XXVI
(2) Corpus L L., I, 567 :
T • IVN1VS • N • F • D • ROSCI • Q • L • UNI..
HEISCB MAGI8TRBI • CA8TORI • ET POLLVCI • MVRVM • ET • PLVTEVM • FACIVND COERAVERE • EIDEMQVE • LOEDOS FECERE • Q • SERVILIO • C • AT1LIO • COS • Cette inscription a paru suspecte à M. Mommsen , à cause des noms d'affranchis unis à des noms de citoyens. Cependant elle figure dans le Corpus.
(3) Pratili , Via Appia, 289; reproduit par Rucca, Capua .vetere , p. 67-68.
(4) D'après une inscription* trouvée près de Capoue, au pied du. mont Tifat. Corpus L L. t I, 569.
perpétuer le nom et les titres de celui qui avait dédié le temple. Mais un tremblement de terre survint en 1688, et aujourd'hui il ne reste plus de l'édifice ancien que deux colonnes encastrées avec leurs architraves dans la façade de Péglise moderne San Paolo Maggiore. Les statues de Castor et de Pollux sans têtes, sans bras et sans jambes gisent, couchées sur le flanc, dans une petite niche dominée par les statues de saint Pierre et de saint Paul. Ces deux saints chrétiens n'ont eu qu'à se montrer et qu'à ouvrir la bouche : les deux dieux païens, quoique sourds, entendirent et disparurent. C'est du moins ce qu'affirment ces deux distiques gravés sur la pierre au-dessus des statues mutilées de Castor et de Pollux :
Audit vel surdus Poilus cum Castore Petrum ;
Nec mora ; pracipiti marmore uterque ruit.
Tyndaridas vox missa ferit ; palma intégra Pétri est ;
Dividit at tecum , Paule , tropœa libens.
Ces Dioscures chrétiens (1) ont ainsi pris la place des Dioscures païens, comme les Castors venus de Rome s'étaient substitués dans cette partie de l'Italie à ceux que des colons avaient jadis apportés de Grèce. En effet, toutes les villes méridionales, sur les monnaies desquelles Castor et Pollux figurent, Locres, Pœstum, Tarente, Rhégium, etc. (2), sont devenues romaines sous la domination romaine ; elles ont vu en somme leurs coutumes, leurs langues, leurs dieux disparaître dans la grande unité latine. Le culte de Castor et Pollux revient de Rome dans le midi de la Péninsule, s'y implante comme un culte nouveau, ou tout au moins se greffe, culte romain, sur un vieux culte grec.
Cela est bien visible en Sicile. A Agrigente, les Dioscures avaient un temple qui , comme leur fête des Théoxénies célébrées dans la même ville (3), était d'origine hellénique. C'est ce que dénoncent au premier coup d'oeil les ruines encore debout. Les quatre belles colonnes et l'architrave que Serra Di Falco et Cavallaro (4) déterrèrent vers le milieu de ce siècle et remirent en
(1) Ce ne sont pas saint Paul et saint Pierre, mais saint Michel et saint Georges, que le christianisme substitua à Castor et Pollux , lorsque, selon son procédé ordinaire , il voulut aussi sur ce point donner le change aux païens.
(2) Catalogue , n* 89-99.
(3) Pindare, Olymp., III.
(4) Il y a trois siècles , on ne voyait rien en cet endroit. Fazello y cherchait vainement le temple des Dioscures, sur l'emplacement duquel il était pourtant certain de se trouver. Voy. Serra di Falco, Antichità di Sicilia, III, XXXVI.
place sont doriques ; c'est le seul temple de cet ordre qu'aient jamais eu les Dioscures. De plus, le monument était polychrome, comme l'attestent les traces de peinture bleue et rouge visibles sur la frise et sur divers fragments retrouvés çà et là à terre. Enfin, la forme des chapiteaux, la hauteur des colonnes, le caractère simple de l'architrave, tout indique que ce temple avait été construit à la meilleure époque par des Grecs pour les Dioscures venus de Grèce. Mais il fut restauré plus tard par les Romains pour les Castors venus de Rome comme divinités latines. Pendant les guerres et les ravages dont souffrit Agrigente, notamment lors de la seconde guerre punique (1), ce monument avait sans doute été endommagé par les incendies qui détruisent surtout la charpente en bois des édifices; car c'est dans la partie supérieure qu'on retrouve des traces de restauration. Le haut de l'entablement est tout différent du bas ; les triglyphes sont coupés en deux au milieu, ce qu'on ne voit nulle part ailleurs ; enfin plusieurs détails de sculpture, par exemple les têtes de lion un peu maniérées qui décorent la corniche, sont autant d'indices d'une restauration postérieure et romaine. En devenant avec le reste du pays la propriété des conquérants du monde (541), ce temple grec prenait, au moins en partie, le caractère romain. Il restait toujours le sanctuaire des mêmes divinités ; mais de Grecs qu'ils étaient, Castor et Pollux se voyaient, ici comme partout aillleurs, naturalisés Romains.
Il en est ainsi, non pas seulement en Italie et en Sicile, mais en Grèce même. Venus comme dieux grecs de Sparte à Rome, Castor et Pollux retournent à Sparte comme dieux romains. Ce n'est pas sans surprise qu'oiï retrouve dans cette ville des ex-voto et des inscriptions latines gravées sur la pierre près de l'endroit même où la tradition plaçait le tombeau des deux héros grecs, fils de Tyndare :
DUS • CASTORI • ET • POLLVCI • SACRVM DOMVS • AVGVSTI • DISPENSATOR (2).
Dans l'ancien monde grec et dans tout l'Orient ces dieux sont, jusqu'à la fin de l'empire, adorés comme dieux romains. Ils figurent au revers d'un très grand nombre de monnaies des provinces impériales (3). En Epire, en Dalmatie, en Transylvanie, à
(1) Tite-Live, XVI, 49, 58; XVIII, 38; XXVI, 40.
(2) Corpus 1. 1., III, 493.
(3) Catalogue, n" 114 et suiv.
Zalatna, des ex-voto leur sont offerts avec des inscriptions latines (1). A Byzance, un cirque est spécialement mis sous leur protection, et leurs statues décorent le portique qui s'élève à l'entrée (2). Partout on retrouve leurs traces, en Asie, en Afrique, à Tipasa, à Sétif (3) et jusque dans le petit village égyptien de Tehnèh. Un bas-relief romain trouvé en cet endroit représente Castor et Pollux avec le costume militaire des Romains, c'est-àdire vêtus du paludamentum, armés de la cuirasse et de l'épée longue et pesante à tranchant droit (4).
En Occident, c'est avec un caractère exclusivement latin que le culte de Castor et Pollux pénètre et s'établit en même temps que la domination romaine. Ces dieux , en retournant d'Italie en Grèce, s'étaient en quelque sorte retrouvés chez eux, et les deux cultes, latin et grec, s'étaient facilement et d'eux-mêmes confondus. Il n'en fut pas ainsi en Occident. Castor et Pollux arrivent dans cette partie du monde ancien comme des dieux absolument nouveaux, et qui sont, malgré les assimilations fantaisistes de Tacite (5), sans aucun rapport avec les divinités indigènes de l'Espagne, de la Gaule ou de la .Germanie. Les Castors que mentionnent dans ces diverses régions les ex-voto et les inscriptions sont bien ceux qu'adore l'Italie, ceux que les Romains victorieux ont partout emportés avec eux (6). En Espagne, c'est aux deux jumeaux honorés sur le forum qu'un fonctionnaire offre un ex-voto comme souvenir des repas publics qui ont fêté son entrée en charge (7), et qu'une mère rend grâces de la santé rendue à son fils.
CASTORI • ET • POLLVCI • DUS • MAGNIS
SVLPITIA • Q • SVLPITII • F • VOTVM OB • FILIVM • SALVTI • REST1TVTVM (8).
(1) Corpus I. I., I, 623 ; III, 1287 ; etc., etc.
(2) Zozime , IL
(3) Catalogue, n°* 203,206. Voir aussi Archives des missions scientifiques, 3* série , t. II, p. 407.
(4) Catalogue, n° 179.
(5) De Moribus Germanorum , XLIII : « Deos , interpretatione romana , Castorem Pollucemque memorant; ea vis numini, nomen Alcis. » Cf. Diodore de Sicile, IV, 56.
(6) Et qui se retrouvent, immédiatement après rétablissement de la domination romaine, jusque sur les monnaies espagnoles et gauloises. Voy. notre Catalogue, 3* série , à la fin.
(7) Corpus L I., II, 2100.
(8) Orelli, 1569.
En Gaule, les statues équestres qu'on leur élève à Vienne à côté de celles d'Hercule et de Mercure (1), le bas-relief découvert dans la même ville, qui les représente debout aux côtés de Mithra (2), l'autel que la ville d'Epamanduodurum (Mandeure) élève à Castor (3) sont des monuments purement romains, comme ceux qu'on retrouve plus haut encore sur les bords du Rhin, par exemple, ou un ex-voto est offert à Castor par un certain Saturninus (4), et à Divodurum (Metz) où, par suite de l'inexacte interprétation d'une inscription mal copiée, on a cru qu'un temple avait été élevé par les Romains aux Dioscures latins. Les bénédictins dom François et dom Tabouillet racontent dans leur histoire de Metz (5), qu'en réparant un mur près de la Moselle on avait trouvé tout un fronton de temple orné de l'inscription suivante :
CASTORI • ET • POLLVCI
DIVINAE • CONCORDIAE • HOC • TEMPLVM
P • PETRONIVS • DICAVIT
Cette inscription, que les vénérables bénédictins rapportaient de souvenir, et qu'ils tenaient, paraît-il, de Descartes lui-même, lequel la devait au lieutenant général du baillage de Metz, s'était considérablement altérée en passant par tant de mains et tant de mémoires. Toute vérification faite, et le texte authentique rétabli par Muratori , ce n'est plus un temple que P. Petronius avait dédié aux Castors, mais un simple ex-voto (6). Si ces dieux
(t) Gruter, 98. Orelli , 5272.
(3) CASTOR SACR • TI • IVL SANCT • FILIVS CELSVS VOTO •
Revue archéologique , mai 1882, p. 265.
(4) lnscript. rhen. Kôln , 389. Steiner, 2016.
(6) Voici l'inscription rétablie. J'en cite le texte , pour montrer combien il ressemble peu à celui des Bénédictins :