CHAPITRE VIL
On connaît la réputation qu'avaient en Grèce Castor et Pollux, l'un comme dompteur de chevaux, l'autre comme pugiliste, tous les deux comme écuyers et conducteurs de chars. Les épithètes
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^puddtpfjiaTot, etc., se retrouvent presque toujours à côté de leurs noms(l). Depuis Homère jusqu'à Théocrite , l'imagination des poètes ne se représente guère les Dioscures qu'armés du ceste et montés sur un char ou un cheval de course. Au second siècle de l'ère chrétienne , plusieurs monuments rappelaient encore aux Grecs les exploits de ces vaillants athlètes,
Et leur exemple était aux lutteurs glorieux.
Quand Pausanias visita Lacédémone, on lui montra, près du temple d'Esculape, un trophée que Pollux avait érigé lui-même en souvenir d'une de ses victoires au pugilat (2). .
Cette antique renommée des Dioscures se répandit naturellement en Italie. Comme les poètes grecs, les poètes latins chantèrent à l'envi les exploits des deux jeunes athlètes. Virgile les célébra, eux et leurs coursiers. Horace et Ovide dirent l'adresse de l'un comme écuyer , la force de l'autre comme pugiliste (3). Valérius Flaccus raconta tout au long le combat de Pollux contre
(1) Homère, Odyssée, XI, 298; Hymne aux Dioscures, 3 ; Pindare, Pythiques , V. 6; Théocrite, XXII, 24, 34, etc.
(2) Pausanias , III, 14, 7.
(3) Géorgiques, III, 89. — Horace, Salires, II, I. 26 ; Odes, I, 12, 25. — Ovide, Fastes, V, 700.
Amycus, roi des Bébryces, etc., etc. Seulement, ce n'étaient là que des traditions mythologiques empruntées à la Grèce et qui ne peuvent nous indiquer aujourd'hui le rôle que Castor et Pollux avaient comme divinités romaines dans les- jeux du cirque et des combats de l'arène. Ce ne sont pas des dieux latins, ce sont des héros grecs qu'Qnt chantés les poètes.
C'est la même inspiration qu'on retrouve sur plusieurs monuments figurés, qui rappellent la gloire de Castor comme cavalier, celle de Pollux comme pugiliste. Les sujets représentés sur les vases peints sont grecs, comme d'ailleurs celui qui les a dessinés. Les artistes font comme les poètes. Quand ils peignent les vases ou forgent les trépieds destinés aux vainqueurs de l'arène , ils songent tout naturellement auxDioscures, dont la vie, féconde en glorieux exploits, offre de nobles exemples à l'athlète et de beaux sujets de décoration à l'artiste. Mais ce qu'ils représentent, ce ne sont pas des dieux présidant aux combats du cirque, ce sont des héros prenant eux mêmes part à ces combats. C'est en cette qualité qu'on voit les deux jumeaux figurer sur un vase de Vulci (1). Castor, prêt à partir avec son cheval Cyllarus, prend congé de Léda, qui tient de la main droite une fleur et de la gauche deux branches de laurier qu'elle semble promettre à son fils comme prix de la victoire qu'il va disputer à la course. Pollux, déjà vainqueur, rentre à la maison maternelle : un esclave apporte un siège et un lécythus pour que le jeune combattant puisse se reposer et laver la poussière et la sueur qui couvrent ses membres. Un vase de Canosa représente les deux jumeaux réunis après la victoire (2). Debout aux côtés d'Hercule, l'athlète invincible, ils tiennent à la main le strigile et la fiole d'huile , tandis que derrière eux se dressent, sur des colonnes ioniques, deux trépieds, symboles de la victoire remportée à la course et au pugilat. A ce titre, ces objets aussi devaient être, comme les vases, ornés des figures de Castor et de Pollux. On possède, en effet, trois trépieds sur lesquels les deux jumeaux apparaissent, tantôt appuyés sur le bras l'un de l'autre, tantôt marchant à grands pas et traînant leurs chevaux par la bride, comme s'ils avaient hâte d'aller prendre part aux jeux du cirque (3).
Toutefois, en Italie, pas plus qu'en Grèce, Castor et Pollux ne sont que de S)mples lutteurs ; leurs exploits n'ont point pour^eul
(1) Catalogue, n° 4, Cf. n° 5.
P) /Md.,n°3i.
(3)lMd., n°'227, 228, 229.
résultat de servir de thème aux poètes et aux artistes, et d'exciter Témulation des athlètes. Ces héros sont aussi des dieux. A ce titre, ils conservent dans l'Olympe hellénique et dans le Panthéon latin la réputation qu'ils avaient sur la terre, et ils deviennent les protecteurs divins des jeux de l'arène, comme ils en avaient été pendant leur vie mortelle les plus glorieux vainqueurs. Mis au rang des divinités équestres, ils voient en Grèce leurs statues se dresser à l'entrée du Dromos, reçoivent le nom à'Apheterii, président à la barrière (1) et surveillent les grands jeux olympiques. C'est Hercule lui-même, d'après Pindare, qui aurait confié à ces dieux cette noble mission (2).
Ces nouvelles attributions des Dioscures, l'Italie devait les adopter aussi. Cependant on ne voit pas que ces dieux aient été, dans les premières années qui suivirent leur arrivée à Rome, honorés spécialement comme divinités équestres, ni que des jeux particuliers aient été mis sous leur patronage. C'était sans doute en souvenir et en reconnaissance de leur bienfaisante intervention au lac Régille, que tous les ans, ai\x ides de juillet, on célébrait des jeux solennels, des courses de chevaux et de chars. Mais Castor et Pollux n'étaient pas les seuls à avoir ce jour-là les honneurs de la fête : c'était à tous les dieux en général qu'Aulus Postumius, au moment de la bataille, avait fait vœu de la consacrer (3). Quant aux autres jeux du même genre, fondés, pour la plupart, longtemps avant l'arrivée des Dioscures, ils avaient déjà leurs présidents divins; on ne pouvait les déposséder pour faire place aux nouveaux venus. Les grands jeux institués par le premier Tarquin, et qui consistaient précisément en courses de chars et en luttes au pugilat, étaient sous la protection des trois divinités poliades de Rome, Jupiter, Junon et Minerve. Les Consualia ou courses de chevaux étaient, depuis Romulus, célébrées en l'honneur du vieux dieu Consus métamorphosé plus tard en Neptune équestre. Les Equiria, cette grande fête guerrière qui s'ouvrait par une course de chevaux libres comme les bartieri modernes, étaient placés sous le patronage de Mars* Toutes les
(t) Pausanias, III, 14, 7.
(2) Pindare , Olymp., III , 36. — La fête célébrée en l'honneur des Dioscures au mois Thargélion est une fête inaugurale des gymnases et palestres attiques. Sur le calendrier liturgique trouvé dans l'église métropolitaine d'Athènes sont figurés à cette date plusieurs exercices gymnastiques. On voit entre autres, un lutteur tenant la otMyY'C (Philologus, XXII, 1865, p. 385-420).
(3) Denys d'Halicarnasse, VI, 10.
fêtes, principalement les fêtes équestres, se trouvaient être déjà la propriété d'un dieu établi à Rome avant les Dioscures. Ceux-ci ne virent donc pas dans les premiers temps une seule fête équestre spécialement célébrée en leur honneur.
Mais on n'eut garde de les laisser tout à fait de côté. Les jeux du cirque , les courses de quadriges et de chevaux de selle entremêlées d'exercices militaires exécutés par les chevaliers ne pouvaient se passer de ceux qui, dans la bataille contre les Latins, avaient protégé la cavalerie romaine , et qui , en Grèce, après avoir été d'invincibles écuyers , étaient devenus les surveillants divins des jeux Olympiques. On les associa donc à tous les dieux qui présidaient déjà les exercices équestres, et leurs statues figurèrent au milieu de celles qui, le jour des jeux, étaient solennellement portées du Capitole au cirque Maxime. Dans l'arène même , ils eurent une place d'honneur. De petits édicules leur furent élevés près du mur qui divisait en deux l'Hippodrome, et, plus tard (578), en souvenir de leur origine , on se servit d'œufs pour indiquer le nombre de tours que faisaient les chars dans l'arène. Les chevaux devaient doubler sept fois les metx qui se dressaient aux deux extrémités de la Spina. Sept œufs de pierre placés sur une colonne au commencement de la course étaient enlevés un à un, à mesure qu'un tour était achevé. Ce n'est pas au temps d' Agrippa, comme le dit Dion Cassius , mais au consulat de M. iEmilius et de P. Mucius, et peut-être même à une époque plus lointaine encore (1), que remonte l'invention de ces marques. D'après Tite-Live, cet usage aurait été introduit à Rome par les censeurs Q. Fulvius Flaccus et A. Postumius Albinus. Ce dernier nom laisse supposer que la famille Postumia avait voulu , par l'adoption de ces emblèmes , offrir aux vainqueurs divins du lac Régille un nouveau témoignage de sa reconnaissance.
On fit plus encore en l'honneur de ces divinités équestres. Un ancien exercice romain , introduit de bonne heure dans les jeux du cirque, fut plus particulièrement consacré aux Dioscures. C'était celui qui consistait à sauter alternativement d'un cheval sur un autre. Le desultor se mettait sous la protection des Cas-
(1) Tite-Live, XLI, 2?* Nous disons à une époque plus lointaine encore t parce que Tite-Live, se trompant lorsqu'il attribue à ces censeurs l'invention des barrières du cirque qui existaient auparavant, peut se tromper aussi en leur attribuant l'invention des œufs destinés à marquer le nombre de tours faits par les chars.
tors, dont il prenait le costume et le nom (1). Il faut ajouter cependant que ce qui valut aux deux jumeaux divins l'honneur de présider à ce genre d'exercice , ce fut moins leur réputation de cavaliers, que la légende qui les faisait tour à tour monter au ciel et tour à tour descendre aux enfers. Ainsi Técuyer voltigeur semblait représenter les allées et venues des deux frères, lorsqu'il parcourait l'arène en changeant alternativement de selle et de coursier.
Sous l'Empire, Castor et Pollux prirent/comme divinités équestres, une importance considérable. Pouvait-il en être autrement à une époque où les courses du Cirque et les combats de l'amphithéâtre absorbaient tout un peuple, où les cochers étaient de très hauts personnages gagnant quelquefois en une heure le revenu annuels de cent avocats (2), où les candidats à l'empire s'attiraient la faveur du public et de César par leur adresse à conduire une voiture (3), où les noms des chevaux engagés étaient mieux connus que ceux des pères conscrits. Rome, dont les fêtes de-, vaient finir par prendre cent soixante-quinze jours sur trois cent soixante-cinq (4), établit donc des jeux en l'honneur de Castor et de Pollux. On les célébrait deux fois par an, aux ides d'août dans le cirque Flaminius, et le 8 avril en souvenir du natalis des deux jumeaux divins (5). D'autres encore étaient célébrés à Ostie à la fin de janvier. Consacrées aux Dioscures et à Neptune réunis (6), ces fêtes, que l'on appelait Ostienses, existaient encore au milieu du cinquième siècle de l'ère chrétienne (7).
Pendant toute la durée de l'Empire, Castor et Pollux sont donc honorés comme dieux des jeux du cirque. Leur renommée à cet égard est si universelle et leurs attributions si bien établies, que les empereurs qui montrent pour les courses de chars, les che-
(1) a Castoribus erant sacrati desultores, et altérai ex equo in equum transibant, ut altérai e cœlo ad inferos euntes et redeuntes Castores. » Hygin, Fab., VIII.
(2) Juvénal, Sal. VII, v. 112.
(3) Suétone, Vitellius, ch. IV.
(4) D'après le chronographe Philocalus.
(5) D'après le calendrier d'Àmiterne et d'après les Fastes de Philocalus (Corpus ,1, 377).
(6) Voir Gruter, p. 99. Castor et Pollux comme dieux équestres devaient ôtr e associés à Neptunus equester , honoré en cette qualités u cirque Flaminius. De là, les dauphins de pierre qui jouaient dans l'arène le même rôle que les œufs des Dioscures.
(7) Elles son t signalées par Polémius Silvius, dont la chronographie date des années 448-449 ap. J-C. (Corpus, 1, 365).
vaux et les écuyers un goût particulier, comme Lucius Vérus, Commode, Géta, etc., ne manquent pas de se faire représenter en Dioscures, ou tout au moins dans la compagnie des deux cavaliers divins. C'est ainsi que sur une monnaie impériale Géta apparaît métamorphosé en Castor, debout, une haste à la main et appuyé contre son cheval qu'il tient par la bride (1). Sur une autre Commode est figuré assis , un sceptre à la main , tandis que Castor se tient debout devant lui (2). Il en est de môme de Gallien et de Postumus (3). Comme cavaliers et présidents des jeux du cirque, les empereurs trouvaient tout naturel de s'associer et même de s'identifier avec les Dioscures. On s'étonne seulement que personne n'ait songé à transformer et à représenter en Xanthus et en Cyllarus le vaillant Andrémon et l'illustre Incitatus.
Comme divinités équestres , Castor et Pollux devaient avoir leurs statues dans les cirques, comme ils les avaient à Sparte à l'entrée du Dromos, et comme ils les eurent à Byzance sur le portique élevé devant le grand cirque spécialement mis sous la protection de ces dieux (4). En effet, les deux groupes colossaux placés aujourd'hui au haut des degrés qui conduisent au Capitole devaient se trouver à l'entrée d'un cirque (5). Les chevaux, les attributs qui accompagnent les Dioscures, les oreilles brisées qu'a, comme pancratiaste, celui des deux jeunes gens dans lequel il faut reconnaître Pollux, tout indique bien que l'artiste a voulu représenter les jumeaux dans leur rôle de dieux de l'arène (6). C'est donc à l'entrée d'un cirque et, très probablement, du cirque Flaminius, près duquel elles ont été trouvées, que ces statues devaient se dresser à l'origine. Ajoutons que pour produire quelque effet, ces deux groupes ne pouvaient être placés que dans un endroit élevé, sur un portique par exemple. De près, on ne saurait guère admirer ces deux héros, beaucoup plus grands que leurs coursiers trop semblables aux petits chevaux de bois des enfants. En somme,
(2)J6td., n°108. (3)7btd., n w 110 et lit.
(4) Zosime, liv. II.
(5) Catalogue, n° 164.
(6) Parce qu'on a trouvé stir plusieurs tombeaux des statues en ronde-bosse semblables à celles-ci , quelques-uns ont pensé que ces deux groupes pouvaient ôtre placés à l'entrée d'un grand mausolée. Mais le caractère gymnique de ces deux statues , et surtout l'endroit où elles ont été trouvées (près du Tibre, au Ghetto), rendent cette supposition peu vraisemblable.
ce ne sont pas de belles œuvres d'art, pour nous surtout qui les voyons aujourd'hui toutes restaurées et refaites de pièces et de morceaux (1).
Les deux groupes en marbre de Monte-Cavallo sont d'une composition et d'une exécution bien supérieures (2). Ce n'est pas l'œuvre de Phidias et de Praxitèle, comme semblent l'indiquer les deux inscriptions fantaisistes gravées sur les façades des piédestaux, mais c'est évidemment une bonne copie d'un beau modèle grec (3). Il est à remarquer que les deux statues ont une frappante analogie avec un cavalier à pied de la frise occidentale du Parthénon. Il est possible qu'une œuvre de Phidias ait été l'original de l'un des deux groupes. Ils étaient placés devant un temple du Soleil, suivant les uns, à l'entrée des thermes de Constantin, suivant les autres (4). Ils ne se trouvaient donc pas dans un cirque. Toutefois, il paraît évident qu'on a voulu représenter
(t) Cest sans doute à ces deux groupes que Prudence fait allusion dans ces vers (Poème contre Symmaque, I, 226-230) :
Gemini quoque fratres Corrupta de matre nothi, ledeîa proies , Nocturnique équités, celsae duo numina Romœ, Impendent, retinente veru, magnique triumphi Nuntia suffuso figunt vestigia plumbo.
La tête de Castor, les jambes, le cou, les oreilles et les naseaux de son cheval sont modernes. Sont modernes aussi, dans l'autre groupe : le nez, la bouche, le menton, le pied gauche et une partie du front de Pollux ; les jambes, les naseaux, les oreilles et une partie du cou de son cheval.
(2) Catalogue, n<> 165.
(3) Les deux Inscriptions opus Phidiœ , opus Praxitelis , gravées sur les façades des piédestaux, ont donné naissance aux plus étranges suppositions. On a dit que ces groupes étaient, en effet, l'œuvre des deux grands artistes grecs qui auraient voulu un jour rivaliser dans la représentation de la fameuse scène d'Alexandre domptant Bucéphale. Constantin aurait plus tard apporté de Grèce ces deux groupes et les aurait placés devant ses thermes. On a même été jusqu'à reconnaître dans l'une de ces deux statues la manière de Praxitèle, dans l'autre celle de Phidias. Lecorpsde Pollux, plus fin, plus délicat, serait l'œuvre du premier ; le corps de Castor, de formes plus pleines et plus vigoureuses, serait l'œuvre du second. Ce n'est pourtant pas ce qui frappe dans ces deux groupes : on remarque, au contraire, la grande ressemblance des chevaux,'des dompteurs et de l'expression même de leur figure. Du reste, il est absolument impossible d'attribuer ces deux œuvres à Phidias et à Praxitèle ; les cuirasses contre lesquelles s'appuient Castor et Pollux sont romaines, et non grecques. Enfin, comment Phidias aurait-il pu représenter Alexandre, qui n'était pas ne (il naquit en 356) lorsque l'artiste mourut? (429).
(4) Ils sont restés embloqués dans la muraille du temple ou des thermes jusqu'au pontificat de Sixte V. Une inscription latine rappelle la restauration ordonnée par ce pape.
les deux frères avec leur caractère équestre et dans leur rôle de cavaliers.
Ils n'ont pas le costume classique qui, dans les groupes du Capitole , permet de reconnaître tout de suite et sans hésitation Castor et Pollux. Ils sont nus; de la main ils retiennent et domptent leurs coursiers qui résistent au frein et se cabrent. Ici, au moins, les proportions sont heureusement gardées entre les chevaux et leurs dompteurs. Mais ce n'est pas le seul mérite de ces deux groupes. L'attitude des deux jeunes gens est aussi virile que naturelle. Leur visage exprime admirablement la colère et la fierté. Leurs corps sont robustes et fortement musclés ; on reconnaît bien là des lutteurs. Leurs chevaux, eux aussi, sont beaux et vivants. Ceux du Capitole paraissent soumig et fatigués; ils viennent de fournir une longne course et sont depuis longtemps résignés au frein. Ceux du Quirinal, au contraire, ont encore toute la plénitude de volonté des chevaux sauvages ; on sent la force, le mouvement et la Vie dans ces animaux fiers qui se cabrent et résistent; ils sont dignes de ceux qui les domptent.
Remarquables comme œuvre artistique, les statues de Monte- Cavallo ont, à côté des groupes du Capitole, cette infériorité, qu'ils ne rappellent pas d'une manière évidente les dieux dont elles portent le nom (1). Sont-ce réellement les Dioscures? Il est permis de le supposer et de le croire, mais il n'est guère possible de le prouver. Au contraire, les groupes de Y Ara cœli représentent bien Castor .et Pollux ; il ne saurait y avoir de doute à cet égard. Bien
(l) C'est ainsi qu'on a pu dire que chacun de ces groupes représente Alexandre domptant Bucéphale. Mais on a fait courir à leur sujet une histoire bien plus invraisemblable encore (Ublichs, Codex urbis Borna?, p. 122). La voici : « A l'époque de Tibère, arrivèrent à Rome deux jeunes gens qui se firent bien vite remarquer par la singulière habitude qu'ils avaient de marcher tout nus dans les rues. L'empereur les ayant fait venir et les ayant interrogés , ils dirent qu'ils ne cachaient pas leur nudité pour laisser entendre que rien ne leur était caché; et, pour preuve, ils offrirent à Tibère de lui raconter tout ce qu'il avait pensé la nuit précédente. L'empereur accepta et leur promit même de leur donner, s'ils devinaient juste, tout ce qu'ils demanderaient. Ils devinèrent, et réclamèrent l'honneur d'être représentés tout nus à côté de leurs chevaux tout nus. On accéda à leur demande et les groupes du Quirinal furent exécutés. » Les pieux auteurs des Mirabilia , interprétant cette histoire , déclarèrent que la nudité des hommes et des chevaux indiquait la vanité des choses de ce monde ; que les deux coursiers qui sfe cabrent et frappent la terre de leurs sabotSj^doivent faire trembler les puissants de ce monde; eux aussi ils seront foulés aux pieds par un roi tout puissant qui les domptera et montera sur eux comme sur des coursiers indociles, c qui ascendet super equos et super potentiam principum. » Nous voilà bien loin de Castor et de Pollux !
plus, toujours imposants, toujours debout dans le lieu le plus vénérable et le plus illustre de la Rome antique, au Capitole, ces deux dieux de marbre semblent vouloir rappeler aujourd'hui la place qu'ils ont eue, le rôle qu'ils ont joué dans l'histoire de la ville éternelle.