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CHAPITRE VI

CASTOR ET POLLUX DIEUX DE LA BONNE FOI ET DES TRANSACTIONS COMMERCIALES. — LEURS REPRÉSENTATIONS SUR LES MONNAIES.

Deux cent trente et un ans après la bataille du lac Régille, Castor et Pollux, faisaient leur première apparition sur les monnaies romaines. En 486, des deniers d'argent furent frappés, qui représentaient ces dieux au revers, tandis qu'au droit était figurée la tête % casquée de la déesse Roma.

Ne faut-il voir là qu'un souvenir de la victoire sur les Latins, et n'est-ce qu'en qualité de divinités guerrières que les Dioscures sont adoptés par les Romains reconnaissants , pour servir de type officiel aux monnaies d'argent de la république? On est tenté de le croire, en voyant les jumeaux divins toujours représentés dans l'attitude et avec les attributs de deux guerriers, Coiffés du piléus surmonté d'une étoile, vêtus d'un manteau qui flotte sur leurs épaules, pour indiquer la rapidité de leur course, ils galopent sur leurs chevaux lancés à toute bride , et tiennent leur lance en arrêt, comme pour atteindre et frapper un ennemi qui fuit. C'est bien là, semble-t-il, un des épisodes de cette grande bataille livrée et gagnée par la cavalerie. Ce sont donc bien des divinités guerrières qui sont ainsi représentées sur les deniers d'argent.

Cependant, s'il en est ainsi, comment expliquer que tant d'années se soient écoulées entre l'intervention des Dioscures au lac Régille et leur première apparition sur les monnaies romaines? Si c'est uniquement comme vainqueurs des Latins que ces dieux figurent au revers des deniers frappés en 486 , on ne conçoit pas que les Romains aient si longtemps tardé â rappeler sur leurs monnaies le souvenir du lac Régille, quand, quinze années après la victoire, ils l'avaient déjà consacré par un temple élevé sur le Forum. Ne pouvaient-ils pas, plus d'un siècle auparavant, donner

place à ces dieux sur les monnaies de bronze émises dans les années qui précédèrent la prise de Rome par les Gaulois?

S'ils ne l'ont pas fait, c'est sans doute parce que le caractère jusqu'alors exclusivement guerrier de Castor et de Pollux ne leur paraissait pas suffisant pour justifier la présence de ces dieux sur des objets qui, en somme, symbolisent la paix, puisque c'est par les monnaies que se font les transactions commerciales qu'interrompt la guerre. Ils réservaient cette place aux divinités paisibles, à Mercure, le patron du commerce , à Minerve, l'inventrice des nombres , à Hercule, le protecteur des fortunes. Si les Dioscures ne figurent pas à côté de ces dieux, c'est précisément parce que, à cette époque, ils n'ont encore que des attributions guerrières. Pour que plus tard, en 486, ils soient admis sur les deniers d'argent, il faut donc que de nouveaux éléments soient venus modifier leur culte, augmenter leurs attributs, pacifier leur caractère, il faut que ces dieux, tout puissants à la guerre, aient obtenu encore un rôle à jouer pendant la paix. En résumé, l'idée de donner place à Castor et à Pollux sur les deniers d'argent émis en 486 ne doit pas avoir été inspirée par le souvenir très lointain de la bataille du lac Régille; ces représentations nouvelles doivent avoir une origine toute pacifique, toute commerciale.

Les faits justifient cette hypothèse. Entre la victoire sur les Latins et la soumission complète de l'Italie, dans ce long intervalle de plus de deux siècles (255-484), Castor et Pollux sont devenus les protecteurs divins des Romains commerçants, comme ils Tétaient déjà des Romains guerroyant, et c'est encore à la Grèce qu'ils doivent d'avoir à Rome ces pouvoirs nouveaux. La bataille du lac Régille avait donné aux vainqueurs l'occasion d'adopter les Dioscures, dieux de la guerre, qu'ils voyaient adorés à Tusculum; la conquête delà Grande-Grèce leur offrit, à son tour, l'occasion d'adopter les Dioscures, dieux du commerce, en même temps que les monnaies à leur type , alors très répandues dans toutes les riches cités des côtes de l'Italie méridionale.

Ce culte, dont les honoraient Tarente, Rhégium, Locres (1), et toutes les villes adonnées au commerce maritime, Castor et Pollux le devaient bien moins à leur ancienne victoire près du fleuve Sagra, qu'à la protection dont ils étaient censés couvrir les vaisseaux et les marchandises. S'ils étaient représentés sur un très grand nombre de monnaies d'argent, et même sur plusieurs

pièces de cuivre de ces contrées, si Tarente les avait adoptés pour servir de type à ces beaux nomes fort recherchés dans tous les comptoirs de la Méditerranée, si Paestum, Locres, Rhégium, etc. les représentaient dans toutes les positions, à pied, à cheval, en buste, etc., etc., ce n'était pas tant comme dieux des batailles que comme dieux des marins et du commerce. Ce qui le prouve , ce sont les personnages et les emblèmes à côté desquels ils figurent. A Tarente, ils sont associés à Cérès (1) ; à Rhégium, ils apparaissent en compagnie de Mercure, qui, de la main droite, tient un rameau et de la gauche un caducée , ce symbole des relations pacifiques (2) ; eux-mêmes portent le plus souvent une palme au lieu de lance (3), ou bien ont à côté d'eux et sous leurs pieds un dauphin , une corne d'abondance , des épis, des fruits , etc. (4). Evidemment, c'est bien un sens tout- pacifique qui s'attachait à ces diverses représentations.

Cette série de monnaies au type des Dioscures était donc fort répandue dans toutes les villes maritimes des côtes méridionales, quand Rome acheva la conquête de la Grande-Grèce. En 482, Tarente ouvrait ses portes; en 484, Rhégium était emporté d'assaut et l'Italie soumise. Tous les hôtels de monnaies perdaient le droit que Rome se réservait dorénavant d'émettre ces belles pièces d'argent, si connues sur tout le littoral méditerranéen. Deux ans plus tard (486) , on voyait apparaître sur le marché romain les premiers deniers d'argent que le sénat jusqu'alors s'était refusé à laisser frapper. Ces nouvelles monnaies n'étaient que la reproduction très exacte des nomes de Tarente au type des Dioscures. C'étaient bien toujours les mêmes dieux coiffés du bonnet conique surmonté d'une étoile, vêtus de la chlamyde flottante, et galopant sur leurs chevaux. Seuls, les épis et les palmes avaient, pour des raisons que nous dirons plus loin, fait place à d'autres attributs. Au recto même de ces nouveaux deniers, on reconnaissait un type emprunté encore aux villes du Midi. Ce buste de femme coiffée d'un casque orné de deux ailes et d'une crête découpée en bec d'oiseau n'était-il pas la copie très fidèle d'une tête gravée sur plusieurs monnaies de Thurium et de Métaponte ? La ressemblance est si parfaite qu'on peut supposer que les officiers romains préposés à la frappe de la monnaie avaient fait venir,

(2) IMd., n* 95.

(3) IWd., n«- 92 et 98.

(4) lbid., n° 93 et 9».

pour la fabrication de ces nouveaux deniers, des ouvriers de la Grande-Grèce (1).

Ce fut, sans aucun doute, dans un intérêt politique et commercial que Rome adopta, sans le modifier d'abord, ce type déjà répandu partout dans la basse Italie. Puisqu'elle voulait centraliser chez elle la fabrication des pièces d'argent, c'était faciliter ses relations commerciales avec les principales cités du Midi, que de ne leur pas imposer un type inconnu de monnaies nouvelles. Mais à ces raisons toutes politiques s'en ajoutaient d'autres dictées par le patriotisme et la religion. Les Romains ne pouvaient voir qu'avec plaisir, sur ces monnaies nouvelles, des dieux aux- , quels s'attachait depuis plus de deux siècles tant de reconnaissance et de respect. Ces représentations dont ils n'avaient pas eu l'idée, et qui dorénavant mettraient chaque jour dans leurs mains les images des Dioscures, comme ils avaient déjà leur temple sous les yeux, ne pouvaient que flatter singulièrement leur amour-propre et leur patriotisme. Pour avoir sur ces deniers d'argent, comme on l'avait déjà sur le Forum, le souvenir de la glorieuse bataille contre les Latins , il suffirait de remplacer les palmes de Paestum par des lances, les cornes d'abondance de Rhégium par des boucliers ; en un mot, tous les symboles pacifiques par des emblèmes guerriers.

Est-ce à dire toutefois que ces légers changements vont enlever à ces représentations leur caractère commercial, et que Castor et Pollux ne seront pas à Rome, comme dans la Grande-Grèce, les protecteurs divins du négoce? Non ; ces attributs et ces pouvoirs nouveaux qu'ils apportent du dehors leur sont d'autant plus volontiers conservés que les Romains les leur reconnaissaient déjà en quelque sorte implicitement.

Dieux guerriers protecteurs du peuple romain, Castor et Pollux étaient plus spécialement considérés, nous l'avons vu déjà, comme les patrons des équités, ces véritables héros de la victoire au lac Régille. Le pacte tacite conclu entre les Dioscures et les cavaliers romains au milieu même de la bataille se trouvait chaque année rappelé et consolidé par le cérémonie solennelle de la Transvectio equitum. La fête des ides de juillet était en même temps la fête des chevaliers et celle des deux jeunes dieux. Ceux-ci ne pouvaient donc plus, dans quelque circonstance que ce fût, abandonner leurs protégés auxquels ils étaient si intimement unis. Or, les équités n'étaient pas seulement des soldats;

(1) Mommsen , Histoire de la monnaie romaine, t. II, ch. III.

c'était, en temps de paix, la classe qui se livrait surtout au commerce (1). Ils étaient banquiers, publicains, entrepreneurs de transports, de fournitures et de travaux publics, fermiers des impôts, etc., etc. Il était donc tout naturel que Castor et Pollux protégeassent les chevaliers dans leurs affaires de banque et leurs entreprises commerciales , comme ils les secouraient sur les champs de bataille. De là, pour devenir aux yeux du peuple romain tout entier les dieux de la bonne foi et des transactions commerciales, Castor et Pollux, protecteurs des marins, avaient peu de chose à faire. Aussi, après la conquête de l'Italie méridionale, n'eut-on pas de peine à adopter officiellement les attributions pacifiques que semblaient révéler les monnaies de la Grande- Grèce, mais que les Castors romains possédaient déjà en réalité. Ils semblaient mériter d'autant plus la confiance des commerçants et le titre de dieux protecteurs de la bonne foi que leur réputation légendaire était pure et blanche comme les chevaux qu'ils montaient. Les aventures héroïques que leur prêtait la tradition grecque transportée à Rome étaient, chose assez rare pour les dieux païens, des plus honorables. Ils avaient repris leur sœur Hélène à Thésée, et dans leur désintéressement s'étaient contentés pour toute vengeance d'être initiés aux mystères d'Eleusis (2). Ils avaient pardonné à Stésichore d'avoir outragé leur sœur (3). Sans doute, ils s'étaient emparés de Phœbé et d'Hilaeïra déjà fiancées à Idas et Lyncée ; mais tout le monde, les Grecs et les Romains, les poètes dans leurs vers et les sculpteurs sur leurs basreliefs, s'accordait pour leur pardonner cette audacieuse entreprise qui avait eu pour excuse la faible résistance des deux jeunes filles et pour dénouement une union légitime (4). La seule chose d'ailleurs qu'on voulait voir ressortir de leur combat contre Idas et Lyncée, c'étaient leur amour et leur dévouement l'un pour l'autre (5). Bref, les Romains les considéraient, tout autant que les Grecs, comme deux modèles d'honneur et de loyauté (6), et sa-

(1) a Equités romani , milites et negotiatores » (Tite-Live).

(2) Plutarque , Thésée , XXXII.

(3) Horace, Epodes , XVII , 43.

(4) Si sur la face principale des bas-reliefs qui représentent cet enlèvement on voit Castor et Pollux saisissant de force les filles de Leucippe, sur les parois latérales est d'ordinaire figurée la cérémonie d'un double mariage qui excuse cet enlèvement. Les deux jeunes filles, très résignées, s'avancent librement vers l'autel; les deux jeunes gens les conduisent, timides, respectueux, soumis. (Catalogue , n« 196-197.)

(5) Ovide, Fastes, V, 699 et suiv.

(6) Si les étymologies de Castus et PoUucere ne peuvent être acceptées au

vaient pouvoir sans crainte mettre sous leur protection les hommes et les affaires pour lesquels la bonne foi est surtout nécessaire, c'est-à-dire le commerce et les commerçants.

Une autre cause encore facilita l'adoption à Rome de Castor et de Pollux comme divinités commerciales.

Le temple voué par A. Postumius et dédié par son fils avait été construit sur le Forum, au centre même des affaires, à l'endroit où s'était de très bonne heure établie la Bourse de Rome. Les Dioscures semblaient donc naturellement appelés à surveiller, du lieu voisin qu'ils occupaient, toutes les transactions commerciales, industrielles et financières. Devant leur temple se dressait le Janus médius, rendez-vous des marchands (1); derrière s'élevaient les veteres tabernx, ces boutiques où les usuriers avaient leurs comptoirs :

Pone xdem Cattorit ibi sunt subito quibus credas malè (2).

Si le temple des Castors était, comme le dit Cicéron, in oculis quotidianoque adspectu populi romani, il semble qu'à leur tour les Romains qui s'occupaient d'affaires fussent sous les yeux et sous la surveillance continuelle de ces dieux loyaux par excellence. Aussi depuis le cinquième siècle de Rome jusqu'à la fin de l'Empire , ces derniers ne cessèrent- ils de présider et de protéger les affaires d'argent. Ce sont eux que tous prennent à témoin et veulent avoir comme garants de leur intégrité. C'est au pied de leur temple que s'établissent les banquiers et les changeurs (3), que se font les ventes et les achats d'esclaves (4) ; sur les murs qu'on affiche les lois financières. Lorsque la loi Valéria réduisit toutes les créances au quart de leur valeur première, c'est dans le temple des Castors que fut placardé le tableau de cette réduction. Là aussi, sous la garde de ces très sûrs dépositaires, on entassait les

point de vue grammatical , elles ont du moins cet avantage qu'elles semblent indiquer fort ingénieusement le caractère essentiellement loyal de Castor et de Pollux.

(1) Un fragment de calendrier découvert en 1850 via Graziosa , établit que le Janus médius (IJorace , Sat., II, 3, 18) était situé près du sanctuaire de Yesta , sans doute entre le temple des Castors et la basilique iEmilia. Voy. Bulletin de l'Institut archéologique, 1850, p. 114.

(2) Plaute , Curculio , IVj, 1, 20.

(3) Cicéron, Pro P. Quintio , IV, 17.

(4) Sénèque, De constantia sapientis, XIII.

traités, les testaments, les pactes de toute sorte, voire même les objets précieux et l'argent monnayé :

Et ad yigilem ponendi Castora nummi , Ex quo Mars ultor galeam quoque perdidit , et res Non potuit servare suas (l).

C'était Mars, en effet, qui, dans le principe, recevait en dépôt les valeurs de l'Etat et des particuliers. Mais ce vieux dieu latin avait été dépouillé, au profit des Dioscures, de ces flatteuses prérogatives, parce qu'il s'était laissé voler non seulement tout ce qui avait été commis à sa garde, mais encore tout ce qu'il possédait lui-même; le pauvre dieu avait perdu jusqu'à son casque.

On comprend , d'après ce qui précède , l'importance religieuse qu'avaient à l'origine les serments Edepol et Mecastor. Pouvait-on mieux protester de sa bonne foi qu'en invoquant les dieux qui la personnifiaient ou le temple qui semblait en être le sanctuaire favori (2) ? Il est vrai que dans le principe ce serment était exclusivement réservé aux femmes (3), qui, ne pouvant pas, pour des raisons exposées tout au long par Properce, jurer par Hercule, se consolaient en jurant par Castor et Pollux. Mais les hommes ne tardèrent pas à enlever aux femmes ce privilège. Eux aussi se mirent dans leurs serments à invoquer, sinon Castor, du moins Pollux (4), et cette formule devint bientôt d'un usage si commun, qu'elle perdit peu à peu sa force et sa majesté. Elle finit par être répétée à tout propos et sans propos , voire même par des gens aussi peu dignes de foi que de considération , par des coquins comme le Chalinus ou l'Argyrippus de Plaute , qui ne craignent point d'invoquer le témoignage de ce dieu grand, loyal et pur.

(i) Juvénal , Sat., XIV, 260-262.

(2) On écrivait Edepol (a e, deus, Pollux ») ou JSdepol (« per aedem Poilucis ») (Aulu-Gelle , XI , VI).

(3) Pourquoi cette formule de serment était-elle en principe interdite aux hommes? Cela semble assez difficile à deviner, et Aulu-Gelle lui-même s'avoue fort embarrassé pour résoudre la question. Faut-il croire quel'idée d'innocence et de pureté attachée à ce serment, très usité dans les mystères d'Eleusis, où Ton exigeait des initiés qu'ils fussent innocents et purs, était la cause principale de cette interdiction ? Dans ce cas, on devrait croire que ces vertus, l'innocence et la pureté, étaient, elles aussi, l'apanage exclusif des femmes; ce que contredit l'admission de plusieurs hommes aux mystères d'Eleusis (Voir le chapitre VI du onzième livre d' Aulu-Gelle)

(4) Aulu-Gelle, Loc. citât.: « Paulatim tamen, inscitia antiquitatis, viros dicere ade/pol cœpisse. »

Celui-ci du reste ne fut point atteint par cet abus. Son frère et lui conservèrent intacts le prestige divin et l'autorité toute puissante qu'ils avaient à Rome. Leurs fréquentes apparitions dans les combats et sur mer, le culte dont leur temple est l'objet , leur présence continuelle sur les monnaies prouvent bien que ces dieux sont toujours honorés comme dieux des guerriers, des marins et des commerçants.

En effet, les Romains ne séparent pas ces diverses attributions. Dans leur temple du Forum et sur les deniers d'argent , Castor et Pollux ont toujours , et simultanément, un caractère guerrier et un caractère pacifique. Comme les didrachmes de Tarente , les deniers de Rome rappellent que les Dioscures protègent les vaisseaux et le commerce; mais, comme le temple du Forum, ils rappellent aussi la victoire du lac Régille. En supprimant tous les emblèmes pacifiques des monnaies méridionales pour les remplacer par des emblèmes guerriers, Rome n'enlevait pas aux images des Dioscures leur signification commerciale , mais elle en ajoutait une autre qui , grâce à des variantes et à des additions introduites bientôt après , deviendra chaque jour plus évidente. Les vainqueurs conservent , pour faciliter leurs échanges , les monnaies en cours sur toutes les côtes méridionales ; mais ils les font jure sua, d'abord en s'en réservant la frappe, ensuite en imposant, par une nouvelle interprétation de ce type ancien, le souvenir d'une de leurs victoires aux peuples soumis destinés à se servir chaque jour de ces deniers ainsi transformés. Ceux-ci avaient donc le quadruple avantage de conserver un type déjà connu du monde commerçant, de représenter des dieux spécialement réputés pour leur bonne foi , de convenir très bien à la classe commerçante par excellence , aux chevaliers , protégés des Dioscures, enfin de rappeler la grande victoire qui avait fondé la république et assuré la liberté. N'était-ce pas être bien inspiré, que de mettre ainsi les premières pièces d'argent fabriquées à Rome sous la protection de Castor et de Pollux?

Dans les premiers temps qui suivirent l'adoption de ces deniers , aucune modification importante ne fut faite au type emprunté à la basse Italie. Seules, les palmes que les Dioscures tenaient à la main sur les monnaies de Paestum et de Rhegium furent remplacées par des lances. Quant aux autres symboles pacifiques représentés dans la Grande-Grèce soit au-dessus, soit audessous des cavaliers divins, Rome les supprima complètement. Aucun emblème n'accompagna d'abord la tête casquée de femme

gravée au droit et les Castors représentés au revers. A peine, distingue-t-on de temps à autre le signe de l'atelier monétaire, discrètement rappelé par une initiale ou par un monogramme. C'est vers la fin de la dernière guerre punique que les emblèmes commencent à apparaître, et ce sont toujours des emblèmes guerriers, des fers de lance , des casques , une massue , une victoire ailée couronnant Castor et Pollux , etc. , etc. ; les épis et les cornes d'abondance de Tarente et de Psestum sont peu à peu oubliés.

Insensiblement , les noms de famille se glissent sur ces deniers. Tant qu'ils restent modestement cachés par une initiale, un objet symbolique (1), ou un monogramme qui peut même se confondre souvent avec celui de Rome (2), les représentations de Castor et Pollux sont encore ce qu'elles étaient dans l'Italie méridionale, et les jeunes dieux conservent leur caractère et leurs attributions. Mais voici que vers le milieu du septième siècle les noms de famille s'étalent pompeusement à la place du nom de Rome, dont la tête casquée disparaît elle aussi. Désormais, si le patricien chargé de la frappe de la monnaie conserve au revers les images des Dioscures, c'est sans doute pour respecter la tradition , mais c'est surtout parce que ces dieux ont joué un rôle dans l'histoire de sa famille, et qu'ils rappellent l'exploit d'un de ses ancêtres. Des changements plus ou moins importants trahissent ses préoccupations domestiques. Ainsi la gens Quinctia conservera le type officiel , mais sous les pieds des chevaux de Castor et de Pollux elle gravera un bouclier macédonien pour rappeler et immortaliser sur ses monnaies la défaite de Persée et le triomphe de T. Quinctius Flamininus (3). La gens Postumia fera mieux encore. Elle remplacera au droit la tête de Rome par le buste d'Aulus Postumius , le vainqueur des Latins au lac Régille , et si les Dioscures sont conservés au revers , c'est comme alliés divins du dictateur (4). Aussi le type est-il changé ; les deux jeunes dieux sont représentés après la bataille, faisant boire leurs chevaux à la fontaine de Juturne. On peut encore citer la famille Sulpicia, qui ne grave au verso de ses monnaies les bustes accolés des Castors que pour rappeler la victoire remportée sur les Latins par son an-

(t) C'est ainsi qu'à côté du type officiel, la gens Cupienna représentera une coqne d'abondance {copia, cupia, cupienna) et la gens Thoria un taureau.

(2) Ainsi le signe M pouvait , d'après M. Lenormant (Revue numismatique , 1858, p. 52), se lire indifféremment Roma et q. Mari (q. Marius).

(3) Catalogue, n° 84.

(4) Ibid.j no 82. #

cêtre Servius Sulpicius , et la délivrance de Tusculum , l'antique patrie des Dioscures (1).

Sans doute, sur un très grand nombre de ces deniers consulaires, on retrouve le type officiel. Les familles iElia , Atilia , Calpurnia, Domitia, Julia, Marcia, Scribonia, Terentia, etc., etc., le respectent et le conservent (2). Mais plusieurs autres introduisent des variantes qui ne peuvent être expliquées que par la vanité , comme on vient de le voir, ou par la fantaisie du patricien préposé à la frappe de la monnaie. Ainsi la gens Memmia représentera Castor et Pollux armés de la lance et debout à côté de leurs chevaux qu'ils tiennent par la bride (3). En gravant sous les chevaux des Castors une petite tête de femme (4), la gens Horatia entendra peut-être associer la gloire de Clélie à celle des vainqueurs divins du lac Régille , comme sur une autre médaille elle leur associe déjà Horatius Coclès. Les familles Antestia, Cu-

piennia , Decia se contenteront d'ajouter au modèle ordinaire un chien qui accompagne les chevaux des Dioscures, une corne d'abondance, un bouclier ovale et un carnyx (5). Au contraire, les familles Cordia, Fonteia et Vibia ne conservent presque plus rien du type primitif. La première représente au droit les têtes accolées des Castors , au revers une Vénus (sans doute la Vénus Verticordia par allusion au nom de la gens) avec un petit Amour sur l'épaule, une haste dans une main et une balance dans l'autre (6). La seconde représentera soit les bustes de Castor et de Pollux surmontés d'une étoile , soit simplement leurs bonnets coniques dans une couronne de myrte (7). La troisième enfin gravera trois proues de navire derrière les têtes des jumeaux divins qu'encadre une pacifique branche de laurier (8).

(1) Catalogue, n° 87.

(2) Md., n° 72, et la note.

(3) Md., n°81.

(4) lbid. t n u 80.

(5) iWd., n°- 73, 76, 77.

(6)Ibtd.,n°75.

(7) Md., n°- 78 et 79:

(8) Ibid., n° 88. %

Les plus curieuses de ces monnaies consulaires sont celles de la gens Servilia. Sur un des deniers de cette famille, les deux frères sont représentés galopant en sens contraire (1) ; sur un autre, deux jeûnes guerriers sont descendus de cheval et se combattent l'épée à la main ; sur un troisième, ils sont remontés sur leurs chevaux et se poursuivent; le cavalier qui galope derrière s'apprête à frapper celui qui fuit devant lui et qui se retourne pour parer avec son épée les coups de son adversaire. On a voulu donner à la première de ces représentations un sens astronomique et voir là une allusion aux deux étoiles des Dioscures. Les astres qui surmontent les pilei des cavaliers rendent cette hypothèse admissible. Quant aux deux autres monnaies, elles représenteraient un duel entre Castor et Pollux (2). D'après une tradition mythologique, les deux frères se disputèrent un jour dans leur temple de Sparte et en vinrent aux mains (3). Ainsi se seraient combattus Trophonius et Agamède dans le temple d'Apollon, Acrisius et Prœtus dans le sein même de leur mère. Tel est l'épisode que la gens Servilia aurait voulu, dit-on, rappeler sur ces deniers. Est-ce vraisemblable ? En supposant que le témoignage de Lactance, qui seul raconte ce combat, ne doive pas être suspect, peut-on croire qu'une famille consulaire ait précisément choisi, afin d'en consacrer le souvenir sur ses monnaies, une aventure si peu honorable pour des dieux tant vénérés à Rome? Nulle part ailleurs on ne trouvera la moindre allusion à ce duel invraisemblable, non plus qu'au genre d'affection qu'auraient eue l'un pour l'autre les deux frères unis, suivant Athénée (4), bien moins par des liens d'amitié que par des liens d'amour (5). Si l'on remarque en outre que sur les deux deniers en question les armures des deux combattants sont tout à fait différentes, que leur coiffure ne ressemble en rien à celle des deux jumeaux, et que sur l'un des boucliers est gravée la lettre M , on ne voudra plus voir là une représentation des Dioscures en lutte l'un contre l'autre, mais bien plutôt la reproduction d'un exploit guerrier accompli par l'un des membres de la Gens Servilia, soit par M. Servilius

(i) Catalogue, n° 85.

(2) De Witte, Revue numismatique 1839, p. 92-93.

(3) Lactance, Ad Statium, Thébaïd., Vil, 412. « Apud Spartam, aperto templo, eodem tempore Castor et Pollux dimicare inter se visi sunt. »

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