CHAPITRE IX
La mort, à Rome comme en Grèce, n'apparaît guère que sous une forme poétique et gracieuse. Il faut être un épicurien blasé, comme Trimalcion, pour oser la présenter avec les traits hideux d'un squelette d'argent qui réveille, en dansant sur la table du festin, l'appétit et la soif des convives. Ces représentations brutales et lugubres, le poète et l'artiste les repoussent/Ils semblent s'être entendus pour n'exprimer l'idée de la destruction qu'à l'aide de symboles discrets, d'images presque riantes. Rien de moins funèbre, en réalité, que les scènes sculptées sur les tombeaux romains. La Mort, dissimulant sa laideur et sa nudité, n'y apparaît jamais qu'enveloppée du voile transparent de l'allégorie ou de la mythologie. Devant le sarcophage qu'il est chargé de décorer, l'artiste ne songe point à évoquer un cadavre décomposé et décharné ; ce qui l'inspire, c'est la nature avec ses innombrables métamorphoses, ou la Grèce avec ses innombrables légendes. Son imagination transfigure la mort, l'embellit, l'idéalise. Le défunt n'est plus que la plante qui se fane, l'épi qu'on fauche, les fleurs et les fruits qui tombent de la corbeille renversée, un flambeau qui s'éteint, le soleil qui se couche; ou bien encore, métamorphosé en Hyacinthe, en Proserpine, en Adonis, en Castor, en Pollux, etc., etc., il ne cesse d'être homme et mortel que pour devenir un de ces beaux et gracieux adolescents réservés par les dieux qui les aiment à des destinées éternellement heureuses, et plus dignes d'envie que de pitié.
Aucune légende ne prêtait mieux que celle des Dioscures à des interprétations funéraires. Les artistes de l'Empire, décorateurs de sarcophages, voulaient-ils exprimer l'idée de la mort au moyen de scènes et de héros mythologiques ? Ils n'avaient qu'à
choisir parmi les nombreuses aventures des Tyndarides : toutes devenaient aisément des poétiques allégories de la destruction. Préféraient-ils s'inspirer du spectacle de la nature et comparer, par exemple, la vie qui s'éteint au soleil qui se couche? Castor et Pollux, divinités alternantes du matin et du soir, de l'Orient et de l'Occident, de la lumière et des ténèbres, avaient dans le cortège du dieu dont la course à travers le ciel symbolise le voyage de l'homme à travers la vie une place marquée d'avance. Bientôt même il n'est plus besoin de ces scènes d'une signification funèbre évidente pour que les Dioscures aient, eux aussi, un caractère du même genre. Représentés seuls, sans autres divinités allégoriques, sans attributs spéciaux, ils deviennent un emblème de la mort : dans ces deux jeunes gens debout aux angles des sarcophages, tout le monde reconnaît des divinités funéraires.
Ce sont donc les bas-reliefs des tombeaux romains, sur lesquels figurent Castor et Pollux, qu'il faut étudier pour pouvoir établir, en l'absence de témoignages écrits, le caractère et les attributions funèbres que donnaient à ces dieux les Romains de l'Empire. Nous disons de l'Empire, parce que le plus ancien de ces monuments ne remonte pas au delà du second siècle de notre ère. C'est à cette époque que fut introduit l'usage de sculpter les parois des sarcophages ; c'est à cette époque que les Dioscures deviennent des dieux de la mort, et aussi de la résurrection.
Lorsqu'on parcourt les musées et les galeries d'Italie, on rencontre presque à chaque pas des monuments funéraires sur lesquels sont représentées les aventures des deux Tyndarides. Rien n'est plus souvent reproduit que l'enlèvement des filles de Leucippe (1), que là chasse du sanglier de Calydon et la mort de Méléagre (2), etc., etc. Castor et Pollux, les héros de la première scène, et les principaux acteurs de la seconde, sont figurés au premier plan, et se reconnaissent aisément à leur costume traditionnel. La signification funèbre des ces deux faits transportés de la mythologie sur les tombeaux se dégage d'elle-même. La mort de Méléagre, comme celles d'Adonis et d'Actéon, l'enlèvement de Phœbé et d'Hilaeira, comme ceux de Ganymède et d'Hylas, sont de transparentes allusions à la mort. Peut-être même le sculpteur a-t-il voulu établir un rapport plus direct entre ces scènes représentées et la destinée de ceux dont elles devaient décorer le tombeau. Dans un sarcophage sur les parois duquel est figurée
(1) Catalogue, n» 196 et 197.
la chasse du sanglier de Calydon , l'imagination se plaît à ensevelir un homme jeune encore, ravi, comme Méléagre , par une mort prématurée. Le rapt des Leucippides, comme celui de Proserpine, fait songer à des jeunes filles enlevées avant le temps par les dieux épris de leur beauté :
Quem dî diligunt , Adulescens moritur.
Souvent à ces représentations déjà claires par elles-mêmes, l'artiste ajoute certains symboles qui en rendent le caractère et le sens plus précis encore. Ainsi, à côté de la chasse du sanglier de Calydon, il sculptera les funérailles de Méléagre blessé mortellement par la bête ; à côté des Leucippides ravies par les Dioscures, il représentera les parents dans l'attitude d'un profond désespoir ; il mettra sous les pieds des jeunes filles une corbeille de fleurs et de fruits ou une torche renversées , symboles de la vie brisée , éteinte.
De la signification évidemment funèbre de ces deux scènes empruntées à la vie des deux Tyndarides, on ne saurait encore conclure que Castor et Pollux ont, par eux-mêmes, un caractère et des attributions funéraires. Ici , en effet , ce n'est pas comme dieux de la mort qu'ils apparaissent , mais simplement comme acteurs indispensables de deux scènes dans lesquelles la légende leur faisait jouer les principaux rôles. C'est par le fait même , et non par les personnages, qu'est exprimée cette fois l'idée de la destruction.
Il n'en est plus de même des bas-reliefs dont les scènes, inspirées par le spectacle de la nature, représentent la course du soleil (1). Cette fois, devenus eux-mêmes des symboles, Castor et Pollux ont un caractère funéraire qu'ils doivent , comme leur caractère astronomique , à l'histoire légendaire de leur mort alternative. Placés devant le char de Phœbus et derrière celui de la Nuit, ils représentent le matin et le soir, et personnifient par conséquent la naissance et la mort, puisque, dans la langue de tous les peuples, la destinée humaine se compare à une journée, et que la course perpétuelle du soleil et des astres se succédant dans les deux hémisphères est l'image naturelle et poétique du voyage des âmes de cette vie à l'autre. Comme Proserpine , qui habite six mois chez Pluton et six mois dans l'Olympe ; comme Hercule, qui descend aux Enfers pour en ramener Thésée et qui
(1) Catalogue, il- 187-191.
conduit au ciel Ariane et Sémélé ; comme Orphée, qui personnifie le combat de l'Amour, c'est-à-dire de la vie , contre la mort , et comme tant d'autres héros grecs représentés sur les sarcophages , Castor et Pollux , qui vivent et meurent tour à tour, sont les transparents symboles de l'existence parmi les hommes et de l'existence parmi les ombres. Dans les bas-reliefs à sujets mythologiques, c'était par l'ensemble de la scène, bien plus que par les personnages appelés à y jouer un rôle, que l'artiste avait exprimé sa pensée et traduit l'idée de la mort. Ici, c'est plutôt par les personnages : Phœbus, Hesperos, Lucifer, Castor et Pollux ne sont pas seulement les acteurs d'un drame symbolique : eux-mêmes sont des symboles. •
C'est encore au même titre et comme divinités alternantes du matin et du soir, de la vie et de la mort, que les Dioscures apparaissent dans des scènes analogues mais plus compliquées , qui représentent la chute de Phaéton (1). — On conçoit que la mort de l'imprudent fils d'Apollon , précipité du ciel au milieu de sa course, ait fréquemment été sculptée sur les tombeaux. Cette scène renfermait une pensée funèbre évidente (2), peut-être même, comme la mort de Méléagre, une allusion plus directe à la vie arrêtée avant le terme (3). — Mais la présence de Castor et Pollux, qui jamais, dans leur vie mortelle, ne se sont trouvés en rapport avec Phaéton et sa famille , ne s'expliquerait pas ici , si on ne voyait dans les deux jumeaux que des personnages mythologiques. Ce n'est pas , comme dans le rapt des Leucippides et dans la chasse du sanglier de Calydon, en qualité de héros qu'ils figurent ici ; c'est avec un caractère symbolique : ils indiquent les deux termes du voyage entrepris par le soleil et par l'homme, le matin et la naissance, le soir et la mort. — En prenant place sur les sarcophages à côté du Soleil et de la Nuit , auprès du char de Phaéton , dans une scène où , si l'on respectait scrupuleusement la légende, ils n'auraient pas le droit de figurer, Castor et Pollux ont évidemment, dans la pensée du sculpteur, un caractère symbolique et funéraire.
(1) Catalogue, n* 191 et 192.
(2) Parmi les personnages de cette scène figure Tellus qui va recevoir Phaéton , allusion à la terre qui reçoit daus son sein la dépouille du mort. L'idée est plus claire encore sur un sarcophage de Florence, où Tellus est représentée levant les bras vers le ciel pour recevoir le jeune homme dans sa chute.
(3) C'est pour cela , sans doute , qu'on trouve ce sujet sur le tombeau de P. JElius Sabinus mort à vingt-quatre ans. Voyez l'inscription au n° 192, du Catalogue.
On peut en dire autant des bas-reliefs qni représentent Prométhée modelant des créatures humaines (1). Pourquoi les Dioscures assistent-ils souvent à cette scène? C'est qu'elle exprime la même idée que la course du soleil. Seulement, au lieu de figurer la naissance de Thomme par la naissance du jour, l'artiste la figure par une femme que Prométhée vient d'achever, et sur la tête de laquelle Minerve pose un papillon , c'est-à-dire une âme. Au lieu de représenter la vie par la voûte du ciel que parcourt le soleil , il la représente par un volume déroulé , le livre de la destinée humaine. La mort cesse d'être la nuit sur son char, et Hespéros inclinant son flambeau , c'est Mercure emportant une âme dans le monde infernal. En somme , l'idée se retrouve la même que plus haut, mais exprimée sous une autre forme. Castor et Pollux sont donc naturellement introduits dans cette scène, comme ils l'étaient dans les précédentes. Pour établir encore plus clairement le rôle et le caractère qu'ils ont dans .cette représentation , l'artiste y a admis les dieux dont on a vu plus haut la ressemblance avec les Dioscures , Hercule , par exemple , et Proserpine ; car c'est bien cette déesse et non la Mort (Mors) , — divinité toute romaine qui n'aurait pas sa place au milieu de personnages grecs, *— qu'il faut reconnaître dans cette femme voilée qui se tient auprès de Prométhée (2).
Remarquons qu'ici l'idée funèbre exprimée par Castor et Pollux devient très précise et très claire. Pour retrouver le véritable caractère de ces dieux sur les bas-reliefs qui représentent la course du soleil, on était guidé par le souvenir mythologique de leur descente alternative aux Enfers. Ici, leur seule présence doit expliquer leur caractère. Il est vrai que la scène à laquelle ils assistent a par elle-même une signification funèbre ; mais voici une nouvelle série de sarcophages sur lesquels Castor et Pollux apparaissent réellement comme dieux de la mort, sans qu'aucune légende, aucun personnage mythologique, contribue à leur donner ce caractère funéraire (3).
(1) Catalogue, n°» 199 et 200.
(2) Remarque de M. Heuzey. — Si cette femme voilée n'est pas Proserpine, c'est sa mère elle-même qui , d'après un traité attribué à Plutarque , présidait à la séparation de l'âme et du corps. Cest pour cela que les Grecs donnaient primitivement aux morts le nom de S^^xptoi.
(3) Et môme, sur la paroi latérale d'un des sarcophages représentant Prométhée , on voit Castor déjà figuré tout seul sans autre personnage mythologique (Catalogue, n° 200).
Debout, aux deux angles du monument, ils assistent à des scènes qui se passent au centre, scènes de famille, les plus touchantes peut-être que la sculpture antique ait tracées sur les tombeaux (1). Ce sont le plus souvent des souvenirs de l'union conjugale. Ici, deux époux se serrent la main tandis qu'un petit Amour repose à leurs pieds (2). Là, un guerrier nu, appuyé sur une lance et armé d'un bouclier, se tourne vers une femme vêtue qui lui pose la main sur la poitrine (3). Ailleurs, la scène est plus compliquée. Sur un sarcophage du Campo-Santo de Pise, elle est divisée en trois tableaux (4). Au centre un homme et une femme se donnent la main ; devant eux un Amour ailé tient le flambeaux nuptial allumé. Derrière, un personnage appuie les mains sur les épaules des deux nouveaux époux et semble les unir. Dans le compartiment de droite, un homme tout semblable à celui du milieu est figuré avec deux jeunes gens; sans doute c'est l'époux devenu père (5). Dans le compartiment de gauche, une femme également semblable à celle du milieu est figurée avec deux jeunes filles; c'est probablement aussi l'épouse devenue mère. Sur un sarcophage d'Arles (6), presque pareil à un autre trouvé à Tipasa (7), on voit, au centre, deux scènes de famille représentant chacune un homme et une femme qui se donnent la main. Dans l'une, l'homme est jeune et imberbe, daps l'autre il est vieux et barbu.
Sur tous ces bas-reliefs, Castor et Pollux sont figurés aux deux angles toujours dans la même attitude, avec le même costume et les mêmes attributs, c'est-à-dire le cheval, la lance et la chlamyde. Remarquons seulement que sur le sarcophage d'Arles, par exception, l'un des deux frères est imberbe et l'autre barbu. Le premier est placé à côté du jeune homme, le second à côté du vieillard. Il n'est pas question ici d'examiner le sens que peuvent avoir les représentations du milieu. Est-ce une scène de fiançailles, puis de mariage, puis d'adieux, ou une scène de réunion
(1) Catalogue , n* 2Q1-206.
(2) Ibid. , n° 205.
(3) Ibid., n° 201. Voir à la fin du volume pi. IL
(4) Ibid., n° 202.
(5) D'après Lasinio (Sculture antiche del Campo santo di Pisa f pi. 101), les personnages de droite et de gauche représenteraient le cortège nuptial. Mais la ressemblance des deux principales figures de ce soi-disant cortège avec celles du milieu ne semble pas autoriser cette supposition.
(6) Catalogue, n° 204.
(7) Ibid., n° 203.
dans les Enfers? Peu importe à notre sujet. Ce que nous cherchons à déterminer, c'est le rôle et le caractère qu'il convient de donner aux Dioscures dans ces diverses représentations où ils apparaissent toujours les mêmes.
D'après plusieurs hypothèses, Castor et Pollux ne seraient rien moins, sur tous ces sarcophages, que des divinités funéraires. On a même supposé que ce n'étaient pas les Dioscures, mais des paranymphes quelconques, venus pour assister à la noce célébrée au milieu. Cette supposition n'est guère vraisemblable ; car, pourquoi, s'il en est ainsi, représenter de simples mortels sans signification particulière, précisément avec l'attitude, les attributs et le costume qu'une tradition consacrée par plusieurs siècles donnait aux Dioscures ?
D'autres reconnaissent bien ici Castor et Pollux, mais ils leur prêtent un caractère guerrier. Ainsi , sur le sarcophage où ils apparaissent l'un barbu, l'autre imberbe, les deux jumeaux indiqueraient par leur âge différent que le personnage enseveli dans l'intérieur du tombeau et représenté au centre de la face antérieure a couru toute sa vie, dans sa jeunesse et dans son âge mûr, la carrière des armes. Cette hypothèse, qui peut justifier un monument particulier, comme le sarcophage d'Arles, n'est plus admissible, dès qu'on cherche à l'appliquer à tous les sarcophages où figurent ces dieux, mais où sont souvent renfermés les restes de Romains qui n'ont pas été soldats.
On a encore prétendu que c'était en qualité de divinités maritimes que Castor et Pollux trouvaient place sur les tombeaux. La représentation centrale serait une scène de mariage, puis d'adieux entre une femme et son époux prêt à entreprendre sur mer un voyage qui lui sera funeste. C'est ce voyage que symboliseraient les Dioscures. Ainsi, d'après cette supposition, ces dieux, toujours favorables aux marins, mais cette fois infidèles à leur mission et indignes de leur réputation, n'auraient pas empêché le personnage du milieu de périr pendant la tempête I Et la veuve les aurait, malgré cette insouciance, représentés sur le tombeau de son mari, qui a perdu la vie sur mer, mais dont le corps a sans doute été retrouvé et rapporté, puisqu'on lui offre un sarcophage ! Singulière supposition ! Ces dieux, à qui elle devrait en vouloir, l'épouse les représente sur le tombeau de son époux, comme si elle était reconnaissante aux Dioscures de la mort de celui-ci. En vérité , ce serait là une ironie bien déplacée et bien lugubre ! Une hypothèse plus ingénieuse et plus naturelle que toutes celles qui précèdent a été émise, à propos du sarcophage d'Arles,
par M. Le Blant (1). Il s'agirait ici d'une apothéose privée. Le Dioscure imberbe symboliserait l'homme jeune et vivant qui se marie ; le Dioscure barbu, l'homme âgé, qui au moment de mourir, dit adieu à sa compagne; Les anciens aimaient à symboliser les morts et à les représenter sous la figure et avec les attributs de quelque divinité. Tantôt c'était un sentiment d'orgueil qui guidait les parents du défunt, comme Livie, par exemple, lorsqu'elle identifiait un de ses enfants au petit dieu Cupidon (2) ; tantôt c'était une ressemblance entre les attributions du dieu et le métier que le mort avait fait de son vivant ; tantôt enfin c'était une simple analogie de nom qui décidait du choix de la divinité, comme parfois aussi elle décidait du choix d'un symbole. De même qu'on figurait un sanglier sur. le tombeau d'un homme qui s'était appelé Âper, ou une lionne sur celui d'une femme qui avait portéle nom deLaw, de même on représentait en Minerve une Athénaïs quelconque, et en Dioscure un personnage du nom de Castor. Cette héroïsation ou tout au moins cette représentation allégorique du mort sous les traits d'une divinité, était une coutume très répandue et très ancienne. Il semble qu'on la trouve sur les vases peints sortis des fabriques de l'Apulie et de la Lucanie. Là déjà, on regarde comme des représentations funèbres les scènes tirées de la mythologie. On donne le même caractère et la même signification à de petits édicules au centre desquels un personnage est figuré recevant des offrandes funéraires. Ce personnage ne serait autre que le mort sous la forme d'une divinité. Or, il arrive souvent que cette divinité ressemble précisément à Castor ou à Pollux. Ainsi, sur un vase de Ruvo, on aperçoit à l'intérieur d'un petit temple ionique un jeune homme en tout point pareil à l'un des deux jumeaux divins. Il est debout, appuyé sur sa lance, et tient son cheval par la bride. Dans le champ brille une étoile, symbole ordinaire des Dioscures. Sur un autre vase semblable, des têtes de cygne représentées en relief indiquent plus clairement encore que le peintre et les parents du mort ont songé à l'un des fils de Léda, personnification divine du défunt, aux Mânes duquel étaient offerts les vases ensevelis avec lui dans le tombeau (3).
(1) Etude sur les sarcophages chrétiens d'Arles, XXXI, 38, pi. XXIII. Catalogue , n° 204.
(2) De même l'empereur Hadrien avait représenté Antinous sous la figure et avec les attributs de Castor (Catalogue , n* 180). Les monnaies , on l'a vu plus haut , offrent de nombreux exemples de ces héroïsations.
(3) Catalogue, n» 38 et 39.
Cette explication de la présence de l'un des Dioscures sur les vases grecs, M. Le Blant la donne de la présence des deux Dioscures sur les sarcophages romains. Cette conjecture semble justifiée par la manière dont sont disposés et représentés sur le tombeau d'Arles les personnages du milieu et ceux des angles. Pourquoi l'un des Dioscures porte -t-il une barbe, qu'on ne lui voit nulle part ailleurs, et pourquoi est-il précisément placé à côté du vieillard barbu, tandis que son frère imberbe se trouve à côté du jeune homme représenté sans barbe? Il y a un évident rapport entre les deux personnages de droite d'une part, et les deux personnages de gauche de l'autre. Est-ce plus qu'un rapport? est-ce une identification complète entre le mortel et le dieu? On serait tenté d'admettre cette ingénieuse interprétation, si elle pouvait aussi facilement s'appliquer à d'autres représentations funèbres de sarcophages sur lesquels Castor et Pollux apparaissent encore à la même place, avec les mêmes attributs, dans le même costume et la même attitude. Malheureusement, il n'en est pas ainsi. Voici, par exemple, deux tombeaux où les deux jumeaux sont représentés aux angles, et au centre duquel il n'y a qu'un seul personnage mâle une seule fois reproduit (1). Si l'artiste a eu la pensée de métamorphoser le défunt en Dioscure, pourquoi place-t-il les deux dieux sur ces tombeaux? Un seul suffirait, semble-t-il, à moins qu'on ne prétende tout expliquer par une raison de symétrie, ce qui serait, à notre avis, une bien faible explication. La présence simultanée de Castor et de Pollux ne se justifierait que si le Romain enfermé dans le sarcophage était deux fois figuré au centre comme dans le bas-relief d'Arles, etàdeux époques différentes de sa vie. Un desjumeauxlereprésenteraitjeune, l'autre le représenterait vieux ; et, tout naturellement alors, il y aurait, en même temps qu'une double représentation du mort au^centre, une double représentation de Dioscures aux angles.
N'est-il pas plus simple de considérer les Dioscures figurés sur ces sarcophages comme des divinités ayant par elles-mêmes un caractère et des attributions funéraires?
Cette opinion semble autorisée et justifiée par une importante série de monuments funèbres où l'on ne voit , pour toute décoration, que des statues en haut relief de Castor et de Pollux. Ici, c'est un tombeau élevé près du pont Milvius , et sur lequel les Dioscures sont figurés vêtus de la chlamyde , coiffés du piléus, la lance à la main et debout
(1) Catalogue , n» 201 et 205.
à côté de leurs chevaux (1). Aucune autre sculpture ne décorait ce monument, excepté toutefois un cygne destiné à faire plus clairement encore reconnaître les fils de Jupiter et de Léda. Un peu plus loin, c'est le tombeau de Vibius, connu sous le nom de tombeau de Néron (2). A droite et à gauche de l'inscription, les deux jeunes dieux se dressaient toujours les mêmes, et seuls, comme plus haut. On ne voyait plus que Castor, mais encore représenté avec ses attributs et dans son attitude ordinaires, sur le prétendu tombeau des Sereni qu'on rencontre à sa droite en allant à Tivoli (3).
Si Ton ne trouve à côté de ces différentes statues des Dioscures ni scènes mythologiques, ni symbole d'aucun genre, ni personnage humain ou divin qui précise la pensée de l'artiste, c'est parce que ces représentations avaient par elles-mêmes une signification évidente et comprise de tous. En apercevant ces statues au bord des grandes voies romaines, sur la paroi principale d'énormes tombeaux, le passant reconnaissait dans les personnages qu'elles représentaient des divinités funéraires. Tout autant que les tombeaux eux-mêmes, Castor et Pollux tournaient sa pensée vers la mort.
Ces divers monuments nous autorisent donc à croire et à dire que les représentations des Dioscures sur les tombeaux sont bien moins des allusions particulières au défunt que des allusions générales à la vie et à la mort. C'est d'une façon absolue que Castor et Pollux ont un caractère funéraire. En les voyant ainsi debout, immobiles la lance à la main, près de leurs chevaux immobiles, on est tenté de leur donner le nom que porte Priape sur une inscription, Custos Sepulcri, et de les appeler eux aussi les gardiens du sépulcre, ceux dans l'image desquels se rencontrent la vie et la mort.
11 est si vrai qu'ils sont des divinités funéraires, qu'un rôle leur est réservé dans les Enfers, rôle important qui leur donne place aux côtés même de Pluton. Une lampe, publiée par S. Bartoli, représente le roi des morts assis sur son trône. A sa droite et à sa gauche, Castor et Pollux se tiennent debout, semblables à des gardes du corps ou à des conseillers intimes (4). Leur attitude, leur cos-
(1) Catalogue, p n« 207.
(2) Ibid., n<» 208.
(3) Catalogue, n° 209. Aujourd'hui Castor et son cheval n'ont plus leurs têtes: elles furent brisées et emportées , dit-on , par le duc d'Albe en 1557.
(4) Catalogue , n° 237.
tume, leurs attributs sont toujours les mêmes : on les dirait scrupuleusement reproduits d'après les deux groupes du Capitole. On conçoit donc que si dans les Enfers les Dioscures prennent place aux côtés mêmes de celui qui est , par excellence, le dieu de la mort, ils doivent aussi, sur les tombeaux, rappeler uneidée funèbre. Si, déplus, on remarque que presque toutes les divinités figurées sur les sarcophages sont des divinités infernales et souterraines, comme Pluton, Mercure, Hécate, etc., etc., on n'hésitera pas à joindre Castor et Pollux à ce lugubre cortège, et à les considérer, eux aussi , comme des dieux funèbres dont la seule présence sur les sarcophages est un symbole naturel et clair de la vie disparue.
Mais ce n'est pas seulement ridée de destruction et d'anéantissement que les Romains traduisaient sur les tombeaux. Quelquefois aussi ils cherchaient à exprimer leur foi dans une autre existence. Cette espérance, bien incertaine pour beaucoup, est souvent exprimée d'une façon très vague, et peut-être, parmi les représentations qui semblent indiquer et promettre une certaine immortalité, peut-on placer celles de Castor et de Pollux.
Ces dieux ont toujours été pour l'Italie des protecteurs puissants et bienveillants : on les appelait Conservatores. Puisqu'ils veillaient sur les Romains partout et toujours , pendant la guerre sur les champs de bataille, sur mer au milieu de la tempête , au Forum pendant la paix (1), ne devaient-ils pas les assister aussi au moment où s'accomplit l'acte le plus grave et le dernier de la vie? Ne devaient-ils pas les accompagner dans le grand voyage après la mort, et leur préparer une existence exempte de troubles aux champs Elysées ou dans le ciel , ces deux séjours alternatifs de ces dieux à demi infernaux et à demi olympiens? — Ce caractère nouveau des Dioscures, bienveillants et protecteurs même après la mort , n'est clairement indiqué sur aucun sarcophage ; mais il dérive naturellement du mythe même de ces dieux , où il se trouve en germe plus peut-être que dans tout autre fable d'un genre analogue. Peut-être aussi peut-on trouver cette idée de renaissance après la mort sur les sarcophages qui représentent à la fois l'enlèvement des filles de Leucippe et leur mariage avec les
(1) Ils secourent dans bien d'autres circonstances encore : dans les procès, dans les guerres civiles , dans la pauvreté , dans les infortunes de toute sorte, (Artémidorc , Oneirocriticon , II , ch. XLII). Ils guérissent même des maladies graves. D'après Cassius l'Iatrosophiste (Problém., XXX; Eustath., ad lliad., III) , les parotides qui surviennent à la suite de maladies graves sont appelées Diosccra , « quod malorum solutia instet. »
Tyndarides. La première scène, figurée sur la paroi principale du tombeau, est un symbole de mort; la seconde, figurée sur les parois latérales, serait un symbole de régénération par l'amour (1).
Ainsi, Castor et Pollux apparaîtraient toujours et partout, même sur les tombeaux, comme des divinités bienveillantes et secourables.Ils indiqueraient que tout ne sera pas fini après le coucher du soleil, qu'il y aura un lendemain, et que lajournéequi s'achève sur terre sera suivie dans le ciel, où demeurent les gtands dieux, d'une autre journée qui n'aura pas de terme.
C'est sans doute parce qu'une idée consolante de résurrection et d'immortalité se cachait sous ces représentations allégoriques des Dioscures, que les chrétiens n'ont pas hésité à les adopter pour leurs morts. — Encore aujourd'hui on peut voir à Rome, dans l'église de San-Lorenzo, un sarcophage qui renferme les restes d'un cardinal puissant, neveu d'Innocent III, et sur les parois extérieures duquel sont représentés Castor et Pollux , à côté du char du Soleil et de celui de la Nuit (2). Au quatrième siècle de notre ère, on était moins scrupuleux encore. Ce n'est pas seulement comme personnages secondaires de scènes allégoriques, que les Dioscures apparaissent sur plusieurs monuments funèbres adoptés par les chrétiens. On les retrouve aussi, bien visibles et en plein relief, sur des tombeaux dont ils sont une des principales décorations. Tel est, par exemple, le sarcophage d'Arles (3). Deux scènes purement chrétiennes, la Multiplication des pains et la Pêche miraculeuse, ont été ajoutées sur les parois latérales; mais sur la face antérieure, les statues de Castor et de Pollux ont été conservées telles qu'elles avaient été sculptées par un païen et pour un païen. C'est que la religion nouvelle considérait ces deux personnages bien moins comme des héros grecs ou des dieux romains, que comme de clairs et poétiques symboles de la mort et de la résurrection.
Certes, nous voilà bien loin du jour où Castor et Pollux, dieux
(1) On serait tenté de retrouver cette même idée sur un bas-relief du Musée Cbiaramonti qui représente deux jeunes gens dînant avec deux jeunes filles. On a reconnu dans cette représentation le festin de noces des Dioscures et des Leucippides , festin qui symboliserait le mariage céleste , c'est-à-dire la résurrection, comme l'enlèvement de Phœbé et d'Hilaeira symbolise la mort.
Malheureusement , il reste à prouver que ce bas-relief faisait partie d'un tombeau, et il n'est pas bien sûr que les personnages représentés soient en effet les fils de Léda et les filles de Leucippe. (Catalogue , n° 185.)
(2) Catalogue, n<> 190.
(3) Ibid., n* 204.
guerriers, apparaissaient aux Romains sur le champ de bataille, près du lac Régille. Mais aussi, que de changements dans le monde entre Tarquin et Marc Aurèle ! Les Dioscures pouvaientils rester toujours les mêmes, alors que tout se renouvelait autour d'eux? Dans ce long intervalle de plusieurs siècles, le Romain , de guerrier, est devenu philosophe. De même , Castor et Pollux cessant d'être « les dieux tutélaires de ceux que menacent un fer » homicide, des coursiers qui se cabrçnt au milieu des batailles, » et des vaisseaux luttant contre les noires tempêtes, » sont devenus des dieux moraux. Comme tant d'autres divinités qui ne voulurent subir aucun compromis, ils auraient pu disparaître; ils préférèrent se transformer, et cette transformation se fit tout naturellement. De la même famille que Psyché, qu'Isis et que Mithra , « dont le culte, dit M. Renan, fût devenu la religion du monde si le christianisme ne l'eût emporté, » les Dioscures Castor et Pollux, métamorphosés en gracieux symboles, semblent, pendant quelque temps , appartenir à la fois aux deux religions qui se disputent le monde. Et pourquoi, après tout, le christianisme, qui faisait si bon accueil à Psyché, aurait-il repoussé des dieux dont le caractère était si pur, les attributions si nobles, le culte si élevé , et qui s'appelaient, comme Jésus, Dieux Sauveurs , 2&>T7jpeç, Conservatores?