qui allais me baigner dans cette sale rivière! Crois-tu ?... fit-elle.
Il répondit simplement :
— Ah ! bougre!
A Juki Renard.
J'ai connu, jadis, un petit garçon qui répondait au nom de Pierre, et au sobriquet de Poum ! Ce jeune gentleman, âgé de six ans, portant des pantalons courts et une casquette de velours dont il paraissait très fier, était bien le plus extraordinaire petit être de rêve et de chimère qu'on pût voir ! Encore tout blanc du lait maternel, dont une goutte parfois lui pendait au bout du nez, il révélait la candeur eflrontée et naïve de Pierrot, une âme pétrie de crédulité et de gourmandise. Ses oreilles, à la vérité un peu grandes, s'écartaient comme des anses de sa tête de pipe; son nez retroussé manquait peut-être de noblesse ; mais ses yeux, d'un bleu velouté de fleur et d une limpidité de ciel, rachetaient amplement les imperfections du jeune Poum, et témoignaient que cette ingénue petite personne, née sous une
influence lunaire, s'ouvrait à ioute imagination et à toute poésie.
Mon ami Poum, car je m'honorerai toujours d'une si précieuse amitié, vivait alors au cœur d'un grand jardin, qui symbolisait pour lui le paradis, ni plus ni moins : le paradis de ses échappées folles, de ses courses après les papillons ; le paradis de ses gourmandises, car le verger regorgeait de prunes mûres et l'herbe s'étoilait de noyaux de prunes mangées ; le paradis de ses peurs, quand les guêpes bourdonnaient, ou que les taillis le soir s'assombrissaient, ou que le grand chien de garde, Polyphème, aboyait, comme un monstre sauvage !
Dans ce paradis, deux êtres, aux yeux de Poum, complétaient, avec Polyphème, une trilogie d'où se tiraient tous les éléments de drame et de comédie, d'idylle et de mystère, dont ce minuscule individu, poète comme tous les enfants, récréait son esprit ; j'entends par là ses cousins Stéphane et Madeleine, cousin Stép et cousine Mad !
Le reste du monde n'existait pas pour Poum.
Mais cousin Stép ! Ah ! celui-là, par exemple, non, n'était pas un garçon ordinaire! Brun,
velu, fort comme un Turc pour ses seize ans, nul mieux que lui ne savait tenir une chaise en équilibre sur l'extrémité de son nez, ni lever une table en l'air au bout de ses dents. Il déployait une merveilleuse aptitude pour se déguiser en sauvage ou en fantôme. Il savait faire la grosse voix du gendarme, ce lie de l'homme des. bois ou de Croque-mitaine. Et quelles inventions taquines, sournoises et redoutables ! Comme il faisait peur à Poum en le menaçant de le jeter tout cru dans la gueule de Polyphème ! Comme il savait le faire pâlir en lui annonçant que des voleurs, indubitablement, pénétreraient cette nuit dans la maison et égorgeraient tout le monde, à commencer par Poum ! Ce Stép, vraiment, avait le génie cruel de Caliban. Il représentait le mal; c'était l'Àhrimane du paradis enfantin de mon ami. Poum l'adorait et l'exécrait !
Mais cousine Mad ! Oh ! celle-là, c'était l'être de lumière et de tendresse, la fée, l'Eve blonde de cet Eden, l'Ormuzd femelle. Elle symbolisait tout ce qui est douceur, beauté, bonté; elle incarnait des visions suaves, des souvenirs de mains blanches bordant un petit lit, de lèvres molles baisant des paupières qui palpitent et se
ferment de sommeil ; elle rappelait mille précieux petits dons : poupées taillées dans un chiffon, ciseaux prêtés afin de découper, bien sage, des images au pied de sa table à ouvrage ; et c'étaient encore des tartines de confiture, et puis des petites chansons allègres jouées au piano, en un tapotement de notes qui ressemblait à une danse de marionnettes. Oh! cousine Mad!
Par malheur, elle n'était pas toujours là pour défendre Poum et le protéger contre son frère, le terrible Stép!
Ce matin-là, Stép justement était d'humeur farouche ; et Poum, rien qu'à le considérer, sentait une délicieuse et atroce terreur se glisser comme une couleuvre froide le long de son dos et glacer son petit derrière. Aussi se tenait-il à distance, prêt à une fuite qu'il savait d'ailleurs inutile, le cousin faisant les enjambées de sept lieues de l'Ogre.
Stép, une main à son menton, contemplait, en louchant effroyablement, maître Poum : il ricanait d'une façon sarcastique et insensée, et
son silence planait, gros d'épouvante. Pour se mettre en appétit, il avait déjà proposé au jeune gentleman de l'enduire de miel, afin de le faire dévorer par les guêpes et les abeilles. Ensuite il avait imité Polyphème avec une rare perfection, en aboyant si fort que celui-ci, du fond de sa niche, avait fait chorus et mis en rumeur tous les chiens du voisinage. Puis, il avait invité son minuscule cousin à s'asseoir, et chaque fois il lui avait retiré brusquement la chaise, en le laissant choir sur des orties. Que pouvait-il bien méditer encore ? Tout à coup il parla :
— Poum ! déclara-t-il... Poum! — reprit-il après un court silence d'angoisse... Poum! je meurs de faim !
Il montra ses dents en roulant les yeux comme un cannibale :
— Poum!... je pense que vous n'êtes pas bien gras, je pense que vous devez être coriace, je pense que j'aimerais mieux manger un lapin, ou une dinde, ou un cochon de lait. Mais comme je n'ai ni cochon de lait, ni dinde, ni lapin sous la main, je vais vous manger, Poum!...
Poum devint pâle et ses jambes flageolaient : il avait beau se dire : « Ce n'est pas vrai !
c'est pour rire ! » il avait peur tout de même. Cousin Slép continua :
— Seulement, comment vais-je vous manger, Poum? là est la question ! Hache tout cni et trempé dans la saumure ? Dépecé en quartiers frits à la poêle ? Bouilli dans la marmite ou salé au court-bouillon? Et à quelle sauce? mayonnaise, tomate, oignons, vinaigrette? Sur une purée de fèves, peut-être, ou plutôt... Eh! oui, qui sait!... les pommes de terre sont si bonnes en ce moment que... Non, décidément, Poum, je vous mangerai comme un agneau, rôti à labroche !
Et ce disant, Slép fondit sur lui et en une seconde l'emporta, ligoté et ficelé comme un saucisson, devant le feu delà cuisine:
— Là; je vous embrocherai tout à l'heure (il dépendit une terrible lardoire) ; en attendant, un petit air de feu vous attendrira et je vais toujours préparer la table. Ne pleurez pas, Poum, je vous prie, — car la victime commençait à sangloter tout bas, — ne pleurez pas, vous pourriez éteindre le feu !
Et Stép mit la nappe sur la table, disposa à grand bruit les assiettes, se coupa une tranche de pain large comme une roue de voiture, se versa
en clapant la langue un litre de vin dans un verre immense, gagné à la foire et qui était large comme un pot à fleurs. Puis, décrochant sa montre de son gilet, il sembla calculer le temps que prendrait la cuisson, et ayant été retourner Poum qui commençait à devenir très rouge, il s'assit, les jambes croisées, en se livrant à un monologue où de cruelles alternatives d'espoir succédaient pour le jeune agneau rôti au découragement le plus affreux :
— Ai-je si faim que cela ? insinuait Stép . — Peut-être pourrai-je attendre à demain et mettre Poum en liberté? Oui, mais il se sauverait !... Non, qu'il cuise! Je vais lire mon journal en attendant. (Et il déployait un journal, s'arrêtait :) Ai-je bien le droit de manger ce petit Poum, qui est si gentil, qui aime tant les prunes et les confitures ? (Il prenait une voix terrible :) Oui, oui, j'en ai le droit, car il m'a volé l'autre semaine vingt-six mouchoirs de poche et une somme de trois mille francs que je possédais en timbres-poste (supposition bien gratuite, mais Poum en ce moment y crut presque et se désola d'avoir volé), — Allons, finissons-en et que je l'empale !
Là, Poum poussa des cris si aigus et si épouvantables que toute la maison en émoi s'agita, dans un bruit de portes et de fenêtres ouvertes ; le méchant Stép soudain disparut., s'envola par la croisée; et radieuse, cousine Mad s'élança clans la pièce, au secours de Poum affolé.
Ah! Dieu! que c'était doux pour lui de s'en aller maintenant, le cœur encore pantelant et les yeux rouges, la main dans celle de Mad, au milieu du jardin, dans la direction des prunes, lout en suçant un gros et consolant sucre d'orge! Quelle lumière de soleil! Comme les fleurs sentaient le miel ! Et les guêpes qui ne piquaient pas ! Et Stép disparu, évanoui ! Peut-être reparaîtrait-il, aiguisant encore son grand couteau ; mais non, c'était un rêve tout cela, un cauchemar ! Comme l'avait dit cousine Mad : « C'était pour rire ! » Et elle avait ajouté :
— Oh! le petit bêta!
Mais Poum, quoique susceptible, ne s'était pas senti froissé ; et il se serrait contre la robe moelleuse de la jeune fille, levant son menton
et renversant son nez retroussé pour mieux l'apercevoir, sa protectrice, sa douce, l'ange aux yeux bleus. Elle lui disait:
— Courons, Poum ! attrape-moi!
Et sa robe voltigeait comme un grand papillon blanc, et il l'attrapait toujours; comment cela se faisait-il? Mais voilà qu'on était arrivé sous les prunes : quelle bonne odeur chaude et su-
— Tiens, Poum ! disait Mad, mange celles-ci, ce sont les meilleures !
Mais Poum, au milieu de son bonheur, se sentait tout à coup consterné: une affreuse constatation, un jour de vérité navrante se faisaient en lui. Sans s'en apercevoir, dans sa terreur et son trouble, là-bas, ficelé devant le feu, il avait... il s'était... oh Dieu oui! et son petit pantalon en était tout humide I Et voilà, comble d'humiliation, que cousine Mad, reconnaissant la cause de son air penaud, s'écriait:
— Poum, oh ! le petit sale !
Et alors Poum fondait en larmes, qu'elle essayait de consoler, l'emmenant dans sa chambre pour le changer. Et Poum, suppliant, répétait, prévoyant quel avantage et quel parti cousin
Siép saurait tirer d'une catastrophe pareille :
— Ne lui dis pas, Mad, ne lui dis pas !
Mad le promettait.
— Jure-le, Mad, jure-le !
Mad jurait. Alors le petit Poum, habillé et changé, très honteux encore, mais rassuré et content, lui disait :
— Je t'aime, Mad, je t'aime !
Et il lui mettait les bras autour du cou, et il l'embrassait de toutes ses forces, étonné qu'elle sentît si bon la fraise; eh! parbleu, c'étaient ses lèvres qui sentaient ainsi : les jolies, les exquises fraises des bois !
— Mad, je veux que tu sois ma femme. Quand je serai grand, Mad, je te prendrai pour femme !
Elle répondait :
— Oui.
Et elle ajoutait :
— Pauvre petit Poum !
Elle avait raison de dire : « Pauvre petit ! » car ce temps est loin, si loin ! Cousin Slép est capitaine à la légion étrangère, en Afrique. Cou-
sine Mad est une vieille fille ; et quant à Poum, ce jeune et intéressant individu, il est mort, hélas, le jour où, lui introduisant ses premières culottes longues, on l'interna, non sans résistance de sa part, dans un lycée !
A Amêdét Pigeon.
Il s'appelait Barboise. C'était le gardien d'une tour nommée l'Observatoire de Clâches, aux confins de la forêt de Guise, en Seine-et-Marne. Cette tour s'élevait carrée, en moellons bruts, haute de quinze mètres ; sa plate-forme dominait le pays jusqu'à dix lieues alentour. Pour cinq centimes, on voyait le grand cirque vert des champs, des bois, le serpent d'acier de la Seine et, à l'ouest, le moutonnement sans fin, la mer aux vagues rondes de la forêt, passant de l'émeraude sombre au bleu brumeux. Si Ton voulait appliquer son œil à la longue-vue, cela coûtait cinq centimes de plus; et l'homme vous montrait l'heure, successivement, à tous les clochers de la plaine. Il faisait ce métier depuis quinze ans.
Lui parlait-on, il se prêtait a la conversation sans familiarité, sans affectation de pose non plus. On voyait qu'il avait lu, ayant passé par tous les métiers etexpérimenté la vie sous toutes ses faces. Mousse à quinze ans, il avait fait le tour du monde. Sorti du service, on l'avait vu tour à tour colporteur , garçon droguiste, musicien dans un petit théâtre, employé libraire, photographe ; il s'était marié, et safemme l'avait fait cocu ; il avait eu d'une autre trois enfants, qui étaient morts. Il ne possédait plus de parents; ni d'amis. De quelque argent qui lui restait, il avait acheté, au haut du monticule de Clâches, quarante mètres carrés, fait bâtir sa tour et une cabane. Il y vivait en paix, avec un chien, des poules et des lapins.
Un extraordinaire caphahiaum, sa cabane !
Outre une devanture d'objets vernis, coquetiers, couteaux à papier, cannes d'épine, souvenirs de la foret qu'achetaient les touristes, il conservait une bibliothèque composée uniquement des volumes massifs et dépareillés d'une encyclopédie Larousse. La lettre M notamment manquait ; et à partir de la lettre R, tous les tomes, dans le ooin inférieur, avaient été mangés en triangle,
parles rats. Il lui restait aussi, de ses divers métiers, une quantité de vieilles drogues et de flacons poudreux ; des photographies d'anciens clients tapissaient les planches de la cabane, de leurs figures anonymes, inconnues. En mémoire de sa vie marine, il s'amusait à confectionner des petits filets, qu'il vendait ; et de son existence théâtrale il avait gardé sa clarinette : il en jouait par les belles nuits, sur sa tour, en regardant les étoiles.
Nulle femme, chez lui. Voilà dix ans qu'il n'avait regardé le visage d'une seule, depuis sa dernière histoire d'amour, une bohémienne recueillie par lui, morte de fatigue et de faim, un soir, dans un fossé.
Elle avait des yeux de braise, un teint de citron vert, une tignasse noire d'encre. Pendant six mois, au scandale du bourg voisin, ils avaient vécu ensemble, partageant l'étroit grabat du solitaire. C'était une jeune et farouche sorcière ; leste comme une chèvre, elle marchait toujours pieds nus, les seins maigres ballants;; elle était pleine de vermine et chantait des airs
bizarres ; elle disait la bonne aventure et volait les poules.
Un jour qu'elle lui montrait un jeune coq tout chaud, qu'elle venait d'étrangler, il se révolta, étant resté honnête ; et comme elle le narguait, il la rossa à coups de bâton.
Elle se soumit, mais pour recommencer. Leurs batteries n'eurent plus de fin. Elle portait des marques bleues sur la peau, lui des déchirures d'ongles sous les yeux. Une fois, elles lui donna un coup de couteau et s'enfuit.
Elle revint, poudreuse comme une chienne errante. Il la reprit, et un soir elle disparut pour toujours avec un homme de sa race, un chaudronnier zingare aux yeux bigles, qu'un chien roux accompagnait.
Barboise pleura beaucoup, puis l'oublia.
Il vieillissait, du reste. Sa barbe, qu'il ne coupait plus, descendait jusqu'à sa ceinlure, étoilée de pâquerettes blanches de cimetière. Il était devenu chauve comme un ascète. Pour ne pas se faire couper d'habits, il ne portait
plus qu'une grande houppelande de bure qu'il taillait et cousait lui-même. Des gens le prenaient pour un ancien moine défroqué.
Tous les matins, avant que le soleil se levât, il descendait vers le village et puisait de l'eau au puits d'une ferme ; il allait ensuite prendre au fournil un gros pain bis et une jatte de lait. Jamais il ne parlait aux gens de la ferme : c'était une convention établie; il laissait seulement l'argent de sa dépense sur le coin de la table et remontait à son observatoire. Très frugal, il se nourrissait de légumes qu'il cultivait, des œufs de ses poules, ou de champignons qu'il allait cueillir dans les bois, mais rarement. 11 ne mangeait ni poisson ni chair, ayant les bêtes en amitié et le sang en horreur.
Les jours que le temps tissait coulaient pareils pour lui. Hiver comme été, il ne bougeait de sa cabane ni de sa tour ; il ne savait plus ce qui se passait autour de lui, ignorait les événements du pays, ne lisait aucun journal. Même il laissait moisir son Larousse, qu'il commençait à savoir par cœur.
Les paysans de Gâches le laissaient en paix ; beaucoup avaient, à la longue, oublié jusqu'à
i 42 UN PHILOSOPHE
son nom, et ne l'appelaient plus que « le philosophe». Il passait pour fol, mais on le reconnaissait inoffensif, et les enfants même, gent malfaisante, se retenaient de lui chercher misère. Barboise d'ailleurs montrait un de ces visages simples et profonds, qui, à distance, inquiètent, et de près attendrissent : une laideur enfantine et résignée, de grandes oreilles de Sylvain velu, un nez aplati, mais des yeux d'un bleu si doux et si usé qu'on les préférait même à son sourire, bien qu'il eût le sourire bizarre des bons matelots et des vieilles femmes.
Depuis tant d'années il vivait là, qu'on ne pensait pas qu'il disparaîtrait jamais.
Il baissait pourtant, insensiblement, avec la lenteur des transformations de la terre. Quand les bruyères devenaient violettes et que les feuilles tombaient, il se mettait à tousser pendant des heures. Un grand hiver, si rigoureux que la Seine gela, le rendit presque perclus. Les renouveaux pourtant ranimaient un peu de vieille sève dans son corps. Mais le froid et la
neige l'engourdissaient comme les taupes, et il perdait alors la mémoire, restant un jour ou deux sans manger. Puis, quand son chien avait trop faim, il se rappelait la ferme, le fournil, et descendait, en se traînant, chercher du pain. Car pour l'eau, il n'en puisait plus qu'un seau pour boire, ne prenant plus la peine de se laver. Il y avait beau temps qu'il avait retiré de la tour sa longue-vue, laissé manger par les toiles d'araignée les bibelots de buis verni. Entrait à la tour qui voulait, et gratis. 11 ne regardait plus personne. De loin en loin seulement, par les belles nuits de lune, on entendait sa clarinette triste égrener de vieux airs d 'opéra.
Toutes ses poules étaient mortes, égorgées par le renard. Il avait donné la liberté à ses lapins ; mais ils revenaient, familiers, chercher leur vie près de la cabane, dans les touffes de thym. En les voyant, il souriait d'un air lointain et détaché de tout. Peut-être même ne les voyaitil plus, car sa vue baissait tellement qu'il ne s'avançait plus qu'en tâtonnant, du bout d'un bâton.
Un malin frisquet d'automne, où tout fondait
dans le brouillard blanc, les gens de la ferme s'avisèrent qu'il n'était pas venu depuis cinq jours prendre ses provisions : le pain était sec comme du bois, le lait avait tourné. Ils se décidèrent à grimper à l'observatoire. En approchant, ils entendirent hurler le chien. La porte vermoulue était fermée ; ils l'enfoncèrent d'un coup de pied, et virent le philosophe étendu sur le dos, les bras en croix sur la poitrine, les yeux ouverts et liquéfiés.