‹ Le culte de Castor et Pollux en ItalieChapitre 20 sur 89 · LE TEMPLE DU FORUM · texte numérisé non relu

LE TEMPLE DU FORUM

C'est Tibère qui éleva les trois colonnes encore debout (1), et qui donna au temple les proportions plus grandes que permet de calculer l'état actuel des ruines, presque complètement déblayées (2). Les limites de l'édifice primitif furent reculées dans le sens de la largeur jusqu'à l'endroit où se trouvent au sud des trois colonnes avec leur trabée, au nord une portion du stylobate en marbre demeuré à sa place le long du vicus Tuscus. Cette extension latérale du temple exigea de nouveaux agrandissements dans le sens de la longueur , de l'ouest à l'est. On avança alors l'escalier, qui, dans le principe, se trouvait sur la même ligne que la face orientale de la basilique Julia, et qui dès lors, comme les débris en font foi, dépassa de plus d'un mètre l'alignement primitif. Pour conserver- à l'édifice agrandi ses proportions harmonieuses , il fallu surélever Varea intérieure. La mosaïque primitive de la cella disparut donc sous les substructions (3) destinées à recevoir un autre pavé qui devait se trouver au niveau de la base plus haute des colonnes nouvelles. Quant à l'escalier, il se composait de vingt -sept ou vingt-huit degrés , et se divisait en trois parties : un escalier central et deux petits escaliers latéraux et tournants que des piédestaux, supportant sans doute les statues des Castors, séparaient do chaque côté du grand escalier. Celui-ci conduisait à la plate-forme du temple, qui , d'après deux fragments du plan Capitolin (4) , et d'après des

(1) C'est en 1812 que fut placée la tringle de fer horizontale qui les réunit et soutient aujourd'hui.

(2) Ce sont les fouilles faites en 1871-72 qui ont permis d'établir les dimensions du temple, tel qu'il fut reconstruit par Tibère. Des fouilles fréquentes avaient bien été entreprises déjà , notamment au temps de Raphaël , puis en 1547 i puis en 1810 et en 1818; mais elles n'avaient mis au jour que les pavés de la voie antique du côté méridional et quelques degrés de l'escalier latéral de gauche (en montant). Ces différents travaux avaient été d'ailleurs très vite abandonnés , et la terre avait bientôt recouvert les parties à peine déblayées.

(3) On aperçoit encore, à l'emplacement de la ceUa, vers la partie occidentale du temple, un fragment de ces substructions, faites par Tibère et placées par-dessus l'ancienne mosaïque, qui subsiste encore : ce qui montre bien que celle-ci appartenait au temple primitif. De la sorte, on n'est plus forcé de supposer, comme quand on attribuait cette mosaïque au temple restauré en 759, qu'on descendait dans la cella au lieu d'y monter : hypothèse que n'autorisent pas les lois de construction d'un temple antique.

(4) Voir, à la fin du volume, la planche I. Le plan du temple des Castors a été trouvé en deux fois et en deux endroits différents. La première partie (i) fut découverte au seizième siècle , près de la voie sacrée , dans les ruines du temple de Remuas, et la seconde (n) fut déterrée en 1881, au cours des fouilles pratiquées entre le temple d'Antonin et de Faustine, et le coin du Palatin.

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calculs faciles à faire sur place, avait six colonnes à sa face et dix de chaque côté (1).

Ce plan du Forum ne fut dressé, il est vrai, qu'à l'époque de Septime Sévère ; mais le temple de Castor et Pollux y est bien représenté dans les proportions que lui donna Tibère , puiqu'il n'eut pas besoin, jusqu'à la fin de l'empire, d'être reconstruit entièrement. Il fut seulement réparé par Claude, qui ferma la brèche ouverte par le fou Caligula (2). Sous Néron, il échappa, chose étrange, à l'incendie allumé par cet autre fou plus dangereux. Tacite, qui énumère avec le plus grand soin tous les édifices détruits ce jour-là, les temples de Jupiter Stator, d'Hercule, de Vesta , etc. , etc. , ne parle pas de celui de Castor et Pollux. 11 était cependant bien voisin de la regia de Numa et du sanctuaire de Vesta, qui furent l'un 'et l'autre entièrement consumés. Toujours debout et toujours vénéré, le temple des Castors fut restauré et embelli par plusieurs empereurs, entre autre par Domitien, qui, au milieu des statues des deux divins jumeaux, plaça celle de Minerve et donna à l'édifice sacré le nom de Templum Castorum et Minervx (3).

Bien loin de restreindre le pouvoir et les attributions des Dioscures, cette association témoigne de l'importance que ces dieux ne cessent de conserver à Rome jusqu'à la fin de l'Empire. Outre le culte particulier dont ils sont l'objet dans leur temple du Forum, et dans un autre sanctuaire qu'ils avaient au cirque Flaminius (4),. ils partagent les honneurs rendus aux plus anciennes et aux plus grandes divinités latines. Au Capitole, ils sont associés à Jupiter; leurs statues, œuvre d'Hégésias, se dressaient devant le temple de Jupiter Tonnant (5). Lorsque Vespasien rebâtit sur un nouveau plan le Capitole, détruit par un incendie dans

(1) Et non huit de face et quinze sur les côtés , comme le prétendait Andréa Palladio, qui raisonnait d'après Vitruve, mais ne tenait pas compte de l'exiguïté du lieu.

(2) Dion Cassius, LX, 6.

(3) Au moyen âge et dans les temps modernes on fut moins respectueux envers ce temple. On en arracha souvent des blocs de marbre pour les approprier à des usages modernes. La belle statue de Jonas , conservée dans l'église de santa Maria del popolo a été taillée dans un morceau de la corniche du temple des Castors. D'un autre bloc de marbre fut faite la base sur laquelle se dresse la statue équestre de Marc-Aurèle, au milieu de la place du Capitole. Enfin on a conservé le souvenir des dégradations faites à ce temple par des particuliers en 1773 et en 1783. (Fea, Varietà, articolo VII.)

(4) Vitruve, IV, 8, 4. On le trouve aussi indiqué sur le calend/ier d'Amiterne.

(5) Pline l'Ancien, XXXIV, XIX, 28.

la guerre contre Vitellius , sur le portique du temple de Jupiter, aux côtés du roi des dieux, de Junon et de Minerve qui occupaient le centre, il fit représenter Castor et Pollux (1). C'est encore en compagnie de Jupiter, de Junon et aussi d'Apollon qu'on retrouve ces dieux invoqués dans une inscription gravée sur un autel antique de l'Aventin (2). Ces associations diverses ne prouvent pas seulement la puissance et la popularité de Castor et Pollux : elles montrent aussi la persistance de leur culte jusqu'à la fin de l'Empire. C'est, en effet , de la seconde moitié du premier siècle après J.-C. que date la restauration de Vespasien (3), et l'inscription signalée plus haut, dans laquelle un certain Thyrsus demande à Jupiter , à Junon , à Apollon et aux Castors de veiller sur la santé de son patron et de toute sa famille, ne remonte qu'au consulat de Peregrinus et d'iEmilianus, c'est-àdire à l'année 244 après J.-C. Ainsi 742 ans après leur entrée à Rome, Castor et Pollux, toujours invoqués et honorés par les descendants des vainqueurs au lac Régille, possèdent encore le temple voué par Aulus Postumius, et ce temple s'élève toujours à l'endroit du Forum que les deux jeunes dieux, par leur halte à la fontaine de Juturne, semblent avoir choisi et indiqué eux-mêmes.

A toutes les époques, ce temple du Forum est comme le centre religieux du culte des Dioscures. C'est de là que ces dieux grecs repartent comme dieux romains pour rayonner dans tous les sens. Partout où pénètrent et triomphent les armées romaines, ils pénètrent aussi et s'imposent aux vaincus, d'abord dans les cités latines et voisines du Latium ; puis dans l'Italie du Nord et du Sud, enfin dans toutes les provinces successivement conquises.

A Tusculum, par exemple, Castor et Pollux conservent, comme dieux des RQmains, le culte et les honneurs qu'ils y avaient comme

(1) Revue numismatique. 1838, p. 13.

(2) Corpus I. L., VI, 413.

ET • IVNONI • SANCTAB

HERAE • CASTORIB

ET • APOLLINI • CONSERVATO

RIBV8 • THYRSVS PRO • SALVTE • PATRON I • SVI ET • 8VA SVORVMQUE, etc., etc.

Les Dioscures figurent aussi à côté de Jupiter Capitoiia sur le temple élevé à ce dieu à la place du temple de Jérusalem. Voy. E. Renan, Eglise chrétienne, p. 27 et 224.

(3) 822 de Rome.

dieux des Latins. Du haut de la citadelle , ils semblaient encore protéger Rome éloignée de quinze milles à peine, et quand celle-ci, dans la guerre contre les Eques et les Volsques, voyait briller sur la hauteur les feux que les Tusculans, ses fidèles alliés, allumaient pour prévenir les Romains de rapproche des ennemis , les âmes superstitieuses pouvaient se croire de nouveau protégées par les vainqueurs divins du lac Régille. Castor et Pollux avaient à Tusculum un temple que mentionnent les textes et les inscriptions (1), et qui devait s'élever, comme avant l'arrivée des Romains, à remplacement choisi par les premiers habitant» de la ville. Ce temple fut plus tard rebâti à l'époque d'Auguste ou de Tibère, ainsi que l'atteste le caractère des ruines informes prises longtemps pour la villa de Cicéron, comme le temple d'Hercules Saxanus, à Tibur, fut, jusqu'en 1862, appelé villa de Mécène. Ce culte de Castor et Pollux à Tusculum était si bien établi et si célèbre , que sous la république, quand une famille consulaire voulait rappeler qu'elle était originaire de cette ville , ou qu'elle y avait accompli un exploit guerrier, c'étaient toujours les bustes ou des emblèmes des Dioscures qu'elle faisait graver sur ses monnaies. Ainsi un denier de la gens Fonteia représente les têtes accolées de Castor et de Pollux surmontées chacune d'une étoile (2); sur une autre sont figurés leurs pilei au-dessus du génie de Jupiter assis sur la chèvre Amalthée (3). Or, la famille Fonteia était de Tusculum. Dans son plaidoyer pour M. Fonteius , Cicéron insiste sur l'antique et illustre origine de son client , dont les ancêtres sont nés à Tusculum, a ce célèbre municipe (4). » Une médaille de la famille Cordia (5) représente aussi les têtes. toutes semblables de Castor et de Pollux , placées à côté l'une de l'autre , et une inscription trouvée à Tusculum prouve que le monétaire Cordius était originaire de cette ville. Lorsque S. Sulpicius Rufus eut délivré Tusculum assiégé par les Latins (374) , ce sont les têtes des Castors coiffées du pileus et surmontées d'une étoile qu'il fit graver sur une de ses médailles. Sur une autre , il s'était représenté luimême , eu compagnie de Castor et de Pollux à pied , armés de la haste et du glaive (6). — Il pensait sans doute, comme Aulus

(1) Cicéron, De divinatione, I, XLIII, 98 : a Tusculi sedes Castoris et Pollucis. »

(2) Catalogue, n° 78.

(3) ïbid., n° 79.

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