‹ Le culte de Castor et Pollux en ItalieChapitre 14 sur 89 · I, XLIX · texte numérisé non relu

I, XLIX

numents trouvés sur remplacement même de la ville antique semblent venir à l'appui de ces traditions écrites. Ce sont des bas-reliefs (1) représentant les principales aventures d'Ulysse, des piédestaux portant gravés en lettres grecques des noms de héros grecs , entre autres des héros de la Toison d'or ; ce qui .semble prouver que les Argiens avaient apporté dans cette contrée du Latium la connaissance des principaux événements de l'expédition des Argonautes , et le culte des héros qui y avaient pris part, celui des Dioscures, par exemple. Une admirable statue grecque de Léda (2), découverte au même endroit, ne fait-elle pas encore plus directement allusion à Castor et Pollux adorés à Tusculum?

Ils y avaient un temple que Cicéron mentionne (3) , et qui, d'après quelques archéologues, serait un des plus anciens édifices construits dans l'enceinte très resserrée de la ville primitive. Suivant l'usage des Grecs et des peuples indigènes du Latium , qui recherchaient les lieux escarpés et protégés, comme les nids d'aigle, contre les coups de main inattendus, les premiers habitants de Tusculum s'étaient établis sur la crête élevée d'une colline abrupte. Plus tard , après les agrandissements nécessaires de la cité primitive , cette éminence étroite ne fut plus que la citadelle, l'ara?, au-dessous de laquelle s'étagea la ville, oppidum, des époques postérieures. Or, selon Canina (4) , le savant historien des cités latines , le temple de Castor et Pollux se trouvait dans la partie la plus ancienne de la ville, dans la citadelle même. Contigu au temple de Jupiter Maius , le dieu suprême de Tusculum (5), il s'élevait du côté du midi, à un endroit où apparaissent encore quelques vestiges informes d'un édifice qui devait être fort grandiose. Ce qui paraît à Canina justifier la place qu'il assigne au temple de Castor et Pollux, c'est, d'une part, un passage où Cicéron raconte que le tonnerre tomba à Tusculum sur le temple des Dioscures (6) , et , d'autre part , une monnaie de la

(1) Winckeïmann, Monum. inéd., n° 161. Journal des Savants, octobre 1848. Thiersch, LiUera Ad. Ch. Cav. Tamboni, 1623. On reconnaît, par exemple, sur ces bas-reliefs, Pénélope travaillant entre deux femmes, la vieille nourrice d'Ulysse, et Ulysse lui-même au moment où il est reconnu par Èumée et Buryclée.

(2) Galerie Borghèse. — V. Clarac, Musée de sculpture, III, n° 710, pi. 413.

(3) De divinatione, I, 43, 98 : « Tusculi sedes Castoris et Pollucis. »

(4) Opus citatum, 2« partie, p. 75.

(5) Macrobe, Sa*., I, 12. Tite-Live, XX Vif, 4.

(6) De divinatione y I, 43, 98.

famille Sulpicia , aii recto de laquelle sont représentées les deux têtes de Castor et de Pollux, tandis qu'au verso on distingue une porte surmontée de cette inscription : TVSCVL. (1). Or, la

foudre frappant toujours les lieux les plus élevés, l'édifice dont il s'agit pouvait-il être ailleurs que dans la citadelle? Quant à la monnaie, elle indiquerait plus clairement encore, en rappelant l'exploit d'un des membres de la gens Sulpicia , la présence de Castor et de Pollux dans l'Acropole. Appelé au secours des Tusculans assaillis par les Latins, le tribun des soldats, Servius Sulpicius, était arrivé au moment où les ennemis, maîtres de 1' 'oppidum , s'apprêtaient à attaquer Yarx , dernier refuge des assiégés (2). Si l'on voyait sur la monnaie de Sulpicius , d'un côté , la citadelle de Tusculum figurée par une porte, de l'autre les têtes des Dioscures , c'est parce qu'en délivrant l'Acropole , le tribun vainqueur avait du même coup sauvé Castor et Pollux qui s'y trouvaient* enfermés. Il fallait pour cela que le temple de ces dieux fût dans la citadelle. Il était donc aussi ancien que la ville primitive.

On pourra contester la valeur de ces arguments. Par exemple , au lieu d'admettre , avec Canina , que la porte représentée sur la monnaie de Sulpicius soit une des deux portes de l'ara?, on pourra croire bien plutôt qu'elle désigne une des portes de Voppidum (3) auquel s'applique toujours exclusivement , chez les écrivains latins (4) , le mot Tusculum qui se retrouve ici gravé sur le frontispice de la porte représentée. D'où il résulterait que les dieux sauvés par le tribun romain pouvaient avoir leur temple dans la

(1) Eckel, Doetr. numm., V, 319. Catalogue, n° 87.

(2) Tite-Live , VI , 33.

(3) D'autant plus que huit portes semblent être représentées sur cette médaille, et Yarx n'avait que deux portes, l'une à l'est et l'autre au couchant. Cette dernière était l'entrée principale.

(4) Tite-Live (VI, 33) emploie toujours, dans le passage signalé plus haut, le mot Tusculum pour désigner la ville déjà occupée par les Latins, et quand il parle de la citadelle où se sont réfugiés les Tusculans , il se sert toujours du mot arx. Voir Raoul Rochette, loe. citât., 2* article.

ville tout aussi bien que dans la citadelle (1). Quoi qu'il en soit, et s'il n'est pas tout à fait permis de retrouver dans la partie la plus élevée et la plus ancienne de la ville l'emplacement du temple de Castor et Pollux, il est en revanche tout à fait certain que leur culte existait à Tusculum dès une époque très redulée ; qu'il y avait été introduit par des colonies helléniques, et qu'il avait conservé dans cette contrée du Latium son caractère originel.

En effet, dans les honneurs qu'ils rendent aux Dioscures, les habitants de Tusculum ne s'écartent guère des traditions grecques. Chaque année, à la même époque, ils leur dressaient un lectisternium et leur offraient un repas. En même temps le pulvinar de ces dieux était orné de bandelettes et do couronnes, stroppus (2) , et fleuri de bouquets de verveine , struppi (3) , d'où le nom de struppearia donné à ces cérémonies. — Il y a un rapport évident entre le festin offert par les habitants de Tusculum à Castor et à Pollux et ceux que ces mêmes divinités retrouvaient tous les ans à Athènes et à Cyrène. Peut-être même le repas se composait-il, dans le Latium comme en Grèce, de fromage, d'olives mûres, de gâteaux de farine d'orge et de bottes de poireaux. Quant au bouquet de verveine déposé à Tusculum sur le pulvinar de Castor et de Pollux , ne rappelle-t-il pas le bouquet de silphium que les Dioscures laissèrent à leur hôte Phormion , et que celui-ci portait à la main lorsqu'il alla à Cyrène assister au dîner fondé par le roi Battos? — On racontait (4) qu'un jour les Dioscures étaient venus demander l'hospitalité à ce citoyen de Lacédémone , et le prier de leur donner une certaine chambre de sa maison qu'ils lui indiquèrent, et qu'ils avaient habitée jadis quand ils étaient parmi les hommes. Phormion mit tout ce qu'il possédait au service de ces deux jeunes dieux, excepté pourtant

( 1) Ajoutons que dans la citadelle, resserrée sur un espace très étroit, et renfermant déjà le temple de Jupiter Mai us, il ne devait guère y avoir de place pour un autre édifice sacré.

(2) Festus au mot Stroppus :

« Stroppus est, ut Ateius philologus existiuiat, quod grsecè orpoçiov vocatur, et quod sacerdotes pro insigni habent in capite ; quidam coronam esse dicunt, aut quod pro corona insigne in caput iraponatur, quale ut strophium. Itaque apud Faliscos diem festum esse, qui vocatur struppearia, quia coronati ambulent, et a Tusculanis , quod in pulvinari impouatur Castoris struppum vocari. »

(3) Festus, au mot Struppi :

« Struppi vocabantur in putvinaribus fasciculi de verbenis facti qui pro deorum capitibus ponebantur. »

(4) Pausani'as, III, 16, 2 et 3. — Suidas, III, p. 624.

la chambre réclamée qu'occupait une de ses filles. Les Dioscures se contentèrent de l'appartement qu'on leur donna. Mais le lendemain la jeune fille et ses servantes avaient disparu en même temps que les dieux : on no trouva dans la chambre abandonnée que deux statues des Dioscures, une table, et sur cette table un bouquet de silphium. C'est sans doute le souvenir de cette légende et de la fête annuelle de Castor et de Pollux que les colons grecs avaient apporté en Italie. Le silphium de Sparte fait songer au struppus de Tusculum , et il semble qu'il y ait un rapport étroit entre les cérémonies grecques des Théoxénies et les cérémonies latines des Struppearia.

Ainsi donc, quelque loin qu'on aille chercher les origines du culte de Castor et Pollux en Italie , on ne saurait y découvrir un élément vraiment latin , ni lui reconnaître un caractère proprement indigène. Les Dioscures sont deux divinités helléniques introduites en Italie sous leur forme et avec leurs attributions helléniques. Sans doute , Castor et Pollux pourront dans la suite subir certaines métamorphoses et s'unir même à de vieilles divinités latines. On les verra, par exemple, se confondre avec les Pénates (1) : dans un petit temple mystérieux du mont Vélia se trouvaient deux antiques statues de jeunes gens armés de la lance , que tout le monde disait être Castor et Pollux , et qu'une inscription appelait les dieux Pénates de l'ancienne Rome (2). Mais lorsque , pour la première fois , on signale leur présence en Italie , dans le Latium , à Rome , ils ne sont que Grecs , et n'ont aucun rapport avec les vieilles divinités latines métamorphosées peu à peu quand la religion grecque envahit l'Italie. Leur culte n'a pas la même histoire que celui d'Hercule, par exemple , qui , avant de devenir à Rome le dieu grec que Ton connaît , le dieu de la force brutale et des gladiateurs combattant dans l'arène , avait été le dieu paisible et bienfaisant de la campagne , des récoltes et des troupeaux. Hercule était un dieu indigène , dont le culte fort ancien remontait au delà des influences grecques ou étrusques et s'était trouvé lié aux origines de Rome. Voilà pourquoi Tite-Live raconte tout au long ses aventures et ses exploits en Italie. Au contraire , il négligera de rappeler Fin-

(1) Qui sont représentés sur les médailles, notamment sur une monnaie d'argent de la gens Antia , par deux têtes accolées de jeunes gens semblables aux Dioscures ; on lit à l'exergue : DEI PENATES.

(2) Tables d'Ancyre : AEDEM DEVM PENATIVM IN VELIA. - Denys d'Halicarnasse, I, 68. — Charles L. Visconti et R. Lanciani. Guide dePalatin T p. 23.

tervention surnaturelle de Castor et de Pollux à la bataille du lac Régille ; il ne parlera qu'en passant et avec une légèreté qui semble presque dédaigneuse du vœu formé au milieu du combat par A. Postumius (1). Omission qui d'abord étonne. Tite-Live est si scrupuleux d'ordinaire , lorsqu'il s'agit de rapporter et d'imposer aux peuples vaincus l'histoire fabuleuse des premiers temps de Rome et les apparitions divines qui présagèrent sa grandeur! Ce silence s'explique cependant. En 255 après la fondation de Rome, lorsque pour la première fois Castor et Pollux apparurent aux Romains dans la guerre contre les Latins, ce n'étaient pas encore des dieux nationaux ; ils n'avaient point été dès l'origine associés à l'histoire de la ville naissante. Loin de là : c'étaient des dieux étrangers, ennemis môme jusqu'alors , comme on le verra plus loin , et qui manifestaient ce jour-là à ceux qui les invoquaient pour la première fois leur bienfaisante intervention. Ils n'avaient donc pas, aux yeux de Tite-Live, d'assez anciens états de service pour mériter de prendre place dans l'histoire des premiers temps de Rome : ce n'étaient encore que des dieux étrangers, des dieux helléniques.

En effet , cette réputation de héros invincibles qui donnent la victoire à ceux qui les invoquent, ne la tenaient-ils pas des Grecs, comme le reste? La guerre des Locriens contre les Crotoniates n'en est-elle pas une preuve manifeste , et la bataille d'^Egos- Potamos, en Grèce même, une autre plus concluante encore? C'était avec l'aide des Dioscures que Lysandre ce jour-là avait battu les, Athéniens, et c'est à eux que les Spartiates avaient, en souvenir et en reconnaissance de cette victoire , consacré deux étoiles d'or dans le temple de Delphes (2). Jamais leurs généraux ne s'en allaient en guerre sans faire porter devant eux deux poutres réunies par une troisième, symbole antique des Dioscures et gage certain de la victoire (3).

. Non seulement leur culte et leur réputation , mais leurs attributs , leur costume , et leurs noms aussi sont d'origine exclusivement hellénique. En Italie comme en Grèce , Castor et Pollux geront le plus souvent représentés accompagnés de leurs chevaux et armés de la lance. Tantôt ils apparaîtront lancés au galop , comme sur la plupart des monnaies consulaires (4) ; tantôt ils

(1) II, 20 et 42.

(2) Plutarque, Lysandre, XIV , 18. — Cicéron, De divinations, I, 34.

(3) Plutarque, De Fratrum amore, I. » Ces très anciennes représentations des Dioscures s'appelaient ôoxava; c'étaient donc de simples pieux.

(4) Cf. Pausanias, III, 18, 8.

seront figurés debout à côté de leurs chevaux, comme dans le fameux groupe du Capitole (1). Leur costume se composera du pileus , le plus souvent surmonté d'une étoile , et de la chlamyde de pourpre , couleur dont on retrouve des traces sur plusieurs monuments figurés , notamment sur un bas-relief mithriaque (2). C'est bien là le vêtement, qu'ils portaient en Grèce. Pausanias dit, à propos de deux jeunes gens d'Andania qui avaient apparu aux Lacédémoniens , que leur costume était celui des Tyndarides, c'est-à-dire qu'ils portaient la chlamyde de pourpre (3). Cette chlamyde , en Italie comme en Grèce, est nouée sur les épaules des deux jeunes dieux et retombe en arrière sur leur dos; c'est le caractère distinctif que leur reconnaît Suidas (4). Quant au pileus, à ce bonnet que Lucien compare à la moitié d'un œuf (5), et qui faisait allusion à la naissance merveilleuse des fils de Tyndare , c'est bien encore une coiffure grecque , plus particulière à Lacédémone : on la retrouve souvent figurée sur les monnaies de cette ville. Le pileus pouvait prendre des formes légèrement -différentes : le bonnet phrygien , le bonnet carré dans le haut des affranchis romains portaient également ce nom ; mais le bonnet de forme ovale était exclusivement grec. Le mot même de pileus est d'origine hellénique : Isidore le dit venu de rc(Xo; , parce qu'il était de feutre et fait , comme le galerus , avec la laine des victimes.

On peut en dire autant des noms mêmes des Dioscures. C'est par une supposition- ingénieuse, mais inadmissible, que Klausen a fait dériver Castor , en étrusque Castur, de caslus ou de candere. Castor vient de Kà<rr<op , lequel dérive peut-être de xatvufju , vaincre. Varron est formel sur ce point : Castoris nomen grsecum^ dit-il (6). Le mot Pollux est, lui aussi, d'origine grecque. L'étymologie de pollucere est plus ingénieuse encore que celle de can« dere pour Castor, mais elle n'est pas plus exacte. Varron affirme que Pollux vient de IIoXu$eux7)<; (7). On ne saisit pas tout d'abord une liaison bien étroite entre ces deux termes; mais il ne faut pas oublier que la forme primitive de Pollux était Polluces (8), en

(1) Catalogue, n° 164.

(2) Trouvé à Vienne (Isère). — Annales de l'Institut archéologique, 1841, p. 239.

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