‹ Le culte de Castor et Pollux en ItalieChapitre 25 sur 89 · SOCIIS · texte numérisé non relu

SOCIIS

LMP

C • VALERIVS • C • F • AGELLVS (1).

D'autres ex-voto consacrés aux Dioscures témoignent en même temps de la puissance protectrice de ces dieux et de la foi reconnaissante des navigateurs échappés aux dangers d'un naufrage. Ici, une famille tout entière, les parents et les enfants, dédient à Castor et à Pollux un bas-relief qui représente ces dieux en compagnie d'un génie marin couché, et de trois- Néréides demi-nues (2). Là, un personnage grec qui vivait en Italie à l'époque impériale, offre, à peine débarqué, un sacrifice et un ex-voto à Castor et Pollux (3). Sur le bas-relief chargé de perpétuer le souvenir du secours donné par les Dioscures et la reconnaissance de leur protégé, on voit le navigateur à peine sorti d'un bateau qui vient d'aborder au port, tendre les mains vers Castor et Pollux représentés à gauche dans leur costume et avec leurs attributs ordinaires. Devant eux sont deux autels, sur l'un desquels se dressent deux diota tandis que sur l'autre est étendu un animal qui va être offert en sacrifice. Voilà comment Argémidas, fils d'Aristogénidas, s'acquitta d'un vœu fait aux Dioscures pendant la tempête et comment il célébra son heureux retour après une navigation périlleuse.

Ce ne sont pas seulement les légendes, les textes, les inscriptions et les monuments figurés qui révèlent le caractère maritime des Dioscures ; ce sont aussi les rapports qui unissent ces dieux aux principales divinités de l'élément liquide. A Ostie, à Rome, Castor et Pollux sont associés à Neptune. C'est grâce à ces trois dieux réunis, et c'est aussi en leur honneur, que Tatius, honoré des faisceaux, célèbre près du rivage de la mer des naumachies et des jeux sabins qu'il fait ensuite sculpter sur la façade du temple des Dioscures (4). La fête navale des Neptunalia, que la ville d'Ostie célébrait en plein air le 23 juillet , était consacrée aux Castors en même temps qu'à Neptune, puisque c'étaient les deux jumeaux qui étaient chargés de rendre ce jour-là la mer calme et

(1) Grûter , MXVI , 3.

(2) Catalogue , n° 173.

(3) Md., n° 174.

(4) Burmann, Anthologie, I, 47 ; Gruber, 99.

le ciel serein. A Rome , le temple qu'Agrippa , après ses grands triomphes maritimes, dédia à Neptune sur le champ de Mars, rappelait les Dioscures et leur autorité sur les flots ; car le long des murs du portique joint à ce temple, on voyait représentés leurs principoux exploits et les aventures des Argonautes.

Les rapports des Dioscures avec Vénus sont plus étroits encore; et cela se conçoit, si Ton songe que les attributions maritimes de ces trois divinités ont la même origine. C'est à l'Orient que Vénus doit, comme Castor et Pollux, de régner sur les flots ; comme les Dioscures, elle passe, avec ses attributions nouvelles, d'Asie en Grèce, et de Grèce en Italie. Sur toutes les côtes du Péloponnèse, cette fille de l'écume de la mer est appelée etfrcXoia, xaptvotuTrft, de même que les fils de Zeus sont appelés EwTtjpeç et àpwYovauToti. Dans tous les ports de l'Italie méridionale Vénus, Castor et Pollux sont adorés comme divinités maritimes, et on les retrouve à Ostie avec le même caractère et les mêmes attribubutions. Si dans cette ville un temple magnifique est élevé aux Dioscures et soigneusement entretenu, une île entière est consacrée à Vénus, entre les deux bouches du Tibre (1). C'est à ces trois divinités réunies qu'Horace recommande son ami :

Sic te diva potens Cypri, Sic fratres Helense , lucida sidéra...

C'est de concert avec Vénus que les Dioscures guideront le navire de Rutilius et qu'ils lui rendront facile la route des ondes :

Pande , precor , gemino placatum Castore pontum ; Temperet aequoream dux Cytherea viam (2).

Sous l'empire, de nombreuses monnaies des provinces asiatiques représentent les Dioscures en compagnie de Vénus maritime. A Tripolis, Castor et Pollux sont figurés debout aux côtés d'Astarté armée de la haste ou du vexillum, et le pied gauche appuyé sur une proue de vaisseau (3). Les représentations de ce genre sont fréquentes, et c'est toujours avec un caractère maritime que ces trois divinités sont associées (4). Quelquefois la

(1) Elle y était appelée Limnesia (Servius, jEn., I, 720; cf. le Pervigilium Veneris.

(2) Itinerar., I, 155.

(3) Catalogue , n" 141-146.

(4) Vénus est souvent encore figurée debout sur un phare avec des tritons ,

composition de la médaille ne permet pas de les représenter toutes les trois en pied et sur le même plan ; mais .aucune dalles n'est jamais complètement sacrifiée. Si ce sont les Dioscures qu'on relègue à la seconde place, leur souvenir est d'ordinaire rappelé par deux bonnets coniques ; si c'est Astarté, on distingue dans le fond son buste qui se dresse soit sur une colonne, soit à l'intérieur d'un petit temple distyle. C'est réunies de la sorte que, sous l'empire romain, ces trois divinités maritimes se retrouvent avec leurs attributions d'origine orientale au lieu où elles sont sont nées et d'où elles sont parties.

Le caractère maritime des Dioscures est encore attesté par leur association avec Isis et Sérapis. Ces deux dieux égyptiens, qui suivirent, pour pénétrer en Occident, la même route que Castor, Pollux et Vénus, apparaissent de bonne heure en Sicile et sur les côtes de l'Italie. Seulement c'est à Pouzzolles, et non à Ostie, qu'ils abordent et se fixent. En Grèce, ils s'étaient déjà rencontrés et associés avec les Dioscures. Une inscription grecque de Tîle de Délos réunit ces quatre divininités dans une seule invocation (1). Il en fut de même en Italie, surtout à partir des Flaviens et des Antonins, quand le culte d'Isis devint fort à la mode dans tout l'empire. Considérée par les Romains comme une déesse toute puissante sur les flots (2), Isis était l'objet d'un culte maritime; des cérémonies solennelles étaient chaque année célébrées en son honneur sur le bord de la mer, et les monnaies la représentaient avec une draperie flottant autour de sa tête, afin de rappeler sans doute que c'était elle qui avait inventé l'usage des voiles pour les vaisseaux (3). Sérapis, de son côté, avait à Pouzzoles un temple magnifique dont les ruines subsistent encore. Si l'on songe que ce port commerçait avec le monde entier, qu'il était le point de départ de la ligne directe qui conduisait à Alexandrie , que la population, était très mélangée d'éléments orientaux, on ne s'étonnera pas que Sérapis ait été le dieu préféré que les voyageurs invoquaient au départ et remerciaient au retour. Il n'était pas le seul cependant. Entre Isis et Sérapis une

ou tenant au-dessus de sa tête une voile gonflée par le vent. Dans le temple de Jupiter Capitolin qui s'éleva sur l'emplacement du temple de Jérusalem , les Dioscures et Vénus étaient associés au dieu principal (V. Renan, Eglise chrétienne, p. 27 et 224).

(1) Corpus I. G., 2302.

(2)8tace f Silv., 111,2, 101.

(3) Cassiodore, Epître XVU. - Mionnet , I , p. 371, n" 57-11 , p. 179, n° 226, etc.

place fut réservée à Castor et Pollux. Ces quatre divinités réunies protégeaient au même titre les navigateurs, et, à l'avant des nombreux vaisseaux pressés dans le vaste bassin de Pouzzoles on voyait aussi souvent les images et les noms des Castors que ceux d'Isis ou de Sérapis. Le navire qui conduisit saint Paul d'Alexandrie à Pouzzoles portait pour enseigne Castor et Pollux (1). Une très curieuse lampe, en forme de barque, trouvée au fond de la mer, prouve qu'un culte commun était rendu aux fils divins de Zeus et aux deux dieux étrangers venus d'Egypte (2). Sur la proue sont représentés Isis et Sérapis et au-dessous d'eux Castor, vêtu de la lœna , coiffé du piléus , armé de la lance et debout près de son cheval qu'il tient par la bride. Près du potier, qui s'est représenté lui-même modelant la lampe, on lit sur un cartouche oblong le mot EYn AOIA et sous la barque la phrase : AABE ME TON HAI02EPAIIIN. Cette présence de Castor dans un lieu spécialement consacré à Sérapis, ce soin qu'on prend de le représenter à côté de deux divinités dont la puissance sur les flots était reconnue par tous les peuples riverains de la Méditerranée, tout cela ne prouve-t-il pas l'importance que les Dioscures avaient dans tout l'empire romain comme divinités maritimes?

Au reste, cette autorité qu'on leur donne sur les flots n'a pas une origine purement mythologique. Si, sous l'empire , les Romains les invoquaient encore au moment de s'embarquer , ce n'est pas précisément parce qu'ils comptaient le3 voir pendant la tempête, « apparaître en personne fendant l'air de leurs ailes rapides (3). » Non, la foi des marins les moins crédules dans la protection toute puissante de Castor et Pollux avait une origine plus naturelle et plus sérieuse. Ces dieux, pour les Romains comme pour les Grecs, n'étaient que la personnification divine d'un phénomène électrique. Les étoiles que les Argonautes avaient vues se poser sur les fronts des Tyndarides et que les marins depuis ce temps voyaient courir sur leurs vaisseaux ne sont autre chose que ces flammes phosphorescentes qui voltigent toujours sur la

(1) Actes des Apôtres, ch. XXVIII, v. 11. — Encore aujourd'hui les bateliers de Fiumicino aiment à donner à leurs barques les noms de Castore et de Polluce.

(2) Catalogue , n« 233.

(Y) Hymn. homér., XXXIV, ôetsuiv. Cf. Plutarque, De def. orac, XXX. On croyait cependant encore à leur présence réelle. Maxime de Tyr affirme qu'il a vu plus d'une fois les Dioscures dirigeant en personne , à travers les flots en courroux, son navire battu par la tempête (Dissert., XV, 7, p. 173).

mer par les temps d'orage (1). Nos matelots, aujourd'hui, les appellent feux Saint-Elme (2) ; les anciens les appelaient Castor et Pollux. — « Dans les grandes tempêtes, dit Sénèque, on voit deux étoiles se poser sur les antennes des navires : les marins croient reconnaître Castor et Pollux qui viennent à leur secours (3). — « J'ai aperçu , dit un témoin occulaire (4) , les Dioscures, étoiles brillantes, qui remettaient dans le droit chemin le vaisseau battu par la tempête. »

L'apparition de ces dieux est donc toujours et partout bienfaisante ; ces étoiles qui, pendant l'orage, vont et viennent sur les vagues, comme des oiseaux qui voltigent, annoncent aux marins le retour prochain du beau temps (5). C'est à tort qu'Artémidore prétend (6) que ces flammes sontfunestos si elles apparaissent par une mer calme et un ciel serein. Lorsque Lysandre sortit du port, pour aller battre à ^Egos-Potamos la flotte athénienne , les feux des Dioscures vinrent briller à l'arrière du navire , de chaque côté du gouvernail (7); les vents étaient favorables, la mer paisible, le ciel sans nuage, et cependant tout le monde se réjouit de cotte apparition comme d'un heureux présage. Il n'y a qu'un cas où la présence de ces étoiles soit néfaste. Si, au lieu de deux flammes, une seule vient à briller, que les matelots tremblent ! Car ce ne sont plus Castor et Pollux, c'est Hélène leur sœur qui apparaît ainsi, et Hélène est funeste, malfaisante (8). Qu'elle se pose sur les mâts, et le navire sombre à l'instant ; qu'elle tombe à fond de cale, et le navire s'embrase, et tout l'airain qui s'y trouve entre en fusion.

Il faut alors, pour sauver les marins, que deux autres flammes se

(1) Elles apparaissent aussi sur terre. Les auteurs anciens citent à tout instant des apparitions de ce genre. Tantôt ces étoiles se posaient sur les lances des soldats en faction , tantôt elles allaient et venaient dans les camps , tantôt elles voltigeaient sur les statues des dieux. Mais rien ne nous dit qu'on reconnût dans ce cas la présence de Castor et de Pollux.

(2) Les Italiens appellent aussi ces feux , feux de saint Pierre et de saint Nicolas. C'est saint Pierre, on s'en souvient , qui remplace Castor dans le temple de Naples transformé en église.

(3) Q. N., I, 1 , 2. « In magna tempestate apparent quasi stellae vélo insidentes. Adjuvari se tune périclitantes existimant Pollucis et Castoris numine. »

(4) Maxime de Tyr , Dissert, XV, p. 59, lig. 30 (éd. F. Didot).

(5) « Ce qui doit rassurer les marins, » dit Sénèque (loc. cit.), « c'est que ces étoiles se montrent quand l'ouragan faiblit et que le vent tombe. »

(6) Oneirocriticon , II, 42, p. 133.

(7) Plutarque, Lysandre, XII, 1.

(8) Pline, H. N., II , 37, 101. Scholiaste de Stace , Thébaïde, VII, 791. Tous les auteurs, excepté Euripide, reconnaissent à Hélène ces pouvoirs malfaisants.

montrent aussitôt, et que Castor et Pollux viennent contrebalancer la redoutable influence de leur sœur (l).

Il importe d'établir ici une distinction entre le feu Saint- Elme que personnifient les Dioscures et la constellation zodiacale qui porte leur nom. Les textes dans lesquels ces dieux sont représentés comme protecteurs de la navigation font allusion non pas aux Gémeaux, mais aux feux Saint-Elme, que les anciens assimilaient aux étoiles. C'est ce phénomène électrique que désignent dans Horace et ailleurs les mots lucida sidéra, clarum sidus, alba Stella (2), etc. Avant de devenir, vers la fin de l'hellénisme , la constellation des Gémeaux, Castor et Pollux ont été les feux Saint- Elme. Ils le resteront longtemps ; car le nom même de feux Saint- Elme, dérivé de celui d'Hélène, sœur des Dioscures, prouve la perpétuité de cette croyance. Tandis que les philosophes essaient d'expliquer la nature de ces étranges météores , comme Xénophàne, qui voit en eux de petits nuages que le mouvement fait briller (3), ou déclarent, comme Métrodore (4), qu'ils ne sont que le résultat d'une illusion produite par la peur, et qu'ils n'existent que dans les yeux, ou plutôt dans l'imagination des matelots épouvantés, toutes les âmes crédules, tous les navigateurs en danger, toute l'antiquité pieuse croit à la présence réelle , à la protection puissante des Dioscures brillant dans l'orage, « Quand la mer gronde, bouleversée par le souffle des vents et par des tourbillons de grêle, c'est vous qui remettez à flot le navire qui s'abîme ; c'est vous qui sauvez les matelots déjà résignés à la mort. Grâce à vous le vent tombe , la mer se calme, les nuages disparaissent... Vous êtes pour les mortels de bienfaisants protecteurs (5) ». Ainsi chantait Théocrite, trois siècles avant l'ère chrétienne. Six cents ans plus tard , sous les yeux et au nom d'une populace affamée , Tertullus, préfet d'Ostie, monte au temple des Dioscures, leur rappelle l'antique réputation dont ils jouissent, les somme pieusement de la justifier ; aussitôt le vent tombe, la mer se calme, les nuages disparaissent et les vaisseaux chargés de grain entrent

(1) Pline, loc. cit : « Geminœ autem salutares, et prosperi cursus pranunciae : quarum adventu fugari diram illam ac minacem , appellatamque Helenam , feront; et ob id Polluci et Castori id^numen assignant, eosque in mari Deos invocant. »

(2) Odes, I, 3, 2; I, 12, 27-32; IV, 8, 31-32.

(3) Plutarque, De plac. philos., II, 17.

(4) ld„ îbid. Voyez pour tout ce passage, Revue archéologique, tomes XIII et XIV, articles de M. Th. -Henri Martin.

(5) Théocrite, Idyl., XXII, 14-24.

triomphalement au port. Castor et Pollux sont, encore à cette époque, les mêmes dieux tutélaires.

Protecteurs des marins, ils seront aussi les protecteurs des commerçants. En effet, c'est par mer surtout que l'Italie trafique ; c'est le long des côtes ou près de l'embouchure des fleuves que se trouvent les principales villes commerçantes, et c'est à la facilité de leur communications maritimes qu'elles doivent leur richesse et leur prospérité. Si donc le culte de Castor et Pollux est fort répandu dans tous les ports de l'Italie, c'est parce que ces dieux protègent à la fois les matelots et les marchandises qu'importent ou exportent les navires. Il y a par conséquent un rapport étroit entre les attributions maritimes et les attributions commerciales de Castor et Pollux. Ce sont donc celles-là qu'il convient maintenant d'étudier.

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