‹ Le culte de Castor et Pollux en ItalieChapitre 21 sur 89 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

(5) Catalogue, n° 75.

(6) Ibid., n°» 86 et 87.

Postumius, que ces dieux l'avaient aidé à délivrer Tusculum, et qu'ils avaient voulu protéger eux-mêmes une ville où ils avaient un culte et un temple.

Ils en possédaient peut-être aussi un à Veïes, et certainement un à Cora. Leur culte dans ce pays des Volsques était sans doute fort ancien. Si Ton peut croire, d'après la légende, que c'est Coras, fils d'Amphiaratis qui a fondé Cora , comme son frère Tiburtus passe pour avoir été le fondateur de Tibur, il est permis de supposer que le culte des Dioscures avait été, dès cette époque, introduit dans cette ville, de même qu'on le disait importé à Tusculum par Télégonus. Mais les traces qu'on en retrouve aujourd'hui sont beaucoup moins anciennes et tout à fait romaines. On peut voir encore, dans la ville moderne de Cori, les ruines d'un temple dont il ne subsiste plus que deux colonnes corinthiennes surmontées d'une architrave (t), et une frise d'un seul morceau. Ce temple, qui, comme celui du Forum, avait six colonnes de face, et qui, comme celui de Junon à Gabies, devait être adossé par derrière au rocher, avait été élevé à Castor et Pollux. On lisait sur la frise l'inscription suivante :

CALVIVS • P • F • P • N • C • GEMINI VS • C • F • MATEICLVS • AED-.

CASTORIS • POLLVCIS • DE • S • S • FACIENDAM • PEQVN • SAC • COERAVER nnt .

m- CALVIVS MFPNCCRASSICIVSPFCNVERRISDS-S-PROB»-»* dEDICARQ (2).

Ces ruines magnifiques aux parois desquelles s'appuie aujourd'hui une modeste maison , ces colonnes admirables recouvertes d'un stuc très fin, ces chapiteaux çà et là disséminés et encastrés dans les murs modernes , sont de la meilleure époque et d'une très belle exécution. D'après le caractère général et les détails de l'architecture , la construction de ce temple remonte à l'époque de Sylla (3). On croit reconnaître ici la main

(l)Ces colonnes étaient celles du milieu. Comme la partie de l'entablement qui existe encore , elles étaient en travertin recouvert de stuc : les fondations étaient en tuf.

(2) On ne lit plus aujourd'hui que la première partie de l'inscription ; mais la suite se retrouve embloquée dans le mur d'une maison moderne. On lisait l'inscription entière au siècle dernier. V. Corpus I. £., I, 1150.

(3) Et non au règne de Claude, comme on l'a prétendu sous le mauvais prétexte qu'une inscription trouvée près du temple signale un M. Calvius, contemporain de cet empereur, et que ce môme nom se retrouve sur la frise du temple.

de l'artiste qui a bâti à Préneste le temple de la Fortune et à Tibur celui de la Sibylle.

S'il faut en croire Pirro Ligorio, Castor et Pollux auraient eu un temple dans cette dernière ville (1). C'est en vain cependant qu'on en cherche les traces dans les textes et sur les lieux mêmes. Les ruines de temples antiques qui subsistent encore à Tivoli étant aujourd'hui connues et presque sûreôient restituées à leurs véritables dieux, on ne voit pas où aurait pu s'élever un sanctuaire des Dioscures ; d'autant plus que Pirro Ligorio ne le mentionne, au début de sorî histoire sur Tibur, que d'une façon très générale, en passant, pour ainsi dire, et sans indiquer ni son emplacement ni son origine. Il en est de même pour Antium. D'un passage de Strabon inexactement interprété (2), on a conclu qu'un temple avait été élevé à Castor et Pollux au milieu même du forum de cette ville. Mais ce n'est pas d'Antium, c'est de Rome et du temple que Castor et Pollux y avaient sur le Forum qu'entend parler l'auteur de la Géographie (3). Toutefois, et cette preuve même manquant, l'existence à Antium d'un temple des Dioscures paraît infiniment probable. Cette ville peuvait-elle ne pas avoir un sanctuaire consacré à Castor et Pollux, quand toutes les autres villes sur le bord ou dans le voisinage de la mer honoraient d'un culte particulier ces puissantes divinités maritimes , quand Aidées leur avait élevé un temple célèbre par ses peintures (4), quand Ostie, en se mettant sous leur protection spéciale , les considérait et les invoquait comme les dieux tutélaires de toutes les villes importantes du littoral italien ?

Ce fut sans doute de très bonne heure, vers l'époque où il s'établissait à Rome, que le culte des Dioscures pénétra à Ostie. Cette ville a toujours partagé les destinées de Rome : elle est née presque en même temps , elle a grandi, elle a décliné avec elle, et c'est d'elle qu'elle a reçu ses principales divinités. Castor et Pollux devaient trouver là un accueil d'autant meilleur qu'il appor-

(1) Bibliothèque Barberini , Manuscrit LUI , £7, p. 2.

(2) Livre V. Strabon raconte qu'Alexandre Epirota ayant capturé quelques pirates d'Antium , le roi Démétrius l'envoya se plaindre au Sénat de ce que les Romains , qui avaient élevé aux Dioscures un temple sur le Forum (celui de Rome et non d'Antium), ne craignaient pas de se rendre ces dieux ennemis en

ne réprimant pas la piraterie.

(3) Parmi ceux qui ont commis cette erreur, je citerai Philippo a* Turre, dans son livre sur Antium , Monument* veteris Antii. Rome , 1700 , p. 17.

(4) Servius, JEn. t I, 44 : « Ardeœ, in templo Castoris et Pollucis , in lseva intrantibus post fores Capaneus pictus est fulmen per utraque tempora trajectus. »

taient avec eux la réputation grecque de protéger les navigateurs ; ce qui, dans une ville maritime, leur assurait d'avance un rôle considérable. Ils y eurent donc un temple qui, jusqu'à l'époque de Constance (1), fut vénéré, fréquenté et entretenu non seulement par les habitants, mais encore par les fonctionnaires que leur charge appelait à Ostie , et par les étrangers que des vaisseaux venus de toutes les parties du monde y débarquaient sans cesse.

Mais où retrouver, au milieu de tant de décombres entassés par le temps et la main des pillards du moyen âge, l'emplacement du temple consacré aux Dioscures? On aperçoit bien, près de la voie antique, des ruines grandioses qui s'élèvent sur un vaste soubassement ; mais il est entendu que cet édifice est un temple de Jupiter. Pourquoi ? parce que Tite-Live nous apprend qu'il y avait à Ostie un temple consacré à Jupiter Férétrien (2). Cela suffit-il, et ne pourrait-on pas tout aussi vraisemblablement supposer que cet édifice était consacré à Castor et Pollux, puisqu'à l'appui de cette hypothèse on peut citer non plus seulement un texte, celui d'Ammien Marcellin (3), mais encore deux inscriptions signalant la présence à Ostie d'un temple des Dioscures (4) ? Ne peut-on pas . surtout , d'après certains détails d'architecture , reconnaître dans les ruines de cet édifice un sanctuaire dédié à ces deux dieux toujours et partout réunis? Au fond de la cella, à droite et à gauche de la tribune, deux niches ont été disposées dans le mur, pour recevoir les statues de deux divinités. Celles-ci, pour être ainsi placées, devaient évidemment avoir entre elles une étroite relation. Or, à qui ces places d'honneur dans un temple d'Ostie, à qui ces deux niches ainsi disposées , à qui cette demeure sacrée , sans doute la plus importante de la ville, avec son revêtement de marbre à l'extérieur et à l'intérieur, avec son enceinte décorée de spacieux portiques, pouvaient-elles mieux appartenir qu'aux Dioscures, deux jumeaux toujours associés, deux divinités maritimes sans cesse invoquées dans ce port?

\ • En effet, tantôt c'est un préfet qui, pour obtenir une mer favorable à l'entrée des navires de commerce, leur offre un sacrifice sur le seuil même de leur temple ; tantôt c'est un consul qui célèbre en leur honneur des jeux solennels qu'il fait ensuite repré-

(1) Ammien Marcellin , XIX, p. 173.

(2) I, xxxiii.

(3) Loc. cit. « Dum Tertullus apud ostia in secte sacrificat Castorum... »

(4) Annales de V Institut archéologique , 1857 , p. 325 ; Revue archéologique , octobre 1877, p. 234- Ephemeris epigraphica, III, IV, p. 319. — Gruter, p. 99.

senter sur le fronton de l'édifice sacré (1). Honneurs bien mérités du reste : N'est-ce pas sur Castor et Pollux que reposent les destinées de la ville éternelle? N'est-ce pas à eux que reviennent l'honneur et la mission très importante de conduire à Ostie, sans retard et sans avaries , les bâtiments marchands chargés du blé qui doit nourrir Rome et l'Italie ? Ces dieux étaient donc bien à Ostie , comme au pied même du Capitole , les protecteurs nécessaires , indispensables du peuple romain.

Leur autorité ni leur culte ne s'affaiblissent à mesure qu'on monte vers le Nord ou qu'on descend vers le Sud. Dans l'Ombrie, à Asisium, on les retrouve comme à Rome au temps de Domitien, associés à Minerve. Devant le temple consacré à cette divinité se dressait un large piédestal supportant les statues des Dioscures, offertes par Tettienus Pardalas et Tettiena Galène :

GAL • TETTIENVS • PARDALAS • ET TETTIENA • GALENE • TETRASTYLVM

SVA • PECVNIA • FECERVNT • ITEM • SIMULACRA • CA8TORIS ET • POLLVCIS • MVNICIPIBVS • A8ISINATIBV8 • DON • DEDER(2).... etc.

On retrouve encore les traces d'un culte des Castors dans plusieurs villes dé l'Italie septentrionale, à Pise, à Crémone, etc., où des ex-voto leur sont offerts avec des inscriptions (3).

Dans l'Italie méridionale, des temples et des monuments de toute espèce révèlent l'importance et la popularité de leur culte. A Capoue, Castor et Pollux étaient, selon toute apparence, honorés depuis une époque fort ancienne. Si l'on remarque que presque tous les dieux qui avaient des temples dans cette ville, Zeus, Héra, Artémis, Tyché, etc., étaient des divinités grecques, il sera permis d'en conclure que Castor et Pollux devaient, euxaussi, y être adorés à l'origine comme dieux helléniques. Seulement, ils changèrent de nationalité et devinrent des dieux romains , lorsqu'après la première guerre punique le territoire campanien fut déclaré la propriété des vainqueurs. Sauf cette

(1) Gruter, 99 :

Litoribus nostris quoniam certamina lœtum Exhibuisse juvat , Castor yenerandeque Pollux, Munere pro tanto faciem certaminis hujus , Magna Jovis proies , vestra pro sede locavi , Urbanis Tatius gaudens me fascibus auctum , Neptunoque patri ludos fecisse Sabinos.

(2) Bulletin de l'Institut archéologique, 1839, p. 146.

(3) Catalogue , n* 178, 202, 205, etc.

métamorphose insensible des Dioscures grecs en Castors romains, rien ne fut changé au culte des deux jumeaux divins. Bien au contraire : Rome, qui ne traita pas les vaincus avec la dureté dont parle Tite-Live (1), qui leur laissa un théâtre, un portique et des jeux, institua, pour mieux marquer sa prise de possession sur ces dieux depuis longtemps déjà adoptés par les vainqueurs, des fêtes solennelles en l'honneur de Castor et Pollux. Elle répara même le temple que ces dieux avaient dans la ville (2), et qui devait se trouver à un endroit appelé S. Leucio, près de l'église moderne de S. Erasmo. Là, au temps de Pratili, citoyen de Capoue, on voyait encore un grand édifice ruiné et recouvert de terre, dans lequel on a reconnu le temple des Castors. Des fouilles commencées à cet endroit au dix-septième siècle, mais bientôt abandonnées , avaient permis d'entrevoir des statues et des colonnes d'un édifice qui devait avoir de vastes proportions (3) . Grande était sans aucun doute l'importance que les Romains voulaient donner au culte des Castors à Capoue, puisque les fêtes établies et les constructions entreprises dans l'année 648 furent suivies de nouveaux travaux d'architecture commencés sept ans plus tard, en 655, et de nouvelles fêtes consacrées encore à Castor et Pollux (4). Cette foislà, on leur éleva en même temps deux statues de marbre. Certes, si avant la première guerre punique les deux jumeaux étaient à Capoue des divinités helléniques , ils devinrent et restèrent bien à partir de cette époque deux dieux romains : les vainqueurs n'avaient rien négligé pour leur imposer ce caractère.

C'est aussi comme divinités romaines que Castor et Pollux étaient adorés à Naples. T. Julius Tarsus, affranchi d'Auguste, leur avait élevé un temple au centre même de la ville et en vue de la mer. Au dix-septième siècle, le portique et huit colonnes corinthiennes subsistaient oncore, ainsi que l'inscription destinée à

Page 1