CHAPITRE III
INTRODUCTION DE CASTOR BT DE POLLUX A ROME. — LA BATAILLE DU LAC RÉGILLE. — LA TRANSVECTIO EQUITUM. — CASTOR ET POLLUX DIEUX GUERRIERS.
C'est peu de temps avant l'expulsion des Tarquins, vers la cinquante-cinquième Olympiade , que les Locriens avaient battu les Crotoniates , grâce à l'intervention surnaturelle de Castor et de Pollux. Quelques années plus tard , Rome engageait avec le Latium cette guerre si importante qui devait fonder sa liberté ou la courber de nouveau sous le joug d'un maître étranger ramené et imposé par l'étranger. On conçoit alors que la bataille du lac Régille, décisive pour les destinées futures de Rome, ait été longuement racontée par les écrivains , et ornée même de détails tels , qu'on ne sait si on lit le récit d'un combat ou un poème épique (1). C'est une véritable lutte homérique. Les harangues, les défis s'entrecroisent, des combats singuliers s'engagent suivis de prouesses invraisemblables , de coups et de blessures plus invraisemblables encore.
Une bataille aussi merveilleuse ne pouvait se passer de l'intervention des dieux. Pendant l'action, le dictateur romain, Aulus Postumius, semblable à Diomède invoquant le secours d'Athéné, fait vœu , s'il triomphe , d'élever un temple à Castor et Pollux. Quelques instants après , deux jeunes guerriers , vêtus de chlamydes de pourpre , et montés sur des chevaux blancs , apparaissent à la tête de la cavalerie romaine. Tout le jour, ils combattent côte à côte , la lance à la main , et repoussent les ennemis jusqu'à
(1) Tite-Live, II, 19 et 20. Denys d'Halicarnasse , V, 13.— Plutarque, Paul Emile, XXV. — Florus, I, 2, 4. —Cf. Macaulay.qui, dans les Chants populaires de V ancienne Rome, a publié un poème comméinoratif de la victoire du lac Régi lie, sorte d'hymne triomphal qu'il suppose chanté tous les ans aux fêtes des Dioscures Castor et Pollux (Lays of ancien* Rome, 1842.)
leurs retranchements qu'ils envahissent. Au temps de Cicéron , on montrait encore l'empreinte gigantesque qu'un sabot du cheval de Castor avait laissée sur un rocher (1). Vers le soir, la bataille gagnée , Castor et Poilus , sous la forme de deux jeunes guerriers couverts de poussière , se montrent tout d'un coup au Forum , font boire leurs chevaux en sueur et lavent leurs visages à une fontaine qui coulait près du temple de Vesta; puis, ils annoncent au peuple réuni autour d'eux la victoire remportée le jour même. Le premier auquel ils s'adressent leur témoignant sa surprise de la promptitude avec laquelle ils avaient appris et transmettaient la nouvelle, Castor et Poilus lui touchent en souriant le menton, et sa barbe, de noire qu'elle était, devient couleur de cuivre. C'est ainsi qu'ils punirent l'incrédule Aenobarbus de sa défiance, et qu'ils convainquirent les Romains de leur véracité (2).
Plus tard , une monnaie d'argent fut frappée , qui rappela cette bataille fameuse et l'apparition des deux jumeaux divins (3). Sur l'une des faces , on représenta Castor et Pollui debout, la lance à
la main , et faisant boire leurs chevaux à la fontaine de Juturne. Ce furent les descendants d'Aulus Postumius qui firent graver cette médaille en mémoire de leur aïeul vainqueur des Latins. C'était bien en effet à cette gens qu'il appartenait de consacrer le souvenir d'une victoire dont elle pouvait à plusieurs titres se montrer ficre. Non seulement, en effet, le triomphe du dictateur assurait la liberté et affermissait' la république , mais encore il introduisait à Rome deux dieux nouveaux sur la protection et la toute-puissance desquels les Romains vont désormais pouvoir compter. Avant la bataille' du lac Régille , Castor et Pollux n'avaient pas do culte à Rome ; à partir de l'année 255 , ils y ont droit de cité ; ils auront bientôt leur temple au Forum , partant ils seront tenus de veiller, et ils veilleront en effet sur le peuple qu'ils ont une première fois protégé.
Mais comment et pourquoi Aulus Postumius avait-il invoqué,
(1) Cicéron, De natttra deorum, III, !
(2) Plutarque, Paul-Emile, XXV.
(3) Catalogne, n" 82.
au milieu de la bataille, deux divinités que Rome n'adorait pas encore? N'eût-il pas été plus naturel de s'adresser à de vieux dieux romains connus depuis longtemps et éprouvés déjà? Le dictateur ne pouvait-il , par exemple , implorer l'appui de Jupiter Stator qui , dans la guerre contre les Sabins , avait si à propos répondu à l'appel de Romulus (1)? Chercher les raisons de ce choix fait par Aulus Postumius, c'est indiquer comment Castor et Pollux se sont introduits à Rome, et quels rapports étroits existeront entre le culte qu'ils vont y avoir et celui qu'on leur rend déjà dans l'Italie méridionale et à Tusculum.
L'analogie est frappante entre la bataille du fleuve Sagra et celle du lac Régi lie. Que Ton compare les détails de l'apparition surnaturelle des deux guerriers divins dans l'une et l'autre circonstances : leur intervention, leurs costumes, leurs armes, la place qu'ils occupent dans la bataille , la rapidité merveilleuse avec laquelle se répand la nouvelle de la victoire, tout est identique. C'est parce que les Locriens sont les plus faibles que Castor et Pollux viennent à leur secours ; Aulus Postumius les invoque , parce qu'il voit sa cavalerie plier. Aux Romains, comme aux Locriens , ils apparaissent vêtus de chlamydes de pourpre , montés sur des chevaux blancs , armés de longues lances , et le front rayonnant sous les feux d'une étoile. Ils combattent en tête de la cavalerie romaine , comme ils avaient combattu à la tête des cavaliers de Ijocres. Le soir, on s'étonne , à Rome, que la nouvelle de la victoire ait pu y être si rapidement portée ; le jour même de la bataille du fleuve Sagra , on avait été surpris d'en connaître le résultat à Sparte , à Corinthe et à Athènes.
Ainsi, aux habitants de Locres, qui adoraient Castor et Pollux, les Romains avaient emprunté jusque dans ses moindres détails une légende qui avait vivement frappé leur imagination et à laquelle ils croyaient autant que les Grecs habitués à justifier leurs assertions par le proverbe bien connu : « cela est encore plus vrai que l'apparition du fleuve Sagra (2). » Vis-à-vis des Latins et particulièrement des habitants de Tusculum, qui adoraient aussi Castor et Pollux , les Romains agirent plus franchement encore : ils leur prirent leurs dieux mêmes.
A cette époque Rome avait depuis longtemps déjà adopté un usage qui témoignait de ses instincts religieux et surtout de son génie politique. Souvent , au milieu d'une bataille indécise , ou
(1) Plutarque, Romulus, XVIII.
(2) AXï)6é<rrepa tûv follàwac. Cf. Cicéron, Dénatura deorum, III, 5.
pendant le siège trop prolongé d'une ville, les généraux invoquaient et appelaient à eux la principale divinité de l'ennemi : ils lui adressaient les prières , lui promettaient des sacrifices , faisaient vœu de lui élever un ou plusieurs temples, et il était entendu que le dieu, infidèle au peuple qui l'adorait, s'empressait de passer aux Romains. C'est ainsi que dans une guerre contre les Sabins, Tarquin l'Ancien s'était engagé par un vœu solennel à élever, après la victoire, un temple aux trois dieux réunis, Jupiter, Junon et Minerve, que vénéraient les ennemis. Or, ce qu'avait fait Tarquin, ce que feront plus tard les Romains pour la Junon de Veïes et la Minerve des Falisquins, Aulus Postumius, selon toute apparence, le fit le jour de la bataille du lac Régille pour les Dioscures Castor et Polliïx (1).
Le lac Régille, d'après les suppositions vraisemblables des archéologues les plus compétents (2), se trouvait à quinze ou seize milles de Rome, sur la route de Préneste, tout près du village de la Colonna, à l'endroit occupé aujourd'hui par ce qu'on appelle II Pantano y c'est-à-dire « le Bourbier. » La route moderne traverse en partie ce marais desséché. La bataille s'engagea doue sur le territoire même de Tusculum, où le culte de Castor et Pollux était, comme on l'a vu, depuis longtemps établi. Etant donnée l'antique coutume des Romains d'invoquer les divinités ennemies, l'occasion ce jour-là se présentait trop favorable pour que le Dictateur la laissât échapper. La demeure divine que Castor et Pollux avaient à Tusculum était si voisine ! Pouvaient-ils ne pas entendre l'appel qu'on leur faisait ? Pouvaient-ils ne pas y répondre ? Ils n'avaient qu'à descendre la colline où s'élevait Tusculum et au pied de laquelle se livrait la bataille. De plus, c'était surtout un combat de cavalerie qui s'était engagé ce jour-là, et la réputation des jeunes dieux était celle de deux cavaliers parfaits : c'est comme tels qu'ils s'étaient , eux et leurs chevaux Xanthus et Cyllarus, depuis longtemps illustrés en Grèce, et en Italie même , peu auparavant, à la bataille du fleuve Sagra.
Refuseraient-ils de justifier une fois de plus leur glorieuse renommée et de montrer à des adorateurs nouveaux et confiants qu'ils pouvaient, même dans les cas les plus désespérés, rétablir la bataille et décider de la victoire ? — C'est donc parce qu'ils étaient d'une part les dieux des ennemis, de l'autre d'invincibles
(1) Voy. Schwegler, Rômische Geschichte, II, 201.
(2) Entre autres M. Pietro Rosa, à l'inépuisable bienveillance duquel nous avons eu plus d'une fois recours.
cavaliers, qu'Auliis Postumius invoquait Castor et Pollux. Pour ne pas les avoir contre lui et pour s'assurer par eux la victoire, il accompagnait de la promesse d'un temple en plein Forum la prière qu'il leur adressait selon une formule dans le genre de celle que nous a conservée Macrobe (1) : « O grands dieux, qui avez pris sous votre tutèle cette ville et ce peuple , je vous prie et vous conjure , et je vous demande en grâce d'abandonner le peuple et la cité de Tusculum, de déserter la ville, les temples et lieux sacrés, et de vous éloigner d'eux ; d'inspirer à ce peuple et à cette cité la crainte, l'effroi, et l'oubli, et, en les quittant, de venir à Rome, chez moi et les miens. Que notre ville, nos. temples et lieux sacrés vous soient plus agréables -et plus chers; prenez-nous sous votre garde, moi, le peuple romain et mes soldats. Faites-nous savoir et connaître que vous le voulez ainsi, et je fais vœu de fonder des temples et des jeux en votre honneur. »
Rien n'est plus vraisemblable que cet appel adressé par le dictateur romain aux deux jeunes dieux de Tusculum. Ce qui semble justifier davantage encore cette hypothèse, c'est la présence, sur les monnaies de la gens Postumia, d'une autre divinité latine qui, comme les Dioscures , avait un caractère et des attributs guerriers, et qui, comme eux aussi, était spécialement adorée à Tusculum et dans les environs. En même temps qu'ils représentaient Castor et Pollux désaltérant leurs chevaux à la fontaine de Juturne, les descendants du dictateur faisaient frapper une médaille portant au droit une tête de Diane , avec un carquois, des flèches et un étendard romain; au revers trois -cavaliers poursuivant des fuyards et foulant sous les pieds de leurs chevaux un soldat latin (2). C'était bien là encore une médaille commémorative de la victoire du lac Régille. Les chevaux lancés au galop rappelaient que la bataille avait été surtout un combat de cavalerie; l'étendard faisait allusion au drapeau qu'Aulus Postumius avait , pour exciter ses soldats , jeté au milieu des en-
(1) Qui urbis hujus popolique tutelara recepistis, precor venerorque,
veniam que a vobis peto, ut vos popolum civitatemque... deseratis ; ioca, templa sacra urbemque eorum relinquatis absque his abeatis, eique popolo civitatique metum, formidinem, oblivionem injiciatis, proditique Romam ad me, meosque veniatis, nostraque vobis loca, templa sacra, urbs, acceptior probatiorque sit, mihique popoloque roniano militibusque meis prœpositi sitis; ut sciamus iutelligamusque si ita feceritis, voveo vobis templa, ludosque facturum. i (Satura., III, IX.)
(2) Catalogue, n° 83.
nemis ; quant à Diane , elle signalait comme Castor et Pollux, la prise de possession par les Romains (Tune divinité tusculane. A côté des Dioscures, les peuples latins, et particulièrement les habitants de Tusculum, adoraient la Diane Gornia, qui possédait un sanctuaire près du lac Régille et du mont Algide , au fond d'un bois sacré sur la colline Corné (1). Toute semblable à l'Artémis Agrotère que les Athéniens adoraient comme une divinité guerrière , qu'ils invoquaient avant le combat , à Marathon par exemple, et sous les auspices de laquelle s'ouvrait pour les jeunes gens la vie militaire , la Diane Cornia de Tusculum était considérée comme une déesse des combats et partageait les attributions de Castor et de Pollux. Si cette divinité latine se retrouve sur une monnaie romaine d'Aulus Postumius en compagnie d'autres symboles rappelant, à n'en pas douter, la bataille du lac Régille, ce ne peut être que parce qu'elle était censée s'être associée ce jour-là aux Romains pour leur assurer la victoire. Elle avait donc abandonné ses anciens adorateurs pour passer à l'ennemi. Il en était évidemment de même des Dioscures, dieux latins eux aussi , et représentés sur les monnaies de la même famille en souvenir du même événement. C'était donc bien comme dieux transfuges de Tusculum que Castor et Pollux avaient été invoqués pendant la bataille et accaparés après la victoire. Du reste, précisément à la même époque, les Romains n'agissaientils pas avec une liberté semblable vis-à-vis d'une autre divinité de l'ennemi vaincu ? N'était-ce pas après la victoire au lac Régille , en 256 ou 257 , que se faisait à Rome la dédicace du temple de Saturne, ce vieux dieu latin (2)? Les peuples du Latium écrasés, Rome s'appropriait définitivement leur dieu, de même qu'elle prenait aux habitants de Tusculum les Dioscures, Castor et Pollux.
Quinze années après la victoire au lac Régille le tou qu'avait formé Aulus Postumius était acquitté par son fils, alors duumvir. La dédicace du temple de Castor et Pollux était faite en 270 , aux Ides de juillet (3). Le dictateur s'était aussi engagé avant la bataille à instituer des sacrifices et des cérémonies religieuses qui devaient être célébrées tous les ans (4). Le Sénat se chargea
(1) Pline l'Ancien, Hist.nat., XVI, 91. —Tacite, Annales, XII, 8. Voy. Bulletin de Vlntt. arch., 1845, p. 185.
(2) Tite-Live,II, 21.
(3) Tite-Live, II, 42. t Castoris œdes eodem anno, Idibus quinctilibus, dedicata est; vota erat latino bello, Postumio dictatore. »
(4) Denys d'Halicarnasse, VI, 10 :« *0 IIo<rrti|i.ioç toîç Oeoîc eûÇdqievoç, edv eOxvx^
d'acquitter envers les dieux le général vainqueur. Le trésor dépensa cinq cents mines pour établier ces fêtes qui, encore augmentées plus tard par Q. Fabius 'Maximus (1) (u. c. 449), revinrent chaque année aux Ides de juillet, perpétuant ainsi le souvenir de la victoire sur les Latins, et des héros divins et des héros mortels qui y avaient pris part. Eu effet, comme la bataille avait été gagnée grâce à Castor et Pollux, et grâce aussi aux cavaliers romains qui, sur Tordre du magister equitum, avaient enlevé à leurs chevaux les freins et les brides pour leur donner plus d'ardeur et les faire suivre de plus près les coursiers des guerriers divins , la cérémonie religieuse du 15 juillet était à la fois la fête des héros protecteurs et des héros protégés, des chevaliers romains et de leurs patrons célestes. On l'appelait la transvectiô equitum (2). Montés, comme les Dioscures, sur des chevaux blancs , comme eux vêtus de robes de pourpre et couronnés d'olivier, ils se réunissaient à la porte latine, à celle-là même par laquelle Aulus Postumius et le magister equitum étaient rentrés triomphants à Rome après la victoire (3) , et à l'endroit où Fabius Verrucosus éleva en 233 avant J.-C. un temple à YHonneur. Puis, rangés en bataille, et comme s'ils revenaient d'écraser de nouveau les Latins au lac Régille , ils pénétraient dans la ville, se dirigeaient vers le Forum, s'arrêtaient devant le temple de Castor et Pollux, allaient au Capitole rendre grâces à Jupiter, le père des Dioscures , puis redescendaient au cirque où l'on célébrait des jeux solennels.
Tout, dans cette fête annuelle (4), était fait en l'honneur de Castor et de Pollux ; tout rappelait la victoire fameuse qu'on leur devait , et à laquelle on les devait eux-mêmes. En effet , à partir de l'année 255, et surtout de l'année 270, date de la dédicace de leur temple, les deux nouveaux dieux sont bien définitivement adoptés à Rome. Us y ont leur sanctuaire, leurs fêtes, des attributs spéciaux, un caractère nettement déterminé, et la réputation déjà bien établie de deux divinités guerrières qui protègent dans
xort xaXèv téXoç àxoXo\jW)<n) *% péffli toffiàç tc inefàXaç ànô rcoXXûv èiuxeXéaeiv XP*1" (AàTcov xai àfûvaç xaxa(iT^aea6ai rcoXvTeXeïç , ouç àÇei ô 'Po|i.aMov 8^0; àvà icav frroç... (t) Tite-Live, IX, 46. Denys d'Halicarnasse, VII, 7i.
(2) Denys d'Halicarnasse, VI, 13. — Pline l'Ancien, Hist. nat., XV, V, I. — Valère Maxime, II, 2, 9, etc.
(3) Tite-Live, II, 20.
(4) A partir de Tibère, une autre fête sera célébrée tous les ans, le 28 janvier, en l'honneur de Castor et Pollux.
28 ÉTUDE SUR LE CULTE DE CASTOR ET POLLUX EN ITALflS.
les combats l'armée et plus particulièrement la cavalerie romaine. Sans doute tout cela pourra se modifier à mesure que les cultes étrangers se répandront à Rome et y introduiront de nouvelles influences. Le pouvoir des deux dieux nouveau- venus , chaque jour plus sensible et plus respecté , se manifestera peu à peu ailleurs que sur le champ de bataille : il s'étendra sur la mer, montera jusqu'aux cieux et descendra aux enfers. Mais le premier caractère de Castor et de Pollux, leur caractère officiel à Rome, est celui de deux divinités guerrières : ils sont les dieux toujours présents et les messagers toujours rapides de la victoire. Ils restent ce qu'ils étaient le jour de la bataille du lac Régille, dont le souvenir persiste très vivant dans les imaginations pieuses des vainqueurs reconnaissants.
En effet, jusqu'au moment où la domination romaine est définitivement établie et acceptée, il n'est presque jamais de guerre importante où les Dioscures n'apparaissent, de bataille décisive à laquelle ils n'assistent. C'est par eux que la victoire est décidée , ce sont eux qui l'annoncent, c'est à eux que l'on en rapporte l'honneur. Ainsi, après sa victoire sur Philippe de Macédoine, c'est à Castor et à Pollux que T. Quinctius Flaminius témoigne sa reconnaissance : il leur dédie, dans le temple de Delphes, deux boucliers d'argent avec une inscription qui associe les Dioscures à la gloire de celui qui prétendait rendre à la Grèce sa liberté (1). En même temps , Flaminius perpétuait , en le consacrant sur les monnaies de sa famille , le souvenir du secours que lui avaient apporté, en cette circonstance, ses deux alliés divins. On y voyait représentés Castor et Pollux à cheval-, et sous les pieds de leurs chevaux un bouclier macédonien (2).
L'intervention de ces deux divinités et leur apparition subite se renouvelèrent plus tard pendant la guerre de Macédoine. La nuit même qui suivit la défaite de Persée à Pydna, Castor et Pollux, sous les traits de deux jeunes guerriers vêtus de chlamydes de pourpre et montés sur des chevaux blancs, se présentèrent sur la via Salaria à P. Vatienus, préfet de Réate, et lui annoncèrent la victoire de Paul Emile. A ce récit, raconté par Cicéron (3), Va-
(1) Plutarque, Flaminius, XII :
ZYjvèç là), xpai7tvaî<ri Yeya66Tec iftiroativaiffi
Koupoi là>, Srcàptaç Tuvôapiôat paaiXeî; * 'Atvedâaç TCtoç Opîv CurépTaxov W7raae ôwpov
ÏXXJjvcov TeùÇac Ttaialv èXeuOepCav.
(2) Catalogue, n° 84.
(3) De natura deorum, III, 5, — Cf. Plutarque, Paul-Emile, XXIV, XXV.
1ère Maxime ajoute d'autres détails (1). Les deux messagers divins se seraient arrêtés^ comme la première fois, devant la source de Juturne, et à leur arrivée au Forum les portes de leur temple, voisin de la fontaine, se seraient ouvertes d'elles-mêmes. Malheureusement les contemporains de Vatienus étaient moins crédules que ceux de Postumius. Jusqu'à plus ample informé, le préfet de Réate fut mig en prison comme porteur de fausses nouvelles, et il y resta deux jours; après quoi on rendit justice à sa sincérité , et les moins crédules reconnurent que les Dioscures étaient toujours soucieux des intérêts romains. Quant à Cicéron, il s'égaie avec malice sur ces apparitions étranges (2) : « Comment croire , dit-il, que Castor et Pollux nés d'un homme et ensevelis à Lacédémone (c'est Homère lui-même qui le rapporte et il vivait plus près d'eux que nous), aient pu apparaître montés sur de maigres rosses blanches et sans écuyers derrière eux ? Pourquoi se sont-ils montrés à un ignorant plutôt qu'à M. Caton? Ce sont là, des contes de vieille femme. » Lorsqu'il s'exprime ainsi, Cicéron est philosophe : il discute sur la nature des dieux avec des amis aussi sceptiques que lui. Comme le ton change, lorsque c'est l'orateur qui prend la parole (3) pour fulminer contre Verres, l'impie Verres, qui a osé profaner et dévaliser le temple de Castor et Pollux, cette demeure sainte entre toutes de deux dieux vénérés !
(1) I, VIII, 1. a Bello macedonico P. Vatinius (Vatienus d'après Cicéron.) Raetinae praefecturœ vir, noctu urbem petens, existimavit duos juvenes excellentit formée, albis equis résidentes , obvios sibi factos n un tiare die qui prxtericrat Persen regem a Paulo captura. Quod quum senatui indicasset, lanquam majestatis efus et amplitudinis vano sermone contemptor in carcerem conjectus, postquam Pauli litteris illo die Persen captum apparuit, et custodia liberatus, et insuper agro et vacatione donatus est. Castorem vero et Pollucem etiam illo tempore pro imperio populi romani excubuisse cognitum est, quo ad lacum Juturnae suum equorumque sudorem abluere visi sunt ; junctaque fonti aedes eorum nullius hominum manu reserata patuit. »
(2) Quos tu Tyndaridas appellabas, id est homines homine natos, et quos Homerus, qui recens ab illorum.aetate fuit, sepultos esse dicitLacedsemone : eos tu canteriis albis, nullis calonibus, obviam Vatieno venisse existimas, et victoriam Vatieno potius, homini rustico, quam M. Catoni, qui tum erat princeps, nuntiavisse ? » De natura Deorum, III, 5.
(3) a Quid egO de quotidiano sermone querimoniaque populi romani loquar? de istius impudentissimo furto, seu potius novoac singulari latrocinio? ausum esse in sede Castoris , celeberrimo clarissi moque monumento , quod templum in oculis quotidianoque adspectu populi romani est positum, quo saepenumero populus convocatur, quo maximarum rerum frequentissimae quotidiè advocationes fiunt, tn eo loco, in sermone hominum, audaciœ suse monumentum sternum relinquere ? » M Verrem, Act. II, lib., I, 49.
Dans la guerre des Cimbres et des Teutons, Castor et Pollux apparaissent de nouveau aux Romains (1). A l'heure même où Marius remportait la victoire , on aperçut au Forum , devant le temple de Castor, deux jeunes guerriers qui tendirent au préteur une lettre annonçant l'heureuse issue de la bataille. On reconnut aussitôt les deux divins messagers qui avaient déjà apporté à Rome la nouvelle de la défaite des Latins , et plus tard de la victoire de Paul-Emile. Ce furent eux encore qui apparurent en Syrie le jour même de la bataille de Pharsale, et qui en annoncèrent le résultat (2). Et ces deux jeunes cavaliers que Ton aperçut chevauchant dans les retranchements romains, à l'heure où mourait Drusus, sur les bords du Rhin , n'étaient-ce pas aussi Castor et Pollux (3)?
Plus tard, sous l'empire romain, il y eut encore des batailles annoncées tout d'un coup sans qu'on pût savoir quand et comment la nouvelle s'en était répandue; mais les écrivains ne parlent plus de Castor ni de Pollux. Lorsque L. Antonius se révolta contre Domitien, révolte très dangereuse pour Rome alors menacée par la Germanie, le bruit d'une victoire se propagea tout à coup. Pour les Romains encore croyants, ce ne pouvaient être que des dieux , et sans doute les Dioscures eux-mêmes, qui l'avaient apportée ; car la nouvelle arriva si vite , elle acquit en quelques instants une telle autorité, que les magistrats décrétèrent des actions de grâce et des sacrifices (4). Les offrit-on à Castor et à Pollux? Les textes ne le disent pas. C'est qu'à cette époque moins superstitieuse les deux vainqueurs divins du lac Régille ne semblent plus guère intervenir en personne sur les champs de bataille. Le temps sans doute était passé où l'on attri-
(1) Florus, III. 3, 20.
(2) Dion Cassius, XLI, 61.
(3) Dion Cassius, LV, 1. — Cette légende, souvent reproduite, comme on le voit, par les Romains, a été aussi adoptée par le christianisme. A la bataille d'Antioche (1098) , les soldats du Christ virent apparaître et combattre à leur tôte saint Georges, saint Mercure et saint Démétrius, montés sur des chevaux blancs (Historiens des Croisades, III, 151.) — En Angleterre, deux moines du huitième siècle jouissaient du môme privilège que Castor et Pollux. Plusieurs siècles après leur mort, saint Wittfrid et saint Cuthbert protégeaient et secouraient encore leurs fidèles. On vit ces Dioscures chrétiens apparaître sur des chevaux blancs lancés à toute vitesse et sauver les malheureux habitants d'Hexham menacés par les Ecossais. (Montalembert, Les moines d'Occident, IV, 375.) On pourrait multiplier les exemples de ces apparitions toujours semblables à celles du fleuve Sagra et du lac Régille.
(4) Plutarque, PaulrEmile , XXV.
huait à des dieux ces nouvelles inattendues qui , encore aujourd'hui, se répandent tout d'un coup dans une ville sans qu'il soit possible d'en découvrir l'auteur.
Toutefois , si à cette époque Castor et Pollux ne se montraient plus" sur les champs de bataille pour décider de la victoire , et au Forum pour l'annoncer, ils n'en étaient pas pour cela moins vénérés des Romains. Bien au contraire : c'est précisément à ce moment-là que Domitien fit réparer leur temple (1). Mais alors leur caractère et leur culte s'étaient modifiés ; par suite de nombreuses attributions nouvelles, ils n'étaient plus autant qu'à l'origine honorés et invoqués comme divinités guerrières.
Ce caractère, le principal qu'ils aient eu dans les premiers temps qui suivirent leur adoption par les Romains , devait naturellement les mettre en rapport avec le dieu primitif des batailles et de l'inspiration guerrière, avec Mars. Il est vrai que les monuments figurés ne montrent jamais ces trois dieux réunis dans des circonstances qui rappellent un événement guerrier (2). Ils ont cependant plusieurs attributions communes, ou plutôt à l'arrivée de ces nouvelles divinités guerrières, Mars , le vieux dieu italique des combats, cède bénévolement à ses jeunes collègues divins une partie de ses pouvoirs. Jusqu'alors il avait été par excellence le dieu souverain de tous les soldats sans exception , des cavaliers et des fantassins , ainsi que de tous les exercices guerriers, des jeux du champ qui portait son nom comme des batailles contre l'ennemi commun. C'est lui que les fantassins invoquaient avant le combat, à lui qu'ils offraient des sacrifices après la victoire, de lui encore qu'ils recevaient les récompenses militaires. Il était de même le dieu de la cavalerie. C'est à lui qu'était consacré et immolé, aux fêtes des Ides d'octobre, le cheval de bataille equus bellator; c'est lui qui présidait à l'élève et aux courses de chevaux. Mais à l'arrivée de Castor et de Pollux, Mars abandonne ses fonctions de dieu de la cavalerie : il n'est plus désormais que le dieu des fantassins , le Mars gradivus dont l'armure est lourde et la marche pesante. Coiffé d'un casque, brandissant la lance et toujours chargé de dépouilles, il ne combat qu'à pied ou monté sur un char comme le représentent plusieurs monnaies consulai-
(1) Anonyme d'Eccardo, Curiotium urbit, p. 187.
(2) Bien au contraire : sur un miroir étrusque les Oioscures , dans une attitude qui n'a rien de belliqueux , sont représentés debout , aux côtés de Mars , qui presse tendrement Vénus sur sa poitrine. Catalogue , n° 45, en note. — Cf. Inghirami, Monum. Etrusch., II, tav. 64.
res. Si parfois, même après la glorieuse entrée en scène des Dioscures, Mars en personne, apparaît commeeux sur les champs de bataille, ce n'est jamais qu'en qualité de fantassin , et parce que ce jour-là c'est l'infanterie qui doit décider de la victoire. Dans la bataille des troupes de pied romaines contre les Lucaniens, par exemple (282 av. J.-C), c'est bien à lui qu'il appartenait d'intervenir, d'enflammer les soldats et de les aider à écraser l'ennemi. Il n'y manqua pas; et c'est vers lui que montèrent ce jour-là les hymnes de reconnaissance et la fumée des sacrifices. Mais tout ce qui touche à la cavalerie ne le regarde plus ; tout ce qui la rappelle est banni de ses fêtes : les courses de chevaux libres, qui, tous les ans, aux Equiries, se faisaient en son honneur, sont remplacées par des courses de char, dès que Castor et Pollux sont définitivement devenus les patrons de l'ordre équestre, et que tout ce qui concerne les chevaux a été mis sous leur protection.
11 est un point cependant sur lequel les Romains n'acceptent aucun partage entre Mars et les Dioscures. Gomme ceux-ci se trouvent apporter 4 de Grèce, avec leur culte, une cérémonie religieuse que l'Italie, dès l'époque la plus reculée, avait introduite dans le culte de Mars , c'est en l'honneur de leur vieille divinité nationale que les Romains continueront à célébrer cette cérémonie. Nous voulons parler de la danse guerrière que le collège des Saliens exécutait en l'honneur de Mars, dieu salien lui-même, et que les Grecs , de leur côté , avaient instituée sous le nom de pyrrhique, en souvenir de Castor et de Pollux. Cette danse hellénique, entremêlée, comme la danse italienne deç Saliens, de musique et de chants guerriers, est celle dont parle Epicharme dans sa comédie des Muses , où il dit que Minerve accompagna de la flûte la danse armée des ;Dioscures (1); c'est celle que, sur une hydrie à figures rouges , deux jeunes guerriers , Phorcas et Sélinicius , semblables à Castor et à Pollux , exécutent au milieu de sept femmes dont l'une joue de la flûte (2); c'est celle enfin que rappelle la marche guerrière des Lacédémoniens, qui allaient au combat en se faisant accompagner d'un chant belliqueux appelé zh Kadrrfpetov. Cette danse , plus spécialement répandue dans le culte des dieux de la guerre, les Romains auraient pu la réserver aux Dioscures, puisqu'elle leur était déjà dédiée en Grèce, et que ces dieux conservaient en Italie toutes les attributions qu'ils avaient
(i) Athénée, IV, p. 184.
(2) Lenorraant et de Witte, Elite des monuments céramographiques t II, pL
reçues des Grecs ; mais Rome célébrait déjà en l'honneur de Mars une cérémonie analogue : elle voulut lui en conserver intact le monopole (1).
En qualité de dieux guerriers , Castor et Pollux vont encore se trouver associés à la déesse Roma et à Vénus. Divinité guerrière, qu'une ode grecque , à la fin de la République , appelle fille de Mars , la déesse Roma est toujours représentée sur les médailles entourée de trophées d'armes de toute espèce, casque, lance, bouclier, etc., et avec des ailes comme la Victoire (2). Aussi n'est-il pas étonnant de rencontrer cette déesse des combats presque constamment unie aux Diocures , dieux guerriers eux aussi , sur les monnaies consulaires de la République.
Quant à Vénus , Castor et Pollux partageront avec elle leurs principales attributions. Elle n'est pas seulement la déesse de l'Amour , comme dans Homère , ni la mère du peuple romain , comme dans Virgile. Aussi puissante que les Dioscures sur les flots et dans les cieux , elle est encore, comme eux, pendant la bataille, la protectrice divine des soldats en danger. Servius passant en revue les noms et les épithètes qu'on lui donnait, rappelle qu'après la lutte contre les Samnites ,*elle avait reçu le titre (Vobsequens , parce qu'elle s'était rendue à l'appel de Fabius Gurges et l'avait aidé à terminer heureusement la guerre (3). Elle s'appelait aussi Militaris , Verticordia et Cloacina, du vieux mot latin cloare , synonyme de pugnare (4). On ne doit donc pas être surpris de la retrouver sur un grand nombre de médailles , représentée à côté de Castor et de Pollux. Accompagnée d'une barque ou d'une rame, elle prendra comme eux un caractère maritime; armée d'une haste et d'un bouclier, elle sera la Vénus Victrix et partagera avec les Dioscures le privilège de secourir et de protéger les Romains.
(t) César introduira à Rome une imitation de la pyrrhique grecque, et plusieurs de ses successeurs conserveront cette institution. (Suétone , Cœsar, 39 ; Néron, 12; Spartien, Hadr., 19.)
(2) Voy. le droit de la plupart des monnaies consulaires. — Cf. Passeri. Lucernse fictiles, 111, 1 et 2.
(3) « Veneri multa nomina dicuntur imposita. Dicitur obsequens, quam Fabius Gurges post peraclum bellum Sara ni tic um ideo hoc nomine appellavit quod sibi fuerit obsecuta. » Servius, JEn., I, 720.
(4) « Dicta est et cloacina , quia veteres cloare pugnare dixerunt. Est et verticordia et militaris Venus. » Id., ibid.