CHAPITRE II
ORIGINE DU CULTE DE CASTOR ET POLLUX EN ITALIE. LA GRANDE- GRÈCE ET TUSCULUM.
Lorsqu'on étudie jusque dans ses origines l'histoire des anciens dieux de Rome, on trouve qu'avant d'être modifié par des influences étrusques et grecques leur culte avait le plus souvent un caractère national, indépendant, sans analogie avec celui des divinités étrangères qui finirent par faire presque complètement disparaître les traditions primitives de la religion romaine. Cette invasion des cultes nouveaux rend parfois très difficile l'étude des origines d'une divinité latine et des diverses modifications que subit sa légende. Toutefois , on est souvent aidé dans ses recherches , soit par les textes et les monuments , soit par le nom même de ces dieux qui ne ressemble pas à celui des divinités correspondantes de la Grèce ou de l'Orient.
Aucun secours de ce genre ne permet de trouver dans les premiers temps de Rome un culte indigène de Castor et Pollux. Aucun texte , aucun monument ne laisse supposer que ces dieux aient tenu dès l'origine une place dans l'histoire religieuse des Romains. C'est de la bataille du lac Régille que date leur première apparition à Rome, et ce jour-là ils interviennent avec des noms , des attributions et une réputation qu'ils ont apportés de la Grèce.
Toutefois , si rien n'autorise à établir que Castor et Pollux aient été avant l'année 255 connus et adorés par les Romains comme divinités officielles, il est hors de doute que depuis longtemps déjà leur culte avait pénétré en Italie. On en trouve des traces manifestes dans le midi de la péninsule et jusqu'aux portes de Rome , à Tusculum , dès une époque très reculée , antérieure même à la fondation de la Ville éternelle. C'est par des Grecs que
ce culte avait été apporté en Italie , et la forme et le caractère helléniques qu'il avait à son arrivée s'étaient jusqu'alors conservés intacts. Il faut donc, avant d'introduire à Rome ces dieux d'origine grecque , rechercher Comment ils avaient été amenés dans l'Italie méridionale et à Tusculum , l'idée qu'on se faisait d'eux, le pouvoir qu'on leur prêtait et le culte qu'on leur rendait.
Suivant certaines traditions mythologiques relatives au voyage des Argonautes, Castor et Pollux auraient, après la conquête de la Toison d'or, abordé avec leurs compagnons en Sicile et dans plusieurs ports de l'Italie méridionale. En Sicile , Jason aurait laissé aux indigènes l'idée de célébrer en l'honneur des Dioscures un festin annuel (1). Ne sachant comment payer ses soldats qui venaient de gagner une bataille , il raconta , dit-on , à sa mère qu'il ne de* vait la victoire qu'à l'intervention personnelle de Castor et de Pollux , et qu'il voulait les remercier de leur précieux concours en leur offrant un superbe festin. La reine se laissa tromper , et, avec l'argent qu'elle fournit, Jason paya ses soldats. Les Siciliens, comme on va le voir, acquittèrent la dette du chef des Argonautes en célébrant, comme les Grecs, en l'honneur des Dioscures, la fête des Théoxénies. De Sicile, les voyageurs seraient passés en Italie et auraient abordé à Pœstum. Ayant obtenu des habitants de ce pays la permission de jeter l'ancre dans le port Alburne, ils auraient , par reconnaissance , élevé à Junon Argiva un temple , comme ils en consacrèrent un autre en Grèce à Minerve Asia (2). Puis , poursuivant leur route, et longeant toujours les côtes de Pœstum à Formies , ils auraient fondé le port de Caiète , appelé par eux Ailes en souvenir du père de Médée.
Sans doute , ce ne sont là que des fables ; mais d'autres traditions plus sérieuses et plusieurs documents irréfutables attestent, sinon le passage des héros Castor et Pollux à bord du navire Argo, du moins leur présence comme dieux en possession d'un culte régulièrement établi dans la Sicile et au sud de la péninsule italienne. A Agrigente , ils avaient un temple et des fêtes que l'on célébrait avec pompe. Chaque année , on leur dressait un lit de repos et une table chargée de leurs mets favoris. « L'esprit me pousse à l'avouer , » s'écrie Pindare dans sa troisième ode olympique , « c'est grâce aux fils de Tyndare , à ces nobles cavaliers , que la gloire s'est attachée à Théron d' Agrigente et à toute la famille d'Emmènes. C'est ainsi que les dieux récompensent ceux
( 1 ) Polyen , £TpaTY)yifi[i,aTa, VI, 1, 3.
(2) Pausanias, III, 24, 7.
qui leur dressent plus que les autres hommes des tables hospitalières, et qui, d'une âme pieuse, observent les rites sacrés des bienheureux (1). »
Est- il besoin de dire que ce temple d'Agrigentè et ces cérémonies siciliennes sont d'origine exclusivement hellénique ? L'édifice, restauré plus tard par les Romains, était grec, d'ordre dorique et polychrome : c'est le seul temple de ce genre qu'aient jamais eu les Dioscures dans la Sicile, la Grande-Grèce et en Italie. Quant à leurs fêtes , ce sont les mêmes que celles des Thèoxénies grecques. Les Siciliens ne faisaient qu'imiter les habitants de la Cyrénaïque qui , chaque année , invitaient Castor et Pollux à un dîner traditionnel institué par le roi Battos (2) , et les Athéniens qui leur préparaient au Prytanée un déjeuner solennel (3). Un décret trouvé à Paros rapporte qu'un certain Killos , fils de Démétrios , ayant été nommé polémarque , fut chargé d'offrir à Castor et Pollux un sacrifice et un repas magnifique auquel les deux divins jumeaux étaient censés s'asseoir en personne (4). En Sicile, comme en Grèce et à Paros, on leur dressait des tables hospitalières et un lit de repos semblable à ce biclinium garni d'un matelas, de deux coussins et d'un tapis, audessus duquel planent les Dioscures dans un bas-relief trouvé en Thessalie (5).
Eh bien , ces coutumes religieuses , qui sont les mêmes en Sicile et en Grèce, se retrouvent encore toutes semblables dans l'Italie méridionale , à Locres particulièrement , et , comme on le verra plus loin , tout près de Rome , à Tusculum.
Dans une légende locrienne qui se trouve mêlée à un fait historique , et qui permet d'établir en quelque sorte le passage du culte des Dioscures de la Grèce à l'Italie , c'est encore un repas solennel, un lectisternium que nous rencontrons (6). Pendant une guerre contre les habitants de Crotone , les Locriens , se sentant inférieurs à leurs ennemis et redoutant une défaite , avaient envoyé plusieurs députés demander des secours aux Lacédémoniens.
(1) PiDdare , Olyrop., ni, 38-41.
(2) « 'ETCifavûç âyouaiv ol KupYjvaïoi xà Aiotxxovpeta, B£ttou 7Cpa>Tou xaTaâéigavxoç t^v eflx*)v » (Schol. de Pindare, Pyth. 9 V, 6).
(3) Athénée, Banquet des sophistes, IV, p. 137 : « ôrav xoïç Aioaxoupov; èv IIpuxaveuo àpt<rrov 7rpr>Tt6û>VTai, èiz\ tûv TpowceÇtôv tiôévai , etc. »
(4) Corpus 1. G. t t. II, 1074, 2374-.
(5) Frôhner, Notice sur deux peintures de vases grecs de la nécropole de Cawtros t pi. 1, p. 5.
(6) Diodore de Sicile, VIII, 32.
Sparte n'avait rien donné, mais s'était engagée à envoyer Castor et Pollux défendre les Locriens menacés. Les ambassadeurs s'étaient payés de cette réponse , et , selon la coutume grecque , avaient , sur le vaisseau qui les ramenait, dressé un lectisterniwm et offert un sacrifice aux divins alliés qui leur étaient promis. Ceux-ci n'avaient pas trompé la confiance de leurs nouveaux adorateurs. Dans la bataille du fleuve Sagra , qui fut un triomphe pour les Locriens , on avait vu Castor et Pollux montés sur des chevaux blancs et vêtus de chlamydes de pourpre combattre aux deux ailes de l'armée (1). Depuis cette journée , les habitants de Locres les honoraient d'un culte spécial ; ils leur avaient élevé un temple et consacré deux autels (2) sur les rives du fleuve Sagra , et leurs monnaies représentaient les têtes accolées des Dioscures surmontées chacune d'une étoile (3). Sur d'autres monnaies de la même ville, Castor et Pollux figuraient à côté de Jupiter tenant l'aigle d'une main et de l'autre la lance, deux symboles de la victoire.
D'autres monuments figurés, dont il sera parlé plus loin, prouvent que Castor et Pollux étaient connus et adorés dès cette époque dans toutes les villes de l'Italie méridionale. On les voit souvent représentés sur les vases italo-grecs d'ancien style qui furent découverts dans ces contrées et qui commencèrent , comme on sait , à être fabriqués à partir du cinquième siècle avant l'ère chrétienne. On les retrouve encore sur les principales monnaies de Rhégium , de Tarente , de Nucerie , de Pœstum (4) , etc., où ils apparaissent presque toujours avec le costume et les attributs qu'ils avaient le jour de la bataille du fleuve Sagra , c'est-à-dire montés sur leurs chevaux qui galopent, vêtus d'un manteau flottant , coiffés du pileus surmonté d'une étoile et tenant dans les mains des palmes ou une couronne, emblèmes de la victoire qu'ils apportent à leurs protégés. L'un d'eux était même représenté à côté des Argonautes sur un des trois grands temples de Pœstum (5). Des métopes trouvées, en 1831, sur le sol de l'antique Posidonia rappellent les principales aventures des héros de la Toison d'or. On y voit Jason abrité sous un large bouclier et prêt à tuer le dragon ; on y Reconnaît aussi Phrixus avec son
(1) Cicéron, Dénatura Deorum, III, 5. Justin, XX, 3.
(2) Strabon, VI, 10.
(3) Catalogue , n° 94. Voir aussi Mionnet , Description des médailles antiques , t. I, p. 196, n° 925.
(4) Catalogue , n°« 95 et suiv.
(5) Journal des Savants, année 1835, article de M. Raoul Rochette. Catalogue, n» 182.
f2 ÉTUDE SUR LE CULTE DE CASTOR ET POLLUX EN ITALIE.
bélier, Hercule près d'une stèle et Castor à côté de son cheval. Peut-être même ne serait-il pas téméraire de supposer que le temple de Pœstum , voisin de celui de Neptune ? et appelé bien à tort la Basilique (1), parce qu'on en ignore le vrai dieu, était consacré aux Dioscures. Cette hypothèse permettrait d'expliquer la présence de cette étrange rangée de neuf colonnes qui, divisant l'édifice en deux parties dans le sens de la longueur, fait en quelque sorte d'un même temple deux temples différents : dans l'une de ces deux parties se trouvait peut-être la cella de Castor , dans l'autre celle de Pollux (2).
Ce culte hellénique, que l'Italie méridionale rendait aux Dioscures, se retrouve absolument semblable à Tusculum. Ce sont les mêmes traditions mythologiques et les mêmes cérémonies religieuses.
Diodore de Sicile raconte, d'après d'autres historiens (3), que, maîtres de la Toison d'or, Jason , Castor, Pollux et leurs compagnons avaient remonté le Tanaïs jusqu'à ses sources; que là, ayant tiré leur navire à terre, ils l'avaient transporté jusqu'à un autre fleuve tombant dans l'Océan (4). Ils avaient alors suivi les côtes, franchi le détroit de Gadès, jnouillé dans l'île d'^Ethalie, à un endroit appelé depuis Argoum en souvenir de leur passage , et abordé enfin en Etrurie, dans un port qui prit le nom de Télamon, un des Argonautes.
Pendant cette longue et merveilleuse traversée, Castor et Pollux n'avaient cessé, suivant la tradition , de rendre à leurs compagnons et aux étrangers de nombreux services , et de donner partout de grands exemples de courage, de justice et de piété (5). Partout , sur leur passage , ils avaient redressé les torts , secouru les faibles et puni les méchants. Après qu'ils eurent, comme on sait, sauvé dans une tempête leurs compagnons et le navire Argo, Glaucus , le dieu marin , suivit les voyageurs à la nage pendant deux jours et deux nuits, et prédit à Castor et à Pollux qu'ils seraient désormais appelés Dioscures , ou fils de Jupiter, et ado-
(1) César Daly , Revue générale de l'architecture et des travaux publics , XVI , p. 13. Cf. Kugler, Geschichte der Baukunst, I, p. 225.
(2) On sait qu'en Italie, comme en Grèce, il y avait dans certains temples consacrés à plusieurs divinités à la fois une séparation : témoins un temple d'Ancyre et celui de Vénus et de Rome, près du Colysée.
(3) IV, 56. Apollonius de Rhodes , Argonaut., IV, 284, etc.
(4) Les mots grecs SudTjxtÇeiv , 07repiffT(i.CÇeiv Ta; vav; , prouvent que ce transport des navires à travers un isthme n'était pas un fait extraordinaire.
(5) Diodore de Sicile, IV, 43 et 48; VI, 6.
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rés partout où ils iraient comme des divinités bienfaisantes. Si, comme plus haut, il est difficile de croire, d'après ls relation mythologique de ce voyage invraisemblable, que Castor et Pollux , débarqués dans le port de Télamon, aient introduit euxmêmes leur culte dans cette partie de l'Italie , du moins peut-on établir qu'il y avait été apporté par des colons venus de Grèce. A Tusculum, comme dans les principales villes de l'Italie méridionale , le culte des Dioscures apparaît dès l'origine avec un caractère exclusivement hellénique. Au reste, cette antique cité du Latium ne renfermait-elle pas elle-même des traces nombreuses et manifestes du passage des Grecs? Sans doute on aurait tort d'ajouter foi aux traditions mythologiques qui faisaient de Télégonus, fils d'Ulysse et de Circé, le fondateur de Tusculum. Cependant il paraît incontestable (1) qu'à la population primitive de cette ville, composée d'habitants indigènes du Latium, se joignirent des colons grecs venus d'Argos , qui apportèrent avec eux leur culte et aidèrent à élever les murs connus sous le nom de murs télégoniens. Festus (2) reconnaît l'origine hellénique de Tusculum, qu'il fait venir de SuœxoXov, mot qui expliquerait, selon lui, la forte position de la ville, et Ovide avoue, lai aussi, qu'elle a ^té , comme Tibur, bâtie par le fils d'Ulysse et par des mains argiennes (3) :
Et jam Telegoni , jam mœnia Tiburis udi Stabant , Argolicae quod posuôre manus.
Ainsi des Romains, ftls d'Enée, si jaloux d'ordinaire du privilège de leur descendance divine, daignaient reconnaître à un autre peuple une origine héroïque et admettaient même sans difficulté la priorité historique de Tusculum. Us laissaient dire , et disaient eux-mêmes (Tite-Live en est la preuve) (4) , que Mamilius, chef du parti latin, descendait d'Ulysse comme sa famille en affectait la prétention sur ses médailles. Il devait donc y avoir quelque chose de vrai dans cette histoire héroïque des origines grecques de Tusculum. Du reste, un assez grand nombre de mo-
(1) Voir Canina, Descrizione del antico Tusculo, Ronia, 1841, in-f°, 1™ partie; et le compte rendu de cet ouvrage par Raoul Rochette , dans le Journal des Savants, 1847, I e * article.
(2) Au mot Tuscus.
(3) Fastes , IV, 71 , 72.