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LA CONSTELLATION DES GÉMEAUX

reau et le Cancer, se compose de dix-neuf étoiles disséminées sur toutes les parties du corps des deux jumeaux. Deux d'entre elles, qui brillent, Tune dans la tête la plus orientale, l'autre dans la tête la plus occidentale des Gémeaux, sont de première et de seconde grandeur. C'est à celles-là qu'on a donné les noms de Castor et de Pollux, noms adoptés par les Romains, et encore en usage aujourd'hui.

Pourquoi sont-ce les Dioscures que les Grecs ont choisis de préférence à d'autres divinités pour les placer au milieu des constellations à figures d'êtres animés? Pourquoi n'ont-ils pas donné à ce groupe d'étoiles les noms d'Hercule et d'Apollon, par exemple, ou d'Horus et d'Harpocrate , comme les Egyptiens? C'est qu'au quatrième siècle avant J.-C, à l'époque où le ciel étoile fut pour la première fois partagé en diverses constellations, Castor et Pollux avaient depuis longtemps déjà un caractère astronomique qui les désignait tout naturellement à celui dont l'imagination était en quête de noms expressifs à donner aux différentes étoiles dessinées et groupées alors pour la première fois sur une sphère céleste. Depuis le jour où, d'après la légende, Castor et Pollux avaient sauvé le navire Argo battu par la tempête près des côtes de Thrace, la Grèce tout entière ne se représentait plus les jumeaux qu'avec l'étoile que les Argonautes avaient vue briller sur la tête de leurs deux compagnons. Les artistes n'oubliaient jamais de la placer sur le front ou sur le bonnet conique des statues qu'ils faisaient de ces dieux, et les marins delà Méditerranée 'n'apercevaient jamais, par les temps orageux, les flammes phosphorescentes que nous appelons feux Saint-Elme sans reconnaître les Dioscures présents et protecteurs. C'est à ces feux follets assimilés à des astres mobiles que Castor et Pollux durent leur caractère de divinités astronomiques, comme ils leur devaient déjà leur caractère de divinités maritimes.

Ils le durent aussi, d'une façon plus générale, à leur légende tout entière qui, malgré les éléments très divers dont elle se compose, semble devoir être interprétée dans un sens exclusivement astronomique. Depuis le moment où ils sortent d'un œuf pondu par Léda qui, unie à Zeus, symbolise la nuit s'unissant au dieu du jour pour enfanter les deux astres qui éclairent le monde, jusqu'au moment où ils habitent tour à tour l'Olympe, symbolisant ainsi le soleil et la lune qui se succèdent dans le ciel, Castor et Pollux apparaissent toujours comme deux divinités essentiellement lumineuses. Tous les événements de leur vie, tous les personnages qui s'y trouvent mêlés semblent n'être que la traduction

et la personnification de phénomènes naturels à peine dissimulés sous le voile transparent d'une fiction poétique.

Quant à l'Italie, qui dans tout ce qui concerne les Dioscures respecte et accueille pieusement les traditions religieuses et mythologiques de la Grèce, elle n'a garde d'enlever à la légende de Castor et Pollux sa signification astronomique et de dépouiller ces dieux de leur caractère sidéral. De même qu'elle a fait des deux jumeaux des divinités maritimes en attribuant à leur présence et en appelant de leurs noms les feux brillants qui voltigent sur la mer orageuse, de même elle les transforme, comme les Grecs, en divinités astronomiques, donne leurs noms aux deux étoiles principales de la constellation des Gémeaux, et se sert de leur légende pour traduire d'une façon à la fois poétique et claire, sur les monuments figurés, les différents phénomènes de la nature et de la lumière. Les vases de l'Italie méridionale, les miroirs étrusques, les bas-reliefs des sarcophages romains, tous les monuments sur lesquels apparaissent les Dioscures, seraient souvent incompréhensibles si l'on ne donnait pas à ces représentations et à ces dieux un caractère astronomique. Ce caractère, emprunté à la Grèce, et qui se révèle clairement au quatrième et cinquième siècle avant Jésus-Christ sur les vases de la basse Italie , se retrouve identique et exprimé de la même façon et par les mêmes moyens sur les tombeaux romains du premier et du second siècle de l'ère chrétienne.

Les vases peints, qui racontent à l'Italie tant de légendes helléniques , retracent souvent les principaux épisodes de la vie des Dioscures , et il est facile de découvrir l'explication naturelle de ces scènes figurées. Voici, par exemple, l'enlèvement des Leucippides, si souvent reproduit par la peinture et la sculpture (1). Les noms des différents personnages de ce petit drame ne sont-ils pas caractéristiques ? C'est Phœbé ou la lumineuse (<pot'6rj) ; c'est Leucippe, le héros aux blancs coursiers (XeuxomoXoç), une des épithètes du Jour et d'Apollon-Soleil; ce sont Idas, le voyant, et Lyncée , dont les yeux perçants découvrent Castor et Pollux cachés dans le creux d'un chêne (2). Tous ces noms ne rappellentils pas les phénomènes de la lumière? De même, cette arrivée des

(1) Catalogue , n°" 22-27 ; 196-199.

(2) D'après une légende messénienne , Castor et Pollux avaient enlevé en Arcadie un troupeau de vaches. Idas et Lancée se l'approprièrent. Les Dioscures, pour se venger, tendirent une embuscade aux Apharéides et se cachèrent dans le creux d'un chône; mais Lyncée les y découvrit (Apollod., III , 2 , 2).

Dioscures chez Leucippe, ce départ précipité sur des chars traînés par des chevaux blancs, cette course desApharéides à la poursuite des ravisseurs ; bien plus , les costumes de tous les personnages de cette scène, vêtus de robes et de chlamydes constellées (1), n'expriment-ils pas , sous une forme poétique , la course du soleil et la marche des astres ?

Le sens astronomique de cette représentation figurée devient plus clair encore , si on relie cet exploit des Dioscures aux autres épisodes de leur vie légendaire. Le rapt d'Hélène par Thésée, et sa délivrance par ses frères (2) , la descente de Thésée aux enfers et son retour sur la terre, la chasse du sanglier de Calydon (3), la défaite d'Amycus, démon de Forage, vaincu pas Pollux , héros solaire (4) ; l'enlèvement des filles de Leucippe et la tentative des Apharéides pour reconquérir leurs fiancées, le voyage et le séjour alternatifs des Dioscures dans l'Olympe et chez Pluton (5), toutes ces aventures, toutes ces allées et venues reproduites sur les vases, semblent, au fond, ne pas signifier autre chose que le lever et le coucher perpétuels des astres. Cette conjecture semble justifiée davantage encore par l'initiation des Dioscures aux mystères d'Eleusis (6) qui enseignaient des doctrines précisément relatives à ces questions, mystères dont les vases représentent les scènes et les acteurs principaux, parmi lesquels figurent toujours Castor et Pollux (7).

Ainsi donc, pour indiquer le caractère astronomique des Dioscures, c'est de l'histoire légendaire des deux héros que s'inspirent d'ordinaire les peintres de vases grecs. Les graveurs des miroirs étrusques s'y prennent quelquefois de la même façon (8) ; mais,

(1) Notamment sur une amphore de Huvo (Catalogue, n° 24) et sur une hydrie à figures rouges (Catalogue , n° 25).

(2) Catalogue, n°» 10-14.

(3) Ibid. , n°° 19 et 20. Cette chasse symboliserait la course du soleil , et, d'une façon plus précise, son arrivée à l'équinoxe d'automne , la saison de la chasse. Castor et Pollux symboliseraient le lever et le coucher du soleil, personnifié lui-même par Méléagre etMénélas à la fois. Pourquoi deux héros ? dira-t-on . Parce que, d'après une ancienne fiction, on croyait que deux soleils se succédaient dans le ciel et se reposaient tour à tour. On retrouve encore dans la Divine Comédie la trace de cette croyance {Infern., XXXIII , 54). Cf. Inghirami, Monum. etruschi , II , tav. XLVIII.

(4) Catalogue, n°21.

(5) Ibid. , n° 40.

(6) Ibid. , n°- 14 et 15.

(7) Voy. Creuzer, Symbolique, traduction Guignault, t. IV, p 4 164.

(8) Catalogue , n°« 42 , 43 , 48 , etc.

le plus souvent, ils cherchent à exprimer des idées semblables en représentant, à côté de Castor et de Pollux, des dieux et des objets ayant déjà par eux-mêmes une signification cosmique.

Parmi ces dieux, il faut signaler surtout les Gabires de Samothrace , si fréquemment associés sur les miroirs , identifiés même aux Dioscures Tyndarides, comme le prouvent leur type, leur costume et leurs attributs semblables à ceux de Castor et de Pollux , et les noms Castur ou Casturu et Pultuke ou Pulutuke gravés à côté d'eux. 11 ne faut pas s'étonner de retrouver , en Etrurie, ces divinités orientales. A l'époque où se fabriquaient les miroirs à sujets gravés, c'est-à-dire dans la seconde moitié du quatrième siècle et pendant le troisième siècle avant Jésus-Christ, les mystères cabiriques étaient fort répandus dans ce pays. Il n'est pas moins naturel d'y retrouver les Dioscures et les Cabires intimementunis. Nous avonsvu que ces différents dieux, communément appelés *Av«xeç, 2ayc9ipeç, 0eo( [xe^aXoi, se partageaient la réputation de protéger les marins pendant la tempête : on donnait indistinctement les noms des uns ou des autres au phénomène électrique du feu Saint-Elme. Eh bien, ces grands dieux qui se confondaient comme divinités maritimes, se confondaient aussi comme divinités astronomiques (1). Ils personnifiaient le feucéleste, les étoiles fixes qui brillent dans le ciel, comme ils personnifiaient le feu terrestre ou marin, les astres mobiles qui voltigent sur la mer. Cela est si vrai que les Orphiques, que Nigidius, qu'Ampelius attribuent indifféremment aux Dioscures et aux Cabires la constellation des Gémeaux (2). Si donc Castor et Pollux apparaissent sur les miroirs étrusques en compagnie d'Axieros , à'Axiokersa , A'Axiokersos et de Casmilos (3) , c'est parce qu'ils sont , comme eux , la personnification du feu sous ses différentes formes, du feu dont la source est au ciel ; c'est parce qu'ils sont des divinités cosmiques de premier ordre.

Par la même raison et au même titre , ils se trouvent associés à Vulcain, père des Gabires, forgeron du char étincelant d'Hélios, dieu du feu céleste, qui habite sur l'Olympe dans une demeure toujours éclairée par des milliers d'étoiles. Les rapports sont réels entre ces trois divinités si souvent figurées dans la

(1) Le titre de grands dieux, ÔeoC (leyàXoi, était précisément celui que les initiés aux mystères de Samothrace donnaient au Ciel et à la Terre. « Terra enim et Cœlum , ut Samothracum initia docent, sunt Dei magni. » (Vairon, £. L., V, 57.)

(2) Orph., Hymn., XXXI; cf. Sext. Empir., p. 558.

(3) Catalogue, n» 55, 56, 62, 63, 64, etc., etc.

même attitude, avec le même costume etjles mêmes attributs, avec le piléus par exemple, ce symbole de la voûte céleste que personnifie Vulcain, et avec l'œuf, emblème du monde. C'est d'un œuf que sont sortis Castor et Pollux, c'est d'un œuf qu'est éclos le premier principe de la chaleur et de la lumière , le dieu du feu , le Phtd des Égyptiens et YHéphaistos des Grecs (1). L'œuf, avec sa signification cosmique, se retrouve dans tous les mystères de l'antiquité. Orphée en avait fait la base de sa cosmogonie. Athénagore représente Hercule donnant naissance à un œuf immense, l'échauffant et le brisant en deux parties qui formèrent l'hémisphère supérieur et l'hémisphère inférieur. C'est ce que symbolisent souvent Castor et Pollux, sur une monnaie d'Istrus, par exemple, où leurs deux têtes coiffées du piléus conique sont tournées, l'une en haut, l'autre en bas, pour représenter les deux parties du monde (2).

C'est encore avec un caractère cosmique que Castor et Pollux figurent sur les miroirs aux côtés de Vénus (Turan), de Minerve (Menfra), de Prométhée (Prumathé), etc. (3), mais surtout d'Apollon (Aplun). Sur un miroir trouve à Pérouse (4), lesDios. cures sont représentés assis en face l'un de l'autre. Entre eux s'élève un édifice ionique dans lequel on aperçoit le jeune dieu Soleil dont la tête radiée incline doucement à gauche , tandis que sa main droite se lève vers le ciel. La couronne brillante qui ceint son front est le symbole de l'astre du jour dont la course dans le ciel est exprimée, sous une forme allégorique, par les deux jumeaux. En levant la main, Apollon indique le lever du soleil , et en inclinant la tête son coucher , c'est-à-dire la lumière et les ténèbres auxquelles président les Dioscures qui meurent et vivent tour à tour, comme le soleil et la lune apparaissent et disparaissent tour à tour h l'horizon. Cette alliance de Castor et de Pollux avec Apollon est plus intime encore sur un autre miroir (5). Ce n'est même plus une association, c'est une identification complète. Deux éphèbes sont figurés avec le costume, les attributs et dans l'attitude ordinaire aux Dioscures. L'un s'appelle Laran, l'autre Aplu. On confondait donc Castor et Pollux avec

(t) Eusèbe, Prsp. eoang., III , tl , p. 115.

(2) Catalogue , n» 163.

(3) Ibid. , n« 51, 57, 58, 59, 60, 61, etc.

(4) Ibid., n° 56 bis. Institut archéologique, Annales, 1841 , p. 234; Bulletin , 1841 , p. 72.

(5) Catalogue , n» 60-61 , II.

Apollon, comme on les confondait avec les Gabires et avec toutes les autres divinités cosmiques.

Ces attributions des Dioscures sont rendues plus évidentes encore par les emblèmes représentés sur les miroirs à côté de ces dieux(l). Parmi les plus clairsetles plus significatifs, apparaissent la biche, symbole de Diane et personification de la lune ; puis les étoiles , les palmiers surmontés d'oiseaux mystiques , les croissants etc. Il en est de même de ces étranges barres transversales qui unissent les deux jumeaux par le cou , par la poitrine ou par les pieds (2). Tantôt ce ne sont que de simples lignes horizontales ; le plus souvent elles se forment en triangles , en quadrilatères, en losanges, s'enchevêtrent les unes dans les autres, au point de figurer les dessins les plus bizarres, les arabesques les plus étranges. Si l'on ajoute quô le fond des miroirs sur lesquels Castor et Pollux sont représentés ainsi réunis est souvent parsemé de points semblables à autant d'étoiles qui semblent indiquer le ciel, on est amené à considérer ces lignes comme autant de signes astronomiques destinés à donner aux jumeaux qu'elles réunissent un caractère cosmique. Et, en effet, n'est-ce pas par des barres pareilles , par deux lignes horizontales coupées par deux lignes perpendiculaires, que les astronomes représentent précisément la constellation des Gémeaux ? « Les caractères par lesquels nous désignons aujourd'hui les signes du Zodiaque, dit Bailly dans son Astronomie antique (3), doivent leur origine aux caractères hiéroglyphiques que l'on a réduits et abrégés autant qu'il a été possible pour les besoins de l'usage... H sont les deux Gémeaux unis et accouplés. » On peut, ce semble, en dire autant des lignes toutes semblables tracées sur les miroirs étrusques. Il ne faut pas songer à en faire l'emblème de l'affection mutuelle des deux frères (4), non plus qu'à les considérer comme une simple ornementation : le dessin est trop primitif, et les Dioscures , avec leur énorme tête et leur petit corps sont trop grossièrement représentés. Ces lignes transversales , comme la biche , comme l'oiseau mystique , etc. , indiquent que Castor et Pollux symbolisent sur les miroirs les phénomènes grandioses dont le ciel est le théâtre.

Ils semblent avoir encore le même caractère sur les miroirs qui

(t) Catalogue, 2 é série, Introduction au catalogué defl miroirs, et pamrrt, n M 41-66.

(2) lbid. CL n° 63. — Voir aussi Gerhard , Etrusk. Spiegel, XLVI et suiv.

(3) Supplément au livre IX , g XLI , p. 514.

(4) Plutarque, De fratr. amore, p. 447.

CASTOR ET POLLUr DIVINITÉS COSMIQUES. 97

les représentent seuls, sans emblème explicatif, sans autre divinité qui, par sa présence, rende plus claire la pensée du graveur. Voici, par exemple (1), les deux jumeaux figurés à côté l'un de l'autre et reconnaissables aux étoiles qui brillent sur leurs têtes. Pollux, nu, est assis sur un rocher ; Castor, vêtu de la chlamyde rejetée sur les épaules, est debout près de son cheval qui frappe du pied le sol, et tend la main à son frère. C'est là évidemment une scène d'adieux qu'il faut placer aux enfers. Castor se prépare à partir et prend congé de Pollux, qui, avec la permission de Jupiter, est venu racheter son frère. Or, ce voyage alternatif des deux jumeaux n'est autre chose, on l'a vu, que l'apparition successive dans le ciel du soleil et de la lune (2). L'idée première qui a inspiré l'artiste se devine aisément. Elle se manifeste mieux encore sur un autre miroir qui apparaît comme une vaste composition cosmique, [et sur lequel Castor et Pollux occupent une place et jouent un rôle des plus importants (3).

Sur un fond piqué de points noirs et semblable au ciel étoile , les Dioscures, reconnaissables à leurs attributs ordinaires, armés de la lance , appuyés contre leurs boucliers et coiffés du piléus conique surmonté d'un astre , se tiennent debout de chaque côté d'un édifice devant lequel on aperçoit deux autres jeunes gens : l'un lève l'index vers le ciel, l'autre le baisse vers la terre. N'est-ce pas là, en abrégé, tout le système physique de l'univers? Les points noirs du fond sont les étoiles de la voûte céleste. Des deux éphèbes , l'un , celui qui lève la main , représente le ciel , l'autre, celui qui la baisse, la terre et les enfers. Castor et Pollux symbolisent le soleil et la lune qui habitent tour à tour en haut et en bas. Les quatre personnages réunis ici ont tous la même si-

(1) Catalogue, n° 54.

(2) On a voulu reconnaître cette même scène d'adieux , partant ce même caractère astronomique , sur des miroirs dont les représentations sont en réalité bien moins claires. Souvent , par exemple, un des Dioscures est figuré nu-tête ou nu -pieds, tandis que l'autre est coiffé du piléus ou chaussé de sandales. Le premier serait le soleil qui a terminé sa course et qui se couche , l'autre la lune qui se lève et va commencer son voyage dans le ciel. Parfois aussi Castor a la jambe légèrement pliée, Pollux les deux pieds réunis: c'est, dit-on, que le premier , prêt à partir , soulève déjà la jambe pour faire le premier pas , tandis que l'autre est de retour et se repose (Inghirami , Mon. etr., II , 497 , 632, 678 , etc.). C'est vouloir de parti pris trouver partout une idée astronomique, que d'aller la chercher jusque dans les détails du costume et la flexion d'une jambe.

(3) Catalogue, n° 56.

gniflcation. Ils représentent , sous une forme figurée , la nature entière. C'est une cosmogonie complète.

Il semble donc bien que, sur les miroirs, Castor et Pollux symbolisent et montrent aux yeux ce qui par sa nature est indéfinissable, c'est-à-dire l'ensemble de l'univers avec ses étoiles fixes et ses planètes errantes. Les formes si multiples et si variées dont se sont servis les artistes étrusques indiquent sans doute la difficulté qu'ils éprouvaient à tracer une carte fantastique du monde supérieur, et à traduire symboliquement des idées aussi abstraites. La ponsée est le plus souvent rendue d'une façon très imparfaite ; mais c'est toujours Castor et Pollux qui aident à la rendre. Leur présence continuelle sur les miroirs mystiques de l'Etrurie et le caractère astronomique qu'ils y prennent témoignent de l'importance qu'ils avaient comme divinités cosmiques.

Ce caractère constaté sur des monuments qui remontent au troisième siècle avant J.-C, on le retrouve encore à des époques bien moins anciennes, et jusqu'à la fin de l'empire romain. Sur les monnaies et sur les bas-reliefs , Castor et Pollux apparaissent souvent réunis aux principales divinités solaires, à Apollon, à Mithra , etc. , et même identifiés avec quelques unes d'entre elles, avec les Cabires par exemple, dont il était question plus haut.

Un assez grand nombre de médailles autonomes de l'Italie méridionale et de monnaies impériales de l'Orient associent les Dioscures à Apollon. Ce n'est pas l'Apollon- Pythien avec les cheveux ondoyants et bouclés serrés par une bandelette, mais l'Apollon-Soleil dont la tête radiée figure l'astre du jour dardant ses rayons comme des flèches. Castor et Pollux à ses côtés symbolisent son lever et son coucher (1). Parfois même , à Apollon et aux Dioscures vient se joindre Diane, soit avec un croissant, soit avec un flambeau allumé qu'elle tient à la main (2). Sur les monnaies impériales de l'Asie , rien n'est plus fréquent que l'alliance des Dioscures et d'Apollon (3). Tantôt ce dernier est figuré au droit, et les deux autres au revers, avec leurs attributs bien connus ; tantôt au revers des têtes de Philippe père ou de Philippe jeune , de Gordien Pie ou de Gallien , Apollon apparaît tenant par la main ou portant sur son bras (4) un des deux ju-

(1) Voyez surtout des monnaies de Rhégium et de Syracuse (Catalogue, n°* 97, 103, 104) sur lesquelles Castor et Pollux sont représentés au revers du buste d'Apollon avec une étoile sur la tête et un croissant dans le champ.

(2) Catalogue , n° 1 18.

(3) Md„ n M 152 et 153, in fine.

(4) Mionnet, Supplément, III, pages 153, 154, 163, etc.

meaux représentés en Cabires et appelés de leur nom, comme l'indique d'ordinaire la légende ©EflN KABEIPflN lYPIflN (1). Cette identification des Dioscures avec les Cabires orientaux , si commune sous l'empire, montre bien, elle aussi, le caractère cosmique de Castor et de Pollux .

^'association très fréquente de ces dieux avec Mithra, le vainqueur des sombres puissances de la nuit, le dieu Soleil des Perses , l'ancien dieu aryen de la lumière, ne l'indique pas moins clairement. Au centre d'un bas-relief romain trouvé à Vienne (Isère) (2) apparaît Mithra avec ses attributs ordinaires , une tête et des pattes de lion , un serpent autour du corps , une clé dans chaque main , etc. A droite , sur le même plan, un autel quadrangulaire est allumé. Au-dessus de l'autel, sur une saillie qui sert de socle , un des Dioscures est représenté le corps nu, la tête coiffée d'un bonnet phrygien , et debout près de son cheval qu'il tient par la bride. Le mouvement du bras droit semble indiquer qu'il était armé d'une lance. De l'autre côté de Mithra, la pierre brisée ne laisse apercevoir que deux pieds humains entre deux sabots de cheval : c'est tout ce qui reste du second Dioscure. Les deux jumeaux divins ont ici un caractère cosmique évident , non seulement parce qu'ils sont aux côtés de Mithra , mais parce qu'ils occupent sur ce bas-relief la place réservée d'ordinaire à deux génies assesseurs qui , tenant chacun un flambeau , l'un élevé vers le ciel , l'autre incliné vers la terre, symbolisent le jour et la nuit. Castor et Pollux , qui les remplacent ici , expriment naturellement la même idée.

Leur présence à côté d'Apollon, de Vénus et de Mithra semble bien faire d'eux des divinités cosmiques ; mais elle n'indique pas avec assez de clarté qu'ils personnifient la course du soleil, le matin et le soir, la lumière et les ténèbres. Les bas-reliefs funéraires, sur lesquels on retrouve si souvent et si exactement reproduits les sujets peints sur les vases italo-grecs, sont d'une signification plus précise. Avec le secours de personnages mythologiques, les artistes de l'empire sculptent sur les parois principales des sarcophages des cosmogonies complètes, et la place qu'ils réservent à Castor et à Pollux montre bien le caractère astronomique que l'imagination et la croyance populaires reconnaissaient à ces dieux. Voici, par exemple, quatre bas-reliefs qui, sauf quelques variantes, re-

(1) Catalogue, n° 121.

(2) Ibid., n« 181.

(3) Ibid. , n" 187, 188, 189, 190.

produisent le même sujet (3). Au centre, Jupiter, le sceptre à la main, l'aigle à ses pieds, se tient debout entre Junon, reconnaissable au paon qui repose près d'elle, et Minerve armée delà lance et coiffée du casque. A l'extrémité de gauche, est représenté un jeune homme monté sur un quadrige. Au-dessus de sa tête, vole soit une femme (1), soit un génie mâle un flambeau à la main (2). Devant le char, Castor, reconnaissable à ses attributs ordinaires, galope sur son cheval (3), ou marche en le tenant par la bride (4). A l'extrémité de droite, une femme dont le péplum, gonflé par le vent, s'arrondit en forme d'arc, conduit un bige dont les chevaux s'abattent sur les jambes de devant. Au-dessus, vole un génie ailé qui se penche vers le sol, un flambeau renversé à la main. Derrière le char, Pollux s'avance, en tout point semblable à son frère. Dans la partie inférieure de ces bas-reliefs on aperçoit un vieillard, tantôt appuyé sur une urne inclinée, tantôt déployant en demi-cercle un voile au-dessus de sa tête, puis une femme tenant une rame posée sur un globe, puis une autre encore portant une corne d'abondance, etc., etc. N'est-ce pas là une description complète de l'univers ? Jupiter, Junon et Minerve symbolisent le ciel. A gauche, le jeune homme monté sur un quadrige, c'est le soleil qui va parcourir la voûte céleste : au-dessus de sa tête voltigent Lucifer ou l'Aurore selon que Fartiste a représenté un génie mâle ou une femme ; devant, galoppe Castor, c'est-à-dire le jour qui se lève; le jour qui se couche est personnifié par Pollux qui disparaît à droite avec le char de la nuit. Car cette femme que Pollux accompagne, c'est la nuit qui cède la place au jour, et ce génie ailé qui voltige au dessus d'elle, c'est Hespéros, dont le flambeau renversé ne peut plus lutter contre les rayons de l'astre du jour. Les chevaux fatigués trébuchent et s'abattent. Dans un instant tout ce cortège nocturne aura disparu sous l'horizon. Quant aux différents personnages représentés dans la partie inférieure des basreliefs, ils symbolisent le reste de l'univers, l'océan, le globe terrestre, etc., etc., et rendent plus manifeste encore le caractère cosmique de Castor et de Pollux.

Les scènes empruntées à la vie légendaire des deux jumeaux et reproduites sur les sarcophages de l'empire romain ont encore la même signification. La chasse du sanglier de Calydon, figurée

(1) Catalogue, n° 190.

(2) Ibid., n° 188.

(3) Ibid., n° 188.

(4) Ibid., n°- 187-189, 190.

sur trois bas-reliefs funéraires du Louvre et du Musée du Capitale (1), l'enlèvement des Leucippides, plusieurs fois reproduit presque sans variante sur des sarcophages de la villa Medici, du Vatican et de la galerie Giustiniani (2) semblent très directement inspirées des scènes analogues qu'on retrouve sur les vases peints, sur le vase François, par exemple, ou sur celui d'Archiclès et de Glaucite (3), et qui ne sont pas, on Ta vu plus haut, de simples motifs d'ornementation. Elle est si poétique et si transparante, cette légende grecque des Dioscures, cette création mythologique éclose au spectacle de la nature, que tous les artistes, depuis le cinquième siècle avant J.-C. jusqu'au quatrième siècle de notre ère, la reproduisent, en se copiant les uns les autres, pour traduire d'une façon intelligible et gracieuse les différents phénomènes du ciel et de l'univers.

Et, peu à peu, la place et les fonctions des Dioscures sont si nettement déterminées dans le système du monde supérieur, qu'il semble tout naturel de retrouver ces dieux mêlés à des personnages et à des faits complètement étrangers à leurs légende. Si, sur des bas-reliefs représentant la chute de Phaéton, ils figurent à côté de Jupiter, de Junon et de Minerve, du char de Phœbus et de son fils , c'est évidemment avec le caractère et les attributions qu'ils avaient» tout à l'heure sur les sarcophages du Vatican et de la villa Borghèse. En effet, c'est encore une représentation en petit de l'univers que l'histoire de Phaéton, telle qu'on la retrouve sur plusieurs tombeaux (4). Tous les personnages, depuis Jupiter jusqu'à la Terre (Tellus), depuis le char mal dirigé qui symbolise le soleil d'été brûlant les récoltes, jusqu'aux jeunes filles changées en peupliers, poétiques emblèmes de la végétation renaissante, tout, dans cette vaste composition, correspond à un phénomène naturel (5). Il faut bien qu'il en soit de même pour Castor et Pollux.

Est-ce à dire cependant que sur les différents bas-reliefs qui

(1) Catalogue, n°« 193, 194, 195.

(2) Md., n°« 196 et 197. Cf. le n° 198.

(3) Jbid., n°« 19 et 20.

(4)Ibtd., n«* 191 et 192.

(5) Il ne faut pourtant pas aller trop loin et dire, par exemple, comme Inghirami {Mon. etrus., I , p. 110) , que Phaéton , précipité du ciel , symbolise la constellation du cocher céleste se couchant à lequinoxe du printemps , que les larmes des Héliades sont la rosée bienfaisante, et l'ambre que distille leur écorce la sève qui, à cette époque , circule de nouveau dans les tiges et rend la vie aux plantes.

viennent d'être signalés, les représentations de ces dieux n'aient pas un autre sens plus poétique encore et plus profond? On n'en saurait douter , si l'on songe que partout et dans tous les temps le jour et la nuit, le matin et le soir, le lever et le coucher du soleil ont symbolisé la vie et la mort. Aussi, sur les bas-reliefs des sarcophages, Castor et Pollux sont-ils en même temps que des divinités astronomiques des divinités funéraires.

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