CHAPITRE V
Si sur les champs de bataille les soldats repoussés par l'ennemi n'invoquent jamais en vain Castor et Pollux, sur mer les matelots pressés par la tourmente peuvent toujours compter sur leur appui. « Quand les noires tempêtes soulèvent les flots furieux, alors que debout sur la proue les hommes adressent des prières et immolent des agneaux blancs aux fils divins de Zeus ; aussitôt ceux-ci calmeront le souffle des vents orageux, apaiseront les vagues de la mer écumante , et la traversée s'achèvera paisible et sûre (1). »
Cette toute-puissance sur les flots que chante déjà l'auteur d'une des hymnes homériques, les peuples de l'Italie, ceux du Midi les premiers, la reconnaissent aux Dioscures. Depuis le septième siècle avant notre ère jusque quatre cents ans après J.-C. la protection de ces dieux sera recherchée dans la péninsule comme la plus efficace des assurances maritimes.
Ici encore, c'est une légende particulière qui devient l'origine immédiate de ces nouvelles attributions. Castor et Pollux ont révélé à l'Italie leur puissance guerrière en décidant de la victoire près du fleuve Sagra; de même ils ont manifesté leur puissance maritime en calmant une tempête sur les côtes de Thrace. Assaillis par un orage terrible, semblable à celui qu'Éole, sur l'ordre de Junon, déchaîna contre Enée dans la mer Tyrrhénienne, les Argonautes allaient périr, quand soudain deux étoiles, qu'on put croire détachées du ciel, vinrent se poser sur les têtes des Dioscures. Aussitôt les vagues et les vents s'apaisèrent, et les voyageurs sauvés poursuivirent leur route sur une mer tran-
(1) Voy. Hymn. homér., XXXIV, 6 et suiv.
quille. Les jours suivants, Glaucus, le dieu marin, accompagna le navire à la nage, et annonça aux Dioscures qu'ils seraient aplés désormais dieux sauveurs, 2<oTîjpeç, Conservatores, et adorés partout comme protecteurs des marins et des vaisseaux. Depuis ce temps, ajoute Diodore de Sicile, un des nombreux auteurs de ce récit (1), chaque fois que les matelots voient des étoiles apparaître sur leur navire, courir le long des voiles ou se poser au sommet des mâts, ils reconnaissent la présence protectrice de Castor et de Pollux (2).
Le récit de cet exploit merveilleux devait être bien accueilli sur les côtes de l'Italie méridionale et occidentale où se pressaient tant de cités maritimes, et où les légendes venues de Grèce s'acclimataient si vite et si bien. Quand il n'y avait guère dans toute la mer Tyrrhénienne un promontoire, une île, un golfe qui ne rappelât par son nom le souvenir des voyages d'Ulysse et d'Enée, pouvait-on oublier l'expédition pour le moins aussi fameuse des héros de la Toison d'Or (3) ? La toute puissante intervention des Dioscures pendant la tempête était une de ces croyances que les marins errants de la mer Ionienne emportaient partout avec eux. La légende grecque qui en faisait foi se présentait sans cesse à leur souvenir quand ils parcouraient des mers inconnues, et ils aimaient à la raconter dès qu'ils abordaient à des rivages nouveaux. C'est ainsi qu'elle fut connue et recueillie par toutes les cités maritimes de la Grande-Grèce. Elle devait plaire aux colons grecs fixés en Italie, car elle leur rappelait la mère patrie, ses héros et ses dieux, et leur promettait pour tous les voyages sur mer des patrons sûrs, des protecteurs éprouvés.
Sans doute, ces peuples de l'Italie méridionale ne connaissaient pas et ne cherchaient point à connaître l'origine véritable de ces attributions que les Hellènes donnaient aux Dioscures. Il
(1) IV, 43. — Cf. Hygin, Fab., xiv; Apollonius, Argon., I, 915.
(2) Les chrétiens ne craignirent pas d'emprunter ces attributions aux Dioscures pour les donner à un de leurs saints. En Angleterre , les matelots en détresse avaient l'habitude, au moyen âge, d'invoquer saint Cuthbert; et toujours, pendant la tempête, ils voyaient apparaître, au pied des mâts, le saint évoque coiffé de la mitre et tenant à la main sa crosse , avec laquelle il dirigeait le navire et le conduisait au port. C'est ce même saint Cuthbert qui , comme on l'a vu plus haut, venait avec saint Wittfried, sur un coursier rapide, au secours des soldats chrétiens en danger (Montalembert, Les moines d'Occident, IV, 452).
(3) Une de ces villes était fière de posséder et de pouvoir montrer aux étrangers la tête authentique du sanglier de Calydon, dont les Dioscures et leurs compagnons lui avaient fait hommage.
faudrait, pour 'la découvrir, passer non seulement d'Italie en Grèce, mais encore de Grèce en Orient. Dans le passage signalé plus haut, Diodore de Sicile nous apprend que si deux étoiles avaient pendant la tourmente brillé tout d'un coup sur le front des Dioscures, c'était parce qu'Orphée, un des Argonautes, avait invoqué les dieux de Samothrace (1). Cet appel inattendu, à des divinités étrangères, et l'effet soudain qu'il produit s'expliquent par l'étroite parenté qui unissait les Dioscures Tyndarides aux Dioscures Cabires. La Grèce avait emprunté la puissance et les attributs des grands dieux de Samothrace pour les donner aux fils de Zeus et de Léda. C'est par suite de ce syncrétisme que ceux-ci étaient devenus pour tous les Grecs, et notamment pour ceux du littoral, des divinités maritimes, les sauveurs, larojpeç , les protecteurs, 'ApwyovauTai, les défenseurs bienfaisants, J AyaÔol n<xpa<r- Taxai (2), des voyageurs et des navires. Ils s'étaient ainsi complètement identifiés avec les Cabires marins de l'Orient et les Acwins des Védas, ces autres fils du ciel (3) qui rendent la mer douce comme le miel, et recueillent dans leurs bras ou sur leur char aérien le naufragé prêt à périr. Voilà pourquoi à Amphissa on confondait dans un même culte les Dioscures et les Cabires, indistinctement appelés HaïSeç *Avaxeç (4) ; pourquoi aussi un jeune homme initié aux mystères de Samothrace se compare aux dieux d'Amyclée, sauveurs des nautoniers (5); pourquoi enfin on voyait se dresser devant le port de cette même île de Samothrace les statues de deux divinités qu'on appelait à la fois les grands dieux et les Castors, statues au pied desquelles les voyageurs venaient toujours, après une traversée périlleuse, déposer des offrandes et faire des sacrifices (6).
(1) Aussi les Argonautes voulurent-ils être initiés aux mystères de Samothrace. Ils abordèrent dans l'île pendant la nuit, reçurent l'initiation et repartirent aussitôt (Apollon, de Rhod., I, 915-918; Orph., Argon., 465 , etc.). Les insignes des initiés de Samothrace , la couronne d'olivier et la bandelette de pourpre, préservaient de tout danger. Ulysse, dans un naufrage, s'en étant ceint les reins , avait été miraculeusement porté sur les eaux (Scholiaste in lliad., II , 100).
(2) Hymn. homér., XIII, 6; Théocrite, Idyl, XXII, 6, 33; iElian., ttoixéXyi tcxTopta, 1 , 30 ; Aristophane, Lysist.. 1301; Strabon. V. p. 232.
(3) Aiodxoupoi ou At6exopot , d'après l'étymologie sanscrite , est un mot qui signifie à la fois fils de Zeus et fils de l'air ou du ciel.
(4) Pausanias , X , 38 , 7.
(5) Corpus 1. G., t. IV, pars XXXIX, p. 22. n° 6860, 6. — Jacobs, Anthol, t. XIV, p. 935, n° 219, etc., etc.
(6) Servius, Mn., III 12 : « Idem Varro et alii complures magnos deos affir-
Eh bien, ce caractère maritime qu'avaient les Dioscures grecs, héritiers des Cabires, et qui était très respecté sur toutes les côtes du Péloponnèse (1), on le retrouve partout sur celles de l'Italie méridionale. Tarente, le port le plus important de la Grande- Grèce, Rhégium, Locres, etc., accueillent et adoptent! avec empressement des dieux qui viendront en aide à leurs marins, qui guideront leurs vaisseaux , et protégeront ainsi leurs marchandises. Aussi les monnaies de ces villes représentent-elles Castor et Pollux, et à côté d'eux tantôt des dauphins, tantôt des épis ou des cornes d'abondance (2). Ces emblèmes pacifiques qui symbolisent la mer et le commerce conviennent également aux dieux protecteurs et aux villes protégées. C'est en effet sur mer, et, comme on le verra plus loin, sur les marchés, que les premiers manifestent leur puissance en temps de paix ; c'est par la mer et par l'échange des denrées de toute sorte que les autres vivent et prospèrent.
Rome ne pouvait manquer d'accueillir ces Dioscures maritimes, sauveurs des Argonautes, comme elle avait accueilli les Dioscures guerriers, défenseurs des Locriens. Seulement, on ne voit pas que cette adoption nouvelle ait eu pour cause et pour origine une intervention particulière de ces dieux en faveur des Romains. L'apparition de Castor et de Pollux sur le champ de bataille du lac Régille ne se renouvela pas sur mer, et ce ne fut pas en souvenir d'un secours imploré et accordé au milieu de la tempête que les Romains ouvrirent à ces dieux bienveillants de la mer les portes de leur ville. 11 est donc impossible de fixer la date exacte de l'entrée à Rome des Dioscures maritimes. Toutefois, cette date doit être très rapprochée de celle qu'illustrèrent la victoire sur les Latins et la première apparition des deux jumeaux divins aux Romains triomphants. Ceux-ci, connaissant à cette époque la légende du fleuve Sagra, devaient aussi connaître l'histoire des Argonautes et les diverses péripéties de cette expédition fameuse. La renommée que Castor et Pollux, compagnons de Jason, avaient comme protecteurs des marins dans toute l'Italie méridionale était certainement parvenue jusqu'à Rome. Elle s'était répandue
mant duo simulacra virilia , Castoris et Pollucis , in Samothracia ante portum sita quibus naufragio liberati vota solvebant. »
(1) Euripide, Hélen., 1511 ; Strabon , I, p. 48, etc.
(2) Catalogue , n°* 91 et suiv. Les dauphins en compagnie des Dioscures se retrouvent aussi sur les vases peints avec la même signification (Voy. BuUetin de VInst. arch., 1847, p. 89).
partout sur les côtes occidentales, à Cumes, la plus ancienne des colonies grecques ; puis remontant vers le Nord, elle avait dû s'arrêter dans tous les ports de la mer Tyrrhénienne, àCœre, une des premières villes qui entretinrent avec la Grèce des rapports religieux (1), et à Ostie, qui devint le centre du culte maritime de Castor et Pollux.
Dans ce port, où jetaient l'ancre les navires du monde entier, où affluaient de toutes parts les récoltes étrangères que Rome attendait pour se nourrir, ces dieux, aussi puissants sur mer que sur terre, prirent peu à peu une importance considérable. Sur eux reposèrent non plus seulement les destinées de quelques hommes montés sur un vaisseau, mais celles d'une immense population agglomérée dans .la cité reine de l'univers. Qu'une tempête vînt engloutir ou simplement retarder de quelques jours ces grands bâtiments de charge qui apportaient le blé d'outremer, et la ville était menacée de périr de faim. Aussi les habitants d'Ostie, qui étaient les premiers à constater et à signaler à Rome l'arrivée anxieusement attendue des vaisseaux de transport, honoraient-ils d'un culte spécial des dieux de qui dépendait l'existence de tout un peuple. Dès qu'une tempête poussait sur le rivage des flots trop violents pour permettre aux navires de pénétrer dans le Tibre, c'est au temple de Castor et Pollux que les citoyens accouraient en foule ; c'est à ces dieux que le préfet romain établi à Ostie venait offrir les vœux et les sacrifices de l'Italie entière. Sous l'empereur Julien, une disette aussi terrible que celle des années 41 et 52 s'abattit sur Rome. Depuis plusieurs jours la mer était mauvaise et les vaisseaux chargés de blé ne pouvaient entrer à Ostie. Déjà le peuple murmurait, et Tertullus, préfet de la ville , craignait d'être massacré, comme jadis, dans une circonstance analogue, l'empereur Claude avait failli l'être lui-même. Ce furent les Dioscures qui sauvèrent le fonctionnaire romain , Ostie et la ville éternelle. Un sacrifice leur fut offert : aussitôt la mer s'apaisa , et les vaisseaux , poussés par un bon vent, entrèrent à pleines voiles dans le port (2).
Ainsi, dans la seconde moitié du quatrième siècle après Jésus- Christ, Castor et Pollux sont encore les protecteurs bienveillants des navires et des dieux tout puissants sur mer. Bien plus : au milieu du cinquième siècle de notre ère, ce sont toujours eux
(1) Cœre avait un trésor particulier dans le temple d'Apollon de Delphes.
(2) Ammien Marcellin , XIX, p. 272-273.
qu'invoquent les païens endurcis ; c'est sur eux que le poète Rutilius, retournant en Gaule (419^, compte pour avoir une traversée facile :
Pande, precor , gemino placatum Castore pontujn (1).
Les sacrifices que la ville d'Ostie offrait à ces dieux, à ce double Castor, dès que la mer devenait menaçante, les actions de grâce qu'elle leur rendait au premier rayon du soleil revenu, la place qu'elle leur réservait à côté des principales divinités de l'élément liquide, les fêtes qu'elle célébrait régulièrement en leur honneur, la vénération qui s'attachait à leur temple riche et grandiose, orné de portiques, de sculptures, et rempli d'ex-voto, tout manifeste la puissance souveraine que Castor et Pollux avaient à Ostie comme divinités maritimes.
Si c'est dans ce port, comme il est permis de le supposer, que ce culte pénétra d'abord avant d'arriver à Rome, il se répandit bientôt dans l'Italie entière. Des textes , des inscriptions et des bas-reliefs montrent quelle confiance avaient dans ces dieux les marins et les voyageurs. Ce sont eux qu'on invoque avant le départ : Lorsque Virgile s'embarque pour Athènes , c'est à Castor et Pollux qu'Horace recommande son ami : « que les feux brillants des frères d'Hélène te dirigent, ô vaisseau qui portes Virgile (2) ! » C'est à eux encore qu'on s'adresse au milieu de la tempête : Properce aime mieux supporter le caractère désagréable d'une maîtresse acariâtre que d'avoir à implorer sur les flots la protection des fils de Tyndare (3). C'est à eux, enfin, que l'on rend grâces au retour : Une inscription trouvée à Rome montre Castor et Pollux tout à la fois invoqués avant le départ, implorés pendant la tempête et remerciés après :
CASTORI • ET • POLLVCI
SACRVM.