ANNÉES
La hausse du cuivre, qui a duré jusqu'au printemps dernier, a des causes naturelles. Le professeur James Douglas (1) l'a reconnu en ces termes : « Le mouvement était parfaitement légitipie, du moment où la demande se trouvait plus forte que la production. » Le Mining and Engineering Journal (2), tout aussi indépendant, a dit récemment : « Les principales causes de la situation présente n'ont rien à voir avec V Amalgamated .»
C'est donc bien à tort que la Corporation des Marchands de Berlin a rapporté les « fluctuations des prix » aux « opérations des producteurs américains et de leur agence de vente qui auraient caché au commerce et à la consommation l'importance de la production et des stocks (!) et fait revenir d'Europe du métal pour laisser croire à la grande rareté des marchandises effectives. » C'est là, presque, un petit roman dont on comprendra bientôt l'origine.
Il nous semble, dans la mesure où un jugement est possible en de si délicates matières, que VUnited Metals Selling C^ n'a pas fait d'eflbrts pour accentuer la hausse (3), ainsi que MM. Plielps, Dodge and C°.
(1) Engineering Magazine, septembre 1907.
(2) N° du 21 septembre 1907.
(3) Mining and Engineering Journal (21 septembre 1907) : « On doit reconnaître que les principales agences de vente ont fait tout leur possible pour enrayer la hausse à partir d'un niveau de prix relativement élevé', mais elles se sont trouvées dans l'impossibilité d'arrêter le courant. » — Cf. la note communiquée au Times par M. L'rban H. Broughton : « Nous avons f«it tous nos efforts pour empocher les cours de dépasser 20 cents, mais les demandes ont été si fortes que nous avons été obligés de relever les prix. »
Quant à V American Metals C, elle a peut-être eu une influence sur elle, par suite de l'optimisme de ses chefs, et Calumet and Hecla, parce qu'elle s'est tenue souvent à l'écart du marché en attendant des prix plus élevés.
La prospérité croissante dans le monde, et en particulier aux Etats-Unis, a eu pour conséquence une plus forte demande de métal brun. L'industrie électrique en employait des quantités rapidement croissantes; il n'existait pas de stocks (i). La hausse des prix pouvait être arrêtée ou ralentie soit par des achats sans cesse réduits, soit par une production plus considérable. Ni l'un ni l'autre ne s'est réalisé. La « loi de substitution» qui veut que l'on remplace une marchandise chère par une autre, voisine et moins coûteuse, n'a pas joué, excepté, dit-on, pour les œillets de bottines ou articles similaires ; elle ne joue plus guère d'ailleurs en temps ordinaire pour les grands articles, devenus, sinon une nécessité, du moins une forte habitude. Et, d'autre pari, la situation économique générale ne laissa pas une plus grande quantité de travailleurs et de wagons disponibles dans le North West et le Far West, condamna même l'Arizona à une « famine de coke. »
Aux Etats-Unis, la crainte de manquer de métal en un moment où l'on ne suffisait pas aux commandes, accentua sans cesse le courant de hausse (2). Qu'importait aux grandes sociétés fabriquant des câbles, des machines, des wagons, des articles d'ornementation, etc.. de payer 10, 20, 30% plus cher certaines matières premières, du moment où elles traitaient à
(1) Mining and Engineering Journal, 5 janvier 1905.
(2) Voir le tableau IV de la p. 15.
des prix leur laissant des bénéfices qui croissaient dans une proportion égale ou même supérieure. Il leur fallait du cuivre; elles en achetaient autant qu'elles le pouvaient, et pour des termes aussi éloignés que le voulaient bien les producteurs. Elles traitaient deux ou trois mois à l'avance. Elles ne croyaient pas ainsi s'exposer beaucoup parce qu'elles ne voyaient aucun symptôme alarmant dans la situation industrielle et commerciale — le baromètre, le marché du fer, était au beau fixe ! — et que, loin de constater une production plus forte, les statistiques la montraient diminuant à la fois dans le Montana et dans FArizona (premiers mois de 1907 comparativement aux premiers mois de 1906).
De pure spéculation sur le métal, peu de l'autre côté de l'Atlantique. Les producteurs, aussi optimistes que tout le monde, essayaient de tirer profit de la hausse. Les industriels, cependant, achetaient et prenaient livraison de quantités considérables, supérieures à leurs besoins immédiats, ne craignant pas de détenir des stocks du moment où ceux-ci augmentaient sans cesse de valeur; c'est là tout au moins ce qu'il nous semble résulter des statistiques de M. L. Vogelstein sur la production, les importations et les exportations de cuivre durant les six premiers mois de 1907 : la « consommation » réelle n'a pas pu progresser dans une proportion de 30 % comparativement au semestre précédent. Aussi — bien que rattachant surtout la baisse du cuivre à la crise financière de New- York et à ses conséquences : diminution de la consommation et absence de confiance en l'avenir — pensons-nous que le déplacement des stocks qui, des usines des industriels, ont
passé dans les magasins des producteurs et des marchands, a rendu la situation sensiblementplus difficile.
L'optimisme général accentuait le courant, les « détails » n'arrêtant pas aux heures de brillantes espérances. Au même moment, le public américain opérait sur les valeurs cuprifères avec passion, mais conservait un certain sang-froid; plus près des centres de production, de vente et de transformation, il est mieux renseigné sur le cuivre que nous ne le sommes en Europe, et capitalisait les entreprises à un taux plus élevé.
En Angleterre, la pure spéculation régna vite en maîtresse presque absolue sur le marché du « Standard. » Le tableau ci-dessous montre mois par mois l'amplitude qu'y prirent les transactions en 1907, comparativement à 1906 :
(En livres anglaises)
Janvier. .
Février. .
Mars. . .
Avril. . .
Mai . . .
Juin . . .
Juillet . .
Août. . .
Les ordres d'achat venaient de toutes parts et de tous les milieux. Les cours s'élevaient d'une façon presque suivie, la hausse ne s'arrêtant quelques instants qu'à la suite de réalisations par échelons, et
reprenant aussitôt. Le Rio Tinio^ devenu une « roulette » [Le Temps), occupait une place très importante parmi les valeurs des marchés de Londres et de Paris.
Les industriels européens — surtout ceux d'Angleterre et de France ; en Allemagne, il fallait acheter, coûte que coûte — montraient moins d'enthousiasme depuis que l'on avait dépassé le niveau de 22, 23 cents; ils préféraient l'expectative aux bénéfices de hausses nouvelles, sans comparaisons avec les pertes qui résulteraient pour eux d'un effondrement possible sur le marché du métal ; ils achetaient peu, juste les quantités nécessaires, pour alimenter leurs usines.
La situation, au début de mars 1907, était celle d'un attelage de deux chevaux, assez dissemblables d'apparence, mais très forts, qui avançaient sans cesse dans l'arène, se stimulant l'un l'autre, mais nullement emballés; — l'un était les Etats-Unis et l'autre, l'Europe.