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LE CULTE DE L'ACTION

« Il commence à se découvrir i|iril n'y a « d'action sur les hommes que de la pensée. « Qui pense publiquement agit : car la « suggestion seule est efficace, toute entre- « prise d'imposer demeurant vaine. Voilà « pourquoi le plus modeste effort de penser « et de dire peut être supérieur en résultat « au plus bruyant tapage. >)

Georges CLEMENCEAU.

Le culte de l'action est aussi méconnu que le culte de la pensée. Le culte de l'inaction est en honneur. Il rallie tous les impuissants. Aux époques de décadence l'agitation remplace l'action. L'agitation,, à la place de l'action, voilà ce qui domine dans le faux-art, et dans la politique, son rellet. La critique constate avec dégoût l'inaction des âmes, des esprits, des cœurs. Us

sont veules. Dans le faux-art, l'action est proscrite. L'immobilité de la mort est le fond des œuvres. L'art, lorsqu'il exprime l'immobilité, ne cesse pas d'agir. Mais le faux-art n'a pas de mouvement. Il stagne. Il n'avance pas. Il s'attache au passé, tel qu'il le conçoit, sans sa beauté vivante, qui domine les siècles. Il dénature le passé. Le présent n'existe pas pour lui. Il ignore l'avenir. C'est dans le faux-art que ce culte de l'inaction acquiert toute son importance. Aucun progrès ne s'y réalise. La laideur, voilà son idéal. Et quand la laideur devient un idéal, que devient l'action ? L'action manifeste la beauté. Elle la manifeste par l'art. L'art est la forme supérieure de l'action, où elle apparaît délivrée de sa laideur, où elle apparaît vivante, éternisée. L'art est donc de l'action fixée. Mais non de l'action figée. Fixée, retenue, elle continue de créer de nouveaux héroïsmes,elle se prolonge, elle se multiplie, elle se répercute dans les esprits, les cœurs.' L'art, qui est de l'action concentrée, agit toujours. La laideur s'agite. Ses mouvements sont faux. Certes, elle a aussi sa façon de se répercuter, de se multiplier. Mais l'art la saisit au passage, l'enlève à la mort, au néant, il s'en empare pour la décrire, et en la décrivant il fait naître la joie; et l'inaction, la laideur, incapable de créer quoi que ce soit de vivant et de durable, agit dans le sens humain, dès que l'art la décrit. Elle agit par l'intermédiaire de l'art, elle agit contre elle. Incapable de vivre une vie belle, dès que décrite par l'art elle collabore au culte de l'action, au triomphe de l'action. Elle se contredit, elle ne contredit pas la beauté. La laideur devient action dans lart, engendre l'action parce qu'elle engendre l'admiration, l'amour. Ainsi le culte de

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l'action rejoint le culte de la pensée, pour réaliser le culte de la beauté.

Ceux qui ont exalté l'action n'en ont pas toujours vu le caractère héroïque et vivant. Ils ont opposé l'action à la pensée. Or, elles s'accompagnent. La pensée et l'action sont sœurs. Elles ne peuvent pas exister si on les sépare. Elles sontune seule et unique force. L'action est la preuve de la pensée. La pensée est la preuve de l'action. C'est la fausse pensée et la fausse action qui se séparent, et pourtant elles engendrent la même laideur. Et elles se séparent de la vérité. L'action qui est séparée de la pensée, c'est l'inaction. Quand la pensée se sépare de l'action, ce n'est que de la fausse action. C'est la preuve qu'elle existe, qu'elle se confond avec l'action vraie.

Quand on est incapable de penser, on est incapable d'agir. C'est alors qu'on se jette dans la fausse action, qu'on s'eflorce, non d'agir, mais de ne pas agir. C'est alors qu'on s'agite. On a tort de confondre l'action et l'agitation. On a cru que, incapables de penser, beaucoup de nos contemporains avaient trouvé un refuge dans l'action. Comment auraient-ils pu agir, sans penser? Oui, comment ce miracle aurait-il pu se produire? La vérité est que, incapables de la moindre pensée, ils ont été également incapables d'agir, de se renouveler hors de la pensée par l'action. L'action, l'action, comme on a parlé de sa nécessité, de son utilité, en s'égarant pourtant sur sa réalité^ sur sa valeur, et sa signiflcation. Car en exaltant ci fort l'action, on n'a fait qu'exalter son contraire. Proclamer la nécessité de l'action, sa beauté, son héroïsme, et n'agirque mesquinement, étroitement, petitement. Vanter l'action, et

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n'avoir recours qu'à la fausse action, pour vaincre le médiocre, que caractérise la fausse action. Trouver un refuge contre ie pessimisme dans la fausse action, — dans l'inaction et l'indifférence, — qui est elle-même le pessimisme dans toute sa laideur. Voilà la contradiction flagrante dont notre époque nous offre le spectacle. On comprend qu'une telle action n'a rien à voir avec la pensée. On comprend que nous l'opposions à la pensée. Nous ne nous méprenons pas sur la réalité de l'action, parce que nous ne nous méprenons pas sur la réalité de la pensée. Avoir de la pensée une conception fausse entraine une conception fausse de 1 action. Par conséquent une conception fausse de l'idéal, — et de lart, qui le manifeste par sa beauté.

La contradiction de l'acte au principe, est un mensonge flagrant, — l'équivoque sur laquelle vit la société contemporaine. Il faut, par l'action, réaliser la pensée, et non son contraire. Pour les contemporains, l'action ne sert qu'à contredire la pensée, et cela au nom de la pensée même. Ils prétendent être justes, en accomplissant des actes injustes. Ils prétendent être artistes, et ne sont que médiocres. L'idée est falsifiée, dénaturée, parce qu'elle est servie par la fausse action, négation de l'idée, — négation de la vérité et de l'idéal.

Nous retrouvons les médiocres sar le chemin de l'action comme nous les avons trouvés sur le chemin de la pensée. Là encore leur pouvoir néfaste s'exerce. Il s'exerce avec pius d'habileté, avec plus de lâcheté et d'intolérance. Il tyrannise les consciences, emprisonne les individus, leur ôte tout pouvoir d'être eux-mêmes. Avoir supprimé la pensée, c'était avoir supprimé l'ac-

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tion, c'était avoir supprimé le droit d'agir en harmonie avec la pensée. Le médiocre profite de sa victoire, et il sevenge, sur l'action, delapensée quiannonçaitl'action. fl dénature l'action comme il a dénaturé la pensée. Quelles déformations lui fait-il subir? Quels outrages, et quelles humiliations? Comment les médiocres arrivent-ils à concevoir l'action comme l'inaction même, nous nous en rendons compte en suivant leurs gestes à travers leurs politiques et leurs morales.

En tout, faire le contraire dece que font les médiocres c'est agir. L'action des médiocres n'existe pas. C'est une fausse action. C'est l'inaction et l'indifférence Les médiocres n'agissent pas. Ici encore nous. retrouvons l'art pour donner à chaque action sa valeur, pour la juger, la justifier. Kt certes, sans celte jusiification, — sans cette justification par la représentation des êtres, des formes, des mouvements, tels qu'ils sont dans leur héroïsme ou leur étroitesse, dans leur beauté ou leur laideur, — sans ce jugement porté sur la vie et ce qui la contrefait, par sa description, — quels moyens aurions-nous de découvrir l'action, et la séparer de l'inaction? Toute action aboutit à l'art. Tout art engendre l'action, la découvre. Tout art crée de l'action, même avec son contraire. La beauté est la manifestation de l'action. Où il y a de la beauté, il y a de l'action. Est-ce agir que d'imiter, que de copier, que de ressembler aux autres, que de ne pas être soi-même? Est-ce agir que d'imaginer, de rêver, de concevoir quoi que ce soit en dehors de l'art? Le politicien agitil''' Lejuge, le philosophe agissent-ils s'ils n'agissent pas conformément à l'idéal de l'art? L'art dégage la vraie action de la fausse, l'action morale, profonde, l'action

intérieure qui fait les héros. Il agit sur la destinée de l'humanité. Il illumine les consciences, révèle les êtres à eux-mêmes. Voilà l'action vraie de l'art.

Si les médiocres ont tant horreur de l'action, c'est que l'action, l'action vraie exige le désintéressement, le courage et le sacrifice. C'est qu'elle exige l'enthousiasme. C'est qu'elle ordonne la sincérité. L'action veut l'énergie libre. Ils lui substituent la fausse action, — rindifîérence et l'inertie. Leurs œuvres n'existent pas. Ils appellent enthousiasme ce qui n'est que lâcheté. Ils sont incapables de s'enthousiasmer. La laideur seule les enthousiasme. C'est leur raison d'agir. Action nulle, action banale, — dirigée contre laction vraie. Action sans art et sans beauté. Action sans héroïsme et sans grandeur, — tout le contraire de l'action, -- qui exige l'indépendance.

Sans indépendance, l'action n'existe pas. On n'agit qu'en liberté. La preuve de la liberté, c'est l'action. L'action se manifeste par l'indépendance de l'individu en face de la société, du milieu, du moment. Quand il y a indépendance, volonté, liberté, — l'action existe. Ne cherchez pas l'action dans l'asservissement, dans l'acceptation des lois sans art, dans la platitude vis-àvis de qui que ce soit, — dans l'obéissance passive. Ne la cherchez pas davantage dans la révolte aveugle, — sans direction, sans but. Cherchez l'action dans l'elTort pour être soi-même, dans la volonté d'être soi, de ne reconnaître d'autres règles que celles qui sont au fond de la conscience humaine, — d'autres lois que celles de la raison et de la nature, — d'autre liberté que la liberté de la pensée.

Parce que l'idéal n'est pas une abstraction, mais une

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réalité, parce qu'il est l'œuvre de l'homme, de sa pensée, de son action, de son intelligence de sa sensibilité, de son énergie, — parce qu'il s'élabore dans la douleur et dans la mort, pour en triompher en les diminuant, en les supprimant, la foi dans l'idéal n'est pas illusoire, elle est aussi réelle que l'idéal. L'idéal existe parce qu'il a sa source dans la douleur, parce que la douleur nous oblige à découvrir l'idéal qui pourra la supprimer de la vie. Or l'idéal de l'art la supprime en lui opposant la beauté. La beauté est l'œuvre de l'homme. L'idéal est une réalité. L'idéal est une réalité parce qu'il naît du sein de la mort, parce qu'il se fortifie dans la lutte et l'action, parce qu'il s'édifie sans cesse. Il ne surgit pas tout d'un coup du sein de l'inconnu. Non, il est préparé longtemps à l'avance par la douleur des générations. Elles travaillent à sa découverte. L'idéal s'est formé dans l'action, dans l'effort, dans la douleur, et c'est pourquoi l'idéal est réel, c'est pourquoi il existe. Il a pour base l'humanité. L'idéal n'est pas un mot. L'idéal n'est pas un symbole. C'est le produit des générations, c'est le résultat de leur patience, c'est l'aboutissement de leur labeur. Les médiocres croient que l'idéal n'est pas réalisable. Pour eux. l'idéal, c'est ce qui ne peut pas être atteint. Si vous appelez idéal ce qui est parfaitement réalisable, ils vous disent que ce n est pas un idéal. L'idéal, pour eux, c'est ce qui est inaccessible. Ce qui le caractérise, c'est l'impuissance d'être. C'est un mythe, c'est une illusion. Que désignez-vous par idéal ce qui esta votre portée! Non, l'idéal recule à mesure qu'on veut l'atteindre. L'idéal est irréalisable, et si nous le réalisons, il cesse d'être l'idéal. Est idéal tout ce que 1 homme

est incapable de réaliser, tout ce qu'il se contente d'imaginer, de rêver, de penser. L'idéal n'est pas l'œuvre de l'action. Qui ne voit que cette affirmation n'est qu'une négation, la négation delà vie? L'idéal naît dans l'action, en lui donnant un sens, en lui fixant un but. C'est lui qui crée l'action en la rendant héroïque. C'est lui qui condamne l'inaction, en lui opposant l'action, qui l'absorbe et la transforme. L'idéal naît dans l'action, — au centre de la réalité, — parmi la lutte et l'effort. Nous pouvons V extraire de tout ce qui nous entoure. Nous pouvons utiliser tout ce qui nous entoure pour le découvrir. Nous découvrons l'idéal dans tout ce que nous aimons, et aussi dans ce que nous ha'issons le plus, nous le découvrons dans la laideur, dans la mort. C'est lui qui stimule notre pensée, qui l'arrache à l'indifférence. Au lieu d^ nous laisser vaincre par la laideur, nous luttons contre elle, nous l'utilisons pour la vaincre, nous agissons. Nous agissons pour l'idéal de vérité et de beauté, dans une société sans art. Notre action, c'est la critique. La critique découvre dans l'action l'idéal qu'elle défend, et qu'elle voudrait voir se réaliser dans toute la vie.

La douleur se mêle à l'action, mais l'action en triomphe. Ce qui provoque la douleur, c'est le spectacle de la laideur. C'est ce qui nous attriste, — c'est la mort qui est partout. La douleur se confond avec la laideur. Un spectacle sans art cause une réelle tristesse. Mais elle lui est supérieure, parce qu'elle est l'expression de ce qui, comprenant parfaitement la laideur, ne l'accepte pas. Elle est la preuve que l'intelligence est affectée, l'émotion éprouvée. Celui qui accepte la laideur ne souffre pas. Pour lui, la douleur

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ne peut pas provenir de la pensée blessée. Il ne peut pas soiiiïrir, puisqu'il ne coniprend pas. II ignore que la laideur recouvre la beauté, qu'il y a de la vie et de l'harmonie qui lui^échappe. Celui qui vitdanslalaideur, sans soupçonner qu'elle recouvre la beauté de la vie, celui-là ignore la douleur, parce qu'il ne fait aucune comparaison, parce qu'il ne sent pas combien la laideur essaie de retarder révolution de la vie, parce qu'il ne voit pas combien la vie est recouverte d'erreurs. Ceux qui sentent parfaitement que la laideur recouvre le monde, ceux qui voudraient le triomphe de la beauté, ceux dont l'action est sans cesse contrariée par le spectacle de ce qui est laid, ceux-là connaissent toute la douleur. La douleur est donc bien une supériorité, puisqu'elle n'est accessible qu'aux âmes vraiment supérieures qui, parce qu'elles comprennent que la vie est recouverte d'erreurs, souffrent de voir la laideur la contrefaire et prendre sa place. Cette supériorité de la douleur sur la laideur qui en est la cause, — il n'y aurait pas de douleur sans laideur — , c'est la défaite de la laideur, qui engendre son contraire, qui fait que la douleur n'est pas stérile, qu'elle la combat bien qu'inséparable d'elle, bien que son œuvre, mais œuvre qui devient productrice, créatrice, contre la laideur. Douleur qui devient joie. Parce que devenue beauté. La douleur est la marque supérieure de l'homme Je génie. Elle est la plus haute cime de la pensée. Engendrée par le spectacle de l'inaction, c'est elle qui crée l'action. Provoquée par le spectacle de l'injustice, c'est elle qui engendre la justice. Née du néant, elle est la plus haute source de vie. La douleur est un stimulant. Elle provoque l'action, — elle fait

naître la joie. Il y a là un miracle qui mérite l'admiration. Comment la mort a-t-elle le pouvoir de concourir à l'évolution de la vie ? Comment, par la douleur qu'elle provoque et fait naître au cœur de l'h'jmanité, réussit-elle à se contredire en provoquant la joie? C'est par la douleur, par son intermédiaire sacré, que la vie naît de la mort. Sans cet intermédiaire, l'art n'existerait pas. Sans la douleur, l'homme ne ferait pas l'effort nécessaire pour vaincre la laideur, qui l'a engendrée. La laideur, en provoquant la douleur, se contredit et se supprime. Elle est la cause de la souffrance qui imprègne l'esprit des penseurs, elle est la désolation et la mort, elle est l'ennemie de l'action et de la pensée. Elle veut provoquer la douleur, elle n'a pas d'autre raison d'exister : engendrer l'inaction, — provoquer la mort. La laideur n'a fljuun but: ronger le cœur de l'humanité, lui ôter toute énergie. Et voilà que la douleur, née d'elle, se révolte, et devient créatrice, et devient pensée, action, génie. C'est le plus admirable miracle qui ait jamais été. C'est le miracle qui s'accomplit au fondde la conscience humaine, qui unit l'action et la pensée, qui les régénère en les délivrant. Aucun miracle n'a l'envergure de celui-ci. Il contient notre destinée. Il nous délivre de la mort. La douleur n'existerait pas sans laideur. Si la laideur n'engendrait pas la douleur, elle ne se détruirait pas. Or elle ne peut engendrer que la douleur. Elle n'a pas une autre mission. Elle se confond donc avec la douleur. Et en même temps que son impuissance consiste à ne pouvoir engendrer au sein de l'humanité que la douleur immense, éternelle, — par là même elle est impuissante à ne pas se contredire, par là même elle

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est obligée de se soumettre, de s'anéantir, en présence de la douleur qu'elle ne peut pas ne pas créer. Et celleci crée l'art. Et celle-ci crée la joie, — la beauté. Oui, ce miracle est exceptionnel. Il vaut tous les miracles. Il est le seul digne d'attirer l'attention de tous les chercheurs. Il est le seul digne de passionner les âmes fières, dont la noble inquiétude rachète l'égoïsme, la petitesse, l'indifférence des médiocres, — gardiens de la laideur au sein de l'humanité.

Ce rôle de la douleur dans la création de l'œuvre d'art, — l'art triomphe de la douleur en l'utilisant, — c'est ce qui l'excuse, c'est ce qui lui donne une utilité, une beauté. La douleur rend homniage à l'art, elle s'évanouit dans l'action supérieure qui consiste à créer de la joie par l'harmonie des gestes, la noblesse du verbe, la beauté des sentiments. Elle aussi devient action, en devenant art. L'art et l'action remportent sur la douleur une commune victoire; ils affirment la supériorité de l'individu que la douleur n'abat pas, mais qui en triomphe. L'art est l'action vivante qui chasse la douleur, la surmonte, et l'ennoblit. L'action s'épanouit sous la forme esthétique, dans laquelle se retrouve toute pensée. Qui sépare l'art et l'action supprime l'un et 1 autre. Car c'est à l'art qu'aboutit toute action, — fixée et retenue — , pour s'y renouveler, et s'y éterniser, comme toute pensée. L'action a besoin de la beauté de l'art, comme la pensée, pour se manifester. Et elle se confond avec lui. Les actes les plus humbles renferment le plus haut idéal. Ils contribuent à élever à l'humanité un monument glorieux, témoignage de sa noblesse. Les actes en apparence dépourvus de beauté, — pour les médiocres — , ont une beauté

latente, que l'art découvre. Sous sa forme action, l'idéal se découvre. L'art est dans l'action, — l'action est dans l'art. Pour l'action, comme pour la pensée, comme pour la beauté, — cest une seule et même force. — nous aboutissons à l'art. L'art réalise la beauté par l'harmonie delà pensée et de l'action. Nous ne les séparons que dans le langage. Dans notre esprit, art, action, beauté, pensée, — sous-entendez nature — , ne sont qu'une seule et même réalité, qu'un seul et même idéal. Aussi, quand nous parlons de l'action, c'est de l'action esthétique qu'il s'agit. 'c'est de l'action vivante dans laquelle lart apparaît dans sa réalité. C'est de l'art luimême, — forme et mouvement, — lumière. Et quand nous parlons de la pensée, il s'agit de la pensée qui inspire l'art, qui trouve dans l'art sa direction et son harmonie, et qui se découvre, comme l'action, dans la nature, — source de l'art qui a la puissance de s'y découvrir en les découvrant.

L'art est-il inséparable de l'action? Il est l'action profonde, l'action intérieure qui renouvelle la vie, les sentiments, les pensées. Cette action a son prolongement dans toutes les expressions de la vie humaine, elle devient quotidienne, elle pénètre au cœur de chaque geste, elle découvre l'harmonie de chaque mouvement. Elle est héro'ique. On vit la vie de l'art quand chaque mouvement devient un art, chaque attitude un langage harmonieux, quand tout ce qui est accompli par la personne humaine l'est avec sincérité et beauté. L'art est donc de l'action, il est un mouvement qui a son rythme, sa cadence, son harmonie. On agit, pour créer. De même que composer un poème, c'est agir; qu'éditîer une statue comporte des mouve-

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menls, — que la pensée ne peut pas se manifester sans a. -te, et que l'acle, c'est l'œuvre, — poème ou statue ; de même, d'autres arts se découvrent qui comportent autant d'action, — autant d'actions — , autant d'art, si elles sont belles, — et il y a de l'art dans toute action qui est belle. Est belle toute action qui est vivante. Il y a de l'art dans l'action sous toutes ses formes. 11 y a de Fart dans l'amour, qui unit les êtres, — dans la sympathie qui fait se grouper les hommes entre eux. Il y a de l'art dans la course, comme la danse et la musique. II y a de l'art dans toute la personne humaine. Il y a de l'art dans la lutte, dans l'effort, sous quelque forme qu'il se manifeste. Il y a de l'art dans la voix, et dans les mouvements. Mais pour que toutes ces actions soient des arts, il faut qu'elles soient belles, et pour qu'elles soient belles, il faut qu'elles soient vivantes. Toute action est vivante, dira-t-on, toute action est sincère : donc toute action est belle. La vie, c'est surtout l'idéal que dégage l'action ; c'est l'harmonie de l'intention à l'expression; la vie et la beauté se confondent : l'agitation peut avoir un semblant de beauté. L'action réelle, en se manifestant, apporte avec elle l'idéal, elle dit quelque chose à la pensée, elle manifeste le vrai, elle a un but, une raison d'être. Toute action reproduite par l'art est vraiment de l'action ; elle dure, persiste, se fixe dans un geste d'art, l'action qui survit, se transmet, se propage. L'art décrit toutes les actions, et découvre leur beauté. Il donne à chaque expression de la vie une forme belle, qui en assure l'utilité, la réalité. Toute action accomplie avec art, — en beauté — , est une création, une découverte, une manifestation de la vie, — la plus haute expression de

i'idéal. Il y a des actions sans art. 11 y a des actes dépourvus d'harmonie Sans doute, il y a là de l'action puisqu'il y a du mouvement. Il n'y a pas l'action héroïque, vraiment vivante, qui communique au mouvement sa beauté, qui répand l'harmonie autour d'elle, il faut queces actes soient décrits par l'art pour devenir des arts. Pour être vivants, de tels actes doivent être reproduits par l'art. Ils ne deviennent un art que décrits par l'art, dont le but est de créer de 1 harmonie, sans cesse. Issu de la vie. l'art est une forme de la vie, qui se transmet dans toutes ses formes. Le geste fixé dans le poème écrit ou peint, sculpté, est un geste d'art. Il s'accomplit dans la vie selon le rythme et la cadence que l'art lui a donné ; il prend conscience de sa beauté dans l'œuvre ; il devient une œuvre d'art, — un poème, — un tableau, une statue. Il n'y a pas d'arts différents : il y a des gestes que lart rapproche, idéalise, grandit. Un mouvement est une œuvre d'art, au même titre que le tableau qui le fixe. Fixé par le tableau, qui en découvre la beauté, le synthétise, en retient l'essentiel, il veut avoir la même harmonie, la même cadence. L'homme ne sépare plus sa vie de l'œuvre d'art qui fixe sa vie : il veut que ses mouvements correspondent à l'œ^uvre qui lésa fixés et retenus. L'œuvre d'art devient ainsi toute la vie. L'admiration s'est propagée dans toutes les consciences, l'art s'y est prolongé, et l'homme s'est trouvé un artiste supérieur dans les gestes les plus quotidiens, et les pensées infimes. Certes, — c'est reconnaître l'unité de l'art que d'en reconnaître la diversité. C'est combattre les idées des faux artistes, — que de proclamer que l'art n'est ni grand ni petit, — ni inférieur ni supérieur, — que partout il est grand et

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supérieur, héroïque et humain. Il y a des actes sans art, mais ils ne sont pas en dehors de l'art, l'art les décrit fort bien. Ils peuvent être décrits par chacune de ses formes. Et leur description provoque des actes vivants, leur description engendre, non pas leur imitation, mais l'imitation de l'art qui les décrit. L'art en fait de l'action, mais une action neuve, utile, une action belle qui concourt à l'harmonie de la vie, qui permet de créer de la vie par le spectacle de la mort. Tout est décrit par l'art, même ce qui est sans art, et c'est la beauté suprême de l'art de décrire en beauté ce qui est sans beauté.

L'idéal suprême de l'humanité, ce serait de se dégager de ses actions sans art, de réaliser l'idéal de l'art pour tous les actes de la vie. L'humanité tout entière ne serait plus qu'une œuvre d'art. L'idéal, ce serait l'harmonie des gestes, l'harmonie des paroles, l'harmonie des pensées. Au contraire, l'humanité présente oppose la mort et la vie, la laideur et la beauté. Mais la mort, et la laideur, — qui la manife>te — ,sontdétruitespar la beauté de l'art, qui les décrit, et qui crée de la vie. C'est l'art qui fait la vie plus belle en la découvrant sous les mensonges qui l'enveloppent. C'est donc bien l'art qui constitue la vie réelle au sein de l'humanité.

Cette vie réelle, c'est la vie de l'action, parce que c'est la vie de la pensée. C'est le refuge contre la mort, — qui est l'absence de pensée. Il faut donc s'efforcer d'agir, pour réaliser l'art. 11 faut vivre vraiment, pour vivre la vie de l'art. On vit la vie de l'art par l'admiration. Admirer la nature, c'est admirer l'art qui la continue. Admirer, c'est vivre selon l'harmonie de la vie. C'est être artiste. Admirer l'art, c'est admirer la vie. C'est la

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vivre. On vit quand on ne passe pas en indifférent devant les chefs-d'œuvre du génie de rhumanité, quand l'émotion grandit devant une sculpture, en présence d'un tableau. On vit quant on aime. On aime l'art parce qu'il nous fait aimer la vie en la reproduisant, — parce que cette reproduction est la raison d'être de la vie, — notre refuge contre la contrefaçon, — la mort. On agit, parce que l'art stimule l'action en la reproduisant. La description des gestes de beauté, — la description belle desgestes sansbeauté, — dans l'un et l'autre cas le génie est nécessaire pour créer de la beauté, c'est-à-dire de la vie, — nécessaire pour découvrir la beauté réelle qui est au cœur de chaque chose, — ou pour créer de la beauté par la reproduction de la laideur — , il faut autant d'intuition dans la reproduction de la beauté que dans celle de la laideur — , fait naître au cœur de l'humanité le sentiment de la beauté. Mais encore une fois le génie est nécessaire. Un artiste sans talent sera impuissant devant la beauté. 11 ne la découvrira pas où elle est. Il sera également impuissant dans la description de la laideur, — aussi impuissant en face de la beauté qu'en face de la laideur — , aussi impuissant à les décrire l'une et l'autre. En effet, pour décrire la laideur, il faut aussi posséder le génie qui décrit la beauté en la découvrant partout où elle est. Le sentiment de la beauté ne prend naissance qu'en face de l'œuvre du génie, qu'elle décrive la laideur ou la beauté, car de toute façon elle est beauté. C'est elle qui crée la beauté de la vie ; c'est aussi elle qui crée la laideur, par la comparaison qu'elle nous contraint d'établir entre elle et ce que nous voyons. Sans elle la beauté de la vie n'apparaît pas. L'art se confond avec la beauté. La beauté

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se confond avec l'idéal. La vie réelle consiste à vivre artistement, non-seulement en pensées, mais on actes; non-seulement en rêve, mais en réalité; non seulement dans l'avenir, mais dans le présent. Elle consiste h s'isoler de la mort pour se rapprocher chaque jour plus près de la vie, par l'admiration et l'amour pour toutes ses formes, pour sa beauté infinie et intarissable.

La marche de l'action est entravée par les politiques, les religions, et les morales. L'action se manifeste dès qu'il y a lutte. Elle exprime la lutte contre la laideur. Elle est le geste de l'être aux prises avec la laideur, qui se débat pour en triompher. L'action naît en présence de la mort, de la laideur, de la douleur. Elle est provoquée par leur spectacle. Mais elle est entravée, autant que suscitée. Née en présence de la douleur, c'est déjà en triompher que de la combattre ; mais la douleur ne selaisse pas facilement vaincre, et dèsqu'elle est vaincue l'action à joué son rôle. Ainsi l'inaction et l'indifférence font naître leur contraire. L'action engage une lutte avec elles. Bu moment que la laideur et la mort ont fait naître l'action, même si elle est retardée, entravée dans sa marche émancipatrice, même si elle a le dessous, il serait inexact de la croire vaincue. Car du moment qu'elle existe, elle triomphe. Elle tient sa victoire. Lointaine ou proche, elle est. Elle est dans le fait mèmeque l'action existe. L'mdifférence, en la suscitant, se condamne, et prépare, contre son gré, sa défaite. Ainsi, touta sa raison d'être. C'est une consolation de penser que la douleur provoque la joie, la laideur, la beauté, et que la mort ne peut pas entraver l'œuvre de la vie. Cette consolation n'existerait pas sans l'art. C'est l'art qui accomplit cette transformation. C'est lui qui a la puis-

sance de créei- de la beauté et de la vie avec la laideur de la mort. Parce que le spectacle de la mort ne laisse pas l'homme insensible. La laideur, c'est le contraire de l'action. L'art exprime la victoire de l'action. La victoire de l'action sur le médiocre. Par l'art, la marche de l'action est fatale. Rien ne la distrait de son but sacré. Ni les morales, ni les politiques, ni les religions ne parviennent k la supprimer. En essayant de retarder son évolution, elles ne font que la hâter. L'action annihile sans cesse l'inertie. Elle rétablit l'équilibre. Ainsi, elle est victorieuse dès aujourd'hui. Elle supprime la laideur parce que la laideur trouve son antithèse, — son antithèse qui la contredit sans cesse, et la contredisant, empêche son triomphe total au sein de l'humanité. L'action est l'art qui s'affirme chaque jour dans la lutte des intérêts et des égoïsmes, qui oppose chaque jour les spectacles de l'harmonie et de la joie aux petitesses des esprits, au vide des âmes, au néant des caractères. L'action est la preuve de la volonté, de l'énergie. Elle est la preuve qu'elles ne sont pas mortes. La volonté est le dernier refuge de lart. La volonté ti'ouve dans l'art sa consécration suprême. L'énergie y puise sa force. Les formes de l'action se précisent dans la lutte qui mêle la laideur et la beauté, la douleur et la joie. L'action suprême, c'est la beauté qui triomphe. La beauté, la joie planent au-dessus du néant. Les formes les plus hantes de l'action sont le sacrifice, l'altruisme, la justice. Entendez ces vocables dans leur sens vrai, non déformés par les médiocres. On méconnaît l'action quand on agit petitement. La plupart de nos contemporains méconnaissent l'action, ils méconnaissent l'altruisme, soit que leur égoïsme leur commande de le

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nier, soit que leur égoïsme s'en empare à leur profit. Dans ce dernier cas, ils dénaturent l'altruisme. Le sacrifice, la justice, servent les projets des médiocres. Ils voient dans leur affirmation le moyen de parvenir. Parce qu'ils savent qu'ils les détourneront de leur but ^héroïque, qu'ils les utiliseront à leur profit, en les réduisant à leur taille mesquine, alors que la justice, l'altruisme, sont le seul obstacle capable d'arrêter leurs projets. Ils utilisent cet obstacle en le déformant. L'idée cède la place au mot. La réalité cède le pas au rêve. L'utopie recule indifiniment le bonheur de l'homme. Ainsi déformée, l'action est l'auxiliaire des médiocres. L'art rend à l'action son héro'isme, son altruisme, sa bonté. Bonté qui n'est pas l'indulgence. L'indulgence aussi est mal comprise. L'indulgence est déformée, La pitié n'est pas la faiblesse. L'altruisme n'est pas la charité. L'entr'aide n'est pas la philanthropie. La mutualité ne consiste pas à banqueter. 11 ne s'agit plus de déformation. Avec l'art, tout redevient vivant. Lui seul représente la pitié, le socialisme, sans aucun rapport avec ce que les hommes désignent par ces vocables. On méconnaît l'action quand on méconnaît l'art. Méconnaissent l'action ceux qui se f'^nt de la beauté de l'art une idée fausse en la réduisant à la plate copie du réel, ou à la déformation de la vie. En le réduisant à la forme seule. Pareillement méconnaissent l'action ceux qui méconnaissent la pensée, — qui est l'idéal issu du réel. C'est sous la forme esthétique que l'action reprend toute sa valeur. Elle apparaît dans son essence et sa durée. Elle s'y manifeste dégagée de tout alliage étranger, de toute tare, de toute laideur. L'action constitue dans la société d'aujourd'hui, de demain, de toujours, le re-

fuge contre la laideur, le refuge contre lindifïérence, le refuge contre l'égoïsme. L'action, non l'agitation, qui n'est pas un refuge, qui est à côté de la vie, — et qui est le mal dont nous souffrons. Aux époques de décadence, l'agitation remplace l'action. On retrouve toujours, en face de l'action, sa caricature : l'agitation. L'agitation, c'e^t la fièvre, le chaos. C'est l'analyse. C'est l'arrivisme. C'est le mécanisme. C'est le mercantilisme. C'est l'industrialisme. C'est le népotisme. C'est le triomphe des médiocres. Ils n'agissent pas ; ils s'agitent. C'est du bruit. C'est de la réclame. Le bruit remplace l'action. Le faux-art est le degré le plus élevé de cette agitation confuse, en marge de la vie, et qui constitue pour la plupart de nos contemporains la vie, mais que nous n'avons aucune difficulté à reconnaître comme le symptôme le plus caractéristique delà décomposition et de la mort.

Puisque l'action est chassée de partout, où trouvé-telle un refuge? Dans l'art. L'art est la seule action nécessaire à notre époque. Parce que c'est la seule action susceptible d'exercer une influence sérieuse suiles sensibilités humaines. C'est la seule action susceptible de redresser les intelligences, en précisant leurs besoins. Sera-ce la politique, ou la morale, qui redresseront les intelligences perverties, — les inintelligences? INon, puisque ce sont elles qui les pervertissent. Ce sont elles qui les déforment. Renouvelées par l'art, devenues esthétiques, la politique et la morale redresseront les intelligences. La politique et la morale des médiocres céderont la place à la vraie morale, à la vraie politique. Celles-ci ne sont que l'action de l'art, profonde sur les masses. Le poète est le juge. Le penseur

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est le législateur. L'artiste est le moraliste. Point de codes, point de tribunaux, pour exercer leur pouvoir. Législateurs sans lois, et juges sans prétoires, tels sont les poètes. Dans lart la politique et la morale s'évanouiront. EUt's puiseront des forces qui les transformeront. Elles ne seront plus que des expressions esthétiques. Elles s augmenteront. Elles augmenteront ainsi les ressources de bonheur et de joie. Elles augmenteront ainsi les ressources de bien-être. Elles calmeront l'agitation.

L'action de l'art substituée à l'action des morales et des politiques, sur la destinée des individus, c'est ce que réclame la critique. Cette action de l'art* notre époque ne veut pas la comprendre. Elle ne l'accepte que partiellement. Elle n'en admet pas toute l'opportunité. Elle estime supérieure, pour la défense de ses intérêts, l'action du faux-art, réelle à sa manière, détruisant les sensibilités et les énergies, substituant à la sincérité l'hypocrisie, faisant de l'hypocrisie un nouveau genre de sincérité.

L'action de l'art ne se voit pas immédiatement. Elle ne se fait pas de suite sentir. C'est qu'elle a pour elle le temps et la vie. L'action du faux-art est superficielle, et ses conséquences immédiates. Elle se traduit sur le champ, par l'impuissance et l'incompréhension, par la fausse critique et le faux esprit, par le faux sentiment et le faux amour* par toutes ies grimaces odieuses qui ne parviennent pas à dissimuler le vide des esprits et l'étroitesse des sentiments.

C'est vers l'art qu'il faut nous tourner dans le désarroi du présent. C'est lui qui devient le guide des consciences, le guide des sentiments. Le faux-art déforme les sentiments et les consciences. Il pervertit le goût et le jugement de la foule. Il pervertit le bon sens, la logiquç. Dans l'art, au contraire, ce qu'il y a de vivant s'exprime- Ce qui reste de pensée et de volonté se résume. C'est la vie profonde, en face de la vie d'agitation. Ce n'est plus la vie de surface et de façade. Il est la lumière qui conduit les esprits vers la vérité. Lui seul est une force réelle, lui seul désigne le progrès. C'est dans le livre, c'est dans le musée que le peuple découvre une fo^ humaine, un but de vivre, — l'idéal. C'est dans l'art qu'il se reconnaît, qu'il reconnaît ses aspirations, ses besoins. Son besoin d'harmonie s'y épanouit. Il s'y satisfait et prend conscience de lui-même. Mais l'art n'est pas l'auxiliaire des forts : parce qu'il réalise l'harmonie, il n'ôte pas aux faibles le droit de poursuivre cette harmonie dans leur vie quotidienne, et de l'exiger des forts. Ils veulent être artistes, — c'est-à-dire hommes libres. Ils veulent que leur vie soit une œuvre d'art. L'art leur apprend à se renouveler, à se libérer, pour hâter leur victoire, pour savoir se servir de leur liberté. Existerait-elle s'ils en faisaient un mauvais usage? C'est donc une révolution intérieure, une révolution profonde que l'art réalise au cœur des humbles. Il veut qu'avant de réclamer la liberté, ils en soient dignes. Il veut qu'ils se préparent à la recevoir et à la pratiquer. Il exige la chose, non le mot. Il lui faut des

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preuves, des actes. S'ils veulent la justice, qu'ils la pratiquent eux-mêmes. Qu'ils la créent par leur volonté. Qu'ils soient artistes, — qu'ils soient justes. Qu'ils n'aient pas l'injustice des forts. Qu'ils n'aient pas leur lâcheté. Hélas! souvent les faibles sont aussi odieux que les forts. Mais leur faiblesse les excuse.' Ne les accusons pas. Tandis que rien n'excuse les forts de ieur injustice à l'égard des faibles. Rien ne les excuse, pas même les petitesses des faibles, leur égoïsme, leur inconséquence, leur ignorance. Le faible peut se tromper. Le fort n'en a pas le droit. Car il prétend être juste, et connaître la vérité. Il prétend être bon. Il prétend détenir l'honneur et la vertu. Il crée ces vocables pour son usage personnel. Avec de semblables vocables, il leurre l'humanité. Il jongle avec les êtres. Il établit sa domination. Sa vertu, c'est l'hypocrisie. Le faible, en réclamant la liberté, n'est pas toujours libre. Il ne s'est pas libéré de ses tares, ni de son égoïsme. Il n'en est pas toujours digne. Il semble qu'il ne la réclame que pour user à son tour des droits du plus fort. Et c'est notre tristesse de constater cet illogisme, \1ais la leçon d'héroïsme ne peut leur venir du plus fort, g ni ne possède pas la vraie force : la pitié. Qui ignore rindulgence et la bonté. Et qui les déforme. Le plus fort, c'est bien le plus faible, — le plus taré, et le plus ignorant. Qu'ils apprennent des faibles la Sagesse. P/lais ils ne l'apprendront jamais. Ce n'est pas d'eux que viendra aux faibles la leçon d'héroïsme. D'où viendra-telle? Des faibles eux-mêmes. Elle viendra de l'art qui leur révélera la beauté, la pitié, l'amour. Qui leur donnera la conscience de leurs droits, mais aussi de leurs devoirs. Il n'y a pas d'autre révolution.

4B8 LE CULTE DE l'iDÉAL

L'art est assurément la plus grande des forces dont dispose l'humanité pour son amélioration et pour son bien-être. Une telle conception de l'art laisse en dehors une foule d'oeuvres insigniflantes, qui n'appartiennent pas à l'art, mais que les médiocres prennent pour l'art, et qui est 1 ai t. le faux-art d'une partie de l'humanité. Elle élargit le domaine de la pensée humaine, en restreignant le nombre d "œuvres qui méritent l'admiration pour avoir concouru à réaliser ce bien-être à la fois social et moral. Tandis que les foi'ces mauvaises retiennent l'humanité dans ses laideurs, la retardent dans son évolution vers le mieux, l'art s'oppose aux forces mauvaises et sans cesse annihile leur action au centre de l'humanité. Mais parce que l'art constitue le bien-être de l'humanité, et son amélioration, il n'abandonne pas pour cela ses droits de rester lui-même, et s'il concentre toutes les idées, il ne se confond ni avec la religion ni avec la morale. Il ne se confond pas avec elles, mais les exprime et les contient. VA il constitue la morale et la leligion supérieures des hommes. Lui seul est toute la morale. Il condamne toutes les morales humaines. Ce n'est que parce qu'il est lui même indépendant de la religion et de la morale, que l'art peut remplir sa vraie mission, qu'il peut être à la fois une religion et une mo'^ale. C'est parce qu'il n'est pas utilitaire qu'il peut être utile. L'art au service de la morale ou de la religion abdique la beauté. Ce n'est que le faux-art. Si l'art améliore le sort de l'humanité et s'il constitue son bonheur, c'est que, tout en conservant des rapports avec toutes les formes de l'activité humaine, il ne se rapproche d'elles que pour, en les contenant, les transformer, au lieu d'être absorbé par

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elles. Il ne devient ni la morale ni la religion, mais la religion et la morale deviennent l'art. Ce qui implique qu'ils se sont délivrés de leurs laideurs, que l'art, en les contenant, et en conservant des rapports avec eux, ne fait que les délivrer de leurs erreurs. Les rapports de l'art avec la morale, avec la religion, avec la philosophie, avec la politique, n'impliquent point de sa part soumission, mais domination et triomphe. Ils signifient que l'art constitue au sein de l'humanité la vraie philosophie et la vraie morale. L'art, pour réaliser le bonheur de l'humanité, ne suit ni la voie de la morale ni celle de la religion. II. suit une voie tout autre. Il est donc bien indépendant. Sa voie est la seule humaine, la seule vivante, et l'on comprend qu'il assigne à la morale et à la religion une autre voie que celles qu'elles suivent, qu'il les ramène vers la vie, vers la vérité, vers la lumière. Cela, qu'on ne l'oublie pas, par la découverte de la beauté de la vie, — par la beauté seule, — qui est toute la justice, et tout l'amour. L'art contient tous les désirs de l'humanité. Si la morale correspondait aux vrais besoins de l'humanité, elle serait dans la bonne voie. Mais la morale est immorale, parce qu'elle va contre la vie. Sa pensée n'a rien à voir avec celle de l'art, dégagé des contraintes de la mort. La morale est une invention des médiocres et des habiles pour déguiser leurs sentiments hypocrites et bas. Ils essaient de leur donner une apparence de sincérité, et cette fausse sincérité abrite et protège toutes leurs actions contre la beauté. L'art, pour réaliser le bien-être de l'humanité, lui découvre la vie que lui cachent les morales et les politiques, qu'elles déforment et mutilent. Et il la découvre en ne se faisant le prédi-

caleur d'aucun dogme, en ne se faisant le serviteur d'aucun système. Il suffit qu'il réalise l'harmonie, pou^" qu'il découvre la vie. Il réalise l'harmonie par la majesté des paroles, des sons et des couleurs, — par le charme des lignes et des mots, — par les gestes limpides et sincères — , par la beauté qu'il découvre partout. — la beauté des formes, la beauté des idées, la beauté des mouvements. Oui, l'art, qui a pour mission d'élever l'humanité sur les plus hauts sommets de la liberté et de l'amour, n'y parvient pas par la prédication, mais en s'éloignant de la prédication, simplement par la joie qu'il crée au milieu de la douleur, simplement par la description de la vie, et l'émotion qu'il dégage. L'artiste, pour accomplir sa mission utile au sein de l'humanité, se dispense de la rappeler et laisse ce soin au critique. Celui-ci, c'est son œuvre propre- Son art consiste en cela. Celui-ci n'a pas d'autre but que de rappeler cette mission. El l'artiste se contente de la réaliser sans la rappeler sans cesse.

Quand nous disons que l'art est utile, nous ne le confondons pas avec le mercantilisme ou l'industrialisme; l'art a une utilité morale, sociale, humaine, qui brise tous les cadres, n'entre dans aucune formule. 11 est utile par lui-même, dégagé de toute utilité. Nous ne le redirons jamais assez à ceux qui, partisans de l'inutilité de l'art, partisans de l'art pour 1 art. sans idées et sans émotions, nous reprocheront de donner à l'art une mission et une raison d'être autre que le seul divertissement de l'humanité. Car l'art fait entendre les hautes et pures vérités en charmant, en aimant. En ne cessant pas d'être l'art. Les partisans de l'inutilité de l'art, parce que nous donnons à l'artsa mission et son utilité

eu l'a RTl. STOCKAI lE 491

vraies, nous font passer pour des utilitaires, et nou& reprochent de supprimer l'art en le subordonnant à la moraleetkla politique. Ôr tout notre etïort est de démontrer que l'art est indépendant de la politique et de la morale. Tout notre effort est de combattre les utilitaires, qui ne comprennent pas que la mission de l'art ne s'accomplit pas sans beauté, que, sans beauté, l'art est inutile. Il faut, une fois pour toutes, que l'utilité de l'art, telle que nous la concevons, soit comprise. Nous nous séparons des utilitaires, autant que des partisans de l'art pour Fart. Des deux côtés, l'art est sans beauté, sans moralité, sans idées, f/art utilitaire se dispense d'exister comme art, se dispense d'harmonie et de beauté. L'art pour l'art se dispense d'émotion et de mouvement, se dispense d'idées. Et dans l'un et l'autre cas l'art n'existe pas. Mais nous, parce que nous ne croyons pas que l'art n'est qu'un cliquetis de syllabes, qu'une débauche de courbes, parce que nous croyons que l'art exprime (juebfue chose, ce quelque chose quiest la vie, nousn'entendons pas être assimilés aux utilitaires. Et c'est le tort de Tolstoï de confondre l'art avec la morale, avec la religion, sans lui avoir restitué son indépendance au sein de la vie. C'est le tort de Tolstoï d'être utilitaire. Que ce soit enfin cause entendue. Nous ne sommes pas utilitaires. Nous nous défendons energiquement de l'être. Nous repoussons de toutes nos forces l'utilitarisme. Nous refusons d'admirer l'art qui ne dit rien, et nous refusons d'admirer celui qui, voulant prêcher, enseigner, endoctriner, croit devoir se passer d'harmonie et de grâce. L'art contient ses leçons en lui-même, et ses prédications. La thèse qui est en lui, c'est la vie sous tous ses aspects, se

492 LE CULTE d: l'idéal

jugeant et se comprenant. La jeçon ressort de la description des faits, de l'émotion que celte description produit dans le cœur de l'homme, de l'intelligence qu'elle éveille dans son cerveau. L'être s'augmente de la vie qu'il comprend, qu'il aime et qu'il veut vivre. L'art la lui découvre en se découvrant, et pour se d'écouvrir il lui emprunte ses lois, qui sont le contraire des lois du faux-art, qui ne sont pas académiques, qui sont la vraie tradition, tradition de tous les temps et de tous les pays. L'art est l'expression de la sincérité de l'homme en face de la nature. Fi sent la nature se prolonger en lui, il l'aime, il la comprend. Il l'épouse amoureusement : il résulte de c^ contact l'œuvre d'art, — témoignage définitif de la pensée de l'homme, œuvre de son cerveau, œuvre de sa pensée et de son émotion, j'appelle art tout ce qui est sincère. L'art n'est pas dans les théories ni dans les formules, ni dans les écoles qui les restreignent, i^'art n"est pas classique, ni romantique. Il est à toutes les époques aussi vivant, humain. L'art ne s'enseigne pas, — il ne s'apprend pas. Aucune règle ne remplace le génie absent. Le faux artiste copie ses devanciers, qui eux-mêmes ont copié la nature, et l'ont défigurée. L'art est libre. Il interprète la nature, pour en découvrir la beauté. Il ne la copie pas. Mais il n'est pas non plus une illumination soudaine qui dispense de tout travail. II exige l'observation, l'attention, 4a patience. L'art est une synthèse faite de toutes les analyses. L'artiste vit au sein de l'humanité et de la nature. Il ne s'isole pas dans la tour d'ivoire. Ses plus beaux actes sont ses œuvres. Il observe, — il médite. Il crée de l'harmonie, — il crée de la pensée. Il crée de l'action. L'œuvre issue de la vie retourne h la vie.

ou l'artistocf.atie 493

engendre de nouvelles pensées, de nouvelles énergies, élève sans cesse d'un degré la pensée de l'homme. Il se se sent en contact avec ce qui l'entoure, il collabore à la vie universelle, il la concentre en lui-même, il se retrouve en elle, il la retrouve en lui. L'homme auquel il est donné de créer le chef-d'(euvre définitif, le chefd'œuvre éclatant de beauté, l'artiste, est le plus grand des hommes. Mais il ne se sent pas une àme différente des autres hommes : il vit au milieu d'eux ; il les aime, il les écoute. Il recueille leurs confidences. Il se fait le témoin de leurs douleurs. Il accueille leurs plaintes. Leurs douleurs, leur rêves. — et leurs vices aussi, leur héroïsme, mais aussi leur égoïsme, il observe tout, il examine tout deprès, il aperçoit la vie profonde derrière les surfaces. Il surprend l'humanité sur le fait. Alors, son génie, qui est la plus haute expression de la vie, saisit les correspondances mystérieuses qui relient les êtres entre eux, et les relient à la nature et à la vie. 11 découvre les consciences qui sommeillent dans l'immensité de la vie, et les héroïsme cachés. Par sa voix, la voix timide des opprimés devient une force d'évolution et de révolution. Il est le juge souverain qui impose l'idéal de la vie aux médiocres, qui le nient. Son œuvre contient la joie souveraine, qui délivre Thomme de sa douleur, qui le rend parfaitement heureux, qui l'arrache à l'obsession de la mort, aux rêves déprimants, aux égoïsmes vils, et lui prête l'àme d'un dieu.

L'action demeure ; l'agitation passe. L'une représente l'éphémère ; l'autre l'éternel. Les œuvres éphémères expriment le factice de l'agitation, sitôt mortes que nées, parce que ne reflétant aucune pensée, n'exprimant rien de durable. Les œuvres, les fausses œuvres, pro-

diiites par l'agitation, par le besoin d'étonner, par le besoin de se faire une réclame, par le vide des sentiments, par le déjà vu et le déjà dit sans art, ou la bizarrie voulue ; les œuvres en lesquelles l'agitation se marque par la pornographie remplaf;ant l'art, et se mettant à la portée des plus médiocres : les œuvres écrites sans art, dans un but quelconque, sauf le grand but qui est la découverte de la vie, dans un but déplaire et de flatter, de contenter les bas désirs de la foule, dans un but pécuniaire, oii le génie n'a rien à voir, — <Buvres auxquelles ont collaboré tous les bas sentiments de l'homme, sentiment de lucre, sentiment d'égoïsme, absence d'individualisme et de spontanéité, les œuvres médiocres pour tout dire, passent avec l'agitation qui les a engendrées, et qu elles reflètent dans leur laideur. Les œuvres d'action, — temple, statue, poème — , ne profltent pas de la mode, n'ont pas besoin de réclame, ne s'adressent pas à tous, ou du moins s'adressent à tous en s'adressant à ce qu'il y a seulementd'élevé dans l'homme, — elles sont populaires dans le vrai sens. Leur action est profonde. Elles passent inaperçues des médiocres qui ne voient que les laideurs. Quelquefois ils les reconnaissent au passage et voudraient les étouffer. Les œuvres d'action triomphent malgré l'agitation que Ton sème autour d'elles, contre l'agitation, et elles commencent à être comprises seulement quand l'agitation est entrée dans le néant.

Le faux-art sème l'agitation autour de lui. Par son absence d'idées et son manque d'émotion. Par le désarroi qui résulte de son spectacle. Il désoriente les âmes. Il les égare sur une fausse route. Il les conduit à la raiort. Elles sont incapables de découvrir la vérité.

ou l'artistocratie 495

Tous les sentiments sont confondus. Qu'est-ce que c'est que de telles œuvres ? Qu'est-ce qu'elles expriment ? Que signifient-elles ? On est diminué en leur présence. Les œuvres d'action augmentent l'individu, elles augmentent son intelligence et sa sensibilité. Les œuvres de l'agitation, — sitôt mortes que nées — , font assez de mal pour que l'esprit du peuple soit faussé, son goût perverti, et pour qu'il ne sache plus que choisir dans le pêle-mêle des laideurs qui s'étalent dans les musées, dans les bibliothèques, et partout, pour diminuer la confiance de l'être en la vie.

L'art est l'action profonde qui modifie les esprits. A quels signes la critique reconnaît-elle l'action dans l'œuvre d'art? A l'enthousiasme. Mais l'enthousiasme, — qui est ce qu'il y a de plus élevé, — a été lui-même déformé, et il importe de découvrir l'enthousiasme vrai. Les médiocres ont défiguré l'enthousiasme. Avant tout, il est sincère. Il est difficile d'imiter la sincérité. Pourtant, on l'imite. La critique sépare l'éphémère de l'éternel, le vrai enthousiasme du faux. Elle reconnaît la sincérité de l'art à ce qu'il est vivant, à ce qu'il ne cache rien, à ce qu'il décrit la vie aussi bien que la mort. Ne rien cacher ne consiste pas à tout reproduire sans art. Les œuvres naturalistes ne sont pas sincères. L'artiste n'apparaît pas dans ces œuvres. N'apparaissent que son manque de talent, et ses préférences pour le laid. L'art n'a pas de préférences, mais il reste l'art, et ainsi il montre où est la beauté, il indique qu'il se préfère à la laideur. Et le faux-art naturaliste, et copiste, qui n'a pas de préférences, ne peut pas se faire préférer aux laideurs qu'il décrit, parce qu'il est incolore et plat. Car il est une laideur ajoutée à ces lai-

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deurs, — la quintessence de la laideur. Il ne nous donne que le désir de le combattre, il nous inspire la haine, — mais il ne donne pas ce désir au public qui l'admire, qui s'y retrouve avec ses laideurs, sans rien de plus qui les transfigure et les modifie, car il ne les reconnaîtrait pas, sans ce plus qui est l'art, qui est le génie, et qui fait tout accepter, ce qui ne signifie pas que la laideur est excusée, mais son spectacle trouve une compensation dans l'art qui le reproduit. Nous ne l'acceptons pas dans le faux-art ; nous l'acceptons dans l'art. Et si nous l'acceptons dans l'art, c'est que l'art, en le décrivant, rend la vie meilleure, se substitue à cette description, et ainsi nous haïssons la laideur qui contrefait la vie, nous la ha'issons dans les actes et les pensées inférieures de l'humanité, parce que l'art, s'il se fait aimer en la reproduisant avec génie, nous la fait haïr. C'est parce que l'art qui reproduit la laideur se fait aimer, admirer, reconnaître, que cette laideur ne peut pas être aimée en dehors de l'art. Dans l'art, ce que nous aimons, ce n'est pas la laideur qu'il reproduit, c'est l'art qui la reproduit. Et plus la laideur s'y exprime, plus la beauté de l'art nous apparaît vivante, par conséquent détruit l'œuvre de la laideur, qui est l'absence d'art et de sincérité.

Le faux- art est impuissant en face de la laideur. Il devrait pourtant pouvoir la reproduire, puisqu'il constitue lui-mêmelalaideur, 11 devrait pouvoir se retrouver en elle, la retrouver en lui. 11 ne le faut pas. Il ne peut pas décrire la laideur. 11 est aussi inapte à la découvrir qu'à découvrir la beauté. Ainsi, le faux-art, qui symbolise l'agitation, ne peut pas la décrire, la reproduire, — la transformer. Il est impuissant en face de

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lui même. Et c'est là le châtiment du faux artiste. Jamais le faux artiste n'agit. L'action est trop humiliante pour lui. 11 ne veut pas s'abaisser. Il phine. mais dans les bas-fonds. Il agit, mais à rebours. Il n imagine rien, n'observe rien. Le faux artiste s'agite, pour faire croire qu'il agit. Il est très facile de faire croire à la foule que l'on agit. Le faux artiste préfère l'art pour l'art à l'art de pensée et d'action. Et il s'isole dans la tour d'ivoire. Isolement stérile et sans grandeur. Isolement q'ji n'a aucun résultat, pas même celui de démontrer aux faux artiste son néant, car il croit s'être sacrifié pour le bonheur de l'humanité, il le dit à ceux qui veulent l'entendre, car il n'est pas modeste, s'il fait semblant de l'être. Le faux artiste est un agitateur. Il dénature toutes les pensées. Il ne sait pas où il va : comment pourrait-il diriger la foule dans le droit chemin ? Lui-même est incapable de se diriger. Il sait pourtant où il va, car il va vers la mort, qui est sa vie à lui. Il va directement, par le plus court chemin, celui de l'insincérité et de l'impuissance, aux honneurs, h la fausse gloire. Il entrera sûrement à l'Institut. 11 a tout ce qu'il faut pour cela. Sa timidité et sa prétention : sa crainte et son cynisme. Il sera officiel et pompier. Il sera professeur et protecteur des arts. Quand on est incapable de créer soi-même, on a la prétention d'enseigner aux autres à créer. Au nom de la tradition et du bon sens dénaturés par lui, il fermera la vojx aux audaces libres, aux talents sincères, aux vrais artistes. Etre professeur, c'est l'idéal des faux artistes. On se venge de sa propre impuissance en essayant de détourner de son but d'indépendance et de vérité le génie. On codifie l'art. On le momifie et le fossilise. On délivre des

diplômes et des titres. Le talent n'est pas reconnu s'il ne porte pas l'estampille officielle. Il doit avoir été approuvé par l'Etat pour avoir quelque valeur. L'art libre se moque des diplômes et des titres décernés par de vieux professeurs impuissants, qui n'élèvent au rang d'artistes que ceux dont les œuvres attestent la même impuissance, que ceux qui ont subi avec succès les épreuves des examens et des concours. Car toute la médiocratie est là : dans le pédantisme enseigné, professé, imposé. Dans le diplôme, le titre acquis par l'insuffisance même, l'impersonnalité, l'impuissance. Le mérite, pour être reconnu, doit avoir étésanctionnépar un diplôme de l'Etat. Hors du diplôme point de salut. Le mérite en diplôme, la médiocratie n'en connaît pas d'autre. On n'arrive pas sans diplôme délivré par des nuls. En dehors du diplôme, qui est la preuve de votre valeur, votre valeur ne compte pas. Or le diplôme démontre avant tout votre impuissance à être vousmême, et s'accorde mal avec la valeur individuelle. Il s'accorde avec le faux-art. Il est pour lui une garantie et une sauvegarde. Le faux-art peut jouer ainsi un rôle néfaste, un rôle négateur, substituer l'agitation à l'action, le bruit au mouvement, l'amorphe à la forme. Les médiocres s'insinuent partout : dans les écoles et dans les musées, dans les académies. La littérature devient un marais. Le journalisme, un cloaque. C'est le gâchis partout. Et le grand artiste se verra refuser toutes les commandes par l'Etat protecteur des arts ; initiateurde la beauté : et l'écrivain probe et laborieux, qui ne demande qu'à exprimer ce qu'il pense et ce qu'il sent, qui obéit à une vocation, qui est poussé par la force de la vieàdirecequ'il voit etce qu'il sait, ce qu'il découvre.

ou LARTISTOCRATIE 499

et qui demande, simplement, à vivre, ne comptera pas plus que ne compte pour nous le dernier des médiocres.

L'action n'a pas besoin pour se manifester du bruit ui du tumulte, qui sont le proprede l'agitation. L'action €st toute intérieure, elle se confond avec la pensée. L'action intérieure ne se voit pas. Ses résultats sont profonds. Ses résultats sont profonds, parce qu'il sont vrais. Les partisans de l'action, de l'action à outrance, de l'action seule, de l'action pour l'action, remplacent l'action par la politique. Ils la remplacent par le nationalisme, lis la remplacent par le socialisme. Dans les deux partis, 1 action est défigurée. Suivant l'interprétation donnée à l'action, le socialisme, l'individualisme changent, d'expression. L'action vraie les remet dans le droit chemin. L'action intérieure prépare les cerveaux à accepter le socialisme vrai. Elle leur donne le sens de l'individualisme en le socialisant. Car tout individualisme égoïste enlève à l'individualisme sa force, sa raison d'être, et sa haute signiûcation dans l'action. L'ég©ïsme est le contraire de l'individualisme. L'action de l'individualisme est sociale. Elle est l'œuvre de l'individu qui augmente la foule de sa pensée, de ses idées, de son génie. L'art est individualiste, parce qu'il recueille les voix de la foule, tous les désirs de l'humanité, pour les leur redonner sous une forme vraie, sous une forme sincère, qui rend leurs désirs réels, les satisfait. La foule a besoin de l'intermédiaire de l'art pour reconnaître ses besoins, ses désirs. L'art précise le sens

500 lE CULTE DE l'idKAL

de ses rêves Elle le crée poui' apprendre à se connaître, pour se chercher, se trouver. L'art réalise son besoin d'harmonie et de justice. 11 ne la détourne pas de l'action. Elle veut que l'art tout entier devienne la vie, c'est-à-dire que la vie devienne juste et bonne. Et pour celaelle agitdansle sens delà vie, pourréaliser l'idéal de l'art Janstous ses actes, toutes ses pensées. Voilà lesocialisme vrai: la réalisation de l'art dans la vie de Thumanité. Voilà le communisme intégral, le paifait apport de chacun à la vie sociale. Voilà la collaboration due par chaque individu à l'ensemble, leffort qui profite à tous, qui rejaillit sur tous L'art est en nous-méme, dans notre pensée et dans notre cœur. Il résulte du contact de notre être et de l'univers. Il est la preuve de l'action intérieure, de la pensée s'éveillant en face de la nature, se précisant, et se réalisant. Ainsi Fart est bien individualiste, puisqu'il nait dans les profondeurs du cœur humain, puisqu'il est l'œuvre de l'individu ; mais il est en même temps socialiste, ou social, puisqu'il est l'expression que revêt l'univers dans l'esprit humain, puisqu'il est la continuation de l'univers compris et senti par le cerveau de l'homme. Puisqu'il est l'univers se découvrant à l'homme. Ainsi sans cesse le génie comprend la vie, la continue, la découvre. L'homme comprend parfaitement le sens de la vie. Aucun détail n'échappe à sa conscience. Il saisit toutes les nuances. Il vit toutes les vies. Entre l'homme et la vie, il n'y a plus aucune barrière : l'art fait tomber le mur qui les sépare, il chasse la laideur, il rapproche l'humanité de la nature, il crée à la fois l'homme et la vie, puisqu'ils n'existent pas l'un sans l'autre, puisqu'il les identifie dans une même pensée, dans un même

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€œur, dans la même harmonie et la même justice. Ainsi l'homme se rapproche de tous les êtres qui l'entourent, parce qu'il les aime et les comprend. L'action intérieure, — qui le porte à réfléchir sur tout ce qu'il observe, à découvrir le sens de tout ce qu'il voit, — qui est l'observation, la critique, — qui est aussi la sagesse et le sacrifice, la volonté et l'énergie, l'efîort pourêtre soi. pour se libérerde la mort, — l'action intérieure le pousse à sortir de soi-même, à se retrouver dans tous les êtres qui peuplent la vie. à se sentir en communion avec tout ce qui existe. Il réagit contre les formes du faux-art qui enlaidissent la vie. La conscience de l'homme se révolte contre l'injustice. Le spectacle de la laideur l'indigne. Il ne se résigne pas à laisser la vie subir l'étreinte odieuse de la mort. C'est la pensée qui oblige l'homme à agir, à réaliser par ses actes l'idéal de l'art. Par l'action intérieure, il observe longuement les êtres qui vivent près de lui, il se fait, au contact de la vie, une âme d'élite, qui a souffert du triomphe de la laideur, qui s'est éprouvée, et qui a la force suffisante pour lutter contre la mort. Avant d'agir, il importe d'avoir pensé longtemps. Ensuite, l'action et la pensée s'accompagnent. Se confondent, ne font qu'un. Un moment la pensée a paru se séparer de l'action . Elle la contenait. Elle la devançait. L'homme s'isolait pour vivre de la vie intérieure. Quand dans l'isolement l'homme a puisé la force nécessaire pour agir, il ne s'isole plus. L'isolement proteste contre l'isolement. Il ne dure que le temps nécessaire, il cesse dès qu'il Ijuge qu'il a duré assez longtempspour donnera l'homme a force de ne plus s'isoler. La pensée intérieure prépare l'action, ensuite l'action et la pensée se confondent.

La pensée n'est plus de l'action future : elle est de l'action présente. Avant de se jeter dans la lutte l'homme a observé, pensé, et quand il a compris le sens de la vie, le devoir d'aimer la vie lui a été révélé. Ainsi, conscient du rôle qu'il joue dans le monde, sachant ce qu'il veut, ce qu'il désire, son action réalise sa pensée, elles s'accompagnent dans la vie. La pensée lui a appris le chemin de l'action. Elles se sont rejointes. Elles se sont retrouvées. Elles ne se sépareront plus. La pensée sera en harmonie avec l'action chaque fois que l'action réalisera l'idéal de l'art. Si l'action se sépare de la pensée, c'est que la pensée ne lui reconnaîtra plus son héroïsme et sa valeur ; c'est qu'elle refusera de reconnaître son harmonie ; c'est que l'action sera une fausse action. Alors, la pensée se repliera de nouveau sur elle-même, elle se recueillera dans l'isolement, et loin de douter, de craindre, de désespérer, elle préparera une nouvelle action, prèle à combattre l'inaction. Chaque fois que la laideur triomphe, la pensée se révolte. Elle lui oppose l'action. La pensée reconnaît l'art, et l'approuve dans les actes qu'elle inspire. Mais elle souffre de la présence du laid ; elle s'isole alors pour reprendre des forces, et rejoindre l'action, qui prouve que son isolement n'est pas stérile. A ces hauteurs où la pensée s'isole pourdécouvrir la vérité, il n'est plus permis de dire qu'elle n'est pas l'action souveraine. Il n'est plus permis de dire qu'elle s'isole de la vie. C'est à ces hauteurs qu'elle la découvre. La vraie pensée est l'action même. Il n'est plus permis de dire qu'elle se sépare de l'univers. N'estelle pas sa découverte, en même temps que la découverte de la laideur ? Ne s'inspire-t-elle pas, pour combattre la laideur, du spectacle de la laideur ? Oui, si

oj l'aktimuokatie 503

l'artiste n'observait pas. sa pensée ne poiirrail rien créer. A ces hauteurs il contemple les petitesses, les égoïsmes. Il les juge. Jugement souverain. Jugement sans appel. Cet isolement est vivant. La pensée agit chaque fois qu'elle désapprouve le spéciale de la mort. Elle réagit chaque fois que la laideur veut s'imposer. Ainsi l'action intérieure est impossible si l'on entend par là que l'homme oublie tout ce qui l'entoure, pour s'isoler. Si on entend par là l'égoïsme de celui qui ne contemple pas son néant. Si on entend par là l'indifférence. Si l'on entend parla Timmobilité. L'action intérieure proteste contre sa fausse interprétation. S'isoler pour contempler ses gestes n'est pas l'isolement vrai. Ce n'est pas là l'action intérieure, qui suppose le sacrifice. Non la résignation absurde et lâche. Sans cesse, la pensée relie l'individu aux êtres qui l'entourent, le force à collaborer à l'œuvre de la vie en combattant I;i mort. Elle n'est pas renoncement. Elle n'est pas égoisme. Elle n'est pas davantage le sacrifice étroit, sans portée, le contraire même du sacrifice. — la résignation stupide, l'absence de volonté et d'énergie. Elle est le sursaut de l'être en lequel l'action intérieure vient se répercuter, •se reconnaître, chaque fois qu'elle est héroïque et vivante, ou se détruire et se briser, chaque fois qu'elle n'est pas en harmonie avec la pensée de l'être qui cherche l'action vraie, qui observe la vie, qui aime la beauté et déteste la mort.

Maintenant, l'optimisme est devenu une aussi fausse interprétation de la vie que le pessimisme. Aux philosophies négatives, — optimisme et pessimisme — . la vie oppose sa beauté, que l'art découvre, et qu'il découvre en reproduisant la laideur qui contrefait la vie,

504 l-E CUnE DE l'idéal

et c'est cette représentation de la vie par l'art qui nous interdit de l'envisager avec le pessimisme étroit ou l'optimisme qui ne signifie rien. Car, en présence de ce qui est. il n'y a pas à rêver de meilleur état, de plus noble pensée, si la beauté nous est révélée par l'art : et il y a encore moins à désespérer, puisque la beauté existe. Opposons la beauté à la fois à l'optimisme et au pessimisme.Ce pessimisme, contre quoi des générations plus conscientes de la beauté de la vie, — sans méconiiaître la laideur qui la contrefait — , la mort qui se glisse dans les aspects de la vie même — , se sont élevées avec une générosité inconnue des formules naturalistes, ce pessimisme s'est glissé dans les âmes sans art, — non délivrées par l'art, auxquelles l'art n'a pas révélé la beauté de l'action, de la pensée, du réel. Le pessimisme est l'état d'esprit de celui qui, n'ayant trouvé dans l'art aucun refuge contre la mort qui contrefait la vie, la confond avec elle, et méprise celle-ci, n'y voit en effet que la mort, avec sa laideur, sa douleur. Ce n'est point la preuve de l'urne supérieure qui, mécontente de ne découvrir autour d'elle que de la laideur, rêve une cité meilleure, maudit son temps et son siècle, — car cette âme, en voyant la laideur, voit aussi la beauté, et s'exaspère de la voir contrefaite parla laideur; mais le pessimisme ne voit pas lu beauté, s'il la voyait il cesserait de désespérer. 11 ne voit que la contrefaçon de la vie. qu'il prend pour la vie. Il maudirait sans doute une époque sans art et des consciences sans grandeur, il maudirait la passion de l'argent; il maudirait le fauxart et toutes ses laideurs. Il maudirait nos lois injustes, et nos mœurs immondes. Il maudiraittout ce qui passe pour Atre notre civilisation. Mais la lumière de l'art

ou l'artistockatie 505

lui révélerait en même temps le sens de ces actes, il les utiliserait pour vaincre la mort, il les ferait collaborer à la création de la vie. Un tel homme cesserait d'ètrp pessimiste, de considérer la vie sous l'aspect que lui donne la mort. Il ferait naître l'art du contact de sa pensée avec le spectacle de la vie, et il découvrirait dans l'art la vie même, son but et sa beauté, non un isolement qui éloigne de la vie, mais un motif d'agir. On ne supprime pas la laideur si on ne l'utilise pas, si sa description ne sert pas de prétexte à créer de la vie, c'est à-dire de la beauté. Il importe de la faire servir à la grande cause de la justice. C'est l'unique moyen de la supprimer. Pour la supprimer, il faut la décrire, l'observer. — en un mot l'utiliser. Utiliser sans cesse la laideur, pour la supprimer, la décrire, l'observer, tout est là; lui substituer la beauté de l'art qui la décrit, s'en sert pour émouvoir les hommes, leur communiquer de l'enthousiasme etde la force. Elle triompheraitsûrement si, au lieu de nous pousser à l'action, elle nous en détournait. Et elie en détourne les pessimistes. Ils s'éloignent de l'art. Us renoncent à créer. Us renoncent à penser, rêver, agir. Du moment que nous ne pouvons pas supprimer la douleur, utilisons la, ne nous laissons pas dominer ni détourner de l'action par elle, agissons pour la dominer, pour la vaincre. Tout ce qui. dans la vie, est une cause de douleur et de laideur, doit servir aux fins mystérieuses de l'humanité, collaborer à l'action profonde qui régénère les consciences, et les délivre du néant. Il y a de la mort dans tout ce qui nous entoure ; que tout cequi nous entoure devienne vivant. Que notre pensée régénère l'action, transforme le réel. Sans doute, il faut déplorer que la laideur

existe, — et parce que la mort collabore à l'œuvre delà vie, parce que la vie la force à collaborer à son œuvre, n'excusons pas la mort, et ne l'approuvons pas. Elle n'est pas utile, mais nous l'utilisons. — nous lui donnons un sens, et presque une réalité. Nous la rendons nécessaire, puisque nous ne lui donnons pas d'autre rôle que celui de se détruire en collaborant 'à créer de la vie, à créer de l'art qui la décrit, l'interprète, la reproduit. ï! la supprime en même temps parce qu'il lui substitue la joie. Le pessimisme n'est donc qu'un mot, — une philosophie sans art. Mais l'optimisme vaut-il mieux ? Exprime-t-il une délivrance de la pensée, — une liberté d'action plus grande ? Exige-t-il un plus bel effort, une plus noblfe énergie ? Non. L'optimisme est une négation, et pareillement une fausse interprétation de la vie. Ou bien l'optimiste approuve le réel, ne voit pas la laideur qui contrefait la vie, trouve de la beauté partout. — la beauté entendu à sa manière ; — ou bien il rêve de construire une cité supérieure sur les ruines de la cité présente, une cité rajeunie et meilleure, dans laquelle la lutte n'aurait plus aucune raison d'être. Certes, dans l'esprit des plus élevés d'entre les créateurs, cette formule a sa raison d'être, n'est point rapetissée, c'est la plus haute poésie ; mais dans l'esprit de l'ensemble, dans les âmes inférieures, obéissant à des mobiles étroits, cet optimisme devient une laideur, il sied au bourgeois qui appelle le repos, ne désire que sa tranquillité, — ne veut rien changer à l'ordre social, ou rêve un état de vie sans effort, l'âge d'or substitué à la vie de lutte, à la vie de douleur, à la vie de recommencements et d'efforts au sein de l'humanité. Et voici que

ou L'A»risi()t;i'.ATiE 507

la vie est suffisamment méconnue pour que, incapables d'en saisir l'art qui en donne le sens et crée la beauté. ils lui substituent soit un ensemble de théories vides,^ nuageuses, qui ne reposent sur rien de réel, — ils rêvent un «^tat meilleur, et ne voient pas que cet état meilleur est dans la conscience humaine, dan> la volonté de vivre et d'agir, dans l'énergie incessante, dans l'effort admirable que l'homme fait sans cesse pour s'élever à la beauté, à la liberté, à l'amour. Us les veulent sans effort. Us ne voient pas qu'elles soiit réalisées par leur pensée, par leur action, et que leur seul rêve, leur seule action, leur seule pensée est de vivre la vie esthétique, dans le présent, au milieu de la mort, parmi la mort. Quand on a fait l'effort nécessaire pour se délivcar de la mort, quand on a souffert, quand on a des raisons pour aimer la vie, — autant que pour haïr la mort — , alors sans doute on a le droit de rêver une cité plus belle que la cité de mort, — une cité de justice et d'harmonie, faite à l'image de l'art, conçue par le génie de l'artiste, — qui supprime la mort en la décrivant, une cité qui soit une œuvre d'art ; mais parce que l'image nous en est donnée par l'œuvre d'art, qui la contient tout entière, sans cesser de contenir la mort d'où il la fait naître, on possède un motif suffisant pour la vivre sans restriction, dans le présent, pour la vivre dans l'admiration que l'art engendre pour la vie, pour la nature, pour l'humanisé, pour vivre ce rêve sans s'isoler de la vie, pour le vivre en le faisant réel, et pour s'isoler de la mort, comme si elle était à jamais supprimée de la vie. Ce n'est point làdel'optimisme. Etdu coup la conception utilitaire de l'art, qui engendre le faux-art, disparaît avec ses théories.

ses thèses, qui n'ont rien à voir avec la vie, qui ne la décrivent pas. qui ne l'interprètent pas, qui ne sont que des paroles, des répliques de mannequins. A la littérature de désespoir et de mort, à la littérature réaliste qui n'aperçoit, dans la vie, que la mort qui la contrefait, et cela sans la décrire en beauté, avec art. ce qui serait alors de la joie, de l'art, de la réalité vivante, ce qui ne serait ni de l'optimisme ni du pessimisme, ni du naturalisme ni du symbolisme — , à cette fausse littérature qui interprète faussement la vie. qui n'en découvre pas l'art, — et qui a pourtant la prétention d'observer, sans juger, comme si toute observation sincère n'obligeait pas à juger, ou n'en ferma itp as la conclusion dans la description même, sans thèse, mais à condition que l'art soit là, et ce n'est plus du n§.turalisme, — à l'art pour i'art, à l'art qui ne dit rien, ou à celui qui, ayant la prétention de tout dire, n'en dit pas davantage, ne se souciant pas plus l'un que l'autre rie la vie, — qu'opposer, sinon la vie ? Elle n'est ni optimiste ni pessimiste. Al art qui ne dit rien, s'est opposé l'artqui a la prétention de tout dire, lartqui croit juger, observer, critiquer, quicroitvoir les laideursetles combattrai, qui ne voit pas que, les combattre sans art, sans génie, c'est les approuver, collaborer à leur néant. Pour que l'œuvre d'art existe, il lui faut la beauté. Rien n'est interdit à l'œuvre d'art, si l'œuvre d'art existe, parla beauté qu'elle dégage. Si la beauté n'apparaît pas, l'art est absent. La beauté est la seule preuve que l'œuvre appartient à l'art. Et la vie est la seule preuve de la beauté. Sans beauté, que nous font toutes les théories sociales de l'optimisme ? Sans beauté, où est la justice ? Sans beauté, où est l'amour ?

ou l'autistocratie 509

Sans beauté, c'est le triomphe de l'égoïsme. (Test la victoire de la laideur. Sans beauté, toutes les théories perdent leur sens. Sans art, il n'y a aucune conception vivante. Et c'est pourquoi nous haïssons les œuvres sans art, qui sont aussi sans idées, parce qu'elles sont sans beauté, — et qui déforment l'humanité et la nature, — l'art pour l'art au sens étroit, qui se moque de la vie, et qui, plus largement compris, devrait en être la plus haute glorification, — l'art pour la beauté de la vie — formule héroïque et vivante ! — de faire aimer la vie à cause de l'art qui émane d'elle, — et qui au contraire est une conception pessimiste de l'art, en croyant remplacer la laideur de la vie, en croyant lui substituer la joie, en se croyant optimiste ; et l'art social, faussement social, car l'art social est plus large, il est humain et vivant, mais on l'entend moins ainsi, — qui se croit optimiste, et qui est optimiste dans le mauvais sens, optimiste sans art, l'art sans art, et qui aboutit au pessimisme parce que, rêvant une vie plus haute, il ne la voit pas dans le présent, et ne fait que la rêver, au lieu de la réaliser par un chef-d'œuvre d'art, qui lacontiendraittoutentière, — chef-d'œuvre d'amour et de pitié, — chef-d'œuvre qui, en contenant toute la douleur, contiendraittoute la joie, toute l'harmonievers laquelle tend la vie de l'humanité, qui est son but et sa raison d'être, qui est sa délivrance et son progrès.

L'action a été indiquée comme remède contre le pessimisme. Ce remède n'a été que de l'agitation, — produisant un pessimisme plus profond Et l'on s'est repris à désespérer. Tant d'actions fausses n'ont fait qu'exaspérer. On n'a pas vu que le seul et unique refuge contre le pessimisme, c'était l'action, l'action esthétique,

SIO LE CULTE l)e l'idéal

qui est l'action vraie. Par l'action esthétique, la vie a eu un sens élevé, une signification héroïque. Elle s'est découverte dans sa beauté. L'action esthétique, c'est la réalisation de l'art dans les actes de la vie, c'est la création de l'œuvre d'art sous toutes ses formes, c'est l'adoration des chefs-d'œuvre du génie humain. L'action esthétique, c'est la défense de l'art contre les médiocres. C'est retrouver son sens égaré par les formules et les écoles. C'est le replacer au centre de la nature et de la vie. Agir en beauté est devenu une raison de vivre, mais souvent dénaturée, faussée. Ainsi par l'art, l'action a retrouvé toute sa beauté. L'art est devenu un refuge contre l'indifférence.

Le dilettantisme est encore une des formes de défigurer l'action. Il a horreur de l'action, et pour s'en venger, il la dénature. Ce n'est pas l'action intérieure, le refuge contre la laideur dans la pensée esthétique. Le dilettantisme, c'est tout simpiement linaction, l'impuissance à faire quoi que ce soit de grand, de beau, d'héro'ique. Le dilettantisme, c'est la mort.

La résignation est le contraire de l'action. Qui se résigne à accepter le médiocre n'agit pas. On accepte la laideur quand on n'a pas la force, ni le courage, de la combattre. Il y a la résignation stoïque. C'est autre chose que la résignation mystique. Elle n'accepte pas la mort ; elle accepte de la combattre. Elle va au-devant de la mort. La résignation convient aux âmes lâches, incapable d'agir. Se résigner à combattre le médiocre, c'est le parti que nous devons prend re. Se résigner à ne pas le combattre est la résignation des médiocres. Nous nous résignons à combattre le médiocre. Nous nous résignons à voir la laideur se glisser dans tous les senti-

ou l'artistocratie 511

ments, dans toutes les pensées, dans toutes les actions. Elle est envahissante. Nous comprenonsqu'elle domine, qu'elle prend la place de la vie. Mais nous résigneronsnous jamais à nous laisser décourager par le spectacle dont nous sommesobligésdereconnaître la laideur, cette laideur dont nous ne pouvons pas nier l'existence ? Nous nous résignons à vivre au milieu d'elle, parce que nous ne pouvons pas faire autrement, nous nous résignons à la combattre. Et cette résignation est la cause de notre action. Elle motive nos actes, elle détermine nos mouvements. Elle donne un sens à notre existence. Ceux qui n'ont pas de but dans la vie sont des êtres vils et stupides. Ne pas avoir de but, c'est le but des médiocres. Ils assignent à la vie un but tout différent que celui qu'elle indique. Nous donuDns aux médiocres le but qu'ils ne remplissent pas, celui de concourir au triomphe de la vie. Celui de nous aider à découvrir la vie. Se proposer d'autre but dans la vie que sa découverte quotidienne, que l'admiration et l'amour, que la liberté et la beauté, c'est ne pas accomplir la destinée pour laquelle l'homme existe, la destinée que la vie lui ordonne d'accomplir. C'est avoir un but incertain, illusoire et faux. Le but qui consiste à se détourner de la vie par impuissance à la comprendre, le but qui consiste à collaborer à l'œuvre de la mort, ce but n'a aucun sens. Il nous plaît de lui donner un sensen l'utilisant, en faisant servir la laideur au triomphe de la beauté. Les médiocres ne savent comment accomplir leur destin. Lsur destin est d'être médiocre. Leur vie est faite de petitesse et d'égoïsme. La vie pour eux n'a aucun but. Ils accomplissent leur destin sans enthousiasme, — • car l'œuvre de la mort ne comporte pas

d'enthousiasme. Elle ne comporte que la parodie de l'enthousiasme, qu'un enthousiasme sans beauté, qu'un faux enthousiasme nécessaire à masquer l'œuvre néfaste de la mort, à lui donner les apparences de la vie. Les méaiocres accomplissent leur destin en s'agitanl, en allant au-devant la mort sans gaîté, sans volonté, sans enthousiasme. Ils accomplissent leur destin en acceptant d'être lâches, hypocrites, et nuls. Ils ne peuvent pas jouer d'autre rôle dans l'humanité. Ils jouent les rôles inférieurs. Cela même est un but : être médiocre. Collaborer à l'œuvre de la laideur. Participer aux maléfices de la mort. C'est une façon d'exister, — in-exister. Leur existence est pleine de vide. Ils accomplissent leur destin en accomplissant les besognes les plus médiocres, en recherchant des honneurs insipides, des distinctions grotesques, en courant après la fortune, après l'honneur, après la fausse gloire. Ils épuisent leurs forces dans la recherche effrénée de la fausse jouissance, du faux plaisir, du faux bonheur. Ils s'éloignent sans cesse de la nature, qui est toute beauté et toute vérité. Ils remplissent leur existence avec du vide, — avec du bruit. Ils la remplissent d'inutilité. Ils se dispersent. La dispersion, en tout, c'est-â-dire le néant, l'impuissance à se concentrer sur une besogne utile, sur une œuvre noble, généreuse, désintéressée, l'effort perdu, mal dirigé. Pas d'unité dans la vie, pas de direction. Une fausse direction. Ils agissent à rebours. Ils n'agissent pas. Leur grande préoccupation, c'est la réussite, le succès. Le succès dû au hasard, aux circonstances, — à la nullité. Le succès dû à l'insignitlance, à la vanité, au savoir-faire. Les médiocres sont arrivistes. L'arrivisme, c'est un non-sens. Et l'arrivisme c'est toute

ou l'aiitistochatik .j13

notre époque, lis arrivent à quoi 1 à réaliser la médiocrité immensément. Pourarriveràcontenter leur néant, ils n'hésitent devant aucun geste. Rien ne les elFraie. Ils n'ont pas peur d'être démasqués, — découverts. L'insuccès ne les arrête pas. Ils sont capables de tout pour accomplir leur faux destin. Ils vont, ilsviennent. Ils se remuent, — s'agitent. Us font appel aux grands sentiments, à l'honneur, la générosité. Us ont l'audace et le courage de leurs opinions, — qui ne sont ni audacieuses ni courageuses. Ils perdent leur temps en démarches, en visites. Us soignent leurs candidatures, ménagent leurs amis. Et ils travaillent beaucoup à leur manière. Travail long et pénible, difficultueux, et nop pas consciencieux. Travail sans vision. Travail d'ana lystes et de copistes. Travail d'arrivistes. Il semble qu'ils font beaucoup d'ouvrage. En réalité ils ne font rien. Ils no font rien pour l'émancipation de la pensée, rien pour l'art, rien pour la science. C'est leur raison d'être, si c'est là une raison d'être. C'est leur façon d être utiles : être inutiles. Pendant qu'ils ont l'air Je travailler beaucoup, à quelque œuvre obscure et profonde, en réalité ils ne font que retarder l'élan despenseuis profonds, des vrais travailleurs de l'idée et du verbe, que leur rendre plus douloureuses, plus pénibles, les conditions dans lesquelles ils travaillent, et pensent. Ceux-ci ont un but. Ils remplissent le vrai but de leur vie : collaborer au bonheur de l'humanité. Créer de la vie, et de la beauté. Le créer par leurs actes, par leurs idées, par leurs travaux. Le créer par leur exemple. Eux n'agissent pas inutilement. Tous leurs pas, toutes leurs démarches ont un sens, 'l'ont ce qu'ils font, tout ce qu'ils disent, tout ce qu'ils écrivent, nest pas dé-

514 LE CDI/l'E DE l'idéal

pensé en pure perte, a son utilité. La moindre action de leur existence remplit son l>ut. Rien de ce qui émane d'eux, rien de ce qui louche à leur personnalité, à leur esprit, à leur être tout entier, n'est dépourvu de sens. 11 semble que leur existence soit trop courte pour accomplir toute sa mission, pour faire tout le bien qu'ils désirent. Il semble qu'ils né viendront jamais à bout de tant de besogne. Mais elles ne dépassent pas leurs forces. Ils remplissent tout leur destin, dans un geste, un acte, une parole. Quelle chance de n'être pas inoccupé dans la vie ! Quel bonheur de se vouer à quelque grande et noble cause ! Quelle joie d'avoir tant de besogne ! de pouvoir se dire : j'ui de quoi employer ma vie utilement et sainement! je travaille dans un but sain et sacré I j'agis dans un but humain ! quel bonheur de se sentir une mission et un apostolat !

La dispersion n'est une dispersion que pour les médiocres. Pour ceux qui ont la volonté et le courage, toutes les circonstances les servent. Elles les servent pour la vérité et la vie. Ils les utilisent au profit de la vie. Au lieu de les déprimer, elles les stimulent. Le médiocre seul se disperse. Quand il accomplit plusieurs besognes à la fuis, aucune n'a d'utilité. Mais pour I homme de génie, obligé de lutter pour vivre, la dispersion n'existe pas. Tout concourt au même but. Il plie les circonstances à sa volonté. Elles servent à son destin S'il fait plusieurs besognes, soyez sûrs que tout concourt à l'unique besogne : |créer plus d'harmonie, plus de beauté, plus de vérité. Celui qui n'a pas le génie est vaincu par la vie. Il est vaincu par la mort, qui contrefait la vie. Ne disons pas que les circonstances étouffent le génie. Souvent le médiocre s'excuse de ne

ou l'aiîhstociîaiik 515

pas avoir de génie en arcusant la vie, son temps. la feociélé. Qu'il n'accuse que lui-n)êtne ! Il soutient que les circonstances ne Tout pas favorisé. H s'accuse de malchance et d'infortune. Excuse trop facile, en vérité, fpiand on n'a rien à dire, quand on est in)puissant est nul, (i'acc jser le destin, tandis que le génie triomphe de tous les obstacles, trioinphede la douleur, delà faim, de la mort. Le génie, c'est cet éternel triomphe, (^est le trionqdie de la vie sur la mort. Supposer que ce triomphe v lieu sans ed'ort. c'est une absurdité. C'est être de mauvaise foi. C'est manquer de clair voyance et de criti(pie. Sans reffort, où serait le génip? -Ne confondoi's pas retlort avec sa caricature. Celui (|ui ne triomphe p;is de la douleur est un médiocre. Il n." [)as le yéuie. Il n'a pas la llamme sacrée nécessaire pour cela, (i'est (ju'il n"a pas d'énergie ni de courage. Celle légende i\u génie vaincu par la douleur, brisé par les circonstances, est fausse. Les médiocres l'uliliserd pour e\cu.«er leur médiocrité. Ils croient que leur génie aurait ^pu se manifester si les circonstances l'avaient servi. Mais les circonstances n'ont jamais servi le génie. C'est le génie qui les fait servir à sa [U'opre gloire, en triomphant de leurs obstacles, de leurs entraves, en faisant s'écrouler les murailles d'erreurs, de misères, de laideurs, qu'elles dressent sur sa route, pour retarder son ascension vers la lumière.

C'est la vie qui triomplie par le génie des obstacles que la mort accumule sur son chemin. Ces obstacles sont variés, — car ils sont l'œuvre des médiocres, qui ont le don de prendre toutes les altitudes, toutes les formes, de se plier à toutes les circonstances, deres semblera tout et à rien. Ils rendent la découverte de

l'idéal extrêmement difficultueuse 11 fautdéjonef ton* leurs plans, — leurs ruses. Les médiocres font tout ce qu'ils peuvent pour diminuer le génie. Ils n'y parviennent pas. Le génie s'augmente, au contraire, dans la lutte qu'il livre aux médiocres. II prend conscience de sa force. Il se sent, et se reconnaît. 11 ne se rapetisse pas de lutter avec le néant. Il reste égal à lui-même. Rien ne l'atteint de ce qui s'acharne après lui, de ce qui grouille dans les bas-fonds, de ce qui agit lâchement dans l'omhre. Pour supprimer le génie, les médiocres le nient. Us ne conçoivent pas que le génie puisse exister. Us nient la lumière, ils nient la vie. Us nient l'œuvre qui se dresse tiiomphante et belle en face deleur néant. Us veulent rabaisser le génie au niveau commun. Et certes, si le génie n'était pas une force libre et vivante, il serait vaincu dans cette lutte inégale. Les médiocres ont les instituts, les académies. Les médiocres ont les écoles. Les médiocres ont pour eux l'Etat. Us se servent de toutes ces institutions pour supprimer le génie. Us lui imposent leur enseignement. Ils lui imposent d'être consacré par eux. Pour exister, il faut qu'il subisse le joug odieux de la tradition mal comprise, des recettes indigestes. Hé bien ! le génie ne subit aucune de ces contraintes. U est trop bien armé pour cela. U ne se plie pas au joug des académies. U ne se courbe pas devant les maîtres imposés. Il n'accepte rien de ce qui nie la vie. Si l'école pouvait quelque chose contre le génie, le génie n'existerait pas. Le propre du génie, c'est de ne pas être vaincu dans la lutte que lui livre le milieu, c'est d'en triompher. Ce qui est vaincu nest pas le génie, n'est pas le courage ni la patience, ni la force ni l'énergie. Ce qui est vaincu est le néant lui-même^

ou l'aististocuatie ri 17

qui désormais fait partie des obstacles qui livrent l'assaut au génie, qui essaient de briser son élan. Ce qui est vaincu, c'est ce qui est incapable d'un effort, d'un mouvement. Ce n'est pas le génie, car le génie est toujours victorieux de la mort, et sa victoire est la preuve qu'il existe, et qu'il domine la petitesse des médiocres.

Pour réduire le génie, — quand il n'ose pas l'attaquer en face — , et jamais il ne l'attaque en face — , le médiocre le comble d'honneurs, de titres, de décorations. Le vrai génie les refuse. Qae lui font les honneurs, raison d'être des imbéciles ? Ceux-ci n'existent que pour faire croire à leur génie. Ils ont besoin de l'admiration de leurs concitoyens. Leur médiocrité réclame l'admiration des (médiocres. Et les médiocres .s'admirent, si l'on peut appeler admiralion leur faux enthousiasme. Destructeurs d'énergie, destructeurs d'action et de pensée, voilà ce qr'ilssont, — voilà ce qu'ils voudraient être. Mais ils ne détruisent rien. Ils se <létruisent eux-mêmes. En apparence victorieux, ils sont vaincus en réalité. L'apparence de leur victoire les encourage à s'admirer. Ce n'est qu'une apparence. Cette apparence le génie la dissipe, l'anéantit, et sa victoire profonde réclame l'admiration sincère, celle qui a sa source dans le cœur et dans la pensée, et qui ne peut pas ne pas exister, pour veager le génie de l'hostilité et de l'incompréhension.

La haine et l'envie des bourgeois est préférable à leur pitié. Car la pitié est une de leurs attitudes. Quand ils ne haïssent pas le Poète, ils ont pitié de lui. Le bourgeois aime cette attitude. Il se sent grandi. Fausse pitié des bourgeois, que la flerté du poète rejette. Il

518 LE culth; dk i.'idkw,

rejelle los excuses du bourgeois, sa conrlescendance, sa bienveillance, — sa pitié, qu'il exaspère et qu il transforme en liaine, parce que la haine est une expression. même pratiquée par les médiocres, pnrce qu'elle a un sens, une portée, tandis que la pitié est une forme <lu mé()ris, du dédain, — laplus vile attitude du bourgeois en face de l'artiste. Aussi l'artiste ne se résigne à subir ni liine ni l'Hulre. Il rejette la pitié, il rejette la haine, il rejette aussi bien les avances que les attaques des bourgeois. Se résiiiner, c'est être lâche, parce que c'est renoncer à l'action. Rien n'est plus contraire à l'action que la résignation. Le troupeau des résignés, c'est le troupeau stupide et servile, le troupeau de l'obéissance aveugle qui n'a pas sa source dans la volonté, mais dans r.ibsence de volonté. Car il y a une obéissance large, qui est I expression la plus haute de la liberté, librement acceptée, qui au lieu de diminuei l'individu l'augmente. Cette obéissance suppose la suprême intelligence, le libre consentement, l'acceptation sincère de la vérité. (]'est l'obéissance aux lois de la vie. C'est la forme supérieure de l'action. Car pour obéir aux lois de la vie, il fautdaburd la découvrir par l'émotion, par la pensée, par la volonté. Si l'on renonce à quelque chose, c'est à la mort, c'est à la fausse résignation, c'est à l'inaction et à l'incompréhension. Voila l'unique renoncement auquel nous avons droit. — le seul que nous devons pratiquer. Il suppose que l'on ne renonce à la laideur que parce que Ton ne renonpe pas à la beauté. — par conséquent que tout ce que l'on perdrait, dans un renoncement faux, de force et de volonté, d'énergie et d'action, — renoncement à la beauté, qur réclame la vie — , on ne le trouve que dans le renonce-

ou l'aiîi isrociui iK 519

menl à la laideur, renoncement nécessaire, qui est le plus haut déploiement d'énergie et de caractère, qui exprime la conscience libérée au plus haut degré. L'homme libre est celui qui n'a pas renoncé à l'action mais ù l'inaction ; qui ne s est pas laissé vaincre par la laideur, mais qui en a triomphé en acceptant de vivre la vie dans le sens de beauté qu'elle découvre à ceux qui savent l'observer et la voir, — à ceux qui en restent les parfaits amants, — les artistes.

La résignation est donc le plus grand obstacle à l'action. C'est une fausse attitude, c'est une illusion qui empêche de vivre la vie, qui donne à la vie l'apparence de la mort Le bonheur n'est pas dans la résignation» mais dans l'action La résignation n'offre qu'un bonheur factice aux lâches, aux timorés. Ils reculent devant la lutte contre le méiliocre. Lis sont eux-mêmes njédiocres. Leur vie ressemble au néant. Les résignés, les timorés, acceptent de se laisser 3onduire (d'être deg dirigés) par des principes absurdes, acceptent de suivre la majorité, de ne rien penser par eux-mêmes, de ne pas agir, — se confient à l'habitude, par peur, par paresse, par lâcheté, par veulerie. Ames molles et flasques, esprits incertains et falots, ils forment l'immense armée des nuls, des suiveurs, des dirigés. S'ils étaient diriu.:''5 par le génie qui émancipe ceux qu'il entraîne à sa suite, ils ne seraient pas des médiocres. Ils ne se résigneraient pas à accepter, à la place de la vie, la mort qui la contrefait. Ils agiraient. Leur pensée les délivrerait de l'horreur du milieu. Mais ils suivent leur néant, ils suivent le néant de ceux qui leur res semblent, qui ont sur eux l'influence que confère la médiocrité, l'influence des médiocres sur les médiocres.

Ils suivent. Suivre, c'est l'erreur d'une partie de l'humanité. Suivre par impuissance à être soi, — par impuissance à se diriger. Ceux qui ont assumé la responsabilité de diriger, les penseurs, les artistes, ne suivent que leur propre inspiration, savent que ceux qui les suivront dans la vole de l'émancipation seront aussi libres qu'eux. Il savent qu'ils leur confèrent la liberté que leur indépendance leur vaut à eux-mêmes. L'immense troupeau des suiveurs, de ceux qui suivent le néant, est incapable de suivre ceux qui guident leurs contemporains vers la vie. Ils suivent le chemin de la mort. Ils ne suivent pas celui de la vie belle et triorûphante. Ils vont par des sentiers battus. Ils manquent d'initiative et d'audace. L'inconnu les effraie. Leur timidité les égare dans les bas-fonds de l'erreur et de la sottisp. Ils se résignent à suivre tous les faiseurs, tous les habiles, tous les pontifes de l'Etat, de la morale, de la politique. Tous les destructeurs d'énergie. Tous les mauvais bergers, tous les faux poètes et les faux hommes d'action, les f;iiux grands hommes dont la société pullule, dont elle suppure, dont elle meurt. Ils se résignent à être conduits vers la mort, parce que l'habitude le veut, parce que le milieu l'ordonne, parce que l'Etat le commande, lis suivent parc^> qu'il leur faut obéir à n'importe qui dans n'impoi te quel but, pour ii'importe quelle destinée factice. — pour on ne sait quel bonheur incertain. Késignésqui ne fontque leur propre malheur, pour l'avoir voulu, pour n'avoir pas fait le noble effort nécessaire afin de secouer les lourdes chaînes qui les oppriment, qui les retiennent aux rivages hideux de la mort, où n'abordent ni l'énergie, ni la pensée, ni le couraffc, ni l'action.

uu l'artistocuatik 521

La politique a remplacé l'action. L'action a cédé la place à l'agitation. L'agitation a la prétention de représenter l'action, la vie, le mouvement, les idées. Il n'y a plus de vérité ni de beauté dans l'agitation présente, dans l'équivoque perpétuelle entretenue au sein de l'humanité présente par la politique. La politique, refuge suprême de l'agitation, le plus haut « sommet » de l'impuissance, la négation de la sagesse, est un obstacle k l'émancipation de la pensée, à la volonté de vivre, à la liberté d'être soi. Tous les partis ont un but : étouflfer la liberté de l'individu. Il n'y a plus rien, pour les esprits, en dehors de la dispute de l'assiette au beurre, en dehors de ce besoin de légiférer, de dominer, décommander, au nom de principes quelconques. Il n'}' a plus rien en dehors des discussions oiseuses, des joutes parlementaires, des grossièretés et des insultes vomies par les adversaires, en dehors des querelles personnelles. La politique accapare l'attention des masses, au détriment de l'art *et de la beauté. Toute l'énergie porte vers un but : la politique. L'énergie ainsi est diminuée, amoindrie, déformée. La politique, les artistes l'abandonnent aux médiocres. Leur action est profonde sur les esprits, elle est vivante, elle ne s'égare pas dans les querelles stupides, elle dédaigne les petites discussions stéi'iles qui mettent aux prises les partis- Celui qui veut être artiste doit renoncer à la politique, son art doit être toute son action, tout son pouvoir, toute son influence sur les individus. L'idéal de l'art, si quelque esprit supérieur l'oppose du haut des tribunes

aux médiocres qui l'entourent, n'a pas de chance d'avoir des partisans. Ce n'est pas dans les parlements que l'artiste pourra imposeraux dirigeants l'idéal de la beatité : sa voix sera étouffée; la majorité ne votera pas pour lui. I^e peiiseur qui rêve de réaliser au moyen de la politique l'idéal de la vérité reconnaît son erreur. Le pouvoir lui apparaît ce qu'il est : une duperie. Il renonce h exercer le pouvoir 11 redevient un homme, une volonté libre, une individualité pensante et agissante. l*uissent les vrais artistes ne jamais sombrer dans les bas-fonds de la politique, et renoncer à diriger les foules autrement que par les idées, deux <[ui ont pensé être entendus de la majorité dans une assemblée parlementaire, ceux qui ont pris la défense de l'idéal mécoiinii, furent de vrais artistes qui n'étaient pas à leur place. Ils durent redescendre parmi le peuple, au milieu de la foule, et renoncer à la politique telle que les médiocres l'exigent. Ce ne furent jamais que des penseui's de génie égarés parmi des médiocres. Heureux moments que ceux qui leur permirent de faire entendre, à l'endroit même où de tels spectacles sont rares, la voix de la sagesse et de la vérité, la voix immortelle de la vie, qui proteste chaque fois que la laideur est sur le point de triompher de la liberté et de la beauté.

Admiions tous ceux qui ont fait entendre, d.ins les assemblées des médiocres, cette voix de la sagesse et de la vraie justice, qui est pour nous si douce et si consolante. Ne soyons pas injustes pour ceux qui, refusant d'être des politiciens, sont restés des artistes au sein des assemblées politiques. Leur pouvoir à eux s'est exercé par des idées. Leurs paroles ont été entendues même

or i.*\i!ii^roi;itAiiK 52'.X

des sourds. Ce spectacle nous a rendu plus odieux le spectacle de leur eiitoufage. a plus profondément enraciné dans notre cœur l'horreur et \<' mépris de la politique.

I.a politique est pour les médiocres un moyen de dominer. La « médiocratie » comporte des diiigeants et des dirigés. Qu'il s'agisse du pouvoir d'un seul, ou d'une majorité, leur pouvoir est toujours médiocre. .Aristocratie ou démocratie, ils se valent. Pourquoi dès lors font-ils semblant de se combattre, pourquoi se sont-ils juré une haine à mort? Ce spectacle de la médiocratie aux prises avec elle-même est pour nous une compensation, lis font succéder gouvernements aux gouvernements, — au fond c'est toujours la même médiocratie qui dirige. La vraie direction appartient à l'artistocratie. Elle appartient à la pensée. La direction politique appartient à la méiliocratie. Peut-il en êtie auti'ement? Les médiocres votent. Pour eux, c'est un devoir. Ils ont besoin d"ètre dirigés. Ils sont heureux de collaborer .à la chose publique. Us sont fiers de détenir une parcelle du pouvoir. Ils se prennent au sérieux. Ils votent pour qui? Pour eux, pour le néant. Pour assurera la laideur son triomphe sur la beauté. La démocratie n'a pas réalisé Tartistocratie idéale. Elle ne s'est pas encore di'livrée du joug mé(Jiocratique. Elle ne l'a pas encore secoué. Elle hésite entre deux voies. Elle hésite entre la méiliocratie et l'artistocratie. C'est pour elle une question vitale. îJeux courants la sollicitent. De quel coté pencbera-t-elle? Se décidera-t-elle pour le néant, — ou pour la vie ? Sera-t-elle pour le passé, ou pour l'avenir? Ce qui importe, c'est de réaliser le présent sans arrière-pensée, de le vivre avec harmonie et

sagesse, — câv opposer le passé et l'avenir ne signifie rien. On n'oppose que la laideur el la beauté, qui est dans le passé comme dans le présent, et que l'on voudrait chasser de l'avenir. La démocratie hésitera-t elle? Hésiter, n'est-ce pas déjà être avec la médiocratie? N'est-ce pas un indice déplorable de régression? Tant qu'elle hésitera notre devoir sera de la considérer comme faisant partie de la médiocratie. Nous verrons les meilleures forces rîC disperser. Nous verrons le peuple aussi peu libre que les maîtres qu'il se donne. Nous nous lamenterons sur le soi"t des ignorants. Nous réclamerons la substitution de forces jeunes et viriles aux forces mauvaises. L'artistocratie cependant ne désespère pas de sauver le peuple. Toute sa raison d'être est là. Sauver le peuple, voilà toute sa mission. Faire naftre la démocratie vraie, n'est-ce pas là l'unique rôle de l'artistocratie? 11 fait l'objet de sa sollicitude. Elle écrit, pense, agit pour le peuple. Elle veille sur lui, et sur son avenir. Elle veille sur sa destinée. Le peuple, c'est sans doute toute l'humanité ; c'est aussi dans l'humanité cette partie qui souffre, qui vit dans l'ignorance, qui aspire à vivre, et ne vit pas. Elle ne cesse de réclamer, de la part des gouvernements, un peu plus de sollicitude, un peu plus d'indulgence, un peu plus de pitié pour les petits, les humbles. Elle sait que le pouvoir est irrémédiablement fermé à tout souffle d'indépendance, mais elle ne cesse pas pour cela dp le solliciter d'être plus humain. Elle ne se dissimule pas les difficultés de son œuvre. D'un côté amener le pouvoir au sens de la justice, à l'amour de la vie: de l'autre, faire germer une conscience dans le cerveau des hum- Mes. De ces deux rêves, le premier est sans doute irréa-

ou l'autistockatie 525

lisable. Elle abandonne la première partie de sa tâche. Elle se rend conmte et elle sait qu'elle pst impuissante de ce côté. Elle se demande si elle peut vraiment exiger de la part du pouvoir un tel sacrifice, si le pouvoir ne cesse pas d'être le pouvoir du moment qu'il est juste, et qu'il est humain. L'Etat ne serait plus l'Etat le jour où il cesserait d'opprimer l'individu. Opprimer l'individu est son unique raison d'être. L'oppression de l'individu c'est la base même de l'Etat. II ne subsiste que par l'esclavage. Lui demander d'être bon et vertueux — quoiqu'il le soit à sa manière — c'est lui demander de se suicider. Evidemment l'artistocratie n"a pas d'autre but en lui demaadant d'être bon et vertueux. Elle voudrait qu'il se suicidât. Elle sait qu'elle n'obtiendra rien de lui, et si elle réclame de la part de la loi un adoucissement, une amélioratiorf, — c'est afin de supprimer la loi. La loi sera dure, inflexible, ou elle ne sera pas. Elle sera cruelle et inhumaine, ou elle ne sera pas. L'artistocratie n'espère donc pas, avec l'appui de la loi, aider le peuple à s'affranchir. Elle n'espère pas réaliser la justice au moyen de la Ioj. Elle estime que la loi ne peut que réaliser l'injustice. Elle se tourne uniquement du côté du peuple. Et là il s'agit de détruire l'œuvre néfaste de la loi, le préjugé, l'habitude. C'est du peuple directement, c'est du peuple seul qu'elle attend sa libération. C'est de sa volonté. C'est de son énergie. Le peuple ne peut rien pour lui que par lui. Et non pas en faisant une loi, en s'imposant un régime politique. Il sera libre, sans le secours du pouvoir, et il ne sera libre qu'en se séparant du pouvoir. H ne sera libre qu'en se séparant de la morale imposée par le pouvoir. La loi est impuissante à donner à l'individu

526 l-K CULTE l't: I.'iDKAL

conscience (le ses droits. Rlle ne les lui donne qu'à rebours, que par les restrictions qu'elle lui impose, restrictions qui obligent l'individu à se révolter sous le coup de l'injustice, et à piendre ain«:i conscience de ses droits. Nous n'attendons de IKtal .lucune réloruie sociale sérieuse. Ce n'est pas avei' lappui de lEtat que la démocratie se transformera, que le socialisme évoluera vers la vérité et la vie. La démocralie a lort de mottr»:" ses espérances dans la loi. Elle a luit de voidoir [laiticiper à la direction de l'Klat. de penser (jue son élévation, son triomplie, sa force, sont dans cette direction. Pour elle, le progrès est atteint quand on a volé, légiféré, ordonné. Il semble (juen dehors de cette participation aux affaires publiques, il n'y a pour la démocratie aucun motif d'exister. Elle a mis son salut, son espoir dans l'Etat. L'Etat doit être décidément laissé de côlé quand on parle de lamélioration de 1 individu. Son but étant de le soumettre, ne lui en donnons | a-> un autre. Il n'a pas d'autre but à lemplir que d'up|u imer l'individu. Il est inapte à toute autre besogne (Jue le peuple se sépare du pouvoir, qu'il lel'use de iVxercer, qu'il refuse de se dirigf'r autrement que par sa conscience. Il faut attendie de l'individu seul le triomphe de la vérité. Ue lui seul altenire son émancipation, à condition qu il la place dans sa conscience, et ne la confie pas à une loi, à condition quil renonce à chercher un soutien dans l'Etat même exercé par lui. Le peuple détruit ainsi toutes les libertés qu'il se donne, — l'indiviiiu supprime sa personnalité, fait obstacle à son expansion au sein de la société, en se donnant des lois, qui ne sont pas les lois de sa cnn^cience, disciplinant lI gouvernant sa vie intérieure. Cette conscience, c'est

ou l'a!>tisto(:uatie o27

r.u'lislocratie qui l'éveille, qui la fait naître dans son cœur. ïantqiit' le peuple ne possédera pas cette conscience supérieure qui rend inutile la loi. il ne sera pas digne d'être libre. Ne parlons pas de progi-rs. Ou'il devienne artiatocrale, et i! sera sauvé.

La médiocratie prendra bonne noie de celte déclaration. Elle nous répondra que, du triouieiil cpie le peuple u'a pas encore acquis la conscience sn[)érieure qui se passe de la loi, la loi est utile, la loi est nécessaire. Or, elle a pour but d'empêcher cette conscience de naître. Elle l'étoufï'e, afin d'éterniser la loi, et de faire supposer que la loi est utile. Elle entretient le crime, parce que la loi châtie le crime. Ainsi la loi se trouve justifiée, légitimée par les crimes mêmes de la médiocratie. N'est-ce pas la loi qui retarde dans son cœur l'éclosion de cette conscience supérieure? N'impose-t-elle pas le crime? N'enlretient-elle pas la laideur et l'erreur? N'est-ce pas la loi qui retarde le progrès, en pit^tendant le servir? {]'est la loi qui est la cause que le |»euple est lent à se découvi-ir celte conscience supérieure qui se passe de la loi. La loi lui ordonne de tuer. Dans d'autres cas, elle le lui défend. Dans le premier cas, elle invoque des principes supérieurs. Le crime est glorifié. Dans l'autre cas, elle invoque également des principes supérieurs, non f)Our approuver celte fois, mais pour condamner le crime. C'est un cercle vicieux où l'individu se débat, — entre sa conscience et la loi. La conscience défend à l'homme de tuer, dans les cas oii la loi l'ordonne. Pour s'atîranchir, le peuple obéira à sa conscience, il ne tuera pas dans les cas où la loi l'ordonne, et sa conscience ne lui ordonnera dans aucun cas de tuer. Il ne tuera pas. Ce n'est pas le sentiment

528 LE CULTE DE l'jDÉAL

qui nous interdit de tuer: c'est le sentiment fécondé par la raison, c'est la pensée. Diminuer la vie, c'est diminuer le pouvoir de la pensée, de la beauté, c'estun attentat à la justice, — c'est soustraire les consciences à leur développement, à leur éclosion, — c'est, en admettant même qu'on supprime le médiocre, ne pas diminuer les causes que nous avons de le haïr. Il ne faut pas tuer. Il faut se défendre contre le médiocre, — l'attaquer en le laissant vivant, afin qu'il reconnaisse sa petitesse, sa laideur. Le sentiment fécondé par la raison ne veut pas du meurtre, que la loi ordonne. Les médiocres ont fait du sentiment une chose incolore. La pensée retrouve son sens perdu. Elle ennoblit le sentiment. Onelquefois le sentiment des médiocres proteste contre les lois qu'ils subissent. Ils se trouvent froissés. Pourquoi ont-ils placé avec tant de confiance leur destinée dans la loi? On est heureux que la loi se retourne contre eux. Nouvel!-^ forme de leur hypocrisie, lis déplorent les rigueurN et les duretés de la loi. Ils se contentent de détourner les yeux de spectacles répugnants. Ils ne connaissent pas d'autre moyen de protestation. Ce moyen est pauvre. Toute la médiocratie est là. Commettre le crime, ou le laisser s'accomplir, et, pour la forme, s'indigner, mais au fond l'accepter, l'excuser. Détourner les yeux, seulement.

Combien de gens se contentent de nos jours de détourner les yeux de crimes que leur indifférence a facilités, préparés ? Combien de bourgeois, avides de repos, se taisent sur ce qui offusque leur sensibilité, trouble leur sommeil ? Combien ne veulent pas voir le triomphe de l'injustice? Combien, sourds <*t

ou l'artistocratie 529

aveugles, participent à la victoire de l'iniquité, échafaudent la somme de laideur, de lois, de vexations qui empêchent l'individu de se développer librement, — qui permettent que se développent seulement en lui l'intolérance et l'incompréhension, la haine et l'égoïsme, — négation même de l'individualisme.

On ne peut à la fois obéir à la loi de la conscience et à la loi de la société. Il faut opter pour l'une ow l'autre. Concilier les devoirs à remplir vis-à-vis de la société et les devoirs à remplir vis-à-vis de soi-même, cela est impossible. Il n'y a pas de moyen terme, de juste milieu, pour concilier ce qui est inconciliable. On n^ peut pas faire deux parts de sa vie : l'une tournée vers l'idéal ; l'autre tournée vers le médiocre. Quiconque est libre l'est sans restriction. La société exige actuellement le sacrifice de l'individu. Elle l'exige complet. Elle exige qu'il se sacrifie à la loi, à la morale, à l'Etat. Il doit obéir passivement. Il doit accepter ce qui est, sans critique, sans pensée, sans conscience, sans chercher à savoir ce qui est ou n'est pas conforme à la vie.

« L'Etat, c'est nous ». Traduisez: « C'est nous les médiocres, — c'est nous les arrivistes, — c'est nous les impuissants, — c'est nous les ratés. Ne pouvant pas nous diriger nous-mêmes, nous cherchons à diriger les autres, ce qui est plus commode. Car il suffît de leur mentir. » L'artistocratie n'a pas h chercher à prendre possession de l'Etat. Ceci est l'affaire de la médiocratie. Quelques penseurs estiment qu'une élite de poètes

devraient gouverner. Mais s'ils gouvernent, n'est-ce pas par leur pensée souveraine, n'est-ce pas leur action sérieuse? Le pouvoir du poète est assez étendu pour qu'il n'estime pas devoir gouverner autrement que par sa pensée. L'artistocratie ne réclame donc pas à la tête du pouvoir des artistes et des savants. Elle réclame qu'à la place du pouvoir, le pouvoir de la conscience humaine dirige les foules. Aux médiocres de se moquer d'une si haute prétention. Ils ont l'air d'en rire. Ce pouvoir en réalité les effraie. Aussi utilisent-ils leur passage à la direction de l'Etat pour fabriquer des lois destinées a diminuer l'influence de la pensée libre sur la destinée de l'humanité.

Ce n'est pas par le politicien et le législateur que se réalisera le rêve des poètes. L'idéal ne s'impose pas au moyen d'une loi. Le rêve des poètes ne passe pas dans l'action par le héros, le conquérant, l'homme du pouvoir. Le poète n'est pas le précurseur du législateur. Lui-même suffit à réaliser son idéal, à l'imposer à la conscience: la loi intérieure suffit. L'idéal se passe donc de l'appui du législateur. Si les poètes sont précurseurs, ils le sont des foules, des anonymes qui traduisent en actes sa pensée. C'est dans la conscience des individu que se fixe I idéal, par la beauté de l'art, qui substitue à \a loi sociale la loi de la pensée, qui est la loi de la vie. Le divorce entre le poète et le faiseur de lois doit enfin être prononcé. L'art et la politique s'excluent. Et l'on voudrait tenter un rapprochement entre l'art et la politique ! Il est certain que si dans l'esprit des meilleurs une telle pensée a pu germer c'est qu'ils donnent au mot politique un sens nouveau qui n'a rien à voir avec l'agitation. Mais dans l'intérêt

ou l'artistôcratie 531

même de l'art, cette équivoque ne peut durer. Le vrai poète doit rompre avec les politiques et les lois qui diminuent l'influence de l'individu au sein de la cité. H y a. dans l'individu, des forces de bonté et de beauté qui, seules, ont le droit d'éclore, de se manifester. Tout ce qui est en dehors de ces forces constitue un individualisme à rebours, qui est celui des médiocres. C'est l'individualisme des politiciens. L'idéal s'affranchit de la loi parce qu'il est l'unique loi vivante, que toute loi contrefait. Renonçons à diriger les hommes autrement que par la pensée, renonçons à leur imposer des lois, — renonçons à la politique, à la morale, — à la il. médiocratie ». Pour renoncer à la laideur. En eftet, la laideui est la base de la vie sociale. C'est la raison d'être de la soci^Hé. Le faux-art, en médiocratie, impose le règne de la laideur. Partout où est la politique, où sont des fonctionnalises et des représentants de l'autorité, où sont des rouages administratifs, des cérémonies publiques, des lois, des formalités, un protocole, ne peut pas être l'art. 11 se développe en dehors des attitudes officielles, des combinaisons de la diplomatie, des gouvernements, des uniformes, des défilés, des voyages de souverains. — de tout ce qui est un trompel'œil, une fausse raison de vivre pour la société : chamarrures, décorations, banquets, congrès, protocoles... C'est tout cela qui est en train de faire de la démocratie une médiocratie. L'idéal s'affranchit des prétendues nécessités politiques, économiques et sociales imposées par les médiocres, — de toutes ces obligations que se créent les imbéciles, pour occuper leur existence vide, — de toutes ces obligations de parade et de « beaucoup de bruit pour rien », il s'affranchit des nécessités maté-

532 LK CULTE DE l'iDÉAL

rielles, car pour triompher, s'imposer, il doit les rendre moins dures, il doit les affranchir au moyen de l'inielligencequi supprime les difficultés, pour que l'homme pense tout en travaillant, tout en produisant, pour que la lutte avec la matière fonde l'idéal au lieu de le détruire. Et ce n'est pas à l'aide de combinaisons politiques, diplom;i tiques, financières, qui sont l'œuvre des médiocres, qu'il vient à bout des difficultés de vivre, difficultés créées par ces combinaisons mAmes, entretenues par la ruse et l'ignorance des médiocres : l'idéal vraiment social, celui qui s'élabore dans nos consciences d'individus libres, rejette décidément à notre époque tout ce que la médiocratie invente, imagine, impose, pour s'infuser de nouvelles forces : la mutualité, la coopération, le syndicat, — les sociétés de bienfaisance et la philanthropie, tout ce qui est, pour les médiocres, de nouveaux moyens de dominer, de réussir, de parvenir, d'arriver. Que ne promettent pas à la démocratie les politiciens pour qu'elle reste une médiocratie ? Que ne lui font-ils pas entrevoir de faux rêves et de fausses libertés? Avec quelle habileté ils utilisent les rivalités, les intérêts, les mésalliances et les malentendus pour éterniser le règne de la force, de la ruse et de l'inintelligence ! Une nouvelle médiocrité se reforme de débris de vieux systèmes, de vieilles idées, de vieux programmes, qu'on essaie de rajeunir, une nouvelle laideur s'ajoute à toutes les laideurs pour détourner la démocratie de ses fins vivantes : tous ces projets d'associations, de syndicats, que les bourgeois essaient d'accaparer pou4^ les retourner contre leurs adversaires. Tout ce qui puise sa force dans une loi ou un règlement est néfaste. Tout ce qui naît de la cons-

ou i/abtistoc«atie 533

eience humaine est. vraiment fort et puissant. C'est ne repousser laide d'aucun dans le travail d'édification sociale : mais c'est ne sacrifier à aucun parti, à aucune coterie, à aucune personnalité, ce qui se fait aujourd'hui couramment, — la liberté de l'individu.

La politique est un obstacle à la réalisation de la beauté. La direction de l'Etat peut-elle être exercée par d'autres que par des médiocres? Le fait même de diriger l'Etat n'est-il pas un geste médiocre? Par conséquent, tant que l'Etat vivra, il sera et ne pourra être dirigé que par des médiocres. Aux médiocres, la politique ; aux artistes, la pensée. L'artistocratie domine suffisamment par le génie sans avoir besoin de s'abaisser aux concessions, aux compromissions qu'exige le métier de politicien. On ne peut exercer à la fois le pouvoir de la pensée et le pouvoir de l'Etat. Ils s'annihilent. Quand on nous aura démontré qu'ils peuvent vivre ensemble, nous nous inclinerons. Or, il ne paraît pas, jusqu'ici, qu'ils aient fait bon ménage. Un jour, sans doute, la politique aura cessé d'être ce qu'elle est. Il faudra désigner par un autre nom ce qui la remplacera. Dans ses formes actuelles, la politique est odieuse. Dans le monde <ie l'utopie, qui est le contraire du monde où nous vivons, la direction de l'Etat sera remplacée par la direction de la conscience. Efforçons-nous de rompre l'écart qui existe entre la réalité et le rêve. Tirons dans le présent, par notre volonté, comme si nous vivions dans J'avenir.

Tout bien que la loi ordonne, par cela même qu'il est ordonné par elle, devient un mal. Cessons de considé-

534 LE CULTE DE l'iDKAL

la loi comme l'expression du plus grand nombre. Elle ne correspond pas aux désirs des individus. Elle ne correspond pas aux nobles aspirations de l'esprit. Elle correspond aux sentiments inférieurs, à la platitude et à légoïsme. Même pour imposer le respect des arts,^ n'ayons pas recours à la loi. Repoussons ses otfres. N'imposons pas le respect de la beauté au moyen d'une loi. La loi, expression de tjus, n'est l'expression de personne. Elle n'est l'expression ni du nombre ni de l'élite. Elle est l'expression de la médiocratie, voilà tout. Si la médiocratie est le nombre, la loi n'en est pas plus acceptable pour cela. Si elle est une élite, elle n'en vaut guère mieux. La loi ne peut être que l'expression de la médiocratie. OEuvre de tous, ou seulement de quelques-uns, la loi n'est qu'une contrainte, un esclavage. OEuvre des faibles ou des forts, elle est toujours inique. Elle n'est donc applicable qu'aux esclaves, qu'à ceux qui ne peuvent rien faire sans son appui, à ceux qui ont besoin d'elle pour cultiver leur ignorance, pour développer leurs instincts, — car la loi n'a jamais réprimé les instincts. C'est pour nous faire accepter la loi que les médiocres veulent nous faire croire qu'elle est utile pour le maintien de l'ordre social, qu'elle punit le crime. Elle nous dit que, sans la loi, nous serions chaque jour victimes de la .société. Or nous nous apercevons chaque jour que, même avec la loi, surtout avec la loi, nous sommes victimes de la société, — c'est-à-dire de la médiocratie, cette société des médiocres.

La conscience et la loi ne peuvent s'accorder. La; conscience réprouve ce que la loi commande. Lorsque la loi l'emporte sur la conscience, Ihomme est veule,-

ou l'aiitiôTocuaïie , 535

incapable d'agir et de penser. C'est un esclave qui accomplit toujours les mêmes gestes mécaniques, sans imprévu, sans beauté. Lorsque la conscience, au contraire, se substitue à la loi dans le cœur de l'homme, elle est vraiment la loi vivante, supérieure à toutes les formules de la politique. Ces deux antinomies sont inconciliables. La lutte qu'elles se livrent dans le c<eur humain constitue le plus angoissant des soectacles. Tour à tour, dans l'humanité, la conscience ou la loi sont victorieuses, et c'est ce qui fait que dans rr-volution lie l'humanité il y a des époques plus ou moins héroïques, plus ou moins harmonieuses, des époques où l'art et la pensée dominent, d'autres où c'est la laideur qui chasse la beauté. C'est ce qui fait que telles époques laissent comme témoignage de leur grandeur leurs sciences et leurs arts, que d'autres ne lèguent rien à l'humanité. Quand la conscience l'emporte sur la loi, ou sur ce qui en tient lieu — , quand la pensée est souveraine — , la vie est belle, l.i justice triomphe, la liberté se manifeste dans tous les actes de l'homme. Aux époques de décadence, la loi se manifeste avec toutes ses laideurs : elle encourage, le crime, en ayant l'air de le châtier, elle condamne les esprits libres e*humains, elle refoule ignominieusement les désirs dindépendance qui germent au fond de la conscience humaine. La loi, à toutes les époques, semble avoir le dessus. La conscience humaine proteste, est la plus forte. C'est elle qui s'alfranchit. Aux époques où la loi se montre plus oppressive, la conscience humaine proteste plus énergiquement. C'est elle, en réalité, à toutes les époques, qui a le dessus. Mais toutes les apparences de force sont à la loi. ftien que les apparences. Et nous

o3fi LE CULTE DK l'iDKAL

ne devons pas nous laisser prendre à ces apparences. Tl s'agit de. savoir si nous voulons être nous-mêmes, le devenu par la pensée et la volonté, ou si nous devons faire partie de la « médiocratie », et dans ce cas nous serons pour la loi contre la conscience libre.

Les médiocres invoquent constamment la loi dans leurs querelles, mais jamais la conscience humaine. Pour eux, elle n'existe pas. Au nom de la loi, ils pratiquent toutes les turpitudes. La loi, c'est le mot qui leur sert k assouvir leurs basses rancunes, leurs vengeances immondes, leur désir de domination. Ils invoquent la loi dans tous les cas où elle opprime le faible, dimininue la beauté. Et ces cas sont nombreux. Ce sont tous les cas dans lesquels la loi s'applique. Celui qui ne veut ni tuer, ni voler, ni assouvir ses basses rancunes, ni restreindre la pensée, ni retarder l'action, se passe de la loi. Celui qui a intérêt à commettre fous les crimes et tous les vols invoque la loi. Il y trouve une excuse suprême. La loi est l'auxiliaire du meurtre, du vol, et du viol. On ne tue, on ne vole que dans les limites, et pour les besoins que la loi autorise. La loi. qui prétend réfréner, atténuer, supprimer tous les instincts de sauvagerie, en réalité les développe et les cultive. Quant à développer la conscience humaine, elle s'y refuse, et reconnaît son impuissance. Elle est trop mesquine pour cela. La noble idée que la conscience humaine affirme et défenl, la loi stupide l'ébrèche sans cesse. Elle en brise l'élan. Qu'au nom de la vérité, la conscience s'insurge contre le préjugé de la guerre, la loi se met du côté de la guerre. Elle se met toujours du côté du plus fort. La conscience, qui refuse le joug de la loi, qui reluse d'obéir à la loi, de se lais-

ou l'aRTISTO RATIE 537

ser gouverner par le pouvoir des médiocres, la conscience n'agit que dans l'intérêt supérieur de la vérité dans les conflits qui divisent les hommes. Quand la pensée ne reconnaît aucune religion, ce qu'il y a dans Je cerveau des médiocres à la place de la pensée n'envisage la question qu'au point de vue politique. C'est le seul qui est mis en jeu. Le point de vue scientifique, esthétique, est laissé de côté. L'anticléricalisme, est la forme que prend, dans le domaine de la politique, la critique et la discussion des religions. Le point de vue sectaire l'emporte sur la sagesse et l'impartialité. L'inrèt supérieur de l'humanité, qui ordonne de supprimer la guerre, pour se livrer plus facilement à la recherche de la vérité, engendre, en politique, l'antimilitarisme. Tout est querelle de partis, tout est rivalités : rien n'est sincère des attaques dirigées contre les vieilles idoles qui s'appellent l'armée, la magistrature, la religion. Pourquoi? Parce que la question est toujours portée sur le terrain de la politique. On ne peut plus être anticlérical, antimilitariste, depuis que les bourgeois affectent de l'être. Leur militarisme est aussi nbject que leur antimilitarisme. Ils sont aussi peu sincères dans l'une ou l'autre attitudes. Pour ou contre le pouvoir, pour ou contre l'armée, pour ou contre le clergé, dès qu'il s'agit de la médiocratie, toute cause est periue, toute idée diminuée. Le nationalisme, l'antisémitisme, le césarisme, c'est la conception ordinaire que les médiocres se font de l'existence. C'est là leur conception habituelle de la vie. Au-dessus il n'y a rien. Au-dessus des conflits de la politique, il n'y a rien. Le conflit de la conscience et de la loi n'existe pas pour eux. Il est vite aplani. Pourtant, c'est lui, c'est lui seul qui pour-

538 LE CULTE DE l'iDBAL

rait donner un sens à ces quereller, qui pourrait les élever, qui pourrait donner raison à un parti contre l'autre. L'artistocratie s'efforce de redresser les erreurs des uns et des autres. Elle seule peut faire que la <onscience, dans ces conflits, apporte de nouvelles formes de progrès —, une pensée meilleure. Elle seule apprend à délaisser les querelles de la politique pour entrer résolument dans le domaine de l'acton. La il ne s'agit plus de formules creuses, de paroles quelconques. 11 s'agit de réaliser la pensée, il s'agit de lui donner un sens. Les médiocres, qui éternisent le préjugé de la guerre, pour troubler l'œuvre des penseurs et des artistes qu'ils redoutent par dessus tout, pour détourner les êtres de la grande question morale, de l'élévation de l'être à la beauté, les médiocres jouent parfois le rôle de conciliateurs et d'arbitres, — ils font semblant de vouloir supprimer la guerre. Us ont découvert l'arbitrage. Ils sont pour le pacifisme. Ils veulent atténuer les douleurs suscitées par l'état de guerre. Ce nouveau jeu n'est qu'une duperie. Ils choisissent l'heure où ils parlent le plus de liberté et de fraternité, pour se battre, pour opprimer les peuples. Chaque fois qu'ils veulent accomplir quelque crime monstrueux, ils s'entourent de toutes les garanties de la loi, ils ont soin de faire appel à la vertu, à l'honneur, au patriotisme, aux grands sentiments de générosité, à l'amour de la paix. C'est à ce moment qu'il importe de se méfier. Vous entendez parler de la paix, de sa nécessité, et en mèm^ temps des massacres se préparent. La force prime toujours le droit. Tout n'est que raisonnements subtils, équivoques, contradictions, bluff, en médiocratie. Ils veulent faire croire qu'ils travaillent dans l'intérêt

ou L AiniSrOCRATlK

supérieur de l'humanité, lis font la guerre pour empêcher la guerre. C'est le moyen pour eux de déguiser leurs vraies intentions. Aussitôt, les pires actes démentent leurs paroles. La gueire ensanglante les peuples. Leur but est atteint. Les financiers juifs ou chrétiens y trouvent leur compte. Pareillement, quand ils feignent d'apporter quelque amélioration à ce qu'ils appellent « Tordre social », des adoucissements à la loi, c'est afin de mieux dominer et restreindre l'individu. La l(»i s'assouplit mais se restreint ailleurs. A ce moment, ils inventent de nouvelles formes d'esclavage. Ils déchaînent la guerre sociale. Leur intolérance, leur intransigeance provoque des massacres, lis allument la haine dans le cœur des hommes. Ils mettent l'armée aux prises avec la nation. Ils divisent, pour dominer. La médiocratie nous réserve encore bien des surprises, bien des turpitudes. On ne peut pas prévoir ce qui s'élabore dans l'ombre, quelle nouvelle iniquité germera demain. Seule, la conscience réformera vraiment les mœurs; seule, elle créera une morale meilleure; seule, elle permettra de vivre harmonieusement. Elle remplacera la politique, le dogme, la loi Elle sera toute la liberté. La question sociale pourra être résolue.

La « médiocratie » a besoin d'une armée pour défendre ses territoires, car elle est incapable d'avoir le moindre sentiment de générosité, et elle est heureuse d'avoir à se défendre pour pouvoir attaquer. C'est la lutte pour un morceau de terrain, pour un plat de riz, pour quelques os à ronger. La médiocratie n'a pas seument donné naissance à des politiciens, à des financiers, à des philanthropes, mais à des explorateui's chargés de défendre ses intérêts, par tous les moyens

540 LE CULTB DE l'iUKAL

possibles en leur pouvoir, sous prétexte de pénétration pacifique. La guerre, c'est le vol organisé, c'est le viol, c'est le pillage. Ceux qui attaquent sont proclamés des héros. Ceux qui se défendent sont traités de « sauvages ». On ne peut plus vivre en médiocratie : l'impôt, la guerre, la loi paralysent les forces, aigrissent les caractères, abrutissent les individus. Les soutiens de la médiocratie sont l'armée, le gouvernement et la politique. Partout, une armée est nécessaire pour proléger le capital ; partout des tribunaux sont nécessaires pour juger les conflits ; partout le peuple a besoin d'être représenté et dirigé. Les intérêts sont partout les mêmes, et les étiquettes seules changent. Cela doit être. Tant que les hommes n'auront pas placé au centre de leur conscience la loi de beauté et d'harmonie, cela doit être. Tant que chaque individu n'aura pas découvert son artisiocratie, (/ui est le pouvoir de se dirir/er soi-même, les soutiens de la médiocratie auront leur raison d'être.

De tous les préjugés dont nous devons nous affranchir, il n'y en a pas de plus hideux ni de plus répugnant que le préjugé de la guerre. Le préjugé religieux ne vient qu'après. D'ailleurs, ils se confondent la plupart du temps. Il est bien secondaire à côté de cet instinct de sauvagerie qui pousse les hommes à se ruer les uns contre les autres, malgré toute raison et toute intelligence. La raison a beau dire : tu ne tueras pas. La brute n'écoute pas la raison : elle lue, pour tuer. Dans la société actuelle, la brute tue dans l'intérêt des plus forts, — dans l'intérêt des Etats qui cherchent à s'étendre, dans l'intérêt des financiers, des politiciens. Ce culte de tuer, la loi l'entretienten décernant des éloges, et des récompenses à ceux qui le pratiquent

ou l'artistocratie 541

assidûment. L'assassinat est glorifié sur un piédestal. Bien mieux, la loi l'ordonne, elle le déclare d'utilité publique. Les meilleurs citoyens sont des assassins. Il faut tuer. On doit tuer. Voilà la loi. Là encore la conscience proteste, s'indigne, et refuse de tuer.

Les guerres suscitées par la médiocralie relardent cette guerre beaucoup plus importante, beaucoup plus belle de la conscience et de la loi (belle parce que la conscience y prend part) d'où l'harmonie sortira victorieuse. Bientôt !a « médiocratie » n'aura même plus 1.1 ressource de la guerre pour retarder la pensée libre. Elle se trouvera sans ressources. La « médiocratie» et l'artistocratie seront alors face à face. L'idée de progrès et de civilisation l'emportant enfin sur l'idée du meurtre, la « médiocratie » aura moins de chance de s'imposer, — elle .sera profondément atteinte. La guerre est d'institution divine, disent les bourgeois. L'état de guerre est particulier à la médiocratie. Il fait corps avec elle. La guerre est le moyen qu'elle a d'imposer ses idées, ses mœurs aux individus. Ce moyen commence à s'user. Bientôt les individuscomprendront l'absurdité qu'il y a à s'entre-tuer pour des raisons ineptes, à réaliser la civilisation au moyen du crime. Le règne des brutes de tout acabit a fait son temps. Déjà, cette lutte de la conscience et de la loi existe dans le fait de juger détestable l'état de guerre, dans le fait de renoncer à y prendre part. Le troglodytisme disparaîtra avec la médiocratie. La sauvagerie est à notre époque pourtant assez développée pour que nous ne comptions pas de sitôt la voir disparaître. Il ne faut pas désespérer cependant. N'est-ce pas déjà pour l'artistocratie le gage de sa victoire définitive que

d'avoir diminué au cœur de l'individu l'amour de la guerre, par une propagande incessanle, que d'avoir réussi à faire entendre à quelques-uns que la guerre est stupide, qu'ils n'ont aucun intérêt à la faire, qu'ils ont un autre intérêt : faire la guerre à leurs préjugés et à leurs passions, et pour cela commencer par rejeter le préjugé de la guerre, qui contient tous les autres.

Les individus n'ont pas d'intérêt à faire la guerre pour le compte de la « médiocratie », mais ils ont intérêt à lutter contre la « médiocratie ». Us ont intérêt à lutter contre la société qui voudrait utiliser leurs forces pour se consolider. Au lieu de se battre pour elle, ils ont intérêt à se battre contre elle. La guerre consolide l'autorité. Ils ont intérêt à ne reconnaître que Tautorité de leur conscience.

La bataille que les idées livrent à la société a pour résultat l'émancipation des individus. La pensée d'harmonie et de lumière qui guide l'humanité s'accorde mal avec la discorde et la haine. Sans doute, l'artistocratie a le devoir de haïr la médiocratie. Ce devoir, elle ne s'y refuse pas. Cette haine, inspirée par l'amour de la vie. combat la haine des médiocres, qui a sa source dans l'horreur de la vie. Les médiocres sèment la discorde pour semer la mort. La haine de l'artistocratie pour la mort, cette haine est le désir parfait de l'harmonie. C'est la paix et l'amour que veulent les artistocrates. Les médiocrates ne veulent rien. Ils veulent le néant. La pensée refuse de lutter pour des dogmes finis, pour des morales, des lois. La pensée et la guerre ne s'accordent pas. L'homme de pensée est le plus redoutable adversaire de l'homme de guerre. Aujour-

ou l'artistociiatie 543

d'hui,qui lient en échec les conquérants? Les penseurs^ Oui tient en échec les gouvernements de mort? Les penseurs. Qui empêche les tyrans d'aller jusqu'au bout? Les penseurs. Ils diminuent dans le monde l'influence des rois, des juges, des soldats. Ils prennent la direction des consciences.

Quand la loi d'harmonie est inscrite dans le coeur de l'homme, elle n'a pas à être imposée par une loi quelconque. La loi est inutile. La conscience rend inutiles les lois. Elle le? supprime. L'idéal s'impose sans avoir recours à la force. Il s'impose de lui-même. On ne l'impose pas par une loi. Ce que la loi impose, c'est l'absence d'idéal. Agissons comme si nous vivions dans une société sans lois, sans code, sans tribunaux. Agissons sans avoir recours à la justice des juges. Rendons inutile la loi par la découverte de l'idéal. La loi n'est utile que pour les médiocres.

Dans la société, aucune autorité ne peut donner à la vie une harmonie profonde. Toutes sont impuissantes à donner aux hommes l'idéal, la justice, l'amour, la vie. Toutes la déforment. Seul, l'art peut le faire. L'artiste a seul une raison d'être. Seul ilaune mission, un but. Dans la société, les juges et les tribunaux sont donc inutiles, parce qu'ils ne peuvent augmenter la beauté de la vie. C'est donc une société d'artistes qui a une raison d'être C'est une artistocratie . Argument contre le politicien, en faveur de l'artiste.

Divorce complet entre l'artiste et le politicien, — c'est bien cela qui est la base de l'artistocratie. Contre toutes les idoles on s'est élevé : la religion et la morale. Pas assez contre la politique. Notre tour est venu. La politique, de qui nous espérions la réalisation de nos

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rêves, a fait faillite. Elle n'a tenu aucune de ses promesses. Par conséquent, nous avons le droit d'être désillusionnés, et de nous tourner d'un autre côté. C'est contre elle que nous devons maintenant porter nos coups, c'est la dernière redoute du mensonge. Or, l'artistocratie exprime notre malaise d'être la proie des politiciens, notre besoin d'échapper à leur domina fion.

Dans la société actuelle, la femme est-elle une artistocrate? La conscience s'est-eile substituée dans son cœur à la loi? 11 est douloureux de constater que la loi, la loi qui restreint la spontanéité du sentiment, la loi dure et inflexible, la femme l'accepte et la subit. Elle ne veut pas tenter l'effort qui la délivrera. Elle vit sous l'emprise de la loi. Parfois, plus torturée, plus cruellement éprouvée, linstinct de vie se réveille, et la femmeesclave se révolte. Elle repousse lesavantages de la loi, elle prend conscience de ses droits, elle veut vivre sans contraintes. L'amour délivre la femme. La loi contraint l'amour à grimacer. Elle l'enlaidit. L'amour qui germe au cœur de la femme pour la beauté de la vie la fait s'évader de la prison du code, des formes reçues, du préjugé du mariage, des parades du sentiment. Elle aime sans contraintes. Elle se donne librement. Et cela est beau. C'est par l'amour que la femme commence seulement à s'émanciper. L'amour sincère et vrai brise toutes les tyrannies. Elle ne veut pas que la loi serve de masque à ses sentiments. Elle ne veut pas abriter

ou l'artistochatie ; 545

ses amours sous le joug de la loi. Elle ne veut pas que le mariage soit pour elle une dure contrainte, et elle viole le contrat absurde qui la lie. Plutôt que de mentir dans la loi de l'amour déformée par la loi du code, elle préfère se passer de la loi du code. L'amour-librei lui crée une conscience. La révolution m^întale, intellectuelle et sociale qui s'accomplira dans l'esprit de la femme aura eu pour point de départ une révolution sentimentale, La faiblesse de la femme lui aura servi k devenir une force. C'est par le sexe qu'elle s'affranchira.

On commence à comprendre ce qu'il entre de faux socialisme dans le féminisme, ce qt^'il y a d'illogique, d't.normal dans certaines revendications. Revendiquée le droit de faire de la politique, de remplir les fonctions chères à la médiocratie, de jouer un rôle dans l'Etat, revendiquer ces droits au moment où tous les hommes vraiment libres les abandonnent aux médiocres, c'est pour les femmes revendiquer un nouvel esclavage. Le vrai féminisme consisté pour la femme à rester femme, à se libérer par la pensée, non à vouloir rivaliser, avec l'homme, de médiocrité, de brutalité et de servilisme. Le règne de la femme-esclave doit cesser ; ce n'est pas une raison pour que le règne de la femme-despote commence. L'amour libre est une obligation ; c'est un devoir. Mais on ne sait plus ce que c'est que l'amour libre depuis que la médiocratie s'est emparée de cette formule, depuis qu'elle l'a amoindrie. Elle ressasse des formules; elle emploie des vocables : elle ignore leur sens et déforme les idées.

Bien que le penseur ne possède pas, dans la société actuelle, la liberté de tout dire, il parvient à exprimer

toute sa pensée, à iie pas la dissimuler. 11 ne la restreint pas. On lui dit qu'il est libre de tout dire : ce n'est pas vrai. Ce droit qu'Qn lui refuse, il le prend. Quelle que soit la force de la loi, elle ne peut pas empêcher l'idéal de s'imposer, lie penseur l'impose malgré tout. Il impose la loi de la conscience. Il impose le pouvoir de l'idée. Il ne les impose pas de force, au moyen d'une loi, comme font les médiocres, quand ils veulent imposer leur idéal. Il agit tout difléremment. Si les médiocres voulaient infiposer la liberté par une loi. ils seraient grotesques, il n'y aurait rien d'étonnant à les voir agir ainsi. D'ailleurs, ils prétendent que leurs lois sont faites en faveur de la liberté. Pour eux. la loi et la liberté ne fontqu'un. Pour exister, la liberté doit être inscrite dans la loi. Nous pouvons nous attendre à des combinaisons de ce genre. La liberté imposée par la loi, la justice imposée par la loi, l'idéal imposé par la loi. Et c'est bien là leur prétention. Ils ne nous imposent qu'une parodie. L'artistocratie n'impose pas la liberté par une loi. Elle laisse les êtres libres de reconnaître le pouvoir de la pensée. Et ils sont vraiment libres dès qu'ils le reconnaissent.

La médiocratie a ses intellectuels. Encore une expression confuse. Les intellectuels de la médiocratie sont des pauvres d'esprit. Ce sont des inutiles, qui ont la prétention d'être utiles. Lintellectualisme est synonyme de dessèchement. C'est encore une illusion qui disparaît, une illusion de la société qui se croit vivante, qui se croit intéressante, qui se croit en « progrès », — et qui n'exprime que la pire des décadences.

F*roclamer que l'époque où l'on vit est déplorable est souvent une preuve d'impuissance. C'estproclamer que

ou l'artistocratik 547

Ton n'a pas le courage de remonter le courant, que l'on n'a pas le courage de la changer, d'agir, de vivre même au sein de la décadence, — de conserver son indépendance et sa liberté sous la pire des oppressions.

Les médiocres conçoivent la nouveauté comme le ren versement de toutcequi est beau et grand. Est nouveau pour eux ce qui manque d'harmonie. Ils n'admettent que la laideur. Elle n'est pourtant pas nouvelle. Mais ils essaient de lui donner un visage nouveau. Ils essaient de lui donner un vêtement original. (Juand nous exprimons des vérités éternelles, appartenant à toutes les époques, quand nous répétons ce qui a déjà été dit, parce qu'il faut que cela soit dit encore une fois, parce que cela est vraiment nouveau pour ceux qui l'ignorent, ils nous accusent d'être en retard. La vérité n'est d'aucun temps ni d'aucun pays : l'exprimer, ce n'est faire acte ni de nouveauté ni d'ancienneté, ce n'est être ni ancien ni moderne, ni en retard ni en avance. Pour les médiocres la vérité n'est pas immuable, maisils affectent ■le croire que ce qu'ils donnent comme l'expression de la vérité est immuable. Et comme les vérités changent sans cesse, avec leurs intérêts et leurs besoins, comme ils font succéder une vérité à une vérité, ils supposent que l'idéal est variable, malléable, transitoire. L'idéal, pour eux, c'est ce qui convient à telle époque, dans telles circonstances, pour le triomphe de leurs intérêts. Les politiques succèdent aux politiques, les morales aux morales, mais restent médiocres. La nouveauté, pour les médiocres, c'est ce qui sert le mieux leurs intérêts pour le moment présent. C'est làleur vérité, aussi variable que les égoïsmes. Si la vérité a été exprimée par des artistes, si elle est dans les monuments et les œuvres

548 LK CULTE DE l'iDÉAL

du passé, c'est relanier qup. d«^, l'affirmer à noire loiir. Ce qu'il faut redire, c'est ce qui a déjà été dit de slupide, d'imparfait, de grotesque. Cela doit être dit et redit. On ne retarde pas quand on répète les erreurs. Il faut se garder de répéter ce qui a été dit de bon, de juste, de vrai, sous prétexte que c'est là retarder. On est en avance quand on fait preuve de la même ignorance, de la même inexpérience, de la même incompréhension que les ancêtres. Ainsi les médiocres conçoivent l'originalité et la tradition. 11& les opposent, car il ne les comprennent ni Tune ni l'autre. Nous ne pouvons certes pas, sous prétexte de nous aventurer sur des routes inconnues, refuser d'adopter la pensée des ancétresquand elle est la pensée de l'artistocratie. C'est elle qui nous guide sur des roules meilleures. Nous devenons meilleurs par la compréhension de ce qui a été dit, pensé, conçu. Une partie de notre œuvre, — la plus importante — consiste à découvrir la vraie pensée d'hier, l'idéal vivant de ceux qui ont vécu avant nous. Les médiocres n'y regardent pas de si près. Ils condamnent tout en bloc, lis méconnaissent le passé. Ils ne voient pas la vraie pensée des ancêtres. Ils ne la comprennent pas. Un des signes de la médiocrité, c'est l'indifférence à l'égard du passé. La beauté d'autrefois, elle n'y comprend rien. La vérité est de tous les temps, et quand nous affirmons la vérité qu'affirment les sages antiques, nous affirmons la vérité d'aujourd'hui, de demain, de toujours, — celle que les médiocres ont nié, qu'ils nient et qu'ils continueront de nier tant qu'ils existeront, car ils n'ont d'autre raison d'être que la négation de la beauté et de la vie.

Notre action, au .sein de la « médiocratie ». c'est notre

ou l'artistocratie S49

art, c'est notre pensée. Ce sont eux qui changent en sentiments les pressentiments, les rêves en réalités. Ce sont eux qui agissent, dans le sens le plus vrai. La force de la pensée s'impose, elle pénètre partout; elle tient en échec les autocraties. Devant cette force, les gouvernements se sentent impuissants. Ils ne peuvent rien. En vain essaient-ils de réprimer la pensée: elle n'éclate qu'avec plus de force. L'action vraie, l'action profonde, ce sont nos œuvres. Elles ne sont pas toujours comprises. La médiocratie ne les comprend pas. Elles mettent du temps à renouveler les esprits, à créer des énergies et des mouvements, à déterminer des actes. Ce n'est pas en un seul jour qu'elles s'insinuent dans les consciences humaines. Le milieu qu'elles attendent ne s'élabore pas en un seul jour. Leur public met des siècles à naître. La pensée n'est jamais perdue. Agissons par la pensée dans un milieu qui ne nous comprend pas. La société qu'il faut à nos œuvres n'existe pas encore, nos œuvres l'annoncent et la préparent. 11 faut que nos œuvres se créent dans un milieu qui leur est inférieur, dans un milieu qui n'est pas à la hauteur de leur beauté. Ilfautqu'ellessoientau-dessus des esprits; il ne faut pas qu'elles s'adressent à la petitesse, à l'égoïsme ; il faut qu'elles s'adressent à ce qu'il y a de meilleur en nous. Même si elleest incomprise, la pensée joue un rôle considérable. Agissons malgré l'incompréhension et l'indifférence. Que la société nous approuve ou s'y refuse, restons logiques avant tout en n'écoutant que la voix de notre conscience, en nous mettant tout entiers dans nos œuvres. Une humanité leur viendra. Leur inffuence s'exercera un jour çu l'autre. Une humanité meilleure saisira la parfaite harmo-

SoO LE CULTE DE l'iDëAL

nie des œuvres d'art. Cette pensée nous est un précieux, encouragement. Elle donne un sens à nos créations. L'indifférence ne parvient pas à nous décourager. Nos œuvres ne se ressentent pas de l'indifférence. L'incompréhension ne les diminue pas. L'hostilité ne les atteint pas. Elles sont. Elles existent. Cela sufût. Que la médiocrité les accueille mal, cela nous indiffère. L'essentiel, c'est qu'elles constituent l'expression intégrale de nousmêmes, l'expression totale de notre pensée, — c'est qu'elles constituent le plus haut témoignage de notre passage dans la vie.

Ce qui reste, de notre amour, de notre action, (ie notre pensée, de nous-méme, c'est notre art, l'art que nous avons mis au centre de notre vie, comme un foyer destiné à en éclairer tous les actes, à les magnifier. L'art que nous laissons après nous demeure le témoignage de notre effort. Il éternise notre exemple. Les médiocres ne laissent rien après eux. Rien ne leur survit. Ils ne laissent que le souvenir de leur laideur, souvenir qui ne compte pas, souvenir qui pèse sui^ les races futures, qui emprisonne les générations de demain. L'art que nous léguons aux hommes les fiugmente vraiment, les ennoblit et les grandit. Rien ne meurt de notre idéal. Il se multiplie dans les consciences de l'avenir. Il nous fait revivre en des milliers de cœurs. Ce qui meurt en nous, ce qui meurt avec nous, c'est la médiocrité, c'est l'impuissance, c'est le néant. Le néant retourne au néant. La vie reste dans la vie.

On n'est grand que par la pensée. La pensée libère les êtres. Elle donne à chacun conscience de ses droits. Ouani la pensée illumine la vie intérieure des êtres, ils ont conscience de ce qu'ils peuvent. L'être qui pense

ou L'ARTISTOrjlATMi 551

agit. L'art que notre œuvre contient fait genner la pensée au cœur des humbles. Une force inaccoutuniée les soulève. Ils comprennent que leur vie réelle ce n'est pas cette vie médiocre que la société leur fait, que c'est une vie tout autre, une vie libre qu'ils ignoraient, une vie dont ils- ne pouvaient pas soupçonner la beauté, une vie absolument renouvelée, une vie meilleure. Alors, cette vie qu'ils ont entin découverte, ils veulent qu'elle soit vivante. La vie vivante, tel est l'idéal désiré. Leurs protestations résonnent au sein des médiocraties. Cellesci ont peur. Elles sont haletantes. Elles traversent des heures troubles. La bourgeoisie se sent perdue. Elle tente quelques vagues réformes, quelques vagues promesses. Elle ment. Son mensonge est découvert. L'artistocratie donne aux faibles la force de ne pas reculer, la force d'agir jusqu'au bout. La force de ia pensée entraîne les hommes. Elle fait les révolutions.

Les révolutions bourgeoises sont basées sur le crime. Elles font appel à l'assassinat. Le peuple n'en profite pas. La violence est le moyen d'agir des médiocraties. Opposer la violence à la violence, — lui opposer la résignation, sont deux attitudes fausses. La non-résistance au mal est une erreur. Il faut résister au médiocre. Il ne faut pas espérer le désarmer en nous offrant à ses coups, sans nous défendre. Il ne connaît pas la magnanimité. Si nous ne lui opposons pas notre résignation, — qui aboutit à notre défaite, — que lui opposerons-nous? La pensée. Lui opposer la pensée n'est pas se résigner à recevoir ses coups. Car la pensée arrête ses coups, paralyse ses moyens. La vraie pensée triomphe de tout. La médiocratie n'ose pas. Ainsi, sans lui opposer la violence, sans lui opposer la résignation.

— nous parvenons à réduire la médiocratie, — nous accomplissons la plus féconde des révolutions.

Que d'idées pénètrent au cœur du peuple, — par ces révolutions de pensée. Le penseur changera la face du monde. Déjà le peuple sait qu'il n'est pas fait pour servir les passions des plus forts. Il sait qif"il n'est pas fait pour leur procurer la richesse et le bien-être. Il sait qu'il se bat pour eux, qu'il travaille pour eux, que tout l'effort qu'il accomplit dans la douleur quotidienne ne profite qu'aux forts. Il le sait. 11 veut que ce régime cesse. Le penseur trouble la quiétude des dirigeants. Le peuple le suit.

Le peuple le suit. Il le suit en ayant conscience de ce qu'il veut. Il ne le suit pas aveuglément. En le suivant, le peuple n'obéit qu'à soi. Il cherche à réaliser son idéal. Il le retrouve dans le génie du penseur. Quand le peuple s'éloigne de l'idéal. — seule réalité vivante, que les médiocres réduisent à n'être que du rêve faux et mesquin — , le penseur redouble de vigilance et veille sur sa destinée. Le vrai peuple ne se trompe jamais. L'idéal n'est jamais par lui sacrifié aux passions du moment. Mais le vrai peuple est une élite. Puisse tout le peuple suivre cette élite, qui l'exprime vraiment, — qui exprime ses pressentiments, et les change en réalités.

Soyons révolutionnaires, au sens vrai et vivant. Rompons avec les révolutions bourgeoises, les révolutions d'Etat et de parlements. On ne pourra bientôt plus être révolutionnaire qu'avec un brevet de l'Etat, des décorations, et des formalités. Le grade de révolutionnaire s'obtiendra facilement par un stage d'esclavage. Il s'obtiendra au concours, Celui qui aura fait le

uv l'akiistocumie 533

plus de courbettes, le citoyen le plus obéissant et le plus plat, pourra se dire révolutionnaire. Il aura tous les titres qu'il faut. C'est ainsi que la médiocratie conçoit

les révolutions

vri

Quels avantages avons-nous ;i vivre dans la société actuelle, telle qu'elle fonctionne, avec ses juges, ses tribunaux, ses lois ? Aucun. Cependant on nous dira que nous avons de grands avantages, que notre sécurité est garantie, que les lois nous protègent, que la société protège l'individu. N'en croyons rien. Le milieu nous déplaît : transformons le. Créons notre milieu. C'est la ressource qui est à notre disposition. Il faut que nous fassions germer un milieu prêt à nous comprendre, — et ce milieu restreint dans la société d'aujourd'hui, ce milieu doit grandir, pour que notre action s'étende, domine, s'impose. Elle n'en -existe pas moins, prolongée dans le geste de quelques-uns. Elle est aussi vaste, aussi noble. Mais l'idéal exige le plus grand nombre, il est l'œuvre de quelques-uns pour la foule entière.. il réclame l'adhésion de la foule entière. Aussi ne nous contentons pas — bien qu'elle suffise à nous venger de l'in Hfférence et à nous consoler — de l'adhésion d'un petit nombre. Rêvons de dominer l'humanité entière, non par la force, mais par la pensée. La pensée est notre vraie force, c'est elle qui crée l'action. Or elle n'est pas satisfaite de là vie présente, qui méconnaît l'idéal. Si en échange des contraintes que nous subissonsla société nous donnait quelques avantages, nous pourrions pa-

tienter.On pourrait vivre. Il y aurait une compensation. Elle ne nous donne rien. Ces avantages n'existent pas. D'ailleurs, nous nous résolverions difficilement à des compromissions. Nous ne voudrions pas faire une concession quelconque en échange du moindre service. Ce serait de la lâcheté. Faire une concession, ce serait amoindrir notre liberté. Il nous la faut totale, — ou rien. Ni subir les contraintes imposées, ni, pour les adoucir, abandonner une parcelle de notre idéal. Voilà notre situation. Notre idéal est intangible. On ne peut lui retirer une parcelle sans le faire disparaître entièrement. Il nous faut donc lutter pour améliorer le milieu, et cela sans lui faire une concession pour qu'en échange il soit moins dur pour nous. Ce n'est pas par la voie de la concession que nous transformerons le milieu : c'est par la voie de l'action. Beaucoup de médiocres, qui pour être dans le mouvement réclament des réformes, s'en tiennent à la première solution : ils font des concessions au milieu. Il est pénible de vivre dans une société qui n'admet aucune de nos aspirations, aucune de nos inquiétudes. On ne peut pas y vivre. Ouel sera notre genre de vie ? Le suicide n'est pas une solution. C'est la solution des lâches. C'est une solution bourgeoise et égoïste. On a parlé du courage qu'il y a à se suicider. C'est renoncer à l'action, c'est renoncer à lutter. Il n'y a aucun courage dans le suicide. Les médiocres se suicident. Ils se suicident par peur de la lutte, de l'effort, de l'action. Se suicider, c'est pour eux leur plus haute négation de la vie. Le néant les attire. Ils retournent au néant. Le suicide est une forme de la résignation. Nous préférons vivre avec le mal plutôt que, pour le supprimer, nous supprimer. Car nous ne le sup-

ou i/AitrisrocRATiE 555^

piimons pas pour cela. ÏI continue son œuvie néfaste. Nous préférons guérir le mal, et s'il est inguérissable, sans cesse lui opposer les raisons de la vie. La société actuelle est malade. Nous avons le devoir de vivre pour la soigner. La soigner c'est lui opposer l'idéal de la beauté. Nous emploierons un traitement sp<;cifique, un traitement énergique pour lui rendre la santé et la vie. Elle ne veut pas de nos remèdes. Elle ne veut pas d'un sangneuf. Si elle ne s'améliore pas, nous qui n'avons pas voulu du suicide, la forcerons à ce suicide, la forcerons à mourir lentement, d'égoïsme, d'hypocrisie, et de honte, de lassitude, et d'impuissance, nous la condani nerons à mourir de dilettantisme et d'indifférence. Nous assisterons à sa mort lente et sûre. Nous hâterons sa fin. Pour n'avoir pas voulu de la vie, la société disparaîtra. Le mal est trop avancé pour la soigner. La plaie est inguérissable. Quelle opération réussirait Y La mort est la seule solution, — le seul remède. Nos bistouris ne peuvent la guérir, mais seulement hâter sa tin. Sur ses ruines germera une humanité plus belle. Cette humanité plus belle sans cesse s'élabore sur les ruines de !a mort. Elle s'oppose à la résignation. La société meurt chaque jour : chaque jour la beauté s'affirme. Chaque jour la vie resplendit. Son évolution est fatale. La beauté ne disparaît pas. Nous ne consentons pas à notre suicide. Nous voulons vivre, pour contempler la mort de la société, pour qu'elle se suicide et disparaisse dans l'écœurement et dans le dégoût. Cette disparition alieu' chaque jour, comme a lieu chaque jour la naissance de la vie, se reformant sans cesse, réparant sans cesse les brèches de la mort. Lemalest trop profond. Vivonsquand même. Chaque jour le répare, et chaque jour est beau..

Chaque jour est vivant. Vivons nos rêves, nos pensées. Vivons nos enthousiasmes. Vivons notre culte de la beauté. Ces avantages, nous les avons sans conccscession, ;ious les avons sans compromission. Consentirons-nous, pourpenser, pour aimer, pour agir, à subir la dure contrainte de la loi, puisqu'elle va à rencontre de notre liberté, puisqu'elle la brise? lie. serait une contradiction. La loi,— d'une part, — la liberté, d'autre part, — ces deux antithèses ne peuvent s'accorder. Nous ne pouvons pas aliéner notre liberté, sous prétexte -que nous cherchons à être libre, car l'aliéner en partie, ce serait l'aliéner en entier. Nous ne pouvons pas aliéner notre liberté intellectuelle et morale. Notre corps estprisonnier.Notrepensée estlibre. Elle le délivre. Une partie de notre existence subit malgré nous la dure contrainte de la loi, nous ne la subissons pas volontairement (par conséquent nousconservons notre liberté) ; une partie de notre existence s'emploie à nous en affranchir par l'action. Elle prolonge la pensée en la réalisant. Notre vie est double, en conservant son unité. Cette unité ne peut subsister qu'à la condition que notr« vie soit double. Elle n'est pas double à la façon des médiocres et des hypocrites. Notre vie est double. Car il faut vivre, et nous ne voulons pas la société nous supprime. Car nous avons encore beaucoup à lutter, à parler, à écrire. Mais nous ne vivons pas de notre œuvre, nous ne la rapetissons pas au goût de la moyenne. Aussi reflète-t-elle la liberté de notre action, aussi ne s'abaisse-t-elle pas à faire la moindre concession à la « médiocratie ». Si notre corps est esclave, notre volonté est libre. Notre corps le sera aussi. Ils ne feront qu'un. On cessera de les opposer. Nous ne rivons

ou l'artistocratie 557

pas (le notre œuvre. Soyons tiers de ceJa. ■( lela prouve notre sincérité. Clela prouve notre courage. Les médiocres voudraient que nous vivions de notre peuvre, car si cela pouvait être, elle serait'atteinte. Us imposeraient leur goût, leurs idées. Ce serait une tyrannie. Le fauxartiste dit : il faut bien vivre. Et sa vie est inutile. Vivre de son œuvre est de toute façon ur c utopie. Si nous vivions de notre œuvre, et pourtant l'idéal, dans une société libre, serait de vivre par notre itruvre, mais nous ne sommes pas dans une société libre — , si nous vivions de no!,re œuvre, elle participerait a l'œuvre du néant. Elle serait la collaboratrice et l'auxiliaire du néant. Elle serait la négation de la vie. Elle contredirait la mission sublime de l'artiste. Nous n'en vivons pas. Affirmons le sans cesse. Et c'est pourquoi nous sommes forts. C'est pourquoi nous pouvons braver la médiocrité. Les médiocres peuvent-ils. en dire autant ? Us vivent exclusivement de leurs œuvres. Ils spéculent sur la laideur. Ils spéculent sur le mauvais goût. Ils spéculent sur l'égoïsme. Us ne font appel qu'aux bas sentiments. Il peuvent vivre de leurs œuvres. Leur œuvre ne sert qu'à cela : les faire vivre sans but, sans idéal. Nous n'en vivons pas. Nous vivons de la besogne que nous nous imposons. Nous vivons de. besognes la plupart du temps sans art, de besognes sans rapport avec l'idéal que nous aimons. Peut-on voir dans ce fait (les médiocres le verront) d'accomplir un métier quelconque pour vivre, pour trouver l'indépendance et se créer les loisirs ^de penser, dans ce fait d'être esclave une partie du jour pour se retrouver libre, en face de soi même, pour la grande besogne idéale de la pensée et de l'action, peut-on voir dans cette esclavage volon-

558 luE CULTE i»E l'ii)i<:al

laire et à la fois forcé, une concession à l'époque, à la société, au médiocre? Peut-on nous reprocher cette attitude ? Doit-on y voir une contradiction ? Non. Ce serait une concession si nous n'accomplissions pas cette besogne, si nous ne lui donnions pas un sens sublime par notre œuvre, qui la domine, la légitime, et l'excuse. C'est elle qui l'exige. Il vaut mieux accomplir une besogne médiocre que d'être médiocre dans son œuvre. C'est elle qui l'excuse, et c'est elle qui l'ennoblit. C'est elle qui la magnifie. Accepter de l'Etat une fonction quelconque, c'est ne pas l'accepter quand l'œuvre d'idéal que nous créons ensuite proteste de toute sa beauté contre la laideur de cette fonction. Ce n'est pas une concession que nous faisons à la société en accomplissant une besogne commandée par elle, car nous n'accomplissons cette besogne que pour l'améliorer, que pour la supprimer, que pour lui substituer dans les cœurs l'idéal de la vie. L'artiste conserve sa liberté dans le milieu qui l'oblige à gagner son pain. En échange de ce pain (gagnésans concession) cest lui qui pétrit le pain de l'idéal. C'est lui qui le donne pour rien. C'est lui qui façonne les esprits. Les médiocres croient abattre l'artiste en le forçant à demander un emploi quelconque, un emploi sans beauté. Il ne font que le revivifier à la source bienfaisante de la douleur. Le vrai artiste ne s'abat point. Il crée son œuvre en toute liberté jusqu'au iouroù,s'émancipantde la tutelle de l'Etat, il continue à lutter contre lui par la pensée et par l'action, il continue à lutter pour une forme supérieure de société, qui rendra à chacun la place à laquelle il a droit, une société dans laquelle aucune besogne ne sera dépourvue de beauté, c'est-a-dire d'idéal.

ou l'artistoobaïie 559

Ces prétendus réformateurs, — qui ne se sont pas réformés eux-mêmes — , oublient que l'art est le seul moyen de préserver les foules du médiocre, et que la politique, l'agitation, ne sont que des moyens d'entretenir le médiocre, de retarder l'œuvre de l'art dans les consciences. L'art n'entre dans aucune de leurs préoccupations. Il ne compte pas. Aussi toute besogne estelle inesthétique, même s'ils l'améliorent, l'allègent pour l'individu. — et ces réformes tournent au profitde là médiocrité, lui offrent de nouvelles ressources. 11 n'y rien à faire avec les médiocres, — rien à faire avec ces réformateurs sans art. qui n'espèrent améliorer la société que pour niieux jouir de leur impuissance et de leur néant, sans aucune préoccupation d'iiléal, sans aucun souci de penser et d'aimer vraiment.

Us comprennent mal la réforme de la société, ces réformateurs sans idéal que le faux-idéal du terre à terre et de l'égo'isme ; ces faux socialistes sans autre désir que celui de supprimer la liberté de l'individu en lui enlevant toute initiative ; ces politiciens prometteurs et menteurs ; ils rendent toute réforme impossible, — ils reculent indéfiniment le triomphe de l'idéal dans la société. Parce qu'ils rendent la vie de l'artiste chaque jour plus pénible, et ne comprennent pas que les véritables réformes s'accomplissent au centre de la conscience, loin de l'agitation et du bruit.

Ha'issons les réformateurs, et pensons à notre œuvre. Réservons notre enthousiasme pour nos œuvres. Réservons notre énergie et notre pensée pour notre art. Ne

S60 l'E CTLTE DE l'iDÉAL

IcS dépensons pas en pure perte. Ne gaspillons pas nos forces. Ne mutilons pas notre action. Ne nous dispersons pas. L'art est présent dans tousnosactes, il inspire toutes nos pensées. Il dirige loutesnos actions. Ainsi, partout où nous sommes, partout où nous vivons, l'art est avec nous. Comme nous sommes en tout et partout artistes, notre enthousiasme reste avec nous. Il ne peut pas exister en dehors de notre oeuvre. Notre action prolonge notre œuvre. Jamais nous ne nous enthousiasmerons pour le médiocre. Nous nous enthousiasmerons contre le néant. Il faut cultiver notre enthousiasme au sein de la mort. Car celle-ci voeidrait le disperser. Elle voudrait qu'il quitte les hauteurs, qù*il s'égare sur des chemins incertains, qu'il dévie... Alors, il n'existerait plus. Le médiocre triompherait. Nous le préservons des atteintes de la mort, nous le gardons intact pour notre œuvre, pour qu'il anime nos mouvements, pour qu'il communique à nos pensées la force et la hardiesse, pour qu'il nous rende liliresdans une société d'esclaves, — pour qu'il nous donne le courage et l'énergie de vivre dans un milieu hostile.

La « médiocratie » a ses lois, sa morale, ses dogmes. Nous avons les nôtres. C'est la loi, la morale, le dogme, qui ne connaissent aucune loi, aucun dogme, aucune morale. Ils s'appellent la liberté. Ils substituent la pensée et l'action à l'indifférence et à l'inertie. Ils substituent la vie au néant. Ce ne sont pas des lois que nous forgeons pour donner à l'individu une conscience. Ce n'est pas une morale. A la place de la loi, nous mettons le droit. La loi est le contraire du droit. Dans la médiocratie, la loi supprime le droit. Bien qu'elle prétende le fonder. Le droit, en médiocratie, n'a plus aucun sens.

ou l'aktistocratie 561

C'est une conception aussi fausse que celle du devoir. L'individu, en invoquant ses droits, répudie la loi. Il doit invoquer ses vrais droits, négation de tous les droits que prétendent avoir les médiocres, le droit de penser et d'agir en toute liberté, — le droit sacré à l'idéal et à la beauté. Il n'y en a pas d'autres.

La vie serait trop belle s'il n'y avait pas de médiocres. Il faut qu'il y ait des médiocres pour forger la loi, fabriquer la morale, professer un dogme. Il faut qu'il y ait des médiocres dans l'art et la pensée. Il faut qu'il y ait des médiocres partout. 11 faut qu'ils imposent leur volonté, — qui est l'absence de volonté ; leur énergie, qui est la fausse énergie ; leur action, qui est l'agitation. Il faut que l'art et la vie soient contrefaits. Il faut qu'il y ait de la mort autour de nous pour que la vie germe au dedans de nous, — pour que notre enthousiasme ait un but, et notre action une raison d'être.

Les bourgeois admettent certaim^s idées hardies dans les livres, parce qu'ils pensent que les exprimer détourne de les réaliser par l'action. Ils pensent que dire des vérités, que les écrire, c'est leur ôter de leur force. Ils interprètent l'art comme un moyen de réaliser sous forme d'images, sous forme de représentation, des désirs qui, s'ils se réalisaient sous forme d'action, seraient nuisibles pour la société (pour la médiocratie). Ils admettent toutes les théories dès qu'elles font l'objet d'une œuvre, dès qu'elles sont exposées dans les livres. Ne parlez pas de les réaliser pratiquement. Bornez-vous à rêver. Ainsi espèrent-ils leur enlever leur force d'action en les douant d'une forme artistique, destinée à tenir lieu de la réalité. En pratique, la justice les effraie.

56':2 LE, cLf/iE DE l'idéal

Ils l'admettent, imaginée dans les livres. Us l'admettent dans les sculptures, les peintures. Bien qu'ils ne l'admettent pas toujours,. Mais enfin leur terreur de la voir se réaliser dans la vie les pousse à la réclamer pour l'art exclusivement. Ils admettent la bonté dans l'art, et ils refusent de la pratiquer en action. Et s'ils l'admettent dans l'art, ce n'est que parce qu'ils espèrent qu'elle perdra de son intensité dans la vie. Les hommes ne désireront plus la justice, dès que les œuvres d'art la réaliseront. II leur suffira que l'œuvre de l'artiste soit belle pour qu'ils ne cherchent pas ailleurs à augmenter eur bien,-être. En pensant ainsi, les médiocres prouvent leur illogisme, ou plutôt leur logique dans la médiocrité. ,Ils se contredisent. L'art ne fait que préciser les désirs et les rêves des hommes en les réalisant. Il ne se sépare pas de la vie. Il est toute l'existence humaine. Il n'est pas, comme le croient les médiocres, une force de réaction. Il ne contient pas les besoins, les désirs. Il est une force de révolution, qui s'exerce contre la « médiocratie ». La représentation des désirs et des rêves, au lieu de les oupprimer, ne fait que leur donner plus de force pour se réaliser. L'art ne tient pas lieu d'action, il est toute l'action, il la décrit, il la contient, il la prépare, il la réalise. Il se confond avec l'action. Seuls les médiocres ne voient pas la force qui est dans la beauté de l'art, mais ils agissent comme s'ils la voyaient, puisqu'ils craignent le triomphe de cette beauté dans la vie.

La sincérité ne se conçoit que si on émet des doctrines en harmonie avec la vie. On ne peut pas être sincère en invoquant le néant. La sincérité, c'est quelque chose de positif. Elle exprime l'amour de la vérité, et la vé-

ou l/ARTlSTflCK.VriE 56îi

rite même. Mêmes'ilssont convaincus, même s'ils croient à ce qu'ils affirment, les médiocres ne sont pas sincères. Car ils sont en dehors de la vérité. Four être sincères, il faut être constamment dans le vrai. Nous avons une idée, une opinion sur la vie : nous l'affirmons sincèrement si elle est vraie, et si elle n'est pas en harmonie avec la beauté de la vie, à quoi sert notre sincérité, quel rôle romplit-elle i* La vie seule sait si nous sommes sincères, c'est-à-dire si nous ne la contredisons pas. Nous sommes sincères en la vivant de tout notre être, et en la vivant en artistes, en reproduisant sa beauté dans nos œuvres, témoignages de notre amour pour elle, et de notre indépendance. Une œuvre d'art est l'expression de la plus haute sincérité, elle renferme la vérité parce qu'elle contient la beauté. La l>eauté, c'est l'émotion ressentie par l'homme en présence de la vie, qui se fixe dans l'œuvre d'art, qui la propage et l'éternisé. La sincérité suppose l'élargissement de l'esprit. Elle est inaccessible aux médiocres. Elle suppose l'amour de la vérité Or ce que l'on croit être la vérité n'est pas toujours la vérité. Vivre une vie absurde, même si l'on croit q;ie le bonheur et la vérité résident dans cette illusion, ce n'est pas être sincère. On est à côté, en dehors de la vérité. On est en-deçà ou au-delà. On n'est pas au centre de la vérité. Combien ignorent la vérité, qui croient être dans le vrai. Car, pour beaucoup, n'est vrai que ce qui est utile. Or, qu'est-ce qui est utile pour eux ? Souvent l'impuissance et le néant. La beauté est par eux supprimée de la vie. Elle ne joue pas son rôle édificateur et vivant. En supprimant la beauté, ils suppriment la vérité, l'utilité, etia justice. Oui peut se vanter de posséder la sincérité, celle qui ne

564 LE CUl/rK DE 1/ IDÉAL

résulte ni d'une illusion ni d'une fantaisie, mais de la vérité ? Nous sommes sArs d'être sincères chaque fois que, rejetant le joug de la tradition et de l'enseignement, le joug des idées mortes, et des dieux, nous nous plaçons en face de la nature ; chaque fois que nous refusons d'accepter les opinions toutes faites, de suivre les chemins tout tr.jcés ; chaque fois que nous voulons penser par nous-mêmes, pour découvrir par nousmêmes la vérité. Vouloir la découvrir, avoir la volonté héroïque de la découvrir, c'est déjà l'avoir découverte. Nos œuvres sont sincères, qui expriment notre pensée libre en face de la vie. Ne leur demandons d'exprimer rien de plus. Demandons leur d'exprimer notre sincérité. Demandons leur de nous exprimer totalement, d'exprimer notre foi, d'exprimer nos doutes, d'exprimer nos enthousiasmes.

Le besoin d'être sincères, de nous placerenface de la vie délivrés de toute influence, ce besoin imprègne nos oeuvres, il imprègne nos pensées. Puisque nos œuvres expriment notre besoin de liberté et d indépendance, elles sont sincères. Elles sont vraies. Les médiocres n'ont pas le droit de les juger sans les connaître. C'est pourtant ce qu'ils font. Pendant que la jeunesse qui se cherche, qui s'oriente vers la vérité, nous demande de correspondre à ce besoin qui la tourmente, de l'aider à se découvrir dans la plénitude de l'indépendance, de lui apprendre k être libre pour que, absolument libre, même de nos théories, elle en vienne à nous reconnaître comme faisant partie de sa société en avance, — parce qu'elle découvre dans nos œuvres des idées libres, indépendantes, neuves, — pendant que la jeunesse nous lit, nous observe dans la mêlée sociale, pour

ou 1. VmiSTOCRATIE 565

savoir si nous sommes oui ou non avec la vie, oui ou non avec l'idéal, pournous connaître.— les médiocres, qui ne comptent pas, qui ne comptent que négativement, ce qui est encore une façon de compter, qui ne comptent qu'au point de vue néant, les médiocres ne lisent même pas nos œuvres, qu'ils jugent avec tant d'injustice et de partialité; ils n'ouvrent même pas nos livres, ils n'observent pas nos arts. Ils n'ont pas l'esprit critique, qui ordonne de connaître ce que l'on veut juger, qui ordonne de voir de près les hommes pour scruter les mobiles qui les inspirent; ils jugent, — si c'est là juger, — sans avoir vu, sans avoir lu. Et c'est ainsi que, chaque jour, on se méprend sur la portée de nos œuvres ; sur l'idéal que nous défendons; c'est ainsi qu'elles ne sont vraiment connues que d'une élite; qu'elles ne vont au cœur, à la pensée que d'un petit nombre: que l'artistocratic seule leur rend justice. Œluvres peu nombreuses, œuvres choisies et retenues, œuvres nées dans la solitude et le travail, leur pensée au moins s'insinue au cœur de quelques-uns, pour rayonner sur la vie entière. Car elle Téclaire de lueurs inaccoutumées, elle en découvre le sens, elle en retient la beauté. Arriver à fixer sa pensée dans son œuvre, malgré l'indifférence et malgré la douleur, malgré la misère qui accompagne le génie partout où il reste luimême, partoutoù il ne condescend pas à faire la moindre concession, et jamais il n'a fait et ne fera une concession — , c'est la gloire la plus hauie, la plus noble, et la plus désirable. Nous ne devons pas en désirer d'autre. Cette gloire ne connaît ni le bruit ni la réclame. C'est la gloire d'être compris et d'être ajméde ceux qui se reconnaissent dans votre œuvre.

566 LE CULTE niï l'idkal

Nos œuvres seiont ce que nous voulons. Elles seront enthousiastes. Elles seront harmonieuses. Elles seront vivantes. Elles exprimeront tout ce que nous ressentons en présence de la vie. On nous connaîtra tout entier quand on les connaîtra. Entre notre œuvre et nous, il n'y aura pas de milieu. Noire œuvre, c'est nous-même. Nous ne nous en séparons pas. Elle nous accompagne, elle nous suit partout. Nous ne vivons que pour elle. Nous ne vivons que pour exprimer nos pensées et nos rêves, que pour les exprimer dans une forme belle ; nous ne vivons que pour créer de la beauté.

En créant de la beauté, nous créons de la vie. La vie et la beauté s'engendrent. C'est une seule et même harmonie. C'est la même vérité. En crénnt de la beauté, nous créons des sentiments, nous provoquons des actes. Notre besogne n'est donc pas stérile. Dans la beauté, nous faisons apparaître la justice. Nous transformons la vie sociale. Vivre en beauté devient une formule vraie. Vivre en laideur, c'est la vie des médiocres. Ainsi nos œuvres portent nos pensées jusque dans les consciences les plus humbles, après avoir conquis l'admiration de quelques-uns. Par la beauté, nous créons l'action.

Agir parmi les foules par l'œuvre que l'on a conçue, par la pensée que Ton a ûxée, — c'est l'action vraie. Il n'y en a pas de plus haute. Cette action est directe. Elle s'adresse à l'intelligence et à la sensibilité humaines. Elle s'adresse directement à la pensée et au cœur. Elle ne réclame aucun enseignement. Elle n'a pas besoin d'invoquer l'autorité des pédants. Elle n'invoque rien qui soit en désaccord avec la vie. Elle laisse

ou l/ARTISTOCHVriE 567

de côté le secotu-s de la tradition. C'est le contact permanent de l'homme et de l'œuvre. L'œuvre, c'est la nature dans toute sa beauté. L'homme âënt la nature au moyen de l'art. Il comprend l'art en regardant la nature. La tradition académique n'est d'aucun secours dans cette découverte. Elle ne sert qu'à la retarder. Rejetons le joug de l'Ecole, abandonnons l'enseigrleinent de la tradition pour celui de la vie.

De cette façon nos œuvres seront sincères. Elles agiront. Comment agiraient-elles, si elles n'étaient pas libres? L'action suppose la liberté. Rendons nous libres pour agir. Nos œuvres seront ce que nous voulons : héroïques et simples. Elles seront libres. Elles fieront de Vaction. Elles puiseront dans la nature leur idéal et leur pensée. Elles prolongeront la nature en l'interprétant. En attendant que l'action continue la pensée, la pensée tiendra lieu d'action. Ce sera l'action consciente et logique. Ce sera de l'action pensée, de la pensée-action. Il ne faut pas confondre l'action et l'agitation. Une œuvre qui exprime quelque chose agit. Dans l'art, la pensée et 1 action se pénètrent et se manifestent à la fois. Une voix intime nous avertit que nous avons un grand rôle à remplir dans la vie : agir. Nous agissons chaque fois que nous pensons, parce que notre pensée ne s'élabore pas dans le vide, parce qu'elle a un sens, parce quelle est une réalité. Des œuvres d'action notre époque en réclame. Toute œuvre de pensée est une œuvre d'action. Elle détermine des mouvements. Elle réclame un monde nouveau. Elle veut que le monde idéal qu'elle contient cesse d'être un rêve, que ce monde existe vraiment, non plus en pensée, mais en acte. Ce monde prévu, annoncé parles pen-

568 LB CULTE DE l'iDÉAL

seurs, ce monde issu de leurs douleurs quotidiennes, n'est pas un monde mystique, c'est un monde réel, un monde qui exige des cités libres, des esprits délivrés, un monde qui est l'œuvre de chacun de nous, un monde qui sortira de notre eft'ort et de notre énergie, un monde qui existera vraiment, par la Tolonté de chacun de nous.

Et n'existe-t-il pas aujourd'hui, du fait que |nous le concevons? Ne le réalisons-nous pas au fond de notre conscience? Ne sommes-nous pas de VaiHistocralie, dès aujourd'hui, par notre pensée, qui contient nos actes? Dès aujourd'hui nous fondons une cité meilleure — la cité d'art et de pensée — au sein de la cité médiocre. Dès aujourd'hui, nous pensons comme dans l'avenir, comme si nous vivions dans un monde renouvelé. Et même si la face du monde ne devait jamais changer, notre bonheur présent nous suffirait ; la vie serait assez belle ; l'art vivant, demain comme aujourd'hui, apaiserait nos tourments et calmerait nos fièvres.

Nous vouions agii' conformément à nos désirs. Nos désirs sont vastes. Vastes sont nos pensées. L'action doit être large. Ne nous parlez pas de restreindre l'envergure de nos conceptions. Restreintes, elles n'ont aucun sens. Elles ne sont plus rien. C'est bien ce que les médiocres voudraient : restreindre nos conceptions. Restreintes, elles ne seraient plus dangereuses. Elles seraient canalisées. Ils pourraient vivre tranquilles. Leur repos ne serait plus menacé. Le jour où ils seront parvenus à tronquer nos idées, lavenir leur appartiendra. Ils ne peuvent que les défigurer Ils les rapetissent à leur mesure. Ils les tronquent à leur manière.

ou l'artistocraiik 569

Mais nous n'acceptons aucun compromis. Pour nous, elles demeurent entières. Nous n'y changeons pas un iota. En défigurant nos pensées, les médiocres nous obligent à les préciser. Ils croyaient nous induire en erreur, que nous accepterions leur interprétation. Nous n'acceptons pas qu'on déforme nos idées; nous n'acceptons pas qu'on restreigne nos conceptions. Elles seront, pleines et entières, ou elles ne seront pas. Tout plutôt que de les défigurer, tout, plutôt que de faire la moindie concession à la « médiocratie ». Imitons la : elle ne nous fait aucune concession. C'est pourquoi elle semble forte. Elle s'attaque à nos idées en les déformant, en les adaptant à ses besoins. Elle les déforme, parce qu'elle ne les accepte pas. Elle ne les accepte qu'amoindries, rapetissées, en un mot restreintes Le médiocre, c'est la restriction. L'élan de nos conceptions ne subit aucune entrave. Il triomphe malgré tout. Ainsi quand les médiocres croient avoir aboli la pensée, celle-ci resplendit, en plus d'indépendance et de liberté.

N'employons pas les mots de la même manière que les médiocres. L'intention est tout. Quand les médiocres parlent d'indépendance il y a des chances pour qu'il s'agisse du contraire. A-t-on assez abusé du mot « liberté? » Les moins libres l'emploient. Nous avons h nous méfiei- de la concurrence des médiocres. Cette concurrence est redoutable. Elle consiste à défigurer les mots et les idées. Elle consiste à les déformer. Elle consiste à les réduire à néant. Ainsi, chaque fois que les expressions « indépendance », « liberté », « action», « volonté », sont employées par nous, nous le regrettons. Nous pensons que la médiocratie s'en sert aussi.

570 LE CLLTE DE l'iDÉAI.

Pourtant, nous ne pouvons pas ne pas les utiliser. Mais nous prenons de suite soin d'en retrouver le sens, de le préciser, et c'est seulement après celte opération préliminaire que nous pouvons nous en servir, que nous pouvons leur faire exprimer quelque chose.

La liberté est le grand mot qui grise la « médiocratie ». Ce vocable a le don de la mettre en révolution, de la remuer et de la secouer. Elle s'en sert quotidiennement. Elle se contente de l'employer, mais elle ne la pratique pas. Si elle la pratiquait, elle s'anéantirait. Elle n'aurait plus de raison d'être. Elle pense qu'en se servant du mot elle évitera la chose. Et tandis que, pour nous, employer ce vocable harmonieux, c'est déjà en avoir réalisé la haute pensée, c'est déjà agir, dans le sens le plus élevé, c'est déjà réaliser la pensée par l'action, et l'action par la pensée, pour les médiocres l'employer c'est supprimer 1 idée, c'est supprimer l'action. Le mot leur tient lieu de réalité.

La réalité, voilà ce que la « médiocratie » ne connaîtra jamais. Sans doute, elle existe, elle est bien réelle, ce n'est pas un mythe. Sa réalité, c'est la laideur. Mais la réalité héroïque, la réalite profonde qui est au cœur de la vie, elle ne la connaîtra jamais. La « médiocratie » préfère le rêve au réel. Et quel rêve ! le plus plat et le plus incolore, le plus grossier et le moins vivant! Elle se contente de vagues utopies. Elle entretient l'espoir, pour entretenir le néant. Elle recule le terme du bonheur. Elle ne veut pas qu'il soit présent. Et sans cesse elle en parle. La « médiocratie », c'est le faux rêve, et c'est le faux mysticisme, c'est le faux mystère et le faux occultisme, c'est le faux socia-

(»l I," AliTlSTdCMATIE 571

lisme, — c'est le faux enthousiasme. — ("f^st-à-dire le vrai néant et le vrai mensonge.

Le mensonge, l'absence de conscience devant la vie. l'absence de sincérité, c'est !e mal de notre <''poque, c'est ce qui caractérise la « médiocratie ». Ajoutez une lettre, et vous auiez le vocable complet. En présence de la vie, elle ment. Elle ment efi'ronlémeni. L'ordure du mensonge souille tout idéal. Pour elle, mentir est une habitude. Mentir est un art. C est toute sa vie. Le mensonge imprègne les moindres de ses actes. Il déborde de ses sentiments et de ses idées. Le factice et l'illogique se découvrent dans tous ses actes. Immense, i! recouvre la vie. Il enveloppe la nature. Il la recouvre d'illusions et de chimères. Il enipèche que nous découvrions sa beauté. Il étend partout sa laideur. Il voile l'harmonie. Il masque la vérité. Le mensonge, c'est la raison d'être de la société. C'est la raison d'être de la « médiocratie ». Elle repose sur le mensonge. La « médiocratie » repose sur l'insincérité. Elle n'est pas sincère dans sa laideur. La sincérité et la vie se confondent. Quelle sincérité aurait-elle, puisqu'elle n'a pas de beauté, de pensée, d'harmonie, — puisqu'elle nie la vie !

La médiocratie a engendré la misère, le crime et le vol. Elle a permis à l'individu de développer ses bas instincts, à l'exclusion de l'idéal.

Le milieu comprime la liberté de l'individu. Il arrive une heure où l'individu, ayant créé un milieu, s'y développe sans limites, ('e milieu substitué a l'ancien est le résultat de son effoit contre le milieu hostile. Un

572 LE CULTE t)E l'iDÉAL

milieu meilleur succède au milieu médiocre. Ce milieu est l'œuvre de l'individu. Il est l'expression de sa pensée, qui n'était qu'un rêve, quand elle se manifestait en pleine « médiocratie ». L'heure prévue par l'individu vient toujours, La société qu'il porte en lui se réalise tôt ou tard. Ainsi, nous nous développons plus librement à notre époque qu'à toute autre époque. Sans doute, l'esclava.i^e y a pris des formes nouvelles. Les anciennes formes d'esclavage disparues, d'autres ont pris leur place Elles sont aussi redoutables. Elles s'appellent le capital, l'Etat, la loi. Malgré tout, un peu plus de liberté existe, parce que nous la fondons chaque jour, parce que nous la voulons, parce que nous la pratiquons. Ce bienfait, nous le devons à nos précurseurs. L'esclavage dans lequel nous vivons devient presque léger si nous le comparons à celui qu'ils subirent. Eux subirent le dur esclavage de l'autocratie, du dogme. Us connurent la domination du prêtre. Ils vécurent en des temps de ténèbres et de mort. Il ne fallait pas manifester par des actes la pensée intérieure : on payait de sa vie l'amour de l'indépendance. Ils ont connu les cachots, l'inquisition. Us ont connu la tyrannie des rois. Ils ont été brûlés vifs, sur les places publiques. Il était défendu de penser. La pensée se réfugiait dans le silence de l'étude. Ils ont parlé quand même. Ils ont été des artistocrates. Le milieu qu'ils rêvaient, au péril de leur vie, ce n'est pas encore le nôtre. Ils rêvaient plus que la civilisation moderne, ils rêvaient plus que les gouvernements actuels. Ils voyaient plus loin que nos contemporains. Ils ont singulièrement aplani pour nous le chemin de l'action. Nous leur devons le, peu de liberté que nous possédons. Eux n'en possé-

ou l'artistooratie 573

daient aucune. Nous possédons la liberté de la pensée, sans la payer de nos tètes. C'est tout j\iste, mais, enfin cela est. Cependant, crier tout haut son enthousiasme est un fait délictueux. Le fixer dans nos oeuvres est à peine toléré. La sincérité se manifeste quand même. Eux l'expièrent toujours. On nous traque sans doute avec d'autres moyens. On emploie d'autres expédients. Encore une fois, quelle que soit l'imperfection de la société présente, estimons-nous heureux. Songeons à tout ce que souffrirent les martyrs de la pensée. Songeons à leurs douleurs, à l'incompréhension qui les accueillit, à l'hostilité universelle à laquelle ils durent d'être brûlés vifs. Ouand les médiocres les revendiquent comme précurseurs de leurs lois, de l'idéal laïque, ils font subira leur mémoire un nouveau martyre. La pensée du génie est de nouveau mutilée. A nous de la préserver, et de subir de nouvelles douleurs, en leur nom, pour les venger. Ils ont préparé une époque meilleure : la nôtre est meilleure comparée à celle où ils ont vécu : comparée à celle que nous rêvons, elle est encore bien imparfaite. Cette imperfection n'aliène pas notre, liberté. Les médiocres n'osent pas se venger avec trop d'éclat. La pensée des artistocrates a rendu leur action plus difficile. Ils n'osent pas tout. Elle les arrête. Ils se souviennent de cet héroïsme du passé, que l'histoire glorifie. Ils savent qu'une nouvelle société est née de leur douleur, qu'elle est chaque jour plus nombreuse, et que devant la vérité ils sont impuissants. Ils hésitent. Ils n'ont qu'une ressource : condamner la pensée libre au nom même de ses précurseurs. Et c'est un spectacle navrant. Tous les grands créateurs deviennent complices de la loi. La société moderne repose sur leurs théo-

374 i.E CULTE !)[•; l'iukal

lies. Ces théories sont faussées. Ils ont fondé le droit moderne, la loi moderne. Toutes nos institutions sont leur œuvre. La société bourgeoise leur doit son existence. L'œuvre de la Révolution est leur œuvre, détournée au profit de la bourgeoisie, accaparée par les médiocres. Leur idéal a subi de graves déformations. Il s'agit de le redécouvrir, pour le réaliser. La bourgeoisie, c est ce qui est issu de leurs luttes, de leurs revendications, de leurs rêves. Piteux résultat, qui est le triomphe des médiocres. Aussi invoque-t-elle ces grands hommes. On leur élève des statues. On les embourgeoise. On en fait des médiocres. Non, ils n'appartiennent pas à la médiocratie. A rartistocratiede continuer leur œuvre, en l'opposant aux médiocres, en letrouvant son sens, en la continuant. Ces ouvriers de l'idéal répudient l'idéal moderne, hostile k la beauté. La révolution bourgeoise est l'œuvre des médiocres. Ils ftn ont profité. La grande révolution sera l'œuvre des penseurs. Elle sera l'œuvre de ceux que les bourgeois prennent pour les précurseurs de leur révolution, pour les fondateurs de la morale. Elle sera notre œuvre.

C'est cela que l'on appelle a le culie des héros » : la déformation de leur pensée. D'abord, les héros, les grands hommes, ce sont les penseurs. Nous éliminons de la race des purs héros les conquérants, les faux grands hommes. Les faux hommes d'action, les politiciens, — les traîneurs de sabre. Nous éliminons tous ceux qui n'ont pas exercé la souveraineté de la pensée. VJne nation ne doit sa grandeur qu'aux artistes qui l'honorent. On cessera de considérer comme des héros les assassins. Carlyle les admet. On admire trop, depuis quelque temps, l'énergie des brutes. Les vrais

oii l'arïjstocratie 575

dominateurs, ce sont les hommes de pensée. Ce sont les vrais hommes d'action. Les vrais conquérants, ce sont les artistes. Il sied d'éliminer de l'artistocratie tous ceux qui n'ont pas rempli une mission humaine. Le culte des héros se réduit à quelques-uns, à quelques grands écrivains, à quelques grands artistes. Une fois que l'on a retrouvé la « vraie artistocratie », il sied de démêler, de son enseignement, les erreurs que, de parti-pris, les médiocres y ont ajouté. Il sied d'admirer leur œuvre, non tronquée, non défigurée à l'usage des médiocres. Il sied de la contempler dans toute sa beauté. Cette beauté condamne 1 œuvre tout entière des médiocres. Elle condamne leur morale et leur politique. Elle condamne leur religion. Elle condamne leur culte de la fausse énergie, leur respect des formes consacrées. Leur culte de la fausse tradition. Car les grands hommes, qui ont donné au monde l'exemple de l'indépendance, qui ont découvert des voies nouvelles, exigent que nous les aimions avec indépendance, ne nous interdisent pas de créer, de penser, d imaginer après eux, et c'est ainsi les continuer vraiment. Les médiocres ne veulent pas les continuer. C'est pourquoi ils proclament que les grands hommes ont tout dit, tout exprimé. Le culte des héros, encore un culte que la médiocratie méconnaît. Singulière conception de la vérité, qui interdit la critique à ceux qui naissent à la vie, à ceux qui demandent à penser par eux-mêmes, pour continuer 1 œuvre des vrais précurseurs.

Une force irrésistible nous pousse à exprimer nos sentiments, quel que soit l'accueil qui leur est fait. Dans un milieu hostile, nous exprimons ce que nous

pensons. Cette force irrésistible, c'est la sincérité. La sincérité ne connaît aucune entrave. Quand on est sincère, quand on croit à l'idéal, rien ne détourne de le proclamer. Cette force vient du dedans. Elle fait les hommes libres. Dans la société présente, quelle que soit l'indifférence qu'elle affecte en face de nos idées, quelles que soient la haine et l'incompréhension qui les accueillent, nous persistons à nous développer tels que nous sommes. Nous ne nous restreignons pas. En présence de la force de sincérité qui nous anime, la force d'inertie, -- sorte de sincérité, fausse sincérité, insincérité — , ne peut rien. Elle est impuissante. L'inertie est caractérisée par l'impuissance d'agir. Ne pas agir, c'est sans doute encore une façon de protester, c'est arrêter le progrès, c'est nuire au développement de la vie. Mais pour que l'inertie demeure logique, il ne faut pas qu'elle ait ce pouvoir. Il faut que son impuissance retombe sur ceux qui sont inertes. Il faut qu'ils n'aient pas plus le pouvoir de retarder révolution qu'ils n'ont celui de la hâter. Et ils ne l'ont pas, ce pouvoir. Ils n'ont pas le pouvoir de retarder l'évolution. Ils ont celui de voiler l'harmonie de la vie : ils en sont les premières victimes. Les médiocres ne peuvent rien. Ils ont seulement l'air de pouvoir. Ils font semblant d'être forts. Gela prouve leur faiblesse. Ils ne nuisent qu'à euxmêmes. Et ils servent le progrès. Leur œuvre médiocre se retourne contre eux. Ils vous diront qu'ils sont sincères. Ils n'hésiteront pas à employer ce vocable. Ils n'hésiteront devant aucune hardiesse. Rien ne les effraie. Ils ont l'audace des parvenus. Ils ont la lâcheté du nombre. Ils n'ont pas le courage individuel, qui triomphe de tout. Ils n'ont pas la sincérité, — cette

ou L'ARTisTocnArrtî 577

vertu supérieure sans laquelle la vie n'estqu'un mirage, l'art qu'une illusion, la pensée qu'une parodie. La sincérité, c'est ce qui manque aux œuvres des médiocres C'est ce qui manque à leurs livres, a leurs paroles. C'est ce qui manque à leur cœur, à leurs sentiments. Leurs œuvres sentent le néant. Pour les douer d'un semblant de vie, ils affectent d'être sincères. C'est contre ce manque de sincérité que nous protestons. C'est contre le mensonge qui est dans le faux-art, et la fausse beauté. Les médiocres nous apprennent qu'il ne faut pas être sincère, qu'il faut mentir, déguiser ses sentiments. Mais les déguisent-ils donc tant que cela? Déguisent-ils leur médiocrité? Ils ne peuvent pas la dissimuler. Ce cynisme n'est pas un brevet de sincérité. Tout en restant sincères dans leur néan[, ils ne sont pas sincères en face de la vie. Cette sincérité seule est grande. Seule, elle a un but. Seule, elle engendre l'art ; seule, elle crée la science ; seule, elle émancipe l'individu. Seule, elle rend à l'héroïsme son sens ; à la vertu, sa raison d'être. Seule, elle est hautement sublime, et donne à notre époque son unique beauté

La beauté de vouloir, d'aimer, de vivre, c'est notre sincérité qui la crée. La beauté de nos pensées, la beauté de nos actes, est faite de notre sincérité. Il n'y a pas d'art en dehors de la sincérité, en dehors de l'expression intégrale de l'être. 11 n'y a pas d'art en dehors de l'affranchissement total de l'esprit. L'art suppose que l'homme s'est délivré de la mort. Se délivre-ton de la mort, si l'on ne possède pas la force et le courage d'être sincère ? La vie, c'est se développer harmonieusement, c'est s'exprimer sans entraves, c'est ne reconnaître aucune loi, aucune morale, aucune politique.

578 LE CULTE OE l'iDÉAL

C'est être soi, être s.oi.dans lesensdela vie, dans le sens de l'harmonie géné^'ale et universelle, dans le sens de l'harmonie mondiale. L'effort pour être soi, c'est l'effort pour saisir et cojmp rendre l'univers. On ne comprend pas l'univers si on le voit à travers la rhétorique des pédants, et le geste des médiocres. L'harmonie mondiale, les médiocres, l'ignorent. Le sens de la vie leur échappe. La vie est toute sincérité, toute harmonie, toute beauté : pour eux. la vie est toute laideur : c'est l'hypocrisie et le néant.

Quelle que soit la tristesse qui nous accable en présence de certains spectacles, quelle que soit la douleur que cause k nos esprits la laideur de la mort, quel que soit le genre de pessimisme qui parfois nous étreint, notre optimisme, ou mieux notre volonté de vivre, demeure intact. L'idéal que nous aimons n'est pas plus vivace au fond de nos cœurs. 11 s'enracine plus profondément dans nos consciences. Notre dernière pensée, celle qui nous rçsume, celle qui demeure au-dessus de nos doutes, de nos angoisses et de nos désespoirs, c'est I inébranlable foi dans le triomphe de I'Artistocratie. Nous avons écrit que ie rnédioçre concourait au développement de la vie qu'il nie à chaque instant, qu'il durerait sans doute autant que l'humanité. Gela ji 'empêchera pas l'artistpcratiede triompher. Les médiocres seront vaincus. Ils, continueront de souiller l'harmonie de la vie. Celle-ci se découvrira aux hommes libres, elle illuminera leurs consciences. La loi cédera la place à la liberté Aujourd'hui la médiocratie paraît avoir le dessus : l'influence profonde appartient à l'artistocratie. Cette influence, ira çn. s'étendant, en s'élargissant de plus en plus. La pensée de justice qui est au

ou l'a'rtistocratie 579

sein de l'humanité grandira. La (tmédiocratie» ne sera plus qu'une société d'inconscients, de malades, de fous. Elle représentera une race déchue, une racequiaura fait place à des hommes robustes, à des esprits sincères, une race qui aura été vaincue dans sa lutte avec l'idéal, pour n'avoir pas aimé la vie.

La société nous suivra dans la route que nous lui traçons. Elle ira aux œuvres d'art vraiment sincères, sans rapport avec la « médiocratie »; elle ira aux penseurs libres et artistocrates ; elle ira aux hommes d'action, aux défenseurs de l'idéal vivant. Cet espoir, nous l'exprimons, car nous y croyons. Quelles que soient les raisons de désespérer en constatant le triomphe de la laideur, les raisons d'espérer sont encore plus nombreuses. Les raisons d'aimer sont impérieuses. Nous ne désespérons pas. Tant que l'artistocratie vivra pour rcippeler aux hommes qu'il y a autre chose que le bas égoïsme et le bas intérêt, qu'il y a autre chose que la richesse, que la guerre, que la politique, la beauté sera victorieuse. L'idéal ne sera pas vaincu.

Les démocraties ont substitué aux anciens dieux des dieux nouveaux : le patriotism e, l'alcoolisme, le capitalisme. Ce sont là les plus sûrs moyens d'action de la médiocratie. Tant que la démocratie restera une médiocratie, il n'y aura rien de changé dans la société. On subira le même esclavage qu'autrefois, sous des noms différents. On servira d'autres dieux. Une nouvelle religion remplacera l'ancienne. Il y auraautant debassesse dans les cœurs, d'étroitesse dans les esprits. En méliocralie, le génie est un crime. N'essayez pas de vous élever au-dessus du niveau commun. Celui qui ne comprend pas, au lieu de' se taire, murmure. Les pa-

rôles les plus nobles sont accueillies par (Jes sourires. Un public de médiocres est ce qu'il y a de pl»is hideux. Une société de lâches, d'égoïstes et de nuls, telle est la médiocratie. Les médiocres ne reconnaissent aucune supériorité. La démocratie actuelle ne veut pas d'artistocratie dans son sein. Elle veut des esprits dociles, sans jugement et sans critique, prêts à toutes les sales besognes. Elle veut des citoyens serviles, incapables de penser, d'agir par eux-mêmes. Elle ne demande qu'à se laisser guider. Par qui ? Par ses bas instincts, son égoïsme. Elle a un maître : la laideur. Elle lui obéit aveuglément. Elle ne s'enthousiasme et ne se passionne que pour la laideur. La laideur est sa préoccupation constante, sa préoccupation de tous les instants; elle n'agit et ne pense que conformément à la laideur, — qui est son unique règle, qui est sa loi, sa morale.

Le régime médiocratique est le régime de la laideur. La clique des médiocres s'épuise en agitations stériles, en vains discours, en gestes faux. Toute leur agitation ne parvient pas à remplacer la vie.

Deux pouvoirs sont aux prises : le pouvoir des médiocres et le pouvoir des artistes. Ils se partagent la direction du monde et des sociétés. Ils se partagent la direction des individus. Chaque individu a le choix II peut accepter le pouvoir des uns ou des autres. Celui qui se soumet au pouvoir des médiocres est perdu pour le progrès. Il faudrait un miracle pour le renouveler. On n'a pas encore vu un miracle de ce genre. On ne peut pas faire revivre celui qui est mort. Celui qui

ou LARTISTOCRATIE 581

échappe au pouvoir des médiocres appartient à l'autre humaDité. Celle-ci ne s'innpose pas, comnae l'autre. Le pouvoir des artistes est librement accepté. Il présente cette différence avec l'autre que l'autre exige la soumission, et lui n'exige que l'indépendance. L'un exige l'obéissance ; l'autre la proscrit. On est libre d'être un artiste : l'art ne veut pas s'imposer de force. La médiocrité, au contraire, qui sent sa faiblesse, tout en se croyant forte, use de forces redoutables : elle a peur qu'on lui échappe. Elle retient par des promesses. Elle ment. La médiocratie est une honte pour les sociétés humaines.

Toute société est-elle forcément une « médiocratie? » S'unir, s'associer, est-ce une cause de désunion? Les sociétés actuelles, qui reposent sur le meurtre et la laideur, sont des médiocraties. Elles sacrifient la beauté de l'individu aux idées de la moyenne. Elles livrent au génie une lutte terrible. En société l'individu devientil médiocre? Seul, l'individu qui n'a pas la force de résister au mensonge devient médiocre. D'autres résistent h l'emprise du milieu. La société ne les déprave pas. L'immense majorité accepte les lois, la morale, la politique des sociétés où ils vivent, en sorte qu3 la société tout entière peut être considérée comme une vaste médiocratie.

Dans l'individu est le pouvoir de rendre les sociétés meilleures. Le pouvoir de l'esprit s'impose. L'artistocratie individuelle ne refuse pas de s'associer dans l'intérêt supérieur de la beauté. Elle tend de toutes ses forces à cette association. Mais elle donne pour base à la société la vérité et la justice, — alors que la médiocratie repose sur le mensonge et l'erreur.

L'artistocrate est au-dessus de, tous les ^parlis. N'est pas artistocrate celui qui admet un régime politique. L'artistocrate n'a pas à faire prévaloir tel régime politique sur tel autre. Il n'a pas à prendre part aux querelles des politiciens. Il croit que l'action de l'œuvre d'art est plus sociale que l'action de la politique. La seule beauté de l'oeuvre crée la justice. L'œuvre n'est jamais dépourvue de sens. Il n'est pas nécessaire de la mettre au service de la politique ou de la morale. Elle ne prêche pas : elle représente. En représentant, elle int<irprète et suggère. Elle ne copie pas. Il n'est pas nécessaire de prêcher dans une œuvre. Il suffit qu'une œuvre soit belle pour être bonne et juste tout à la fois. La seule beauté de l'art le rend social, humain. Ne cherchez donc pas à faire d'une œuvrp d'art une œuvre de prêche ou d'éducation immédiate. Elle agira davantage sur le cœur des foules si elle est belle. Si elle est belle, elle créera de l'enthousiasme. Elle fera naître de la sympathie. Elle rapprochera les hommes. Elle les fera, vibrer d'une même pensée. Elle les unira dans une commune aspiration. Pour que l'art exerce une action sociale, il n'est pas nécessaire de lui faire exprimer nos théories sociales, nos programmes, nos discussions. L'artiste n'est pas un politicien, ni un moraliste. Il est tout le contraire, affirmons le sans cesse. Laissons les non-artisles se quereller sur des questions économi ques et sociales. Mais nous, artistocrates, au-dessus de tous les partis, confions à nos œuvres le soin d'éduquer la foule par leur beauté. Une œuvre d'art en dit plus que tous les prêches des politiciens. Elle est vraiment sociale. C'est au moyen de la beauté, et de la beauté seule, que la justice germera au cœur de l'humanité.-

ou L'ARTISTUCilATlli; 588

En contemplant l'œuvre d'h^rinjOnie et de, himière, l'individu se sent une âme, il prend conscience de sa force. et ce que tous les programmes n'ont pu faire, ce (|ue les discussions de la politique n'ont, pu parvenir à réaliser, l'œuvre d'art l'insinue au cœur des hommes. Par sa seule beauté, — et sans |le lui dire avec le charlatanisme des médiocres — , elle lui dit: révoltetoi. Pai" sa seule beauté, elle lui.dit : tu, as le droit de vivre. Par sa seule beauté, elle en fait l'adversaire des régimes politiques dont le but est d'asservir au joug de la morale et de la loi lesindividusqui veulentètrelil)res. Elle ne lui dit pas: révolte-toi, brise tes chaînes, prends le pain que la société te refuse, refused'obéiràlaloi, de t'incliner devant le pouvoir desmédiocies, elle ne luidit pas ces chosesen employant desformulescreuses, — elle lui dit ces vérités par sa présence seule, par sa beauté. L'artiste doit donc se tenir en dehors de toute querelle, de toute discussion. Il doit les laisser aux politiciens. Son meilleur moyen de collaborer à l'alfranchissement de l'humanité, cest de créer son œuvre loin de 1 agitation des parlements. Son œuvre clôt toutes les discussions. Elle suppose tous les rêves, tous les désirs. A lui seul, il fait plus que tous les agitateurs. Il accomplit une besogne autrement utile. A lui seul, il crée plus d'harmonie que tous les politiciens. Ce qui, dans le domaine de la politique, reste h l'état d'ébauche, ou se déforme, s'égare, ou devient une cause de laideui', prend forme et vie dans le domaine de l'art. Il n'y ;« qu'un émancipateur du peuple : c'est l'art. Il n'y a qu'un éducateur de la foule : c'est l'art. L'art est beau d'exprimer les désirs du peuple, de lui renvoyer une image de sa conscience agrandie, magnifiée. La

politique s'adresse à la bassesse, à l'hypocrisie, à la méliocrité des individus. Elle fait surgir ce qu'il y a au fond d*eux-mêmes de répugnant et d'odieux. L'art s'adresse à l'héroïsme, à la grandeur, à la volonté des individus, et c'est ce qui lui assure une incontestable supériorité sur la politique.

Si l'artiste n'a pas à prendre part aux querelles de la politique, il n'a pas à se désintéresser des misères qui l'entourent, de la laideur sociale, de l'injustice de ses contemporains. C est parce qu'il ne fait pas de politique qu'il peutexcercer une action sociale vraiment profonde sur les masses. C'est pour cela qu'il peut intéresser à l'iniquité, qu'il peut regarder autour de lui la misère et le crime. Il ne fait pas de politique, mais il fait de l'action. Il agit par son œuvre, il agit par ses idées. Son œuvre est le porte-flambeau qui précède les esprits sur la route de la vérité. Or la vérité est essentiellement un acte. Il avance à travers la laideur, dans la nuit de l'iniquité et l'incompréhension, — mais sa marche trace à des milliers d'individus la route à suivre, la route qui conduit à la vie et à la beauté.

L'art est la plus haute expression de l'individu. C'est le complet épanouissement de l'individu libre. Ce que les politiques ne parviennent pas à réaliser: la plus large expansion de l'individu, son augmentation pour la vie de l'humanité, pour lui-même et pour tous, l'art y parvient. Il est donc bien social, il est donc bien humain, il est donc bien libertaire et révolutionnaire, anarchiste au sens le plus vrai, quoi que prétendent les adversaires politiques delabeauté, qu'ils se disent socialistes ou libertaires. L'artistocrate doit occuper, dans la société contemporaine, le point culminant de la pensée.

ou l'artistocratie 585

11 doit signifler un état supérieur de la conscience humaine. Il doit vouloir atteindre et réaliser le plus grand bien des hommes par la création incessante d'œuvres belles, leur donnant conscience de leur héroïsme, et leur permettantde modiûer leurs sentiments et leur mentalité pour réaliserun état de vie supérieure exempte de laideur : l'artistocratie.

L'artistocratie reconnaît avant tout le pouvoir de l'art sur les consciences. Elle proclame la vraie utilité de l'art, qui provient de sa beauté. Elle nie l'utilitarisme bourgeois. L'art n'a rien à voir avec la politique, ni la morale. A lui seul, il constitue toute la politique, toute la morale. A lui seul il réalise la justice.

Ce pouvoir de la pensée intérieure, loin de se confondre avec l'ascétisme et le mysticisme, avec l'égotisme,avec l'indifférence de l'être qui se contemple amoureusement dans l'eau des sources, ce pouvoir de la pensée intérieure n'isole pas l'individu de l'action, mais l'y ramène sans cesse. Contempler son nombril n'est pas une preuve de sagesse. Si l'on entend par pensée intérieure l'isolement des mystiques, on confond la vie et la mort. La pensée du sage n'est pas stérile. Intérieure, ellen'agitpas moins. Sesconséquences se répercutentdanslavie entière. Tenons-nous constamment sur les plus hauts « sommets » de la vie intérieure. Ces sommets résument notre pensée, notre action. Ils préparent notre apostolat au sein de la vie sociale. Ils constituent le recueillement nécessaire avantd'entamer la lutte. Les « sommets » de la vie du sage illuminent la route des hommes. Les « sommets » de l'art, de la science, éclairentl'humanité dans la marche vers l'idéal. Il y a, dans tout être pensant, agissant, un «sommet »

586 LE CULTE UE l'iDÉAL

qui doit être atteint, un sommet vers lequel doivent tendre tous ses désirs, un sommet qui réalise la beauté! Au-dessus de ce « sommet », il n'y a plus rien. Il est la plus haute expression de la sagessse humaine. Les « sommets » de notre vie quotidienne sont nos œuvres de pensée et de justice, nos créations incessantes d'harmonie ; ce sont nos luîtes pour étouffer en nous le médiocre, pour l'extirper, le chasser. Ce sont nos haines et nos amours ; c'est notre fièvre d'enthousiasme, c'est notre courage, c'est notre énergie. Les « sommets » qui donnent un sens à notre existence, c'est notre patience, notre persévérance, notre affirmation incessante de la beauté. C'est tout ce qui nous fait protester contre la petitesse des méliocres. C'est tout ce qui réalise en nous l'artistocratie de l'âme, du cœur, de la pensée.

Les victoires que remporte l'homme sur lui-même sont plus héroïques que les victoires des conquérants, — car celles-ci n'ont aucun intérêt, elles ne visent qu'à enrichir la « médiocratie », tandis que les victoires que l'homme remporte sur lui-même sont des victoires remportées sur sa médiocrité. Tout ce que nous voyons n'est pas toujours ce qu il y a de plus intéressant. Il y a une vie intérieure des êtres que ceux qui s'agitent ns connaissent pas. Ils ne la soupçonnent pas. Les dr.imes les plus profonds, ce sont les drames qui se déroulent dans les replis de la conscience humaine, dans l'âme et dans le cœur. Il se livre dans l'individu des batailles plus sublimes que partout ailleurs. On y remporte rtes victoires que nul conquérant ne connaîtra jamais. Nos vrais ennemis ce sont les médiocres. Ne livrons bataille qu'aux médiocres. Rien n'approche de ces luttes pour conquérir l'harmonie qui se livrent dans le cœur

ou L ARTISTOCRATIE OO i

humain. Rien n'égale l'étendue et l'utilité de ces l)atailles. Batailles de 1 esprit aux prises avec la matière, de l'âme torturée entre le doute et la foi. batailles de l'artisle aux prises avec la « médiocratie ». V'ictoires remportées sur le médiocre par la volonté et par la sagesse. Il ne s'agit pas de pratiquer la morale delà résignation, niais celle de l'action. L'action seule est belle; l'action seule est noble et durable. L'action a une utilité profonde. La résignation n'a aucune utilité. L'action a un sens. Contre qui s'e..erce-t-elle? Contre les • médiocres. L'action livre bataille aux médiocres. Les « sommets » de l'action eflarent les médiocres. Ils ne pensent pas que, dans telle circonstance, on puisse agir comme cela ne s'est jamais fait, on puisse ne pas le.>^ imiter. Ils s'étonnent qu'en présence de tel spectacle on ne tienne pas leur langage, lis sont déconcerti s par telle attitude. Comme ils ont l'habitude d'agir, en toute circonstance, mécaniquement, et toujours de la même façon, et sans imaginer une attitude inédite, une interprétation neuve, ils traitent d'imbécile l'esprit supérieur qui agit différemment. Ils ne discernent pas la vraie originalité. La où ils réclament la dissimulation et l'hypocrisie, l'esprit supérieur fait la lumière. L'amour est pour eux une source de mensonge. L'esprit supérieur transforme l'amour en source d'énergie. Les médiocres ne comprennent pas que nous rompions avec leurs habitudes invétérées, que nous n'agissions pas automatiquement. Ils sont essentiellement réactionnaires. Tel individu a commis tel acte : ils le qualifient de crime. Or, si on l'examine de près, cet acte est un acte d'héioïsme, cet acte mérite l'admiration des hommes. L'individu conçoit le patriotisme d'une façon

neuve, inédite : c'est un criminel. Il interprète originalement la religion et la morale : c'est un idéologue. II adopte, dans ses relations avec ses semblables, des attitudes imprévues, qui simplifient singulièrement la vie, permettant à chacun de vivre plus heureux. Il passe pour fou. On a toujours tort avec les médiocres. Evitons de leur donner prises. N'essayons pas de les convaincre. Nos actes parleront assez haut. Agissons sans détours. Les « honnêtes gens » de la « médiocratie » agissent sournoisement. Us ne font rien ouvertement. Ils ne conçoivent pas que nous pratiquions une morale, une religion, une politique différentes des leurs. Ils ont horreur des « sommets » de faction intérieure. L'être dont chaque parole a un sens, qui brise par son indépendance les cadres de la convention, de l'habitude, des traditions, est tenue à l'écart. Celui qui apporte. la lumière et la vie est méconnu. On a peur de lui. On l'emprisonne, — on le persécute. La société croit briser le génie : le génie resplendit et brise la société.

Il ne faut pas que des idées vivantes soient amoindries par les médiocres. Il ne faut pas que la mort puisse les diminuer. Or, c'est ce que font quotidiennement les médiocres : ils interprètent les idées, et, par leur fausse interprétation, les déforment. Cela ne peut rien contre l'idée. Elle demeure intacte. Mais leur sens est dénaturé. Ce n'est pas l'idée qui est petite, — c'est l'idée que les médiocres se font de l'idée. C'est leur idée interprétant l'idée vivante. Leur idée est nuisible. L'idéal vivant, accommodéaugoûtbourgeoiSjC'estl'idéal bourgeois, sans plus. Les bourgeois sont anarchistes. Les bourgeois sont socialistes. Us ne sont pas artisto-

eu l'artistocratie 589

crates. L'artistocratie suppose en effet l'affranchissement de l'esprit. Ils ont le pouvoir de rapetisser les idées. Ils n'ont pas celui de les comprendre et de les aimer. Si l'idéal vivant, au service des bourgeois, devient bourgeois, l'idéal bourgeois, qui affecte de se vouloir meilleur, apparaît pire. Les bourgeois sont toujours médiocres, qu'ils s'enthousiasment, qu'ils affectent d'être des esprits avancés, qu'ils se passionnent pour une idée, qu'ils se disent révolutionnaires. Leur anarchie est une anarchie de salons. C'est l'anarchie à l'usage des « honnêtes gens ». Leur socialisme est une mode. Au fond, ils ne savent ni ce qu'ils veulent ni ce qu'ils désirent, ils ne savent pas où ils vont, ils ne savent pas d'où ils viennent. Ils sont constamment dans le doute, l'anxiété, la crainte. Ils n'ont pas la calme certitude, récompense de celui qui a atteint l'état supérieur de l'artistocratie.

Cet état supérieur de l'esprit libéré c'est l'artistocratie. C'est l'état de l'esprit affranchi de tout dogme. C'est, pour l'individu, le pouvoir d'être soi-même, de réaliser l'idéal sans faiblesse, d'agir pour le triomphe de la vérité. C'est, dans l'individu, l'équilibre du sentiment et de la raison, de la pensée et de l'action. C'est le plus haut « sommet » de la vie morale, que bien peu atteignent. Il faut avoir le courage de l'atteindre. On l'atteint par la persévérance et la patience. On l'atteint par la volonté. L'idéal est parfaitement accessible. Seuls les" médiocres le croient inaccessible.

L'artistocratie, — il n'y a pas d'autre expression pour désigner ce nouvel état d'esprit créé dans les consciences au milieu de toutes les incertitudes de l'heure, parmi toutes les expériences et les enseigne-

590 LE CULTE DE l'iDKAL

inents, — c'est le règne des artistes succédant au règne des politiciens. C'est le règne de la pensée libre planant plus haut que tous les partis, trouvant un refuge supérieur dans la beauté et l'art. S il n'y avait pas d'arlistocratie dans la société actuelle, où en serions-nous? Mais il y a des esprits assez élevés pour considérer que la beauté est la seule raison de vivre, qu'elle guérit de la politique et de l'agitation. L'artistocratie désigne la certitudequi conduit les esprits parmi tant de sollicitations et de compromis ; une lueur apparaît, la conscience se reforme, les idées se c'assent, etdc toutes les influences subies ou acceptées, de nos dernières illusions, un nouvel idéal émerge et se précise. C'est bien le nom d'artislocrates qui convient aux hommes nouveaux, aux hommes de notre génération, qui ont eu à juger et penser par eux-mêmes, et qui ont constaté que leurs plus nobles efforts avaient été détournés de leur but, par l'incompréhension de la démocratie. Démocrates au sens élevé et pur, serviteurs du peuple et de la cité, W peuple et la cité ont dénaturé leur pensée, ne les ont yjas compris. Nous avons eu à constater que nos efforts n'ont pas été toujours suivis, et telles de nos espérances furent complètement déçues. On a parlé de la faillite de nos meilleures intentions. Le mouvement d'art populaire préconisé par nous n'a. pas abouti. Nous avons aujourd'hui le courage de reconnaître que l'enseignement populaire de l'art a en partie échoué. Estce une raison pour ne pas essayer de le réaliser par d'autres voies? Or, nous revisons nos idées une aune, nous comptons nos profits et pertes. F^'époque est belle, malgré tant de laideurs. Aujourd'hui, revenus de bien des illusions, nous subissons de nouvelles morales, de

ou L'AnTISTOCUATIE 591

nouvelles politiques. Tout, de nouveau, se mélange, crée de nouvelles incertitudes. Alors, nous voulons une nouvelle direction, nous essayons de déterminer le sens de nos actes, de nous donner une orientation. Insensiblement, une nouvelle mentalité se refoi me. une morale supérieure s'exprime. L'artistocratie en est la plus haute expression. Elle est à l'état vague, confus, dans les efforts de nos précurseurs. Ils ont essayé de donner une direction à leur pensée, ils se sont cherchés., ils ont \o\il\ièire eux-mêmes. Mais sont-ils parvenus à réaliser la vraie artistocratie, ont-ils découvert le vrai sens de la vie, l'idéal vivant? Je ne vois que des étiquettes, des mots, des programmes. Je ne vois quedes politiciens. A cette ère de politiciens succède l'ère du Poète-Créateur. On ne trouve plus de refuge contre la laideur sous ses multiples formes que dans la création volontaire de l'œuvre d'art, que dans la solitude, que dans l'amour pour la beauté. C'est une formule plus élargie que \'a7't social; c'est une formule plus noblequel'art pour l'art. Tous les inquiets, tous les chercheurs, tous ceux que ne satisfont aucune des théories récentes, des dernières expressions de la morale ou de la politique, tous ceux qui ont le courage de s'en délivrer, — pratiquent cet état de l'esprit renouvelé, — l'artistocratie. Une ère meilleure succède à notre agitation; la calme certitude de la beauté remplace l'incertitude de la politique. Toute notre inquiétude a pour base une foi : la foi dans Tidéal vivant. La plupart des nouveaux venus sentent ce besoin d'être eux mêmes, d'échapper à l'influence de toutes les politiques actuelles : artistocrates qui s'ignorent, peu à peu se précisera leur idéal : celui de la beauté, celui de l'art, le seul idéal possible dans la

société où nous vivons. C'est le seul qui nous permet de vivre, de diriger notre action vers un but déterminé et défini, c'est l'idéal qui rallie tous ceux que la laideur de notre époque mécontente et qui veulent vivre mal gré elle, et contre elle.

L'artistocratie n'est pas un pouvoir qui s'impose par la force. Il s'impose comme tout ce qui e&' vivant. Il s'impose à la conscience humaine. Il est individuel. Chaque individu porte son artistocratie en soi-même. Ce pouvoir, c'est l'individu qui se l'impose. Il ne s'agit pas d'une élite d'artistes imposant leur domination. La conception d'une élite est purement bourgeoise. Les artistocrates sont démocratiques. Leur démocratie n'a rien à voir avec la conception bourgeoise de la démocratie. Elle est une démocratie d'hommes libres. Elle est une démocratie d'artistes.

La conception de l'artistocratie brise le cadre des esthétiques bourgeoises, qui nientque la beauté de l'art puisse inspirer tous les gestes vivants, qui prétendent que 1 art n'existe qu'en certaines expressions, que des faces seulement de la vie sont artistiques, et non toute la vie. Les esthétiques bourgeoises affirment que l'art, c'est le « grand art », l'art qui ne « s'abaisse pas au métier », elles affirment que l'art, ce sont les « beauxarts », c'est l'art pur, et non l'art appliqué aux industries de la vie coutumière. Une société guidée par une élite d'artistes préoccupés uniquement d'art pur, fixant leur conception bourgeoise de la vie dans un faux-art, sans expression et sans beauté, serait une monstruosité. Ces faux artistes qui dirigent la « médiocratie » enlaidissent assez la vie pour que nous redoutions leur domination. Les vrais artistes diminuent leur

ou l'artistocratie 593

influence dans le monde. Aussi la vie n'esl-elle pas odieuse. Il ne s'agit pas, en artistocratie, d'artistes qui dirigent, il s'agit d'hommes-artistes se dirigeant eux-mêmes, pouvant être des artistes dans tous les actes de leur vie. Ainsi aucun métier n'est sacrifié. Il ne s'agit pas d'artistes passant leur temps à chanter ou à sculpter, il s'agit d'artistes travaillant dans toutes les formes de l'activité sociale, en restituant à ces formes toute leur beauté. Artistes dans toutes les phases de leur labeur social, tels sont les hommes qui font partie de l'artistocratie. Artistes, non seulement dans leurs poèmes et leurs chants, mais dans leurs métiers. Artistes dans toute leur vie. Une telle humanité n'est pas dispensée de la lutte et de l'effort, du travail, du srcrifice, du don de soi, — elle n'est pas dispensée de fabriquer les objets nécessaires à son bien-être ; l'ouvrier n'est pas opposé ici à l'artiste. Il est artiste. Il fait partie d'un monde harmonieux et équilibréoù la volonté a repris sa place, où la beauté est le noble but des aspirations humaines. Une telle humanité n'est pas dispensée de fouiller la terre, pour en extraire le pain et le vin ; elle n'est pas dispensée de forger, de construire, de tracer les routes. Elle ne se passe pas de la force des mécanismes. Elle ne renie pas le progrès. Mais elle accomplit tous ses travaux en beauté. Elle ne veut pas être « médiocre » dans tous les détails de la vie. Ainsi, la tyrannie d'artistes bourgeois, refusant d'accorder de la beauté aux gestes quotidiens, tombe d'elle-même. Cette démocratie d'artistes, que réalise l'artistocratie, c'est donc une démocratie de travailleurs et de penseurs, de créateurs dans toutes les formes de la vie. On ne les oppose plus. La conception bourgeoisedel'élites'évanouit.

Le travail, en artistocratie, reprend toute sa valeur. En médiocratie, c'est-à-dire sous la domination des médiocres, le travail est un supplice. Le travail consenti librement n'exprime plus que la joie de l'être. Les artistocrates aiment le travail. C'est pour eux le plus large épanouissement de l'être. C'est pour eux la plus grande joie humaine. Les médiocres travaillent sans goût. La société médiocre impose au travail des limites, aux travailleurs des restrictions. Sous aucun prétexte, elle ne veut que le travail serve à l'affranchissement de l'être. Elle ne veut pas qu'il y exprime sa personnalité. Elle ne veut pas qu'il y mette son goût, son talent, ses aptitudes. Elle ne veut pas que l'industrie soit un art. Elle ne veut pas que les métiers reflètent la personnalité de ceux qui les exercent. C'est l'anonymat qu'elle exige. Cet anonymat n'est pas l'anonymat sublime de ceux qui créent sans laisser de nom, de ceux qui créent avec la seule satisfaction de créer, sans d'autre souci que celui de créer de l'harmonie et de la lumière. Ce n'est pas l'anonymat de ceux qui ont construit les cathédrales. C'est l'anonymat de ceux qui ne créent rien, n'inventent rien. La médiocratie, qui aime l'anonymat sans talent, l'absence de personnalité, de création individuelle, a horreur de l'anonymat sincère, de celui qui agit en harmonie avec la vie. Elle impose l'anonymat sans art aux vrais artistes. Mais elle exige que les faux artistes «ignent leurs œuvres. Elle refuse de récompenser le travail sincère et vivant. Elle honore le travail sans goût, le travail qui est un esclavage, qui reflète; le- néant qui l'inspire. 11 faut libérer le travail du goût des médiocres. Il faut le libérer de la laideur; Le travail doit cesser d'être un esclavage, il

ou l'artistocratie 595

doit cesser d'être imposé. Chaque être doit s'imposer à soi-même sa tâclie quotidienne, la douer de beauté, et s'en faire une joie. On travaille aujourd'hui poussé par la nécessité. On travaille pour ne pas mourir de faim. On travaille pour vivre. II faut que le ti'avail devienne un besoin naturel, une joie incessante, fl ne faut pas que ce soit une tâche forcée. Il faut que l'homme aime son travail. Pour cela il faut qu'il l'émancipé du joug de la médiocratie. La niédiocratie rend lo travail odieux. Elle le rend insupportable. Elle ne soupçonne pas un travail libre, devenant une joie, un travail qui exprime la pensée de l'individu, son enthousiasme, ses rêves, sa beauté. Elle exige un travail qui abrutit, qui diminue les forces intellectuelles, qui pousse à l'alcoolisme, à la prostitution, au crime. Elle fait du travail une géhenne, un enfer. Aussi prépare-t-elle la revanche du travail libre. Fouetté par la douleur, le prolétaire se révolte. 11 refuse d'adhérer aux conditions que lui impose la société des médiocres. Il devient artiste.

Cessons de considérer le travail comme une peine. Considérons-le comme une joie. Le travail imposé par la niédiocratie est une peine. Elle voudrait que nous le considérions comme une joie. Elle pense ainsi nous contraindre à mieux servir ses intérêts, à lui donner nos forces, à nous sacrifier pour ses industries, ses besoins, ses plaisirs. Si nous disons que le travail est une joie, nous avons soin de sous-entendre le travail libre. Nous ne voulons pas que ceux que le travail médiocre asservit considèrent leur besogne comme une joie. C'est pour eux le pire des fléaux. Restitué à son sens réel, qui est l'exercice de toutes les facultés humaines, qui condamne l'inaction, le travail est vrai-

ment une joie. Ne le confondons pas avec l'autre et ne le condamnons pas à cause de l'autre. Que le travail sans art ne nous fasse pas haïr le travail vivant. Celuici est vraiment le calme, le repos mérité. C'est un délassement. C'est l'action sous sa vraie forme. Le porte, l'artiste travaillent. Le travail imposé par la médiocratie développe la paresse; il engendre l'inertie. Il est imposé. Donc, il est nuisible.

Tous les travaux sont pour les hommes autant d'arts où ils expriment leur idéal, leurs rêves, leur pensée. L'inaction les fatigue. Ne pas travailler, c'est-à-dire ne pas créer de l'harmonie, est pour eux une torture. L'homme travaille par amour de la vie, par besoin de découvrir le vrai. Il travaille pour vivre dans un monde harmonieux. L'artiste ne cesse pas de travailler. Travailler, travailler sans cesse, est pour lui un besoin. Tout conune doit être un artiste dans le métier qu'il accomplit. C'est-à-dire un être libre, qui agit, pense, crée. Alors, il travaille vraiment. Alors, il n'a qu'un but : créer, créer sans cesse.

Tout travail qui a pour lin de créer la beauté profite à tous. Pour l'artiste, son meilleur moyen d'agir, c'est son œuvre. Sa bonté, c'est la beauté qu'il crée. Le travail ennobli par l'ait est utile. 11 contient Tjdéal supérieur de la vie. 11 augmente la pensée, — il donne à l'humanité conscience d'elle-même. Il est la source de l'énergie qui lui permet de se transformer, et de créer sans cesse de nouveaux motifs d'admirer et d'aimer.

ou L'ARTISTOrr ATIE 597

Ce pouvoir sur soi-même, cette direction de la conscience qui se passe du secours de la loi et de la morale, cette parfaite émancipation de l'être, cette autonomie de l'individu agissant dans îe sens de la vie en créant l'œuvre d'art, expression la plus haute de son amour de la vérité, — cette artistocratie, — quels intérêts, quels appétits, quels égoïsmes parviendraient à les étouffer au cœur de l'individu, — quelle force les briserait, quelle puissance serait assez redoutable pour empêcher leur manifestation ? Aucune force n'a pu briser jusqu'ici cet élan des cœurs vers la liberté, non pas vers la liberté des politiciens, mais vers la liberté vraie, intégrale, réelle, vers la justice, vers la beauté. C'est ce désir du mieux-être qui n'a rien à voir avec le désir du bien-être, du luxe bourgeois, c'est ce besoin de vivre une vie plus belle, que nous suivons et découvrons à toutes les époques de l'humanité, et qui vient s'inscrire dans toutes les œuvres d'art oii s'est fixé le génie de l'homme. L'art jusqu'ici a été l'unique forme de l'émancipaiion humaine; repoussée de partout, la liberté a trouvé un refuge dans l'art, La conscience s'est réfugiée de tout temps, comme elle se réfugie encore aujourd'hui, dans la création de la beauté, dans la poursuite de l'idéal et sa réalisation dans les œuvres, dans la méditation, le travail, et la solitude. La conscience a rompu avec les morales et les politiques à toutes les époques. Elle a vécu une vie à part, préparant la science, l'art, la pensée, annonçant l'action. Suprême revanche de l'individu contre la médiocrité, la

conscience a résisté à toutes les révolutions, à tous les gouvernements, et c'est encore elle qui, en face de la médiocratie que nous constatons dans les démocraties actuelles, représente la vie, la vérité, la justice, — la souveraineté de l'idéal.

L'artistocrate ne se sépare de la morale que pour fonder la vraie morale, basée sur la volonté individuelle et sur la pensée libre. C'est la négation même de la morale actuelle, qui annihile l'individu, car elle sent quelle force est en lui, qu'en lui seul réside la critique adversaire de l'erreur. Il importe même de ne plus employer l'expression « morale », synonyme de laideur et d'inaction. Elle ne signifie rien. Elle ne peut même revêtir un sens meilleur. N'employons plus ce mot.

L'artistocrate ne cherche qu'à rendre sa vie belle et harmonieuse. Pour l'artistocrate une vie est nulle qui n'est pas belle. Elle est inutile. Une vie tournée tout entière vers les intérêts matériels, vers les négoces platement conçus, vers les mensonges de la politique, est une vie inutile. Aussi l'artistocrate a-t-il profondément horreur des bourgeois et de leurs préjugés, de leurs idées, de leurs mœurs, de leurs arts, de toutes les formes de leur vie sociale. Il a horreur de leur laideur incommensurable, de leur incurable médiocrité. Un parti d'art et de pensée, planant au-dessus des mesquineries sociales, telle est Tartistocratie.

L'artistocratie, c'est le gouvernement de soi-même. C'est le pouvoir de la pensée. C'est l'équilibre, dans l'être, des sens et de l'idée. C'est la synthèse du sentiment et de l'intelligence. L'artistocratie, c'est la parfaite harmonie des sensations et des réflexions, c'est l'accord, dans un seul être, de toutes les facultés humaines.

ou l.'AnTFSTOGRATIE .""(99

C'est la réalisation de la conscience. Uarlistoerale est celui qui n'obo'ûtqu'à l'idéal. qui est en lui, qui ne crée et ne pense que pour réaliser cet idéal. L'artistdcrate est celui qui a ses lois, sa morale, sa société en luimême, qui se dirige et se guide sans le secours d'aucune loi, d'aucune morale extérieures. C'est la direction de soi-même, la direction de l'intelligence, ne cherchant que le vrai, ne voulant que le. beau.- Est artistocrate celui qui, rejetant toutes les lois que lui imposent les sociétés, s'est imposé la loi d<i la beauté comme juge suprême de ses actions, — celui qui n'apprécie tous les sentiments que d'après l€ur valeur esthétique, et dont la vie se déroule comme un poème hai'monieux et clair, — celui qui a fait de sa vie une œuvre d'art. Est artistocrate celui qui renonce à tous les avantages que la société lui procure en échange de sa soumission à l'ordre établi, aux idées admises; ;Est artistocrate. l'en-dehors, l'insociable, le libertaire. Est artistocrate le révolté de toutes les heures, — le poète qui n'accepte pas les formes fixes, l'artiste qui ne se -plie pas au joug de la tradition, l'écrivain qui n'a aucun souci officiel, le penseur indépendant supérieur à toutes les coteries, — celui qui ne suit pas, qui n'imite pas, — celui qui invente, découvre, crée. En artistocratie, on ne I êve pas. On ne se berce pas d'illusions, on n'admet aucune utopie. Ce que les médiocres traitent d'utopies, c'tsi ce qui se réalise. Us détestent ce genre d'utopies. Us ont un faible pour les utopies qui ne se- réalisent pas, pour les fausses utopies, les. faux rêves, les faux espoirs. L'artistocratie a horreur de l'utopie des médiocres. Tout ce qu'elle rêve est réalisable. L'utopie, en artistocratie, c'est un rêve précis, clair., C4.)nscient.C'es''

600 LE CULTE UE l'idÉAL

un rêve réel. En artistocratie. on crée en vue d'un résultat certain, on ne travaille que dans un but déterminé : on ne cherche qu'à découvrir le vrai, qu'à réaliser la beauté. On veut réaliser une vie supérieure, une vie esthétique, donnant à chaque individu le maximum de bonheur, créant une société d'hommes libres, se gouvernant d'après leur seule intelligence ; disciplinant leurs passions, coordonnant leurs intérêts, agissant par l'exemple, la volonté et l'enthousiasme. Une telle société n'est une utopie que pour les médiocres. Pour les hommes libres, elle existe. Elle existe dans leur cœur, dans leur énergie, dans leur volonté. Ils la réalisent dans le présent. L'artistocratie laisse à chacun la liberté de se gouverner selon son intelligence, sa valeur, son mérite. Et comme les artistocrates sont tous les hommes délivrés des préjugés, au-dessus des morales et des lois, comme ce sont des esprits qui ont renoncé à être médiocres, la liberté de chacun n'est pas un obstacle à la liberté des autres, mais au contraire la consolide, la détermine, la nécessite. Ils sont tous solidaire». Leur valeur, leur mérite, sont égaux. En médiocratie, on ne développe que les bas instincts. Ils prennent cela pour la liberté. Cette liberté, — qui es^ le contraire de la liberté, — ne fait que rendre plus redoutable la concurrence que se font les médiocres; leurlibet'té nuit à chacun; les intérêts séparent les races ; les questions de personnes prennent une importance démesurée; cette fausse liberté n'augmente que la laideur, éternise les causes des conflits, mais n'augmente personne en beauté, en bonté. Les médiocres sont solidaires. Ils sont solidaires dans la laideur. Ce que chacun prend pour la liberté nuit au voisin, mais

ou L AKTliT(>(;U\TlK

GOl

en même temps augmente la perfidie, l'hypocrisie, l'impuissance de chacun. Personne ne possède la vraie liberté, — la liberté de la pensée. Aucun n'a le pouvoir de se diriger soi-même. Chacun se laisse guider par ses intérêts, ses passions, par les bas calculs de l'égoïsme. En médiocratie, on cultive son « moi ». On le rend haïssable. Il devient intolérable. Chacun se développe dans le sens de la mort. Etre égoïstes, ils appellent cela être libres. Ils sont enchaînés. Leur égoïsme ne provient pas d'un intérêt supérieur. Ce n'est pas l'entr'aide, l'union pour vaincre la laideur. Ce n'est pas l'individualisme vivant. C'est l'inilividualisme tnal compris, détournéde son but. C'est l'égoïsme plat, incapable d'action vraie, n'engendrant que des résultats médiocres En médiocratie, aucune générosité, aucun enthousiasme. On s'isole de la vie. On s'isole de l'univers. On meurt d'épuisement et de neurasthénie. On meurt d'impuissance. En médiocratie, aucune spontanéité dans les sentiments, les actes, .\ucune sincérité. Rien ne s'accomplit librement. Tout est petit, mesquin. Ce -qui domine, c'est la r-se, l'artificiel, le mensonge. Rien n'est vivant. En médiocratie. c'est le chaos, le désordre, l'anarchie qui « régnent ». sous l'apparence de la loi, de la morale et de la politique. La vraie loi, la vraie morale, la vraie politique sont lettres mortes. La société artistocratique est a politique, a-morale. La société médiocratiquene peut pas. se gouverner par le pouvoir 4e l'intelligence. Elle ne se gouverne pas par la force de la volonté. Elle est inconsciente, inintelligente. Elle ne se gouverne, et ne gouverne, qu'au moyen du meurtre, de l'ignorance, et de la periidie. C'est une société d'impuissants, de nuls, de stupides. C'est une société

de politiciens éhonU'-s, de financiers véreux, de jouisseurs. C'est une société d'esprits veules, incapables du moindre effort, incapables de s'améliorer, de renoncer à la laideur, — incapables d'être des artistocrates.

Peu nombreux sont les artistocrates. Aussi les envisage-t-on comme une éiite, mais une élite qui ne doit pas être confondue avec la fausse élite des médiocres. Cette élite n'admet pas les préjugés de l'élite. L'élite artistocratique est le contraire de l'élite aristocratique. Cette élite ruine les privilèges des élites. On comprend que l'état d'esprit supérieur, que l'action et la volonté, que les qualités héroïque? exigées par l'artistocratie,^ ne soient accessibles qu'à un petit nombre. Bien peu parviennent à un si haut degré de sagesse. Bien peu atteignent ce sommet qui domine la mort. Il faut des âmes intrépides, capables de tout braver. 11 faut de& esprits sincères, décidés à l'action. Mais si bien peu parviennent à cet état supérieur de l'homme délivré, le reste de l'humanité n'est pas dispensé de les suivre. Le reste de l'humanité a droit de s'élever à cette vie supérieure Tous peuvent aspirer à faire partie de l'artistocratie. Tous peuvent essayer de diriger par les seules lois de l'intelligence. C'est le but pour lequel les hommes pensent et viv^^nt. L'humanité ne travaille que pour devenir une artistocratie. Chaque être doit avoir ce but au centre de sa vie : posséder assez de volonté, de patience, et de bonté, pour faire partie de l'artistocratie, pour en être.

. L'artistocratie oppose sans cesse la force d,e la volonté à la force de résignation des médiocres. L'artistocratie rétablit l'équilibre rompu par Ja médiocratie. Ces deux sociétés se partagent l'influence dans le monde.

ou l'autistochatie G03

L'une a une influence toute négative. L'autre apprend à chaque être à devenir soi-même, à se « découvrir ».

Chacun a son pouvoir en soi-même. .\u centre de la conscience est le pouvoir d'être libre. La force de l'art peut diriger toutes les actions. L'art doit être placé au centre de la vie humaine, comme le foyer ilestiné à en éclairer toutes les expressions. Le pouvoir de l'art sur les esprits, c'est donc le seul qui doit étie reconnu. C'est proprement l'artistocratie. Il brise le pouvoir de la loi, et le pouvoir de la morale. La vie esthétique constitue à elle seule toute la vie morale de l'humanité Le pouvoir de l'art enfin reconnu, îe pouvoir de sa beauté agissant sur les esprits et les cœurs pour les renouveler, le pouvoir du dogme et de la politique n'est plus rien. L'art a donc pour adversaire les religions et les politiques.

Le pouvoir de l'art sur les êtres est l'œuvre de la critique, imposant le vrai. La critique fonde l'artistocratie. La critique exerce son pouvoir contre lamédiocratie, combat son influence, annihile sa laideur. Le triomphe de l'art dans toutes les consciences, c'est-à dire le triomphe de la pensée et de l'intelligence, le triomphe de l'iutistocratie, est l'œuvre de la critique. C'est pourquoi la critique est mal vue dans une société de médiocres. C'est pourquoi on la veut sans art, sans idéal, sans but. C'est pourquoi on la veut médiocre, en rapport avec le faux-art et la fausse beauté dont secontente et se contentera longtemps encore la médiocratie.

La critique réalise le parfait équilibre de l'idée et du sentiment. Elle permet à l'artistocrate de naître dans les âmes. Elle fait éclore l'artistocrate dans l'être inculte. Elle éveille son instinct du beau. Cet instinct, en

604 LE rULTE DE l'iDÉAL

se précisant, devient intelligence. Ce n'est pas seulement la vie mentale, c'est aussi la vie sentimentale, qui collabore à la réalisation de la critique, de Tartistocratie, dans les consciences. En artistocratie, c'est-àdire dans la conscience humaine pleinement affranchie par la critique lui révélant la beauté, toute la vie est épurée, magnifiée, découverte. La vie intégrale se manifeste. La joie est totale. Le sentiment a autant de droits que la raison. L'homme vit sa vie multiple, mais chaque face en est héroïque. Chaque face est expressive de beauté. Chaque face concourt, par son harmonie individuelle, à l'harmonie totale. L'homme a autant de droit à penser que de droit à aimer. Et d'ailleurs, aimer et penser, c'est la même chose. L'amour et l'intelligence ne font qu'un

Pour faire [>artie de l'artistocratie, il suffît de vouloir être libre. La volonté y conduit. L'artistocrate est l'homme libre. Il ne connaît pas les restrictions. Tandis que ses contemporains agissent petitement, l'artistocrate agit largement, ses gestes sont vastes. Ce n'est pas l'homme du juste milieu. 11 ne se contente pas de l'a peu près. Il ne fait rien à demi. Pour lui, il n'y a ni extrêmes, ni juste milieu. Pour les médiocres, ces termes ont une signification. Les médiocres se tiennent toujours dans les extrêmes, ou dans le juste milieu. Ils sont de toute façon hors de la vérité. La vérité n'est pas un milieu. Elle n'est pas dans les extrêmes. Elle est au centre de la vie.

L'individu réalise, dans l'efTort qu'il fait pour s'élever à la beauté, l'effort de l'humanité qui l'entoure, l'effort de l'humanité qui l'a précédé et qui le .suivra. Il vit la vie entière de 1 humanité. Il passe par toutes ses phases.

ou l'akïistocratib 6uO

Comme l'humanité, il tend à se délivrer du médiocre. 11 n'a qu'un but : réaliser la beauté. Sa vie est l'image de l'humanité qui se cherche, qui aspire à vivre une vie belle, qui lutte contre ses préjugés, qui se veut meilleure. Dans son court passage dans la vie, il franchit toutes les étapes de l'humanité, il accomplit son destin. En moins de temps, il parvient à l'artistocratie. Ce qui importe, c'est ce pouvoir de se réaliser pleinement, c'est ce pouvoir d'être soi-même, à toutes les époques, partout où l'humanité a vécu. En reproduisant ainsi la marche de l'iiumanité vers le vrai, il lui donne un exemple. A son tour, c'est elle qui suit la marche de l'individu vers la lumière. C'est elle qui l'imite. L'artistocratie est purement individuelle. (]e qui importe avant tout, c'est ce culte de lidéal dans l'individu. Tant qu'il subsistera, l'humanité ne sera pas absolument médiocre. L'individu, par son exemple, permet aux générations de demain de vivre le même idéal. C'estdans l'individu qu'il importe de faire éclore l'idéal vivant. L'artistocratie n'est une œuvre collective que si on admet l'intluence des individus les uns sur les autres, influences qui les élargissent, les révèlent à eux-mêmes, au lieu de les déprimer. L'influence que les médiocres cherchent à exercer est toute négative. Elle tend à supprimer la liberté de l'individu. Elle le réduit à l'inaction. L'artistocratie est toute individuelle. L'humanité parvient à l'état d'artistocratie chaque fois que chaque individu réalise, au fond de sa conscience, l'idéal vivant de la beauté.

Mais il est parfaitement, malgré la médiocratie. des esprits qui se dirigent eux-mêmes. Pour êti'e justes, ils n'ont pas besoin d'être contraints par la loi. La loi, qui

est faite pour sauvegarder la justice, la viole à chaque instant. L'armée, qui est faite pour défendre, attaque sans cesse. Le peuple, qui n'est fait ni pour être dirigé ni pour diriger — deux formules également en honneur dans les médiocraties — , oublie qu'il doit se diriger luimême, par la conscience et la justice, et non la politique. Les esprits assez élevés pour se passer de tout pouvoir étranger dans la réalisation du beau et du vrai, dans l'accomplissement des vraisdevoirs de solidarité et de justice, doivent-ils subir la loi des médiocres ? Doivent-ils continuer d'y obéir ? La pensée les sauve de l'abominable milieu qui oblige les âmes héroïques à accomplir la justice, non d'elles-mêmes, mais sous une pression extérieure. Ce qui aboutit à leur commander l'injustice et la laideur. Car dès que la loi apparaît, la conscience disparaît. Leur antagonisme est certain. Ceux donc qui font le bien sans le secours de la loi, le font aussi, par cela même, contre la loi. car s ilsse conformaient à la loi qui ordonne de faire le bien, ils feraient le mal, rien que parce qu'ils obéiraient à la loi. Une loi intérieure a bien plus de pouvoir sur l'homme de pensée. Elle le guide et le dirige. Cette loi, que les morales et les politiques ont voulu étouffer, déformer, dénaturer, reprend de nos jours sa revanche, — et l'art est le grand initiateur de cette morale nouvelle, absolument immorale, qui guide les esprits vers un idéal meilleur, qui est la direction de soi-même par soi-même.

Si une telle morale n'est accessible qu'à quelquesuns, si elle paraît aux médiocres, surtout aux médiocres — , inaccessible au peuple, elle n'existe pas moins, et sa présence dans l'humanilé siiClit pour que la laideur ne triomphe pas. Sa présence suffit pour que la

ou i/abtistocratie 607

mort ne recouvre pas entièrement l'harmonie de la vie. Sa présence suffit pour que l'idéal existe. Si tous ne la pratiquent pas, si la plupart ne la comprennent pas, si elle ^st incomprise, elle n'est pas pour cela incompréhi!nsible?Si les hommes ne la n'-alisent pas, est-ce une raison pour qu'elle ne soit pas réalisable? Ouelques- uns sont artistes. Tous peuvent le devenir. Mais s'ils ne le deviennent pas, si c'est demander trop à la démocratie que lui demander de s'élever à l'état supérieur d'artisto(rratie, le progrès n'existera pas moins, et l'idéal malgré tout survivra au cœur et au cerveau de l'humanité. Maintenant que les idoles de la « médiocratie « sont tombées l'une après l'autre, — l'esprit critique n'en laissant rien subsister — , il importe de reconstruire et de les remplacer par une vie meilleure. L'artistocratie les remplace par l'art et la beauté. Elle remplace cette vie inférieure par une vie de pensée, d'harmonie et d'action. Ce n'est pas tout de détruire : il faut reconstruire. Les médiocres ne mettent rien à la place de ce qu'ils détruisent. Nier pour nier est une absurdité. Révolutionnaires ou réactionnaires, les médiocres nient pour nier. [Is ne construisent rien. C'est lorsqru'il s'agit d'édifier, et non plus de détruire, que l'on voit vraiment les créateurs. C'est alors que l'on découvre ceux qui n'étaient pas médiocres, ceux qui étaient sincères, ceux qui savaient où ils allaient. C'est au moment de construire sur des ruines quelconques une nouvelle cité que l'on aperçoit les vrais penseurs, etiesvrais hommes d'action. Tant que l'on est resté dans le domaine de la destruction, on a pu se tromper sur la valeur de certains hommes. Mais au moment d'édifier quelque chose, on voit vraiment ceux qui avaient une valeur. Et que fait,

chaque jour, l'artistocratie. sinon de reconstruire ? Se contente-t-elle de détruire, de nier, d'abattre ? Elle dit où est la laideur, mais elle lui substitue un autre idéal. Et les savants, les pof'tes, les artistes reconstruisent chaque jour, sur la cité médiocre, une cité d'harmonie et de lumière, une cité d'héroïsme et de sagesse. Ils disent les maux : ils disent aussi les remèdes. Ils ne réforment pas à la manière des médiocres. Les médiocres sont de grands réformateurs. Ils réforment tout. Ils parlentde réformer l'Etat, la famille, la société. Maiscomprenons donc que tant que ces réformes seront faites par des médiocres, elles n'aboutiront pas. Au lieu de réformer, il est souvent plus utile d'abattre. Le seul moyen de guérir un membre malade, c'est souvent de le supprimei". Très peu de plaies peuvent être guéries dans la société où nous vivons. Peu de fonctions sociales peuvent être réformées, améliorées, perfectionnées. Les guérir, les soigner, c'est tout simplement de les supprimer. Que mettront à leur place les médiocres, impuissants à les réformer autant qu'à les supprimer ? Une nouvelle médiocrité. Plus de médiocrité, toujours plus de médiocrité, tel est son vœu le plus ardent. Le mal renaît sous une autre forme. Il importe, non de réformer, mais d'extirper la médiocrité. Elle est tout le mal. elle est tout le néant. C'est elle qu'il importe d'abattre, pour infuser à la vie sociale un sang neuf et généreux. Reconstruire est l'œuvre de l'artistocratie. Elle reconstruit chaque jour par ses œuvres dépensée. Les poètes reconstruisent l'harmonie de la vie. Les médiocres ne veulent pas être dirigés par les poètes. Selon eux, une humanité guidée par des artistes serait un étrange spectacle. Ils nient l'apostolat des artistes au

ui l'ariistochatie fiOO

sein des foules. Leur pouvoir au sein de la cité. Ils ne nient pas celui des politiciens. Plus étrange est le spectacle, en vérité, d'une humanité guidée pai- des médiocres, d'une humanité de faux artistes, d'une humanité de phraseurs et de discoureurs, d'une humanité uniquement conduite par l'égoïsrae de quelques-uns et la sottise du plus grand nombre.

Quels moyens avons-nous de vaincre la inédioctatie? De quelles ressources pouvons-nous disposer pour diminuer son influence? Devons-nous utiliser contre elle tous les moyens qu'elle a détournés, toutes les forces qu'elle a accaparées, devons-nous faire appel à tout ce qui a permis à la médiocratie de s'élevei-. à tout ce qui, entre nos mains, deviendrait, pour elle, un adversaire redoutable ? Utiliserons-nous la force de l'argent? L'argent, le grand mobile qni guide lesmédJocraties, pourrait devenir une force contre la médiocratie elle-même si elle ne le préservait jalousement au milieu d'un ensemble de combinaisons, si elle ne l'entourait de garanties et de soins précieux. Elle qui déprécie tout ne veut pas qu'on le déprécie. Elle qui abonde en faux monnayeurs punit les faux monnayeurs. Ses banques sautent. La rente baisse. Rien n'est plus immonde que les combinaisons financières de ia démocratie. L'argent joue le rôle le plus important, le premier rôle dans la vie des médiocres. Elle tient à lui conserver sa valeur, mais afin de mieux l'utiliser pour de basses industries. Ah ! qui dira les torts de la médiocratie ? le règne des

fils à papa, de l'arrivisme, du népotisme, — l'argent au service de la politique. L'artistocratie pourrait-elle faire appel à cette force pour détruire l'influence de la médiocratie dans le monde, uniquement basée sur l'argent ? L'argent est le grand corrupteur des démocraties. Elle en fait des médiocraties. Il engendre le meurtre. Il développe la paresse et la cruauté. Il faudrait pouvoir l'employer à détruire son œuvre néfaste, à soutenir l'art et la beauté, à défendre la justice. L'argent peut-il servir à autre chose qu'à opprimer le faible, qu'à enlaidir les existences, peut-il être utile à d'autres qu'aux médiocres ?

Nous n'emploierons pas davantage contre la médiocratie son armée, ses lois, ses rois, ses parlements. Nous ne ferons appel à aucune de ces forces nuisibles, qui ne peuvent être que des soutiens pour la médiocratie, qui ne sont susceptibles d'aucune amélioration, d'aucune transformation, qui portent en elles un germe de mort.

Convient-il de s'associer pour vaincre la médiocratie? N'est-ce pas plutôt par la volonté individuelle, par l'œuvre de chacun de nous triomphant de sa médiocrité, que la médiocratie sera vaincue ? L'artistocratie est le pouvoir de la conscience nous dominant et maîtrisant notre égoïsme. Domptant nos passions viles. C'est donc en nous, c'est en nous seuls, que nous puisons la force de combattre la médiocratie. Nous devons commencer par l'extirper de nous-mêmes. Mais si, pour cette victoire individrelle, l'association est utile, si au conctact de plusieurs individus l'individu parvient à se découvrir, ne reculons pas devant l'association, — se passant de toute forme bourgeoise — , en prenant ce vocable dans son sens le plus simple. L'association n'a

ou L'AR'rrsTocHvriE 6H

de valeur que par les individus qui la composent. Sans l'individu l'association n'est rien. D'ailleurs les artislocrates ont-ils tant besoin que cela de s'unir ? Ne savent-ils pas ce qu'ils veulent ? Nont-ils pas tous les mêmes prf'occupations, en n'importe quels milieux, et leur pensée, au-dessus des frontières et des groupements, ne se rejoint-elle pas, sans avoir besoin, pour acquérir plus de force, de recourir aux groupements utilisés par les médiocres, chaque fois qu'ils sentent la nécessité de s'associer ponr se défendre contre l'artisto- ■cralie ?

C.ar les médiocres s'associent, se réunissent, se groupent, pour défendre leurs intérêts menacés. Us ont des syndicats. Ils ont des sociétés qui fonctionnent confornif'ment aux lois. Ils ont besoin de se réunir, car ils ne peuvent rien séparément ; ils ont besoin de diriger et de se laisser diriger ; il leur faut un président. Chacun veut avoir un titre, une distinction à part, qui le mette au-dessus des autres. Des rivalités se préparent au sein de leurs sociétés. Des sociétés rivales se reforment, contenant les mêmes vices. Ne voyons pas autre chose dans cette mode qui pousse les individus au syndicat, à la coopération, dans l'emploi continuel à notre époque des vocables « solidarité » et « mutualité », que le moyen pour la médiocratie de se défendre contre l'ennemi commun qui a nom l'artistocratie. Les médiocres se solidarisent et s'associent contre l'idéal de justice. Toutes ces sociétés qui renforcent le pouvoir de la médiocratie, le détruisent du même coup, car les médiocres, — qui jalousent lesartistes, — se jalousent surtout eux-mêmes. Us ne s'entendent pas. Ils veulent tous être quelque rliose dans l'alïaire. Il faut à chacun son bout de ruban.

Cest la condition même du dévouement et de l'abnégation. S'il n'y a pas au bout quelque distinction honorifique, ils ne se dévouent plus à la cause commune. Les questions d'intérêt particulier passent avant l'intérêt général. Ils oublient vite leurs intérêts. Us oublient les intérêts pour lesquels ils se sont groupés. 11 est vrai que leurs intérêts, les intérêts pour lesquels ils s'associent, c'est de paraître, c'est de passer pour quelqu'un. Les médiocres présentent eux-mêmes, dans leur société, le spectacle de la désunion et de la haine. Comment ne sèmeraient-ils pas dans la société tout entière la haine et la désunion ?

Il existe une barrière infranchissable entre la médiocratie et l'artistocratie. C'est l'éternelle antinomie au sein de l'humanité. C'est la lutte de la beauté et de la laideur ; la lutte de l'enthousiasme et de l'égoïsme ; des impuissants et des penseurs. C'est l'opposition de deux pouvoirs inconciliables. D'un cùté, la médiocratie, ou gou\ emement ex téiieur ; de l'autre, l'artistocratie. ou gouvernement intérieur. Le premier repose sui- la convention et la tradition défigurées. Le second sur la compréhension de la vie. Le premier s'appuie sur la morale et la politique ; le second sur la liberté et la beauté. Le premier dirige et a besoin d'être dirigé. Le seconii ne veut être dirigé par personne, il ne veut subir le joug d'aucun milieu, mais il ne cherche pas à gouverner les autres. S'il domine c'est par la pensée, seule domination souveraine. Dans le premier cas, l'homme est esclave et n'obéit qu'aux ordres des milieux '^t des morales ; dans le second, il s'en émancipe et les brise. Dans le premier cas, on s'habitue à des formules toute»; faites, on a besoin d'un appui pour se soutenir, on

<m; i.'Ai!T(<Tor,n\TiE 013

confie a'.ix autres le soin d'agir pour vous, de penser pour vous, de se substituer à vous, on adopte le moule commun des idées et des sentiments, par ruse, égoïsme, timidité, ou hésitation. En médiocratie. il y a des dirigeants et des (iirigés. [Is ne peuvent pas vivre isolément. On gouverne. — ou est gouverné. L'artistocratie, c'est le point de vue opposé. On ne veut gouverner personne, on ne veut que se gouverner soimême, et l'on refuse tout gouvernement par les autres, cause de diminution et d'infériorité pour l'être qui conçoit et qui observe la vie en artiste.

.\ la médiocratie. — au gouvernement par les autres, — nous opposons l'artistocratie — au gouvernement (le soi-même. C'est assurément ce gouvernement desoinit'me, qui, en nous maintenant sans cesse au-dessus de l;i politique ou de la morale, expression de gouvernement par les autres, réalisera le vrai progrès, déterminera des actes, fera naître des énergies, permettra aux individus de créer de la vie, d'augmenter leur pouvoir au'^ein de l'univers. Ce n'est pas en vue d'une fin égo'iste que l'individu se dirige, se gouverne seul. C'est en vue (le réaliser la beauté, qui est aussi la vérité, qui estaussi l'utilité, qui est aussi la liberté. Réaliser la beauté, c'est créer de l'action et de la pensée,, — c'est renoncer à chercher la vérité en dehors de l'effort et de la volonté humaine, en dehors de la vie. Agir pour créer de la beauté, c'est évidemment agir en vue d'une fin humaine, — c'est agir pour créer de la vérité. Nous créons la vérité en créant la beauté, nous créons la science et le bonheur, nous créons la vie, et ce pouvoir seul nous donne le désir d'être artiste, le désir de découvrir l'art K:lans toute la vie, désir qui ne se réalise que dans la

614 LE CULTE \)E l'iDÉAL

pleine liberté, que dans la pleine conscience de nousmêmes.

L'artistocratie, qui doit être définie l'affranchissement complet de l'individu par Tintelligence et la volonté, — le refus d'exalter toutes les formes de la mort, — la négation de la politique et de la morale, — l'artistocratie, qui ne partage ni les préjugés de l'arislocratie ni les erreurs des démocraties, — qui se tient en dehors et au-dessus de tous les partis, — est le refuge de tous ceux qui veulent agir, penser, créer. C'est la société de ceux qui refusent de participer à la direction des sociétés autrement que par l'action et par la pensée. C'est la société de ceux qui se tiennent volontairement en dehors de la société. C'est la société de tous les hommes de pensée et d'action, de tous les artistes, de tous les créateurs d "énergie et de beauté. Aux hommes de choisir entre l'artistocratie et la médiocratie. Aux hommes de vouloir être pour ou contre l'artistocratie. Ils peuvent continuer à vivre dans le néant, ll.s peuvent se contenter de ce qu'ils sont, de ce qu'ils font. Leur morale peut leur suffire. Kllene nous suffit pas. Une autre morale s'élabore dans les profondeurs de la conscience. Moraleautrement sociale que celle des médiocres. En elle est toute vérité. Cette vérité, à l'artistocratie de la mettre en lumière, de l'insinuer au cœur des hommes. L'artistocratie, c'est l'état supérieur de l'esprit libéré de toutes les contraintes. C'est le pouvoir de l'art sur les consciences. C'est le règne de l'intelligence. Tout homme peut pratiquer l'artistocratie. Il peut être maître de sa destinée. Son pouvoir est en lui. Son idéal, sa morale sont en lui. Il se dirige, — il n'est pas dirigé. Il n'accepte que ce qu'il

ou l'aktisïocratië 615

croit. Il refuse d'obéir k d'autres maîtres que la vie. Il s'augmente sans cesse au contact de la vie universelle. Il se sent une force dans l'immensité de l'univers. Aucune inquiétude ne le trouble. Sa pensée est vaste. Ceux qui ne veulent pas reconnaître la supériorité de l'intelligence, ceux que dirige l'égoïsme seul, ceux qui n'obéissent qu'à leurs bas instincts, sont des médiocres. Laissons-les à leur turpitude. Que l'action des hommes libres les trouble sans cesse. Qu'elle trouble leur repos. Qu'elle leur fasse comprendre combien peu solide est leur société. Qu'elle les oblige à craindrepour tout ce qu'ils possèdent. Que leur existence nesoitqu'un cauchemar, et qu'ils expient quotidiennement le crime de n'avoir pas voulu adorer la beauté.

Il n'y a pas à désirer autre chose, pour l'amélioration de la vie sociale, que de voir renaître, au cœur de l'individu, le culte de l'idéal. C'est pour s'en être éloignée que la société actuelle est si veule. C'est pour avoir négligé d'aimer la beauté, que cette société offre le triste spectacle du désordre. Elle manque d'équilibre. Un sang neuf luirendra la force etla virilité. L'artistocratie seule peut sauver le monde. Seule elle peut créer un milieu où triomphent les hommes libres.

Pi enons bien garde de ne pas substituer une religion à une autre religion. Or que fait-on, en médiocratie, sinon substituer une religion à une religion ? Les noms changent, les mêmes illusions demeurent. Partant les mêmes préjugés, les mêmes convoitises, le même fanatisme, — et la même impuissance.

646 LR CULTE DE L'iDKAf,

Le sens (te l'anticléricalisme a été faussé par ceux qui, croyant trouver dans l'anticléricalisme une raison de vivre; ont négligé la vraie raison de vivre. La librepensée n'est pas la pensée libre. Tout ce qui abandonne les hauteurs de la pensée pour la luttepolitiqueestcondaniné à la stérilité. Les idées les plus généreuses sont conipron!i>-e> par les moins généreux. Il sied d'abandonner l'anticléricalisme — , les querelles de religion, — aux seuls fanatiques. Que ceux qu'hypnotise la question religieuse se querellent, qu'ils oublient de vivre la vie de la pensée, la vie de l'action vraie, pour les discussions vaines. Nous ne sommes pas avec eux. Ce ne sont jamais que querelles de médiocres. D'autres questions nous sollicitent. Ne nous attardons pas. Il y a toutes les for mes de la vie sociale à combattre, tous les préjugés, toutes les erreurs ; il y a la morale, non encore dégagée des liens religieux, tout imprégnée de mj^sticisme. non indépendante ne la force, de la loi, de l'Etat, non individuelle au sens réel ; il reste la loi, dont il faut bjiser les dures chafnes, la lourde oppression. Tout doit céder devant le jugement de la critique. Rien ne peut subsister de l'ancienne société. La morale, la loi ont déjà subi de rudes assauts. N'est-ce pas nous attarder que de les combattre encore? Continuons à les combattie, sans que ce soit là notre unique besogne. Il y a autant à reconstruire qu'à détruire. Toutes nos idées se déforment, dès que la politique s'en empare. La politique est i.i tare qui souille toutes les idées. Elle empoisonne tous les gestes. Elle crée tous les compromis. L'anlimilitarisme, l'anticléricalisme, le pacifisme, — aussi bien que le militarisme et le cléricalisme — . risquent de nous égarer, de nous détourner de notre but:

ou I/AiniSTMCRATIK 617

être absolument nous-mêmes. Dans cette lutte de partis, nDus renonçons à nous cultiv^er. à nous étudier ; nous nous dispersons. Kt pourtant, nous ne cessons de souhaiter la fin de la classe bourgeoise, de réclamer la suppression de ses parlements, de ses tribunaux et de ses armées: nous ne faisons qu'agir dans le sens de la vérité et de la vie. mais en dégageant, en isolant nos idées de la politique, en ne permettant pas que des éléments étrangers viennent en compromettre lasincérité, et la nécessité. Notre pensée s'efForce d'échapper à tous les cadres que lui impose la politique, à toutes les attaches ou influences compromettantes. EIIp se veut au-dessus de tous les partis, elle veut être elle-même, dominant les querelles, dégageant hi vérité des spectacles que la vie déroule devant elle, puisant, dans ce qu'elle observe, la force d'agir, la force d'aimer, la force de créer, la force de renouveler les sentiments, les passions, — d'artistocraliser les esprits, dans un but de beauté.

Les bourgeois ne veulent jamais reconnaître le prestige de la vérité. Ce qu'ils tiaïssent par-dessus tout, c'est l'art, c'est le génie. C'est la pensée, l'oui- briser la pensée, ils oublient leurs querelles. Ils s unissent spontanément. Séparés sur toutes les questions, défendant les politiques les plus différentes, ne sachant au juste ce qu'ils veulent, professant n'importe quelle religion, subissant n'importe quelle forme de gouvernement, ils ne s entendent que sur ce point : nier la vérité. Là ils sont tous d'accord. Notre rôle n'est donc pas de nous attaquer à telle forme de décomposition sociale, mais à toutes à la fois. Ce n'est pas d'être, comme ils le sont, ou nationalistes, ou socialistes. C'est d'agir contre

618 I.E CULTE DE l'idÉAL

toutes les expressions de la politique de la t médiocratie », c'est de combattre toute formule qui n'est pas vivante, qui n'exprime qu'un côté des choses, qui ne consiste à lutter contre une forme d'esclavage que pour s'en imposer une autre, ou qui oublie tous les esclavages en s'Iiypnotisant sur la laideur d'un seul. La question cléricale a pris trop d'importance. La faute en est aux médiocres. Ils ont oublié du coup toutes les réformes utiles. La religion a continué de les opprimer. Ils ont continué à être les esclaves des prêtres et des dogmes en occupant leur temps à lutter contre eux, en oubliant qu'en dehors de la question cléricale, il yen a d'autres. Certes, la question cléricale a son importance, et il est juste de dire que, dans une certaine mesure, la plupart des faces de la question sociale dépendent de cette question. C'est un motif pour ne pas les oublier, pour y revenir sans cesse. Or l'anticléricalisme ne voit pas au delà de la question religieuse, il donne a cette question une importance prépondérante, qui détourne de l'observation des milieux de financiers et de capitalistes, qui détourne de l'observation de gestes tout aussi nuisibles, qui servent à renforcer la puissance religieuse, et qui on retour lui empruntent de la force. D'ailleurs les médiocres de l'anticléricalisme valent bien ceux du cléricalisme. Aussi étroits d'idées, aussi mesquins, petits, ils ne luttent que pour de bas intérêts, que pour des raisons personnelles, ils rabaissent tout à leur niveau. Les médiocres du cléricalisme sont hj'pocriteset sournois, lâches autant qu'arrogants, provoquants, et cyniques. Ils allient une extrême hardiesse à une extrême timidité. Ils sont tous les extrêmes à la fois. .\vec la religion, ou contre la religion, pour Ho-

ou LAKIISTOCHATIE 019'

mais ou contre Jlomais, |)Oiir Voltaire ou contre Voltaire, les mé liocres sont tout aussi peu libres. Dans les deux camps ils attestent leur insuflisunce, leur ignorance et leur banalité. Nous les croyons aussi peu sincères. Au fond ils sont du même avis : ils lutte.it pour des intérêts. Dans toute? les attitudes, ils ne sont pas libres. Ils prétendent l'être. Ou'ils professent une intransigeance féroce, ou un doux éclectisme, ils restent médiocres. Ils sont avant tout médiocres. Pour résoudre des questions qui divisent jusqu'aux médiocres, il n'y a que la conscience. La loi n'y parviendra jamais. Le but de l'artistocratie, la mission qu'elle remplit dans le monde, c'est de substituer la conscience à la loi.

Nous ne sommes pas des politiciens. Nous ne sommes d'aucun parti. Nous ne sommes pas nationalistes ni socialistes. jYous sommes artistes. Nous sommes du parti d'art et de beauté supérieur à tous les partis. San& doute, les médiocres, qui ne conçoivent pas l'art sans lui faire exprimer de fausses tendances sociales, nous reprocheront d'isoler l'art du reste de la vie sociale. Ils verront dans notre attitude une abdication. Ils croiront que nous i-evenons à la doctrine de l'art pour l'art. S'il suffit d'émettre quelques idées fausses dans une œuvre pour secroireadversairedeladoctrine de l'artpourl'art,. ce n'est vraiment pas difficile. C'est parler pour ne rien dire, c'est imiter l'art pour l'art. Nous sommes artistocrates. c'est-à-dire que nous luttons pour la beauté, et c'est pour cela qne nous voulons transformer la vie sociale, reconstruire la société sur des bases meilleures,, retrouver à la morale un sens nouveau, découvrir l'àme même de la vie. Notre art n'est pas l'art pour l'art. C'est l'art humain et vivant. L artistocrate n'est

620 i.K ctr.TE DE l'idé\l

pas un utopiste, ni un satisfait. Notre réaction est une léaction en avant.

Dans la société actuelle, seul l'anarchiste est logique. Seul il pratique la vertu. 11 se gouverne intérieurennent. Il ne rejette la loi que pour la remplacer parla loi intérieure qu'il s'est donnée lui-ntiême, et qu'il observe dans tous ses actes. L'anarchiste ne songe pas à tuer. Ce n'est ni un malfaiteur ni un assassin. L'anarchiste est l'homme d'idées. Ce n'est pas le lanceur de bombes. La bombe a failli tuer l'idée : l'idée à son tour a tué la bombe. Ce n'est pas un mécontent. Il n'a pas à être mécontent de ne pas avoir une place dans cette société, puisqu'il n'en accepte aucune, puisqu'il vit en dehors. Sa place n'est pas là. Sa place est dans une cité où chaque être se dévelcpp^iait en harmonie avec son tempérament. S'il n est pas mécontent d'être tenu à l'écart par une société à laquelle il ne demande rien et dont il refuse toutes les faveurs, il a le droit d'être mécontent du spectacle qu'il a sous les yeux. Les mécontents, les déclassés se recrutent parmi les médiocres. S'ils s'unissent chaque fois qu'il s'agit de lutter contre la beauté, leur société est une société d'êtres que la ruse, l'intérêt, l'égoïsme divisent. Il y a parmi eux des vaincus et des révoltés. Il y a des exploiteurs et des exploités. Il y a des riches et des pauvres. Il y a les mi'contentsde la médiocralie. Ilsen veulent à la société, qui ne récompense pas suffisamment leuis services, (pii avantage les uns au détriment des autres. Ce spectacle de la médiocratie en lutte avec elle-même est une consolation pour nous. Si la médiocratie procure à chacun les moyens de développer intégralement ses bas instincts, la plupart trouvent que ces moyens ne sont

ou r/AUTlST'JCRATlE 621

pas suffisants, que leur îtiédiocrité n'est pas assez utilisée. Et ils accusent Tordre social de les sacrifier, de ne pas leur donner tout le développement qui leur pernriettrail de créer encore plus de laideur. Si l'anarchiste est mécontent, c'est pour d'autres raisons. Ce n'est pas parce qu'on lui lefuse une plac*', qui! se refuse tout d'abord à lui-même, ne voulant en aucune manière participer aux différents rouages d'une société défectueuse. Il laisse au médiocre la basse rancune et l'envie. Il lui laisse le désir des faveurs, — le désir de domination. Il a trop l'amour de la vie pour se plaindre du sort qui lui est fait. C'est cet amour qui engendre sa haine pour la médiocratie. Il constate qu'il y a là une société de mensonge, — et il veut lui en substituer une autre. Dans l'artistocratie, l'anarchiste trouve un refuge. Siirement il ne peut la blâmer. L'artistocratie, — qui est l'art de se gouverner soi même selon l'idéal esthétique — , qui est l'art de vivre en beauté — , qui consiste à faire de sa vie une œuvre d'art — , remplacera l'anarchie, dont le sens est faussé. Car si l'anarchie suppose que l'individu refuse de se soumettre au pouvoir des médiocres, elle n'indique pas suffisamment la substitution d'un pouvoir à un autre. Quel pouvoir lemplacera le pouvoir défunt '.' L'artistocratie supérieure que chaque être libre porte en soi réalise un gouvernement intérieur. C'est la suppression de la direction de l'individu par l'Etat, [»ar la société, pour lui substituer la direction de soi-même, la direction de l'individu par l'individu. L'artistocratie, comme l'anarchie, ne reconnaît ni gouvernement ni Etal; elle refuse d'obéir aux lois de la « médiocratie » ; elle rejette toute autorité. Elle n'admet d'autre maître que la conscience.

622 r.i'; citi.tr dr l'idral

L'anarchie, en ne reconnaissant aucun pouvoir, sousentend qu'un autre pouvoir se substitueàlamédiocratie, L'artistocratie indique quel est ce pouvoir : c'est celui de la conscience renouvelée par la création artistique, par l'admiration pourtoutes les fornf)es belles delà vie ; c'est l'élévation de l'homme au rang de créateur et d'artiste. Artistocratie signifie pouvoir de l'art, et ce pouvoir exclut tous les autres : il exclut celui de la morale, celui de la politique, celui de la religion. Ne nous considérons donc pas comme des anarchistes vivants au sein de la médiocratie, mais comme desartistocrates. Nous obéissons h une loi : celle de la beauté éparse dans toute la vie. Nous reconnaissons un pouvoir: celui de la beauté. Nous n'avons qu'un maître: la conscience. La conscience n'est pas le privilège des bourgeois, car ils utilisent ce mot en le déformant. Entendez par conscience, non l'acceptation, mais le refus d'accepter la loi et la morale d'une société médiocre, le refus de suivre ses habitudes, de cultiver ses préjugés, en tout exactement le contrairede cequelesmédiocresentendentpar ce vocable, qui désigne pour eux l'inconscience la pins absolue. Car la conscience du mystique lui ordonne de s'isoler du reste du monde ; la conscience du nationaliste lui ordonne d'être fidèle à son roi ou à sa république ; la conscience de « l'honnête homme » lui ordonne de pratiquer la vertu et de faire le bien selon les rites consacrés ; mais la conscience de l'artistocrate s'est délivrée de toutes les tares, de tous les préjugés, de toutes les habitudes: elle fait de l'individu un être vraiment supérieur, un être renouvelé, qui ne cesse pas de vivre et d'agir, mais qui agit et qui vit en vérité et en beauté, n'essayant pas de dénaturer le sens de la vie, mais

ou f.'ARTISTOCRATIK 623

•essayant de découvrir sa réalité sous les mensonges qui la recouvrent.

L'anarchiste seul est logique dans la société actuelle, parce qu'il met ses actes en rapport avec sa pensée. Bien peu sont anarchistes. Beaucoup se disent anar chistes. qui ne sont que des bourgeois. C'est très bourgeois d'être anarchiste. C'est pourquoi l'anarchie, ac- €aparée et détournée de son but par les médiocres, n'est même pas, dans la société actuelle, un remède et un refuge certain. Il y a trop de faux anarchistes. Il faut voir, plus loin que l'anarchie Jes médiocres, une anarchie régénérée par l'art, non compromise par les facéties de quelques-uns et la tyrannie d'un groupe. Mèma dans les milieuxanarchistes, l'idéal (le mort a pénétré. L'arrivisme bourgeois a corrompu les compagnons. Il y a aussi la débâcle de l'anarchie, par la faute des anarchistes, [^'anarchie, comme le socialisme, a fait faillite. Elle n'a pas tenu ses promesses. 11 est douloureux de le constater, .\u-dessus quelques personnalités isolées maintiennent dans toute sa beauté l'idéal anarchiste. Idéal utopique pour les uns, réel pour les autres. De plus en plus les vrais anarchistes ce sont les artistes, les penseurs, les créateurs de beauté. Pourtant l'idéal anarchique reste pur, endehors de son interprétation fausse. Dans les groupements libertaires, on constate les mêmes laideurs que chez les bourgeois. Les mêmes égoïsmes. Les questions de personnes l'emportent sur l'intérêt commun. Lindividualisme est mal compris. Si l'on n'est pas anarchiste comme le sont certains, ils vous refusent le droit de vous dire anarchiste. Et pourtant, il n'y a qu'une façon de l'être. Mais ce n'est pas la leur. Rompons

624 LE CULTE DE l'iUÉAL

donc avec les groupements anarchistes, an nom même de l'idéal anarchiste. Comme nous avons rompu avec les socialistes, au nom de lidéal socialiste. L'idéal individualiste seul, vraiment libertaire, est à la fois socialiste et anarchiste Mais lui-même a été compromis par les médiocres. C'est le privilège éternel de l'idéal d'être sans cesse défiguré et amoindri. C'est au nom même de l'idéal que les hommes suppriment l'idéal. En conséquence, le réel est ce qu'il y a de plus absurde. Sans idéal, le réel est mesquin et vulgaire. C'est l'idée seule, c'est l'art seul qui vivifie toutes les formules, qui les élargit. Si l'anarchiste n'est pas un artiste, s'il n'est pas un penseur et un savant, qu'il cesse de se dire anarchiste. S'il n'est pas un artiste, il est et il demeure un des plus fermes soutiens de la médiocratie.

Du socialisme à l'anarchie, il y a un abîme. De l'anarchie à l'artistocratie, il y en a un autre. En quoi l'artistocrate difi"ère-t-il de l'anarchiste? Celui-ci n'aspire qu'à réaliser l'harmonie. 11 réclame pour l'individu la liberté intégrale de penser, d'agir, d'aimer. Il nie toute autorité. Il n'accepte aucun dogme. Il veut l'homme libre dans la société libre. L'artistocrate croit atteindre cette perfection par la volonté et par la beauté- Il fait appel à l'harmonie de l'art pour libérer des consciences. Il attend toute amélioration sociale de l'influence que l'art exerce sur les consciences, du pouvoir de l'art sur les esprits. Il ne réclame le droit ;i la vie que pour l'ennoblir par le droit a la beauté. En un mot, l'artistocrate est un artiste. C'est un anarchiste qui place l'art à la base et au sommet de la vie sociale, au centre de la conscience humaine, pour l'éclairer jusque dans ses plus intimes profondeurs, en lui découvrant le sens de la vie.

Ml i.'auti.stuchatie 625

Tandis que le socialiste et l'anarchiste oublient l'art, ou ne lui accordent qu'une place secondaire dans l'évolution mondiale, ou le déforment en le moralisant, l'art est pour l'artistocrate la plus constante des préoccupations. Il a intérêt à ce que la beauté ne soit pas profanée, à ce que l'art trouve un milieu dans lequel il évolue librement, à ce que l'artiste possède la somme de liberté nécessaire pour créer de la vie. il a intérêt à ce que l'homme vive en plus de bonté el de justice pour vivre en plus de beauté. C'est par l'art qu'il espère embellir la société humaine, c'est par l'art qu'il espère tirer de l'ignorance l'individu. Mais sa conception de l'art n'est pas utilitaire. Il déteste tout ce qui est prédication, enseignement. L'art au service de la politique n'est plus l'art. L'artistocratie découvre la vraie mission de l'art, qui est d'éclairer les consciences par sa beauté, qui est de libérer les individus par le spectacle de la vie qu'il représente, qui est de mettre, à la place de l'instinct, l'intelligence et la volonté, maîtresses de la destinée des hommes.

L'artistocrat.e a donc pour jnission de rappeler à tous les hommes l'utilité de la beauté, sa place en tête de l'évolution. La critique est l'instrument dont il dispose. Par la critique, il inculque des idées. Par la critique, il élargit l'esprit. Par la critique, il accomplit une œuvre vraiment sociale. Tandis que les moralistes veulent perfectionner l'humanité au moyen de dogmes et de lois, — et ils ne font que l'envelopper de plus profondes ténèbres — , l'artistocratie l'enlève a l'ignorance et la libère, la perfectionne, l'ennoblit par la beauté. II prend un chemin différent de celui des juges et des politiciens. Au lieu de comprimei la conscience, il

éveille la conscience. Au lieu d'anéantir la liberté individuelle, il la crée. Pour les autres, le progrès s'accomplit en supprimant dans l'individu jusqu'à la moindre parcelle de volonté ; pour lui, le progrès supérieur est dans l'expansion complète de la volonté humaine, créant sans cesse au sein de la vie universelle des motifs de créer, de vivre, et de penser.

Cette pensée doit être celle de toute une jeunesse qui ne s'est pas laissée égarer par les mensonges de la politique. Les esprits libres de ce tempssont convaincus de l'influence de la beauté parmi les hommes. Ils comprennent qu'en dehors de l'harmonie créée par l'œuvre d'art, il n'y a que de l'agitation. Us comprennent que l'œuvre d'art est le seul témoignage qui reste pour attester la vie d'une époque. Mais ils ne s'hypnotisent pas en l'adoration de l'art. Leur conception même de la beauté leur interdit cette attitude. Leur beauté, si elle n'est pas utilitaire, est utile. Leur beauté, si elle n'est pas humanitaire, est humaine. Leur art est profondément social et vivant. Leur amour de la beauté résume leur amour de la vie. Il contient toutes leurs aspirations. Il contient leur amour des faibles et des sacrifiés, leur haine des plus forts, l'horreur des préjugés, il constitue la protestation de leur vie tout entière contre la mort qui dissimule à leurs contemporains le vrai sens de la vie.

La beauté n'existe pas en soi, mais nous la créons chaque jour. Elle n'existe pas en dehors de la vie. Nous la créons quand nous voulons être nous-même, quand nous agissons dans ce but, quand notre pensée ne connaît aucune contrainte. L'œuvre d'art est la preuve que nous sommes nous-même, — hors cette preuve il n'y

ou l'artistoi'.katik 627

a point de preuve que nous sommes nous-même. C'est l'acte par lequel nous affirmons que nous sommes libres, que nous sommes supérieurs. En jugeant les actions humaines au seul point de vue de la beauté, la morale sous sa vieille foi me n'a plus aucune raison d'être. Un acte est juste et bon dont la beauté s'impose et s'affirme. Et cet acte, expression suprême de la beauté, c'est l'œuvre d'art. C'est l'œuvre d'art sous toutes ses formes, non réduite à l'ancienne distinction du grand art et du petit art, brisant l'étroitesse d'une telle conception, rétablissant l'équilibre. C'est l'art qui est dans tous les mouvements, dans toutes les l)ensées, dans toutes les attitudes. C'est cet art qui est toute la morale, et qui est toute la vie. C'est cet art qui a pour contrepoids et antithèse dans l'univers la laideur créée par l'homme par sa fausse conception de l'univers, laideur qui inspire la morale et la loi, les dogmes de tous genres et la politique.

Peut-être trouverons-nous d'autres motifs de vivre que de nous attaquer à la morale, à la loi, à la politique ? Peut être allons-nous découvrir pour notre intelligence, pour notre sensibilité, d'autres moyens d'action, d'autres moyens de se manifester, en dehors de cette lutte contre ce qui représente l'autorité et la tradition en face de la liberté de la vie? Jusqu'à ce que nous ayons découvert ces « nouveaux» motifs d'agir et de sentir, nous devons continuer la lutte contre ce qui est; et même nous ne pouvons les découvrir qu'à la condi-

628 LE CULTE DE l'iDBAL

lion de persévérer dans cette lutte : ii faut que notre œuvre par sa présence seule constitue une protestation contre la loi et la morale, qu'elle possède assez d'harmonie et de vitalité pour nous dispenser de protester, autrement que par sa beauté, contre la laideur. Il faut qu'elle soit dépourvue de prétentions utilitaires, pour pouvoir être utile : de prétentions humanitaires, pour pouvoir être humaine ; de prétentionssociales, pour pouvoir être sociale. Que pour diminuer l'influence île la morale et de la politique dans le monde, que pour exalter la pensée de l'individu, il suffise de créer une œuvre d'harmonie vraie, indépendante, — car c'est dépendre de la morale et de la politique que de s'attaquer à leur laideur, c'est encore, pour nous, une nouvelle forme d'esclavage, — c'est ce qui ne doit plus faire aucun doute pour personne. Faisons la guerre à la loi, à la morale, à la polititique, par la beauté de l'œuvre; qu'il ne s'y mêle pas d'éléments étrangers; qu'il n'y entre pas de préoccupations mesquines; que l'œuvre soit à elle seule tout un monde. Ce n'est pas là nier que nous puissions faire œuvre de beauté en combattant la tradition et l'autorité, car c'est par cette lutte que nous sommes devenus nous-mêmes, c'est dans cette lutte que nous avons créé nos œuvres d'indépendance et de révolte. Mais d'autres formes de beauté peuvent naître tout aussi ennemies de la morale et de la société. On en vient à croire que l'œuvre la plus dénuée d'intentions sociales est encore la plus sociale, la plus utile, la plus intéressante. Les prétentions sociales des fauxartistes nous font un devoir de considérer la thèse comme inartistique, le prêche comme médiocre. Ce nous est un devoir, pour créer une œuvre vraiment digne

ou l'arusiucuatiic 629

d'être sociale, de la dégager de toute tendance politique, humanitaire et morale. C'est bien la solution à laquelle nous devons aboutir, après les prétentions de l'art utilitaire succédant à l'art pour l'art : l'art pour la beauté, l'art pour la vie, l'art pour l'humanité. L'art qui n'est pas pour quelques-uns, mais pour tous. L'art qui, pour s'adresser à tous, se garde bien d'être agréable à tous, de flatter les passions inférieures, de faire appel à l'égoïsme de l'individu. L'art des vrais artistes est supérieur, supérieur aux théoriesqui le diminuent, supérieur aux écoles qui le restreignent. II remplit sa mission sociale et humaine mieux que tous les programmes de partis, mieux que tous les discours des politiciens. Si nous construisons un édifice d'harmonie et de lumière, cet édifice a sa beauté, il condamne la laideur environnante ; il constitue une protestation et une lutte aussi. Si nous détruisons, notre œuvre a sa beauté, son harmonie, son indr'{)endance. Mais l'obsession d'avoir à combattre le médiocre devient un esclavage ; l'horreur de la loi constitue pour nous un lien aussi pénible que celui de la loi, il peut nous empêcher de devenir nousmêmes, et la suprême indépendance, en somme, la plus haute, par laquelle nous nous affirmerons de nouveau artistes, aussi artistes que par le passé, ce sera de ne plus nous attarder à lutter contre ces idoles autrement que par une œuvre qui. parce qu'elle paraîtra ne plus lutter contro elles, n'aura que plus de force, ne pourra que mieux lutter contre elles. La suprême indépendance! S'il nous est impossible de produire dans la société actuelle d'autres œuvres que des œuvres de révolte, ce sera encore une révolte, et de toutes la plus émancipatrice, que d'essayer, après avoir brisé en nous les

630 LE CL'LTE DE LIDÉAL

chaînes de la morale et de la loi. de ne plus nous en occuper, et de passer à autre chose, pour nous en affranchir enfin, totalement. Car on obéit aussi bien à un parti en le combattant ; on est l'esclave d'un homme que l'on méprise ; l'idée que l'on défend est moins une obsession que l'idée qu'on attaque. Notreindividualisme s'exprimera tout aussi bien dans nos œuvres ; il sera affranchi de toutes les formes d'oppression. Ni loi, ni morale n'auront d'influence sur notre pensée libérée ; nous écrirons nos œuvres comme si rien de tout cela n'existait, comme si tout cela était détruit. Ni loi, ni morale; ainsi toute œuvre d'art s'affranchit de ces formes inférieures, de ces chaînes nécessaires aux médiocres, de ces cadres utiles à maintenir leur société dans un semblant d'harmonie et d'équilibre. Ni loi, ni morale; tout œuvre d'art réalise la société que nous rêvons, pleinement affranchie des dogmes de la mort, — expression de l'idéal, qui est pour nous la vie réelle, parce qu'il est l'unique beauté qui imprègne tous nos actes, qui inspire toutes nos pensées.

Tâchons de nous refaire une mentalité, qui ne soit pas celle de Renan, de Nietzsche ou de Tolstoï, mais qui nous appartienne. Sils ont contribué à nous libérer, libérons nous d'eux-mêmes à notre tour. Que vaut l.i société dans laquelle nous vivons?que valent les idées? que valent les hommes, leurs gestes, leurs intentions? Posons-nous les questions qu'ils se sont posées, mais en faisant une réponse personnel/e, en nous formant

ou l'ahtistocraiie 631

des opinions personnelles, qui peuvent être les leurs parfois, mais qui peuvent aussi les combattre, car la société, renouvelée par leurs idées, les subissant ou non, présente de nouveaux spectacles, que nous devons juger, de nouvelles théories que nous devons accueillir ou rejeter, de nouveaux gestes de beauté ou de laideur. Nous avons à juger la société sur laquelle ils ont eu de bonnes ou de mauvaises inlluences, la société et les milieux qui résultent de leurs théories, l'esprit qu'ils ont répandu dans les foules, la morale qu'ils ont propagée : nous avons à voir ce que sont devenues leurs idées, de quelle manière elles furent interprétées ou réalisées, — et en nous plaçant en face des faits, en observant nos contemporains, nous devons agir dans le sens de vérité et de beauté que notre conscience exige, — en dehors des théories et des influences existantes.

Ni réaction, ni révolution, c'est la dernière trouvaille de la raédiocratie. Elle préconise l'intermédiaire, l'hybride et l'amorphe. Ni réaction ni révolution s'écrient les médiocres, qui affectionnent le juste milieu. Ils sont pourtant dans l'un ou l'autre camp ; leurs exagérations sont encore amorphes ;. ils restent toujours dans le juste milieu en allant aux extrêmes. En no voulant ni du nationalisme, ni du socialisme qui nous a servi à nous délivrer du premier, nous ne faisons pas le jeu des médiocres, nous ne désirons pas le juste milieu. C'est la révolution des médiocres que nous refusons de sou- ^enii-, autant que leur réaction, c'est la révolution faite k leur profit, au profit de la médiocratie, révolution qui profitera aux politiciens au lieu de s'exercer contre eux. L'idéal de la Révolution est devenu bourgeois et laïque, humanitaire et philanthropique : il n'est pas humain.

Ii32 LE CULTE DE l'iuKAL

£n nous (jpposont à la fois au nationalisme et au faux socialisme, nous sommes loin d'accepter ce juste milieu cher à la uiédiocratie, juste milieu qu'elle conserve jusque dans ses opinions les plus exagérées. Ni réaction ni révolution, formule médiocre, archi-médiocre. formule bourgeoise par excellence, — formule essentiellement réactionnaire, et qui se croit révolutionnaire, qui croit apporter un progros, de l'ordre, la mesure. Formule qui indique bien le désir de stagner, de tranquillité, de bien-être. Formule née des craintes de la médiocratie, de son 4goïsme, de ses incertitudes, de ses hésitations, de son insufûsance et de son inconscience. Dernière formule de ceux qui, ne sachant plus de quel côté se tourn.er, effrayés de leurs propres exagérations, effrayés autant fie la réaction que de la révolution, ne voient pas, ne sentent pas, ne comprennent oas qu'ils sont des réactionnaires par leurs idées, et des révolutionnaires par feiirs appétits; qu'ils sont à la fois les uns et les autres, à la poursuite du même néant, incapables de discerner la vérité, incapables de découvrir la justice et î'amotjr, incapables l'introduire dans leurs actes et leurs pensées la moindre parcelle de beauté.

Nous ne voulons être ni avec les uns ni avec les autres, — et nous n'occupons aucun juste milieu en refusant de nous mettre dans i'un ou l'autre camp. Les médiocie.s appartiennent à la fois aux deux extrêmes, et ils restent dans le juste milieu, ils ne savent ce qu'ils veulent. Ils croient représenter deux partis adverses : c'est le même parti, — celui de la médiocratie. Nous jouissons bien qu'attristés du spectacle de la médioeratie ne sachant ce qu'elle veut, ne sachant où elle va. Nous jouissons de ses craintes, et de

Oi; t. ARTISTOCRATIE

ses audaces. Leur fausse révolution, — nouvelle attitude de l'éternelle réaction des impuissants contre la vérité et la vie — leur fausse révolution — ce juste milieu auquel nous refusons de participer, ce juste milieu qui aflecte d'être une marche en avant, est pour nous un spectacle à la fois douloureux et joyeux, — et qui fortifie notre expérience, qui aftine notre psychologie, qui nous rend plu» désirable l'action, — qui n'est pas l'agitation des médiocres. Ce spectacle nous enseigne la sagesse et la justice. Il est fertile en leçons pour noire progrès moral. Il nous fait désirer une démocratie supérieure, un peuple d'hommes libres, qui n'existent pas encore. Il nous fait chercher un refuge, — dans la pensée et l'idéal, — dans Tartistocratie, — contre l'égoïsme et la petitesse des hommes.

Notre révolution est autrement féconde. Elle ouvre les consciences ; elle révèle les êtres à eux-mêmes. Elle s'accomplit en nous-méme. Elle est dans notre volonté, qui résiste à la morale des médiocres, à leur enseignement. Nous ignorons la résignation. On ne résiste pas à la laideur en restant inerte. On lui résiste par l'action. Ceux qui opposent l'inertie à la laideur sont médiocres. Us sont la laideur même. Il importe d'opposer à toutes les formes de la médiocratie, — réaction ou révolution, — le culte de la beauté, le sens de la vie librement acceptée, le mépris de la laideur, — le perfectionnement de soi-même, — le parfait idéal de l'artistocratie- Le devoir des médiocres, c'est de défendre leurs privilèges. Notre devoir, c'est de les attaquer. Voilà deux conceptions bien différentes du devoir. Cessons d'emploj'er ce vocable défiguré par les médiocres La société bourgeoise l'utilise, pour asservir les faibles. Le devoir

est le mot stupide qui abrite toutes les inepties. Avec l'idée du devoir, elle courbe le peuple sous le joug de la loi. Elle le domine, et lui impose ses préjugés. Elle l'émascule. L'idée du devoir se résume dans un mot: obéir. C'est tout ce qu'elle veut dire : obéii-. Obéir au premier maître venu. Lui obéir par devoir, parce qu'il le faut. Le devoir et la conscience sont confondus par les médiocres. La conscirfnce des médiocres, c'est l'aconscience. Ils sont a-conscients autant qu'inconscients. Qu'est-ce que le devoir? Le mensonge avec lequel on prend les âmes faibles. C'est avec cette idée du devoir que l'on force le peuple à accepter un maître, îi subir tous les jougs. On l'oppose à la conscience. Entre la conscience, qui crie à l'homme : sois libre, et le devoir, qui lui dit : sois esclave, il y a uneluttedans laquelle la conscience est toujours vaincue. L'homme, au lieu d'obéir à sa conscience, fait son devoir. Pour les médiocres, le devoir et la conscience se confondent. Ils sont parvenus à insinuer aux hommes que c'est la même chose. Ils ont substitué le devoir à la conscience, et quand les hommes font leur devoir, ils croient obéir à leur conscience. Ils ont cette naïveté. Entre le devoir de ceux qui obéissent, et la conscience de ceux qui veulent être libres, il y a un abîme. Le devoir, c'est la servitude ; la conscience, c'est la liberté.

Pour les médiocres, le gouveimement de soi-même est une utopie. Eux qui ne se gouvernent pas euxmêmes ont la prétention de gouverner le reste de l'humanité. Le gouvernement des médiocres a trop duré. Secouons le joug des médiocres. Utopie leur prétention à régir l'univer. L'univers leur échappe, et ne veut pas être enfermé dans le cercle restreint de leur conception.

or l'artist(I(M!aïie 635

Proposer aux foules une autre loi que la loi du meurtre est évidemment une utopit pour les médiocr*.'s. C'est le moins réalisable des rêves. Proposer à l'individu un autre idéal. — !a direction de soi-même — , que l'idéal qui consiste à se confier au premier maître venu, — à suivre ses bas instincts, à obéir à sa médiocrité au lieu de s'en affranchir; lui proposer unautre idéal qui' celui qui consiste à s'entre-tuer, à se laisser guider par de bas instincts, par légoïsme et la laideur, — c'est évidemment un rêve dangereux pour la société, pour ses représentants, — pour les médiocres. N'en continuons pas moins à tendre de tout notre être à la réalisation de ce rêve de beauté.

Les médiocres nous font un grief de fie pas vivre de notre œuvre. Ils nous reprochent notre plus grand mérite : notre vie double. Ils nous reprochent ce qui fait notre force : l'indépendance de notre pensée, qui neconsent pas à se diminuer en échange d'un bénéfice. Le triste bénéfice que celui qui s'obtient par de telles platitudes ! et quel bénéfice, qui peut contenter les médiocres, mais qui ne contente pas les artistes I Vivant d'une besogne quelconque, nous conservons toute notre liberté de penser et d'agir. Nous ne vivons pas de notre pensée. Pour cette raison, les médiocres nous traitent d'amateurs. Amateurs eux-mêmes, c'est-à-dire dilettantes. Chacun sait que les amateurs se recrutent parmi les médiocres. Ils s'étonnent que nous ayons besoin d'un métier pour vivre, que le métier d'écrire ne nous suffise pas. Eux font métier de tout, principalement de littérature. Ils s'étonnent que de si grands hommes accomplissent de si petites besognes, et ils trouvent qu'entre notre pensée et notre métier il y a

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une trop grande disproportion. Ils nous plaignent et, nous prennent en pitié. Ils disent que nous ne sommes pas à notre place. Ils ne voient pas les relations ■qui unissent notre œuvre à la tâche qui nous fait vivre. S'ils voient ces relations, ils s'efforcent de la rendre pire. Ils nous imposent un surcroît de besogne. Ils veulent nous enlever le droit d'être nous-mêmes, dès <]ue nous pouvons profiter de quelque liberté. Et ils nous enlèvent jusqu'à cette liberté. Le médiocre exige un travail ponctuel, un travail étroit, méticuleux. Il exige des recherches inutiles. Il aime les paperasses et les dossiers, il émiette les énergies, et détruirait le -génie, si le génie pouvait être détruit. Il faut faire paj^er, coûte que coûte, à celui qui pense, h celui qui écrit, sa supériorité; il faut lui rendre sa tâche intolérable. On va jusqu'à lui interdire de créer. Pas de spontanéité et d'originalité personnelle! telle semble être la devise des médiocres. On ne veut pas qu'il ait le droit de penser une seule heure. On considère comme un mauvais fonctionnaire celui qui rehausse sa basse fonction d'un peu d'idéal, celui qui ne se croit pas un rouage, mais avant tout un homme libre. Le fonctionnaire n'a que le droit de se taire. Homme de génie, il est mis à l'index. La médiocratie rend donc intolérable à l'homme supérieur sa besogne de chaque jour. Il n'a qu'un désir : s'évader de la mort qui l'entoure, et il s'en évade par la pensée, qui, si elle vient à ^tre connue par les médiocres, leur impose silence, les confond, car ils ne croyaient pas que le génie menacé par leur égoïsme aurait la force de triompher et d'imposer au monde une œuvre de lumière, une œuvre d'art issue de la douleur. Le jour où l'œuvre s'impose, où

ou l'.vhtisïoci'.a'/ie 637

Vartistorrnlie de l'individu se découvre dans toute sa noblesse, l'effarement des médiocres est tel qu'ils n'ont plus qu'une ressource: se cacher pour dissimuler leur colère, pour rabaisser de leurs sottes critiques l'œuvre supérieure, pour la nier, car même en présence du génie, surtout en présence du génie, les médiocres ne désarment pas.

Ils ne désarment pas et ne désarmeront jamais. Leurs approbations mêmes sont des mensonges. Ce sont des î-.ttaques sournoises, des insinuations, des piqûres d'épingle. Leurs éloges sont encore des blâmes. On ne les comprend pas. Attention aux éloges des médiocres, — ils sont plus inquiétants que leurs critiques. Us sont plus terribles. Approuver, c'est souvent pour les médiocres le seul moyen de se venger.

La médiocratie est une tare universelle; elle a supprimé la pensée et supprimé le rêve : elle a supprimé l'action. Toutes les expressions de la vie ont été déforjnées par elle. Aucun geste n'est sincère. Tout est faux. Il n'y a plus un seul sentiment vivant. Tout a besoin d'être remis en place, revisé. Toutes les idées, toutes les opinions doivent être examinées une à une. On est obligé de faire un nettoyage général. Besogne immense, qui consiste à retrouver le sens de la vie défiguré par les médiocres, à introduire le vrai dans chaque formule, à rendre à chaque expression sa valeur réelle, à réformer la loi, la morale, la politique, à substituer la vie au néant.

A cette besogne qui consiste à retrouver le sens de la vie perdu l'artistocratie des hommes libres se voue tout entière. Elle ne recule pas devant l'immense besogne. Elle est toute sa raison d'être. C'est pour

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lutter que les artistes existent; — c'est pour rappeler sans cesse aux hommes le souci de la beauté ; — c'est pour conserver intacte la gloire de l'idéal. C'est aOn de mieux imposer au cœurdes foules le culte de la pensée et celui de l'action. Les artistes ont une mission héroïque, toute leur mission sociale : créer, en pleine médiocratie, un art qui la condamne, un art qui soit l'expression de la vie supérieure de l'humanité.

Laissons les petites préoccupations des médiocres. En présence de tous les pauvres motifs qui guident nos contemporains, hausser les épaules est la seule attitude permise. La question sociale a été amoindrie, réduite à néant, réduite à leurs petits cerveaux, réduite aux désirs mesquins des médiocres. Ils se préoccupent fort peu d'améliorer leur vie intérieure pour améliorer leur vie sociale. La politique n'est plus qu'une discussion sans fin. On s'attarde et on patauge dans de faux problèmes. Qu'est-ce que toutes ces petites questions politiques à côté de la grande question morale ? Les médiocres s'occupent de tout, sauf de cette question. Mille questions accessoires prennent la place de l'unique question vitale ! Ils la résolvent en la confondant avec leurs pauvres conceptions. Qu'est-ce que peuvent bien faire, à l'àme éprise de vérités, les chicanes de procédure, les arguties de la loi ? Elle vise plus haut. Cependant, elle ne peut pas s'interdire, dans l'intérêt même de la vérité, de dénoncer l'erreur. Il faut qu'elle condescende à juger, observer de près toutes ces petitesses.

ou I.'AltïlSTOCRATIE 639

il faut quelle s'en préoccupe. Elle ne peut pas s'en désintéresser absolument. Elle sait que, en elles-mêmes, elles n'ont aucune importance. Mais en face de la vérité leur importance est considérable. Et c'est ce qui l'oblige à ne pas s'en désintéresser. En elles-mêmes, que sontelles? En elles-mêmes, quelle importance peut ieur attribuer l'àme libre? Aucune. En elles-mêmes, il importerait de -^'en désintéresser absolument, de ne prêter aucune attention aux gestes des médiocres. Est-ce que la laideur doit nous empêcher de poursuivre notre rêve vivant? Est-ce que les clameurs des sots peuvent l'interrompre? Nous avons autre chose à faire que de nous attarder à répondre. Nous avons à découvrir l'idéal et à le réaliser par nos gestes. La question sociale paraît bien petite, telle que la conçoivent les médiocres. Ce n'est plus qu'une question d'intérêts. La politique n'a plus aucun sens. Nous ne reconnaissons aucune autorité. Aucune autorité ne nous courbe sous son joug : ni l'autorité du dogme, ni l'autorité de la morale, ni l'autorité de la loi. Or les médiocres, qui parlent également de secouer toute autorité, en réalité acceptent toutes les autorités, ils acceptent une morale, un dogme, une loi. 11 y a une question sociale, mais la question sociale telle que les médiocres la posent et croient la résoudre ne nous intéresse pas. Et pourtant notre rôle est de nous y intéresser pjur bien connaître ce qu'elle présente de peu intéressant. La vérité n'est pas dans ces querelles de programme, elle n'est pas dans ces formules qui toutes sont incomplètes. Essayer de discuter avec les médiocres, c'est perdre son temps. Parfois on apprend quelque chose en les écoutant; — on apprend ce dont ils sont capables, ou plutôt incapables, — leur

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manque total d'esprit, leur incompréhension. Us ne peuvent rien approfondir. Ils sont toujours à côté du vrai. Jamais au centre de la question. Ils la contournent. Ils ne l'attaquent jamais de front. On ne peut rien gagner à leur contact, qu'à connaître un peu plus leur néant. Le penseur libre, qui se mêle à l'action, qui croit au progrès, qui ne s'attarde pas à discourir à perte de vue sur des questions quelconques, accomplit son œuvre réelle, malgré l'agitation des médiocres. Cette agitation le trouble, et partois interrompt son œuvre. Ce n'est pas pour longtemps. Il ne perd pas de vue son but sublime. Ce ne sont pas des gestes médiocres qui pourraient retarder sa marche lumineuse. Il y a une action à accomplir plus haute et plus héroïque que toute cette agitation : il y a à découvrir le vrai, il y a à créer l'art, il y a à vivre harmonieusement au centre de la vie universelle, il y a une vie intérieure à vivre, qui est la reconquête de nous-méme, qui est le triomphe de la vie dans la conscience libérée de l'emprise médiocre du milieu.

Si l'on s'attarde à discuter avec les médiocres, on oublie la grande question morale, l'unique, la seule qui se pose devant 1 énigme de la vie : vivre la vie intérieure en harmonie avec la vie universelle. Cette vie intérieure n'est pas la vie mystique ; ce n'est pas la vie de la contemplation égoïste du moi ; ce n'est pas la vie absurde de l'ascète. Elle n'est que l'expression de la conscience qui se cherche et qui se découvre, et qui se manifeste par l'action. La vie intérieure de l'ascète aboutit au néant. Elle est passive et nulle. La vie intérieure de l'homme d'action est toute combative. Elle n'est qu'une préparation à son rôle social. Il puise dans

ou l'autistogratie 644

le perfectionnement de la cité intérieure la sagesse qui permet de fonder sur des bases meilleures la cité sociale et humaine. Comment les médiocres pourraient-ils fonder la cité sociale et humaine s'ils n'ont pas interrogé leur conscience, s'ils n'ont pas cherché à fonder la cité intérieure sur une plus haute compréhension de la vie, — sur lajustice et sur la beauté? Pour eux, la question de la cité intérieure est toute résolue. Elle ne se pose même pas. Il y a autre chose à faire que de rechercher le perfectionnement de l'être: il y a à recouvrir la vie d'un tissu de préjugés, il y a à l'étouffer sous le boisseau, au moyen de la loi et de la morale. Cela est beaucoup plus facile. Il y a à s'agiter sans but, au hasard. Du moins sans but élevé, mais avec un but parfaitement précis au point de vue égoïste. Il y a à s'épuiser en démarches et gesticulations de toutes sortes. Cela est un but sans doute, un but bien arrêté de nier la vie, de vivre la vie sans but. Les médiocres voudraient que nous perdions du temps à écouter leurs palinodies, que nous nous intéressions à leurs faits et gestes, car ils gagneraient ainsi de l'avance, ils nous amuseraient et nous détourneraient de poursuivre le noble but, le grand but pour lequel nous vivons. Ce serait autant de pris sur l'ennemi. C'est encore une ruse qu'il nous appartient de déjouer. Le peu de temps que nous perdons à faire avorter leurs combinaisons est déjà de trop. C'est une obligation a laquelle nous ne pouvons pas ne pas nous résoudre. Acceptons-la comme une nécessité à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire. Sons ce rapport, ils sont bien nos maîtres. Reconnaissonsle. Nous croyons pas vaincus pour cela. Regagnons le temps perdu, et tournons contre les médiocres

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leur arme de combat. Qu'ils perdent leur temps en démarches multiples, qu'ils s'épuisent en querelles vaines, pour ne pas même aboutir à la satisfaction de leur égojsme, — pour échouer dans tous leurs plans, victimes de leur vanité. Car les médiocres n'ont pas l'orgueil qui crée, mais celui qui détruit ; ils n'ont pas l'orgueil qui affirme, mais l'orgueil qui nie. Ce sontdes destructeurs ; ils ne construisent rien à la place de ce qu'ils ont détruix. Du moins ils essaient de détruire, sans y parvenir, la beauté morale, la volonté héroïque et quotidienne, l'amour de la vie au cœur de l'humanité. Cela, ils voudraient bien le détruire. Pour le remplacer par quelle absurdité? Par la loi qui brise l'énergie individuelle, parle dieu-Etat qui maintient l'ordre. Qui s'arroge le droit de protéger, de défendre les individus, — de les juger ou de les absoudre. Qui, pour eux, à leur place, exerce la justice, veille sur la beauté, modère leur indépendance, leur donne les bienfaits de la vie en commun. Celui que guide seule la loi de la conscio.nce, la loi de la volonté et de l'intelligence, n'a pas besoin de lois pour le protéger, ni pour le punir. Celui qui sait se diriger dans le sens de l'harmonie universelle se passe de l'Etat, de toute la morale. Ce sont là deux béquilles sur lesquelles s'appuie l'humanité chancelante. Béquilles de sa naissance, béquilles de sa fin. Qu'elle vole de ses propres ailes, qu'elle renonce à ces appuis. Cette heure viendra oii la morale ne sera plus qu'un souvenir, où elle ne sera plus qu'un mauvais songe. Alors la vie deviendra une réalité. La morale et la vie s'excluent, La morale ne devrait être que la science de cette vie universelle, elle devrait reposer sur la liberté de la vie, sur l'harmonie sublime quelle

ou I.AP.TISTOCUATIE 643

dégage. Elle repose sur le contraire. L'individu n'a aucune morale au sens bas et vulgaire des médiocres ; il a dans son esprit la morale supérieure de la liberté, qui l'affranchit des chaînes de la fausse morale. Les médiocres jamais n'auront pour guides la volonté et l'inlelligence. C'est pourquoi les lois qu'ils ont faites sont bonnes pour eux; c'est pourquoi ces lois^ si elles excitent leurs instincts sans beauté, seront bonnes chaque fois qu'elles se contrediront en les réprimant. Une les médiocres gardent les lois qu'ils se sont données, mais qu'ils ne nous contraignent pas de les subir. On'ils confectionnent leurs lois, qu'ils y obéissent, mais que ceux qui ont au fond du cœur la loi suprême de I intelligence ne soient pas assujettis à la morale des médiocres. Les médiocres ne veulent pas qu'il en soit ainsi. Et il veulent refréner l'instinct de la vie, — l'instinct de vérité et de beauté qui est au cœur de la vie humaine, au moyen de leurs lois. De là l'antagonisme ■qui s'éternise entre les médiocres et les artistes: ceuxci ne reconnaissant comme vraie, ne voulant subir aucune des lois que les médiocres leur imposent, — les rejetant par la pensée et les combattant par l'action, — et les médiocres voulant, par la force, les leur imposer quand même, contre tout bon sens et toute justice. Les uns veulent s'affranchir de la loi par l'intelligence et l'amour ; les autres s'y soumettent par indifférence ou inertie. Les uns font l'effort qui mène à la vérité, et n'a pas besoin de s'imposer par des lois ; les autres ont l)esoin de se sentir soutenus, protégés par la loi, parce qu'ils n'ont aucune volonté, aucune énergie, parce que ne réside pas en eux le don supérieur d'aimer la vie. Dès lors, les luttes de l'artistocratie et de la médiocra-

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tie deviennent, pour l'artistocrate même, un sujet continuel d'observation, une raison de plus de lutter et d'agir. Ce spectacle est pour lui matière à découvertes au plus profond de sa conscience, matière à s'observer, s'interroger, matièi^eà penser, à se rendre compte de ce que vaut une société guidée uniquement par des instincts sans grandeur. Il vit pour penser, pour agir, pour observer, pour faire de cette lutte de deux sociétés le thème favori de ses méditations, et l'inspiration de ses œuvres. L'œuvre de l'artiste reproduit la lutte qui se livre dans la vie entre les médiocres, c'est à-dire les impuissants et les nuls, et les penseurs, les artistocrates de l'idée. L'artiste découvre son œuvre dans ce spectacle, dans cette lutte à laquelle il ne cesse pas de prendre part, il y découvre lart, et toute la vie. L'agitation des médiocres devient la cause de l'action qui est au cœur de son œuvre. La médiocratie est par lui transformée en beauté, elle collabore à l'harmonie de l'œuvre. La vérité naît, avec la beauté, de cette reproduction de la vie totale. Le médiocre ne puise, au contraire, aucun sentiment de noblesse devant l'artistocratie. Ce qui n'est pour décourager l'artistocrate. Cette lutte ne lui inspire aucun mouvement sublime, aucune œuvre durable. II reste médiocre, là où l'artiste ne cesse pas d'agir, profitant de la laideur de ses adversaires pour créer de la beauté.

Il faut bien avoir le courage de le constater : la démocratie est une médiocratie. Il faut rendre responsable de cet état de choses l'aristocratie, qui l'a orientée dans une voie néfaste. Elle a utilisé la démocratie dans son propre intérêt, elle l'a détournée à son profit, elle lui a inculqué un faux idéal. La démocratie, en com-

ou l'artjstoliratir; <t45

battant l'aristocratie, a hérité de ses vices. Elle en a conservé tous les préjugés. Il lui faudra recommencer à vivre une vie meilleure, et c'est en s'attaquant à ellemême, à ses défauts, à ses erreurs, en cherchant à se juger en toute sincérité, en se considérant sans hypocrisie, en triomphant de sa laideur, en ne craignant pas de soigner ses plaies que la démocratie sera victorieuse de l'aristocratie. Elle sera victorieuse à la fois d'elle-même et de son adversaire. Se vaincre, c'est vaincre les défauts qu'elle a pris à ses adversaires, qu'elle a fait siens en les parodiant, en les rendant plus visibles par son inexpérience. Commencer par remporter d'abord la victoire sur elle-même, c'est, pour la démocratie, s'assurer un plein triomphe et le succès définitif sur laristocratie.

La démocratie fait fausse route : à l'artistocratie de la ramener dans le droit chemin. La démocratie agit dans un espiit anti-démocratique en donnant au peuple le pouvoir de s'opprimer par des lois, le pouvoir de s'imposer une direction, un régime politique; en donnant au peuple le pouvoir de se donner des juges, des moralistes, des tribunaux. Là ne réside pas la vraie émancipation du peuple. Elle ne réside pas dans toutes les fonctions (médiocres) ouvertes à tous. Elle n'est pas dans le pouvoir à la portée de tous, dans l'accès aux fonctions publiques, à la direction de l'Etat, dans les moyens offerts à chacun pour arriver à obtenir une portion de l'assiette au beurre. Dans le droit donné à chacun, imposé à chacun, de faire de la politique, sous peine de n'arriver à rien. Quiconque a besoin d'obéir à des lois est médiocre. Le peuple ne s'affranchit pas en participant à la direction de l'Etat. Cette direction ne

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lui appartient pas. Elle appartient à la médiocratie.. La démocratie (la vraie) entend se gouverner sans lois, elle ne reconnaît pas l'autorité factice des parlements, elle n'admet pas qu'on lui impose la volonté des plus forts, La démocratie est maîtresse de sa destinée. L'artistocratie lui dira où est la vérité.

(Chaque fois que la démocratie imite les erreurs de l'aristocratie elle est médiocre. Entre l'une et l'autre il n'y a aucune différence. Leur morale est identique. Leur politique s'égale. Sous un nom ou sous un autre la même erreur se perpétue. Les vocables diffèrent : la chose demeure. Les démocraties sont ausi peu libres que les aristocraties. Mêmes privilèges, mêmes trafics, mêmes passe-droits. Mêmes inégalités, mêmes injustices. Comme elles, ellesn'obéissentqu'à leurs instincts. Comme elles, elles reposent sur le crime. Comme elles, elles cuLUvent le meurtre. Comme elles, elles ont besoin de l'appui des lois. Elles ont les mêmes besoins, les mêmes intérêts à défendre. Les droits de l'homme, c'est un mirage. Ces vocables : « liberté, égalité, fraternité», n'existent qu'au fronton des monuments publics. Us rappellent sans cesse aux passants qu'elles n'existent pas. Les démocraties ont inventé la loi, qui est l'arbitraire codifié. Ce qui est une habitude devient une obligation. Voilà tout le bienfait des démocraties. Le suffrage des imbéciles impose sa tyrannie. Le nombre est aussi dangereux que l'élite. Aristocraties eldémocraties n'ont que des laideurs et des plaies à étaler. L'histoire étale tout au long leurs mensonges, leurs crimes. Leurs différends ne prouvent rien. Une république est aussi veule qu'un empire. Seul l'individu a quelque valeur. Cette opposition, au sein delà médiocratie, de l'aristo-

ou l'artistocratie 647

cratie et de la démocratie, ne prouve rien. Elle prouve que les médiocres ne s'entendent guèi'e. La médiocratie demeure toujours la médiocratie, quels que soient les partis qui s'agitent dans son sein, de quelque nom qu'elle se pare, de quelque épithète qu'elle s'affuble, pour égarer Tartistocratie, et paraître meilleure.

Négation de Tindividualisme, — négation du socialisme, à cela nous a conduits la médiocratie. Elle y est arrivée par une exagération de l'un et de l'autre En réclamant les droits de l'individu, elle a méconnu ses devoirs. Elle les a dénaturés. Elle a eu dé l'individualisme une conception aussi fausse que du socialisme. Il sied, maintenant, de retrouver le sens de l'individualisme et du socialisme pour les concilier harmonieusement. En médiocratie, l'individualisme devient une absurdité, — le socialisme une chimère. Rien de précis — de clair. Ils servent l'un et l'autre de bas intérêts. L'individualisme devient le contraire même de l'individualisme. Or, la vérité consiste à libérer l'individu dans le sens de l'harmonie universelle, en le rapprochant de tout ce qui est, en ne l'isolant pas de la vie. Elle l'associe à tout ce qui existe. Ce n'est pas en se séparant de la vie que l'individu pourra vivre; c'est en retrouvant le sens de la vie déformé par les morales et les politiques. L'individu se libérera en retrouvant les nobles aspirations de l'humanité, en vivant de la vie collective qui proteste contre les contraintes. En renonçant au faux individualisme des médiocres. En s'évadant du mysticisme étroit et du matérialisme. Pou'' s'humaniser, pour vibrer de la vie universelle, l'individu aura le devoir de combattre les formes d'oppression qui s'exercent contre lui, contre la vie qui est en

lui, et ne demande qu'à s'épanouir, contre l'humanité à laquelle il appartient. En cela précisément consiste l'idéalisme déflguré par la médiocratie : c'est une révolte, une protestation contre la médiocratie, le soulèvement de l'individu contre ce qui l'opprime, c'est son amour de la vie, son enthousiasme, sa volonté d'être libre. Donner un autre sens à l'idéalisme, c'est être dans le faux. Il ne peut désigner qu'un mouvement intellectuel et moral né pour protester contre l'individualisme sans art, la politique des médiocres, la fausse interprétation de l'individualisme. Mais que d'erreurs répandues au sein même de l'idéalisme mal compris, mal interprété. 11 reste à séparer l'idéalisme vrai du faux individualisme, et pour cela sans doute devonsnous renoncer à utiliser ce vocable, comme tant d'autres que notre temps a enlaidis. L'idéalisme, c'est donc une protestation de l'individu, qui se détache des milieux médiocres pour se rapprocher de la vie et de la nature. C'est, la renaissance de l'individualisme, mais d'un individualisme sincère, qui n'a rien à voir avec l'égoïsme. L'individualisme n'est pas une négation de la vie. de l'humanité, de l'espèce, comme le veulent les médiocres ; c'est leur plus haute affirmation. Le socialisme doit apporter à l'individualisme sa force, il doit le régénérer, aussi bien qu'être régénéré par lui, — et pareillement l'individu doit*libérer, en se libérant, la société. Ces deux formules se complètent. Aujourd'hui, elles se contredisent et se combattent. L'une et l'autre sont dans le faux. De là tant d'incertitudes et d'appréhensions! La médiocratie a tout confondu. Il sied de retrouver le sens de tous les gestes, de toutes les expressions qu'elle a déformées, qu'elle a rapetissées,

ou l'aeîtistocratie 649

qu'elle a réduites à néant. Il sied de prendre une à une toutes les attitudes, de les dépouiller de leur masque, de retrouver leur sens héroïque perdu, et de redonner à l'art, à !a science, à l'idée, à la justice, à la beauté, leur haute signification dans la vie individuelle et sociale.

Jamais, en « médiocratie », l'individualisme et le socialisme ne s'accorderont. Ils rivalisent de laideur. Gomment arriver à une entente? Sera-ce par des concessions de part et d'autre? Aucune concession n'est possible. La société ne veut pas céder. L'individu ne veut pas abandonner une parcelle de ses droits. Nul ne veut se résoudre à accepter quelques avantages en échange de sacrifices. Nul ne veut se restreindre. Mais chacun cherche à restreindre l'autre. C'est une lutte sans merci. Ce ne sera pas par la voie de la concession que l'entente s'organisera. L'entente sera un mythe tant que les individus n'auront pas renoncé à leur médiocrité. Une société meilleure sera l'œuvre des individus. Elle aura pour base la conscience. Elle aura pour soutien la science et la justice Elle sera l'œuvre de l'intelligence et de la raison. Elle n'exigera aucun sacrifice, aucun compromis. Aujourd'hui, la justice nous semble anormale. Quand elle se manifeste, c'est un fait extraordinaire. Elle sera naturelle dans un milieu meilleur. Elle paraîtra dans l'ordre des choses. Nous ne l'admirerons plus comme une force supérieure. L'artistocrate pratique la justice naturellement. Elle fait partie de chacune des minutes qui composent son existence. Elle est mêlée à tous ses actes. Cette conception d'une justice égale pour tous n'est pas un rêve de médiocre. Pourtant, quand les bourgeois le réclament.

650 LE CULTE 1)E l'idéal

ce rêve est médiocre. C'est une ironie. La justice désigne souvent l'injustice. Ce qu'il y a de plus injuste, c'est la fausse conception de la justice. La justice doit naître des rapports de l'individu et de la société, — elle est dans l'équilibre du socialisme et de l'individualisme.

Pour réaliser cet équilibre, le socialisme et l'individualisme.n'ont pas à se faire de concessions, mais à s'allier harmonieusement en se dépouillant de tout faux idéal. Tout faux socialisme, tout faux individualisme doivent disparaître. Il n'y aura plus dès lors inimitié entre eux, mais complément, réciprocité. Un nouveau nom devra sceller ce pacte, cette alliance, qui permettra d'oublier les tares dues au socialisme et à l'individualisme mal conçus par les bourgeois. Vivre en dehors de toute catégorie et de toute étiquette, rendre inutile toute classification, rendre caduques ces expressions : socialisme, individualisme, par une indépendance et une sincérité qui constituent vraiment une vie meilleure pour l'individu, rejeter ainsi toute formule récente née du besoin de diviser, de nier, née de la politique ou de la morale agonisante ; enfin, supprimer, pour la compréhension même de la vie et de la vérité, ces vocables mal employés qui en faussent le sens et la réalité, ne plus se diresocialisteni individualiste, mais homme simplement, n'est-ce pas le progrès, qui doit être réalisé, de nos jours, par l'artistocrate?

Homme, sans doute, homme réel et vivant, mais non homme médiocre. Homme-artiste et pensant, homme d'action et de volonté, mais non homme de résignation et de doute. Homme qui cherche à être meilleur, à utiliser en vue de plus de beauté jusqu'à ses tares mêmes.

ou L ARTISTOCHATIE

e.jf

Et qui prend ainsi le droit de vivre, le droit d'ètie utile, le droit de collaborer a la réalisation du rêve de la justice, du rêve de la beauté, — selon ses moyens, selon ses aptitudes, selon ses forces. Vivre pour créer delà beauté par la pensée, par la parole et par l'action, tel doit être l'idéal de l'homme nouveau .

En ce moment nous subissons l'assaut de toutes l<'s^ morales. Plutùlque de succomber, elles se font accueillantes. Elles essaient de se renouveler. Elles nous font des concessions. Accepter ses concessions, c'est pour nous leur en faire également. Il faut refuser leurs avances. Elles se sentent perdues, et elles affectent de reprendre des forces. Elles se fardent et se maquillent. Elles accueillent nos idées pour les déformer, pour les utiliser afin de prolonger leur agonie. Elles pensent qu'en ayant l'air de s'ouvrir à nos désirs immenses elles arrêteront nos coups. C'est ainsi que la morale essaie d'être individualiste ou sociologique, esthétique ou sentimentale. C'est ainsi que la loi paraît s'assouplir dans l'intérêt du faible. Ces apparences nous cachent le vrai dessein des morales et des politiques, qui est de se perpétuer, coûte que coûte, par un nouveau mensonge. Il arrive que toutes les idées généreuses émises par l'art ou par la science deviennent pour les médiocres un nouveau moyen de dominer. Ils imposent de nouveau leur pouvoir avec cequi combatet détruit leur pouvoir. Incapables d'ariêter l'élan delà pensée libre, les médiocres veulent en profiter. Mais comme ils ne peuvent pas l'accepter avec toutes ses conséquences, ils l'ajustent à leurs besoins, à leurs désirs, ils n'en prennent que ce qu'ils croient être utile à leurs intérêts, — et en paraissant accepter l'effort de renouveau qui soulève

^52 LE C.ITUE DE l'idéal

les peuples, ils contribuent à le déformer et le dénaturer, puisqu'ils n'acceptent de cet effort que ce qui est acceptable pour eux, c'est-à-dire une simple ébauche. Là où nous plaçons la paix souveraine qui supprime la guerre, — dans le domaine de la conscience, — ils placent l'arbitrage ; là où nous plaçons la revanche de l'individu contre la société, dans le droit à l'amour et à la vie, ils placent la philanthropie et la charité; là où nous plaçons l'idée de justice et d'harmonie, ils placent It' socialisme chrétien ou le socialisme tout court. Ils mettent partout des lois à la place de la conscience Et la morale des hommes libres, qui supprime toute morale, est encore une vérité pour quelques-uns, mais la totalité de la masse l'ignore. Cette ignorance doit cesser.

L'artistocratie, — qui est le pouvoir de se diriger soi-même, — est aussi le pouvoir de diriger les autres, par l'exemple quon leur donne. Celui qui défend ses idées veut être aimé, compris, senti. Le pouvoir que l'art possède sur la coiiscience de tout être humain esi miraculeux. Il peut le transformer, le délivrer, le découvrir à lui-même. Celui qui a au fond de son cœur une parcelle d'idéal que son contact avec l'art fait éclore à la vie, que l'art éveille et qu'il découvre, joue son rôle dans l'évolution. Le médiocre est celui qui ne possède pas cette parcelle d'idéal. — qui est absolument réfractaire au pouvoir de l'art — , que l'art ne parviendra jamais à transformer, malgré tout son génie. Est-ce qu'il y a là une preuve de l'impuissance de l'art? Son pouvoir est-il en défaut ? L'art brille pour tous les hommes, mais tous ne sont pas également préparés à en recevoir la lumière, et c'est pourquoi elle est lente à

ou l'artistocratie 653^

pénétrer chez cerlains, moins lente chez d'autres, — chez d'autres elle mettra plus de temps que la derniôre étoile n'en mettra pour envoyer ses rayons jusqu'à nous.

La jeunesse contemporaine a le devoir, l'obligation de penser et d'agir par soi-même, de ne rien accepter sans l'avoir voulu, sans avoir contrôlé les faits et les idées, sans avoir auparavant fait preuve d'esprit critique. Elle n'admet de ce qu'on lui enseigne que ce qui est conforme à la raison. Elle n'admet que ce qu'elle veut admettre. Quant à accepter, aveuglémant et sans contrôle, sans critique, tout ce qui lui est donné pour vrai, elle s'y refuse. Assez longtemps elle a subi le joug de maîtres absurdes. Assez longtemps les préjugés transmis par les générations d'hier ont pesé sur les générations d'aujourd'hui. Elle se refuse à subir l'esclavage des dieux morts. La politique, la morale, la loi, on ne les lui impose pas. Elle les rejette si elles restreignent sa liberté, si elles diminuent sa force, si elles dépriment son énergie. Elle ne cherche qu'à s'augmenter, qu'à voir, observer, penser par soi-même. Ce devoir est urgent. L'évolution de la société actuelle en dépend. Quand nous n'aurons plus en présence de la vie des machines incapables d'en saisir le sens, quand nous aurons en face de la vie des hommes, simplement, c'est-à-dire des individualités libres, conscientes de leurs pensées et de leurs actes, le monde pourra être en voie de transformation. Ne cessons pas de réclamer, de la part des plus jeunes, l'esprit critique devant le-

654 LE CL'LTE DE l'iDÉAL

quel Terreur s'évanouit. Car pour nous, l'erreur c'est la laideur. Cet esprit critique, tout s'efforce, dans notre société, de l'étouffer. On l'étouffé avec le j-espect imbécile de la tradition, la sounaission aveugle à l'Etat, le fonctionnarisme. La jeunesse doit se créer une morale et une loi, se les donner, n'en accepter aucune autre. Pourquoi les accepter d'une société faite à 1 avance, hiérarchisée? S'est-elle donnée les lois qu'on lui impose ? A-t-elle choisi la morale qu'on lui inculque? Pourquoi lui enseigne-t-on des formules qui ne correspondent plus à l'évolution, des formules de mort, qui masquent la vérité ? Elle ne veut recueillir la vérité de la bouche d'aucun maître. Elle ne veut la découvrir qu'au fond d'elle-même, ne la tenir que de son expérience, chaque jour plus vivante. Quand elle commence à voir, observer, penser par soi-même, alors elle s'évade des préjugés de renseignement. Elle brise les contraintes du milieu. Elle se crée une société à l'image de son rêve, une société où elle évolue librement, où elle aime sans arrière-pensée, où elle pense sans restriction. Elle déserte la société de mort où la vie l'a placée, pour qu'elle lutte et qu'elle s'affranchisse. Car la vie veut que la jeunesse la possède lentement, dans la douleur et la contrainte. Elle veut que la jeunesse connaisse la lutte pénible, le martyre de l'esprit se cherchant à travers toutes les contraintes, pour qu'elle l'apprécie mieux. Elle veut être la récompense de ses efforts pour aller vers elle, pour la découvrir. La jeunesse vivante se crée un milieu. Pourquoi se résoudre à accepter le milieu qui existe? Ce milieu lui impose ses idées, .ses habitudes. Elle ne peut pas y vivre. .Vinsi la société évolue lentement parce que les

ou l'artistocratie 655

jeunes refusent d'accepter l'enseignement qu'on leur transmet. Le devoir de la jeunesse, c'est donc de faire table rase de tout ce qui lui est donné sous forme d'enseignement et de morale, de tout ce qui lui est transmis par la famille, la race, le milieu. De ne reconnait7'e aucune aulorilé. Quand la jeunesse aura fait son examen de conscience, quand elle aura rejeté le fardeau de la tradition, elle reconnaîtra la vraie autorité, elle découvrira la vraie science, et la vraie morale. Elle ne rejette que la fausse tradition. En la rejetant, elle découvre la vraie tradition, et en pensant par soimême, elle pense comme ses vrais précurseurs. Elle ne fait table rase que du néant. C'est l'œuvre des morts qu'elle refuse de continuer. Mais l'œuvre des vivants lui appartient. En ne reconnaissant aucune autorité, elle reconnaît l'autorité de la conscience, et le pouvoir de l'individu. Elle sait ce qu'elle veut. Elle choisit ses maîtres, ses éducateurs, qui n'imposent rien, mais qu'elle s'impose, parce que leur enseignement est conforme à la vie. Tout rejeter de ce qui est faux^ voilà ce que signifie cette expression : ne reconnaître aucune autorité . Ce n'est pas rejeter la vraie pensée des ancêtres. Ce n'est pas rejeter la science, l'art. Ce n'est pas rejeter ce qui a formé notre pensée libre. C'est rejeter ce qui la contraint, l'étouffé. Tous les esprits jeunes sentent ce devoir. Tous soutfrent de ce malaise. Tous veulent dire ce qu'ils aiment, ce qu'ils espèrent, ce qu'ils pensent. Et l'on voudrait leur ravir ce besoin, leur ravir cette liberté de penser et d'agir, — cette liberté d'être soi-même. Cette liberté, nous la prendrons. Nous l'aurons toute. Le plus grand pouvoir qui €st en nous, c'est de nous faire comprendre. Nous se-

rons compris. Penser que l'on n'écrit pas inutilement, que nos paroles ne tombent pas dans le vide, mais que des jeunes les recueillent, reconnaissent leur inquiétude dans notre inquiétude, voilà qui nous soutient, et qui nous encourage. Cet écho, que nous trouvons dans les cœurs pareillement éprouvés, et pareillement douloureux, c'est notre récompense. Nos œuvres ont un sens. Elles aident la jeunesse à se « découvrir». Comme elle, nous nous découvrons, c'est-à-dire que nous devenons nous-même par un lent effort quotidien. Nous nous cherchons ensemble. Notre effort commun nous libère. Rien ne voilera nos paroles, rien ne les empêchera de résonner au fond de toutes les consciences jeunes.

Enûn, chacun de nous sait que son devoir est de se chercher pour faire protîter de ses découvertes la jeunesse. Chaque esprit jeune sait cela, s'en rend compte. Les découvertes sont utiles à tous. Elles augmentent la sensibilité et l'intelligence. Celui qui crée dans la solitude, celui qui pense ne pense pas seul. La pensée d'autrui l'accompagne. Près de lui, des jeunes se cherchent. Près de lui, leur génie se découvre. A leur contact, la vie se manifeste. Se rencontrer sur le même chemin, de plus en plus nombreux, se diriger vers le même idéal, c'est une constatation bienfaisante. Or, notre pensée s'insinue peu à peu dans les cœurs. Nous créons peu à peu une morale meilleure. Nous instaurons des formes de beauté. Tous nos efforts d'hier n'ont pas été inutiles. Enfin, notre heure est venue. Que de luttes opiniâtres, dans l'indifférence et l'hostilité, avant de se sentir quelqu'un, avant de se dire : mon œuvre compte, ma pensée a une influence sur la destinée de l'humanité.

«lu l'artistoch.mie 657

Ce n'est pas l'égoïsme qui est satisfait dans la constatation que la pensée enfin a pu se révéler. Nofis sentons que notre délivrance exprime en même temps la délivrance de chacun. Nos épreuves ne sont pas !e fait d'un seul. Les phases de douleur qui ont été li^s nôtres furent aussi les douleurs d'autrui. Nous avons tous connu les mêmes malaises. Le malaise de se s(;ntir incompris, en lutte avec le milieu. Le malaise «le se sentir obscur, c'est-à-dire sans inlluence immédiate sur les mœurs, les idées. A mesure que notre pensée s'étend, notre influence grandit. A notre tour, nous sommes écoutés. Toutes nos paroles comptent. N'en prononçons pas une qui puisse être en désaccord avec la vérité. Ne prononçons que des paroles qui soient désastreuses pour l'erreur, — et pour les médiocres.

Puisque nous sommes écoutés, — enfin ! — nous avons à nous surveiller, à surveiller nos actes, nos paroles. Nous avons h. ne pas perdre in bonne inlluence que nous possédons. Un rien peut nous égarer. Une faute peut tout compromettre. Nous avons à exprimer notre opinion dans tous les conflits qui divisent les hommes. Toute injustice doit nous irriter. Toute douleur doit nous émouvoir. Toute action basse doit nous indigner. L'iniquité doit nous trouver debout devant elle. Ne pas fléchir, ne pas faiblir devant la puissance du nensonge. Tout est là. On a les yeux fixés sur nos nos sentiments; on attend de nous une solution dans les plus graves problèmes. Nous avons à répondre sur tout : sur le patriotisme et sur la guerre, sur le socialisme et l'anarchie, sur le nationalisme... N'hésitons pas. On attend de nous la réponse qui calmera les flèvres, excitera les enthousiasmes. D'autres ont parlé

6r>8 LE CULTE DE l'iDÉAL

avant nous : ils n'ont pas tout dit. La preuve qu'ils n'ont pas tout dit, — c'est que leurs réponses ne nous suffisent pas, c'est qu'elles n'ont pas calmé nos doutes. A notre tour nous sommes interrogés, comme nous avons interrogé les hommes qui nous entouraient. Que notre réponse soit meilleure que leur réponse. Qu'elle exprime toute la vérité.

La vérité ne s'exprime pas par morceaux. On n'en saisit pas des fragments. Ce qui est vrai l'est sans restriction. Ce qui est vrai de l'art l'est aussi de la science, et de la politique, et de l'action. La vérité correspond à toutes les formes de la pensée humaine. La vérité pour l'art est la même que pour la science. Chaque pensée n'est que l'expression totale de la même vérité. La vérité a plusieurs faces : toutes la contiennent totalement. La science, l'art l'expriment différemment la même vérité. Elles en sont les images, et les formes. Mais chaque forme n'en est pas un lambeau. Chaque forme la découvre en entier. Ainsi, nous exprimerons toute la vérité quand notre pensée et nos actes seront en harmonie; quand notre science, notre art, loin de se contredire, loin de s'exclure, correspondront, se compléteront. Combattons sur toute la ligne. Envisageons la pensée comme l'action : sans limites. Nous devons au monde toute la vérité, dans toutes les formes de la vie- Ce besoin de dire toute La vérité apparaît dans nos œuvres, se fait jour à travers nos angoisses, nos incertitudes, nos tâtonnements. Nous ne prétendons pas l'atteindre du premier coup. Il n'y a que les médiocres qui aient cette prétention. Eux se vantent de posséder la vérité. Nous, nous la cherchons. Nous, nous la décou-

ou LAUTISTOCliATIE 659

vrons. Avant de la découvrir, el pour mieux la découvrir, nous n'avons pas été a l'ahri du doute, de Terreur même. L'erreur, qui ne sert aux médiocres qu'à éterniser la laideur, nous a servi à vaincre l'erreur. Elle nous a été un puissant stimulant. Nos inquiétudes, nos hésitations, nos doutes, ont eu une utilité. Us ont eu une raison d'être. Ils nous ont servi à prendre plus pleinement conscience de nous-mêmes, de ce que nous voulons. L'erreur des médiocres ne leur profite pas. Leurs incertitudes sont stériles. Aujourd'hui, nous voulons dire toute la vérité, c'est-à-dire tout ce que nous j)ensons. Nous avons un moyen d'exprimer notre pensée, de l'exprimer hautement, et de façon h ce qu'elle soit entendue de tous : ce moyen, c'est notre œuvre, — ce sont nos livres, et ce sont nos paroles. Nos livres sont, tle plus en plus, le refuge où notre conscience comprimée par les lois, le milieu, où notre instinct de liberté froissé partout ailleurs vient s'épanouir. La, tout ce qui a été. comprimé éclate. Tout ce qui trouve un obstacle dans la société telle qu'elle fonctionne, tout ce que ses lois punissent, tout ce que sa morale défend, vient s'y exprimer sans contraintes. Résolvons-nous donc à dire dans nos œuvres ce que nous voulons, ce que nous pensons. S'il ne nous est pas permis de réaliser pleinement notre idéal au sein de la « médiocratie », il nous est permis, du moins nous ])r8nons ce droit, d'exprimer l'idéal que nous voulons, que nous pressentons, dans nos livres. Ce qui ne nous dispense pas d'essayer de le réaliser par l'action. Notre vie tout entière doit être une œuvre d'art, et nos idées doivent insp rer tous nos actes, La beauté ne doit pas être seulement dans nos livres, mais dans nos

600 LE CULTE DE l'iUÉAL

gt'stes. Nous devons être artistes partout et toujours. Lart doit se confondre avec l'action. Nos livres sont nos actes, et nos actes répètent la pensée de nos livres. Où l'action est comprimée, la pensée reprend sa revanche, elle venge l'action. La pensée prend la parole au nom de l'action blessée. La pensée proteste contre les obstacles qui retardent sa réalisation. L'action n'est que reculée, mais la pensée a le temps de la préciser, et c'est déjà réaliser l'action que de créor une œuvre d'art, un poème, gros de nos rêves, et de nos espoirs, consti tuant, au sein de la médiocratie, une protestation de chaque jour, et cette protestation, rien ne peut l'empè* cher de retentir et d'avoir des conséquences illimitées.

Chacune de nos paroles a son retentissement au fond de toutes les consciences. Au fond de toutes les consciences, elles apportent l'idéal. Elles réconfortent les faibles. Elles enfantent des mondes. Nos paroles ne tombent pas au hasard. Elles sont entendues. Nos voix sont écoutées. On lit nos livres. Dès maintenant, notre action est certaine. Elle contribuera à créer une humanité d'hommes libres.

Le besoin d'être soi-même, — c'est-à-dire de se gouverner soi-même sans le secours de la morale et de la politique, besoin qui distingue l'artistocrate des autres hommes, qui ont besoin de se sentir gouvernés, incapables de penser et d'agir par eux-mêmes, — ce besoin n'est que le besoin de vivre lune vie de beauté, il ne s'apaise que dans la création de l'œuvre d'art, il s'y épanouit, il trouve en elle son unique réalisation. C'est dans l'œuvre d'art que l'homme s'aftirme libre, qu'il s'évade de la politique et de la morale. Il n'y a pour

ou l/AïaiSTOGRAriE (i61

l'homme aucun autre moyen d'affranchissement et d'expansion que l'œuvre d'art, — que la beauté qu'il crée en la découvrant dans la vie. Il n'y a pas d'autre morale ni d'autre politique pour lui. C'est l'action par laquelle il se proclame vainqueur de l'esclavage et de la mort. Hors de cette action supérieure, l'homme n'est pas libre. Il n'est pas soi-même. Il ne se gouverne pas iniérieurement. Il lui faut un soutii-n extérieur. Il lui faut la loi, la morale, la politique. L'art disparaît alors, pour céder la place à la laideur. En disant aux jeunes esprits, anxieux de découvrir l'idéal dans la vie : vous devez être des artistes, nous leur disons : vous devez être libres. C'est le seul moyen pour vous de vous libérer, c'est le seul moyen d'être ou de rester vous-mêmes. Toute votre existence doit tendre à la réalisation de la beauté. Vous posséderez ainsi à la fois la vérité et la bonté. Vous aurez un but. Vos actes auront un sens. Nous ne vous proposons pas d'autre idéal, — si vous cherchez à devenir vous-mêmes, et vous êtes déjà vous-mêmes quand vous sentez que votre effor*; doit tendre à ce but, être dirigé de ce côté — que l'idéal de l'art, — celui que les œuvres vous indiquent, celui que vous devez réaliser vous-mêmes dans vos œuvres. 11 faut donc que vous deveniez des artistes pour devenir des hommes libres, pour devenir vous-mêmes, pour vous arracher aux influences du milieu, à toutes les influences qui pèsent si lourdement sur vos consciences. Elles sont lasses de supporter ce joug déprimant. Elles sont avides de vivre une vie plus belle, plus haute, plus humaine. Devenez des artistes, — comprenez que la vie n'a de valeur que par l'art que vous créez en l'observant, en la décrivant, en l'interprétant; que la vie n'a

6G2 LE CULTE DE l'idKAL

de valeur que si vous avez une valeur personnelle, une valeur esthétique, que si vous la vivez vraiment. Vivre la vie, c'est créer la beeuté en nous exprimant dans une œuvre d'art, dans un poème, dan? une sculpture. Une se.ile voie actuellement vous est ouverte pour être utile, pour vous sentir le droit de vivre, pour augmenter votre sensibilité et votre intelligence, pour vous développer sans entraves : celle de l'art. Soyez donc artistes, interprétez la vie dans vos œuvres, et que vos œuvres, expression de votre pensée, témoignent que vous avez vaincu la mort sous toutes ses formes, que vous êtes enfin parvenus à être vous-mêmes, que vous avez trouvé la voie de l'afFranchissement, de la justice et de la vertu.

Créez, créez de l)elles œuvres d'art. .Alors vous ne serez plus en peine de chercber le pourquoi de la vie. Que votre action se fixe et s'éternise dans vos œuvres. Voilà votre raison d'être dans la société contemporaine. Il y a trop de laideurs autour de vous. Remonter ce courant, — peupler la vie de formes inédites et belles,

— créer de nouveaux prétextes d'admirer et d'aimer, de nouvelles expressions de colère et d'amour, — répandre un peu plus de beauté autour de soi, n'est-ce pas le but que doit se proposer celui qui, ne découvrant aucune beauté autour de lui. veut la faire naître de lui-même,

— de celui qui, n'étant pas libre, veut être libre, de celui qui se trouvant courbé sous le joug de la politique et de la morale, veut se donner à soi-même une loi, une direction, une suprême raison de vivre.

ou LAHTISTOGRATlii

Nous aboutissons, après bien des errements, après bien des attitudes po'itiques, après bien des systèmes de philosophie, après bien des raisons données pour justifier la vie, à nous proposer comme morale, comme but, comme fin, la création de l'œuvre d'art, — livre, poème, — ou statue; — à nous proposer comme société idéale une société d'artistes; à ne chercher qu'à devenir des artistes, pas autre chose. C'est pour nous le suprême perfectionnement. Et hors cette ambition, il ne nous en reste aucune. L'ambition du pouvoir est morte dans nos âmes. Nous ambitionnons un pouvoir bien plus vasti : celui d'agir par la pensée sur les destinées de la foule. Ni la direction de l'Etat, ni l'ambition de juger les hommes, ni l'instinct du meurtre ou de légiférer, ne nous requièrent. Nous n'avons plus de ces ambitions. Nos désirs s'orienteat vers ailleurs. Nous renon»;ons à faire partie de la direction politique, d'un monde de juges ou de prêtres, — nous voulons être, uniquement, des artistes, c'est-à-dire une force nouvelle au sein de la société. Nous rétablissons la vérité : ce n'est pas l'art qui est inutile, c'est ce qui est à côté ; c'est la po.itique, la morale. Si dans une société encore reliiite à se baser sur une organisation politique, nous paraissons, en voulant n'y jouer aucun rôle, être des inutiles, en réalité nous considérons notre œuvre autremput supérieure, autrement utile que celle des médiocres, qui sont les seuls inutiles. L'artiste ne s'isole d'une société sans art que pour constituer une société

t»64 LE CLI/IE DE l'idéal

vivante. — et c'est alors que son utilité se révèle, m; is il est certain qu'elle n'a aucun rapport avec l'utilité conçue par les médiocres. Un art en dehors des préoccupations politiques actuelles, des querelles de partis, peut sembler inutile à ceux qui composent en majorité la société actuelle. Il n'en est pas moins la seule utilité, car c'est lui seul qui donne à nos aspirations une forme palpable, lui seul désigne la vraie préoccupation de ce temps : le besoin d'harmonie que rien ne nous révèle dans les formes de la vie sociale que nous observons autour de nous.

Soyons artistes ! C'est la seule fonction qus nous puissions remplir dans la société, puisque c'est la seule qui soit imprégnée de beauté. Nous ne pouvons être que des artistes. Nous ne pouvons pas être des juges. Nous ne reconnaissons k aucun homme le droit de jugf'r un autre homme. Il y a dans ce fait quelque chose 'le monstrueux. Nous refusons d'appliquer la loi au nom de principes injustes. Nous dénions à la société le pouvoir de récompenser ou de punir. La seule idée que nous pourrions présider à quelque erreur judiciaire nous effraye. Notre conscience répugne à de telles besognes. Nous ne pouvons pas être des législateurs. Notre place n'est pas dans les parlements, elle n'est pas au sein des assemblées politiques. Nous ne reconnaissons à personne le droit de faire des lois, et de les imposer. Personne n'a le droit de nous diriger, et nous n'avons pas celui de diriger les autres. Nous ne pouvons pas être des soldats. Nous n'avons pas à entrer dans des considérations qui exigent de la part des citoyens l'impôt du sang. Nous serons des soldats /)«r force, mais non volontairement. La conscience brisera

ou l'autistocratie 6C)5

l'œuvre de la loi. Nous ne pouvons pas être des prêtres. Nous ne pouvons pas être les serviteurs de I idéal de la médiocratie. Nous devons nous évader du fonctionnarisme. Nous ne pouvons être que des artistes. Ni politiciens, ni hommes d'Ktat. mais hommes de pensée et d'action, voilà ce que nous pouvons être.

Nous ne pouvons être que des artistes : dans l'accomplissemsnt de nos travaux quotidiens, sans rapport avec la morale et la religion qui prévalent; — dans l'accomplissement des travaux librement choisis, nous devons mettre de la pensée, — de la beauté. C'est dans ce qui est pratique, dans nos travaux manuels que, nous libérant de toutes les influences sociales, nous pouvons imposer à la société notre govlt, notre idéal. Là, tout métier doit être un art. Tout artisan doi* être artiste. Ainsi, l'utilité s'imprègne de beauté. Ainsi, une société renouvelée peut naître sur les ruines de celle qui existe. Si les juges et les politiciens sont inutiles, les artisans ne le sont pas, parce qu'ils répondent à des besoins réels, dont l'homme ne peut pas s'affranchir. Il n'a qu'à s'affranchir des pi'éjugés qui pèsent si lourdement sur lui, el qui compliquent les nécessités de la vie matérielle, qui la dénaturent. Ces préjugés, la morale et la loi les entretiennent. Ils corrompent les relations des hommes entre eux. Pareillement, ils corrompent leurs travaux en y mêlant de la douleur au lieu d'en faire jaillir une source abondante de joie. L'artiste ne peut donc pas être un juge, un moraliste, un politicien, tels que notre société les exige, — mais il peut être un travailleur, un artisan, — confondre son art et son métier — , pour mieux imposer à la médocratie l'idéal artistocratique.

En exprimant cette idée que la société doit être une

(ÎGfi LE CULTE DE r/lDlÎAL

société crartistes, on n'oublie pas qu'à côté des artistes^ — qui donnent à l'humanité le pain de l'idéal — , il y a ceux qui lui assurent le pain de la vie. Mais ceux-là sont des artistes, doivent l'être; autant de travaux, autant de beautés. C'est l'idéal devenu quotidien. Ce privilège d'être artiste, nous le dénions uniquement à ceux qui, prétendant donner l'idéal sous des formes diverses, — juges, moralistes, faux artistes — . ne font qu'entretenir au sein de l'humanité le spectre immonde de la laideur.

En dehors de l'art, il n'y a pas de beauté. ï\Iais l'art, en s'élendant à toute la vie, répand la beauté dans la vie entière. Les fonctions de juge et de législateur sont remplies par l'artiste, et par lui seul. Il supprime ainsi les tribunaux et les parlements. Les travaux qui procurent à l'homme le bien-être matériel sont également l'œuvre aes artistes. Cette société n'existe pas encore. Le règne de l'artistocratie n'est pas encore venu E^ourtant l'artistocratie existe, et dans la médiocralie même.

La société dont nous faisons partie, ce n'est pas une aristocratie, ce n'est pas une démocratie : c'est une artistocratie. (^est cette société que nous voulons voir grandir, se développer, expression de la conscience libérée des tares de la politique, des vices de la civilisation convenlionnelle des bourgeois. C'est un état nouveau de l'esprit, une mentalité de penseurs libres, une morale inédite, une interprétation sincère et vivante de la sociologie, de l'art, du droit, — une interprétation qui démontre l'élargissement de l'esprit, qui fonde la société de demain sur la beauté. Dans ce refus d'adhérer à la morale sans art, dans cette absence de morale.

(i(j r.'AiiTisrocitATiE n<)7

réside la morale de demain. Ce qui est immoral, aujourd'hui, devant les codes et les tril>un;iux de la médiocratie, sera demain la plus liante expression de la morale. Casera la fin de l'hypocrisie. L'acte d'amour sera une création d'art, un poème, glorificateur de la vie, — i' cessera d'être considéré comme inierieur, comme immoral, — il sera réhabilité. Du moins, qu'il soit dés aujourd'hui réhabilité dpns nos esprits, avec la nature, avec la vie. Dès aujourd'hui, celte morale de demain existe, elle est toule d'aspii'ations, mais aussi de réalisations, car l'œuvre d'art exprime notre morale sans scrupules, l'œuvre d'art enlève à la nudité son sens pornographique, elle réhabilite l'acte d'amour. Les idées exprimées par les arts et les oeuvres des contemporains sont déformées et défigurées par la foule, et sans cesse les. écrivains et les penseurs doivent les remettre au point. Ils doivent faire comprendre que le nu n'est pas immoral, que la vie n'est p^s immorale, que ce qui est immoral c'est leur contrefaçon et c'est leur négation.

WIII

Voilà ce qui devrait être : l'artistocratie; voici ce qui est : la médiocratie. La critique compare sans cesse l'une à l'autre. Elle se rend compte de ce qui est, voudrait que ce qui est soit meilleur. Elle donne aux hommes comme règle, comme loi suprême : l'artistocratie. Elle veut élever l'humanité à cet état supérieur de la l):'auté, et c'est pourquoi elle recherche, dans les œuvras d'art, la beauté qu'elles contiennent pourla découvrir à l'humanité. Comprenez, aimez les œuvres

(ifiS LE CULTK l'E l'iDÉAL

■d'art, voilù ce quelle proclame dès qu'elle a découvert ces œuvres où le génie s'est exprimé, où il s'est fixé pour toujours. OEuvres où l'idéal artistocratique, dans sa pureté magnifique, se découvre à l'homme ; œuvres créées par l'homme pour élever l'homme au-dessus de lui-même, — œuvres d'art parfaites, œuvres d'art sincères, — tableaux, poèmes, statues — , la critique condamne, en votre nom, la fausse beauté etle faux-art des médiocres.

Regardons ce qui a été fait, et ce qui reste encore à faire pour imposer à l'humanité l'idéal artistocratique. Cet idéal existe dans les onivres d'art, il est une réalité pour beaucoup d'hommes, mais beaucoup d'hommes le méconnaissent. Cet idéal sans lois, ni dogmes, sans morale ni politique, cette société d'individus libres, l'art les réalise. L'idéal artistocratique est réel. Mais avant qu'il devienne une loi pour tous, une morale et une direction pour tous, — avant qu'il délivre tous les hommes, cai' sa loi c'est une loi de liberté, sa morale, c'est une morale de liberté, en s'imposant, il ne fait qu'imposer la liberté à l'humanité, — il y aura encore bien des laideurs, et cet idéal sera celui d'un petit nombre pour longtemps encore, peut-être pour toujours. Il n'en joue pas moins son rôle. C'est aux artistes à le répandre, à le défendre, à le créer sans cesse avec leur génie, leur sensibilité, leur action et leur intelligence.

Au lieu de prêcher aux hommes qu'ils ont à gouverner l'Etat, qu'ils ont à élire des représentants dans les assemblées politiques, qu'ils ont à rendre la justice, — les artistes leur rappellent qu'ils ont à aimer la' beauté. Cette mission de l'artiste. — mission uniquement d'idéal. — mission inspiratrice des actes et des

ou LAimSTÛCRATIE 66U

pensées de l'homme, — diminue au sein de l'humanité la laideur qui émane du faux idéal. Quand mf-me l'idéal artistocratique ne s'étendrait pas à l'existence entière, il serait grand et juste. 11 aurait sa beauté et son utilité. Antithèse de la médiocratie, il suffit que quelques hommes le pratiquent pour que la vie soit belle et bonne, pour qu'elle vaille la peine d'être vécue.

Il n'y a pas d'union possible entre la [(olitique, l'ait et la morale, pour réaliser la beauté. Repoussons l'union des « aristocraties » qui peuplent la médiocratie. Aucune aristocratie ne peut apporter son concours à celle de la pensée ; l'artistocratieest un pouvoir indépendant. Elle n'tst pas le résultat de l'union des aristocraties ; elle ne provient pas de leur équilibre. Les aristocraties doivent cesser d'être des aristocraties pour avoir le droit de collaborer à l'œuvre de l'artistocratie. Ni le juge ni le politicien ne peuvent être des artistes ; pour le devenir, ils doivent cesser d'être ce qu'ils sont. Le parallélisme des forces ne peut créer un monde de beauté.

Il n'y a qu'un moyen d'être un homme supérieur, c'est d'être un artiste. Le héros, c'est le penseur. Je refuse toute beauté, toute grandeur, toute utilité au politicien, à l'homme d'Etat, au conquérant. Quand on est incapable de dominer par la pensée, on domine par d'autres moyens. Ces moyens inventés par les médiocres enlaidissent la vie. Ces moyens, qui sont la morale et la loi, à l'usage des plus forts, sont en réalité l'arme des faibles et des impuissants. Il faut substituer une force nouvelle à ces forces usées, et cette force ne peut être que le pouvoir de l'art sur les consciences. La seule force digne de conduire le monde, de dominer,.

670 l.K (IILTH l)K l'idéal

de s'imposer, de plier à sa volonté l'iiumanilé, c'est la force de 1 art. Toute philosophie se ramène à une esthétique : le philosophe qui donnerait à l'humanité une autre direction que celle de l'art serait un faux philosophe. Ce ne serait pas un penseur. Ce ne serait pas un artiste. Nous n'affirmons notre énergie et notre indépendance que dans la création de l'œuvre d'art. L'erreur des philosophes, c'est de croire que cette énergie peut se manifester différemment. Ils ne reconnaissent plus à la vérité le pouvoir de diriger les hommes, mais ils reconnaissent que la direction que les hommes se donnent est elle-même la vérité : ils oublient d'ajouter que cette direction n'est la vérité que si elle est esthétique, que si elle est une forme de beauté et d'harmonie, au lieu d'être une forme d'égoïsme et de laideur. Si nous agissons, si notre énergie se manifeste, c'est sous la forme de l'œuvre d'art, — résultat de notre rencontre avec la vie. C'est là que s'affirme notre goût, notre tempérament. La conséquence de l'activité, le résultat de l'effort et de l'énergie, c'est l'œuvre d'art. C'est la beauté que nous créons. L'unique fin de l'humanité, son unique mission, c'est de produire des œuvres d'art.

Nous devuns cesser de pi^ndre part à la lutte des partis, au nom même de l'arl. qui est pour nous notre plus haut moyen de lutter et d'agir. Tout ce que nous pensons du monde et de la vie, de la société où nous vivons, ne doit s'exprimei' que dans nos œuvres, nos seules actions qui comptent. Il ne s'agit pas de s'isoler du monde et de la vie, de retourner aux arcanes de l'art par l'art. Il ne s'agit pas plus de cela que de retourner vers un art utilitaire. Il s'a>rit de concentrer notie ac-

OL! l'a.rtjstocratie 671

lion et notre pensée dans une œuvre qui, par sa beauté, c'est-à-dire par sa sincérité, soit par cela même une cause de combat. En somme, ce que nous refusons d'accomplir au moyen de la politique, nous le faisons au moyen de l'art. Prendre part à la lutte des idées, prendre une orientation sociale, c'est pour nous créer une œuvre d'art, assez forte, ass(>z indépendante pour nous exprimer tout entier. Par là même assez forte pour imposer unedirection aux hommes. Nous croyons donc que notre morale est la meilleure, puisqu'elle a un but : la beauté. Nous croyons que cette beauté, c'est la vérité. Nous agissons donc pour la faire triompher dans toute la vie, pour donner à celle-ci la signification qu'elle comporte.

Ainsi, refusant de dominer les hommes par la politique, nous voulons les dominer par la pensée. Car ils sont libres d'adhérer à nos convictions. En politique, on les courbe sous la loi. En art, ilsacceptent librement. Cette acceptation crée leur liberté. Ils sont encore libres, — mais cette liberté n'est alors qu'un déguisement, qu'un esclavage, — quand ils préfèrent à la direction esthétique l.-» direction politique. Ils sont libres d'être la médiocratie. Pour s'imposer, elle supprime la liberté. Pour s'imposer, l'artistocratie la fonde.

Ce qu'il importe de comprendre, c'est qu'aucun progrès n'est possible en dehors de l'art. Toute idée, toute revendication, tout programme ne se peuvent exprimer sans art. Ces harangues de politiciens, toute cette littérature de partis, cet idéal humanitaire sont sans utilité

et sans portée parce qu'ils sont sans beauté. C'est au nom même de la beauté que nous devons renoncer à l'humanitarisme de ce temps. C'esten effet dans le faux art que sombre l'idéal humanitaire, c'est dans le prêche, la thèse. la harangue , le moralisme. Nous devons rompre avec tout ce qui n'est pas art, avec toutes les idées qui ne peuvent pas être généreuses si la beauté ne les imprègne pas. La bonté a besoin de la beauté pour se manifester. La beauté est à elle seule toute la bonté. Oue la bonté s élève à la beauté ! Les idées que l'art n'embellit pas ne sont pas viables. Elles ne sont pas vi vantes. Ne renonçons pas à l'art si nous voulons que l'idéal que nous défendons triomphe. Ne renonçons pas à la belle et vraie littérature si nous voulons que nos idées aient des chances de survie. L'heure est venue de séparer nettement Tart du faux-art, de délivrer l'idéal humain des tares qui le déGgurent. Les médiocres rabaissent tout à leur niveau. L'art, en exprimant des idées, ne doit pas cesser d'être l'art. Ces idées se confondent avec sa forme, en sont inséparables. Si nous oublions cette vérité, nous retombons dans la politique; nousnous éloignons de l'action. Nousprêchons, — nous moralisons. Nous ne créons pas. Et c'est ce que font nos contemporains. Ils prêchent, ils moralisent, — mais ils ne créent rien. Ils Font impuissants. Tout ce socialisme nous pèse. L'idéal qui se passe de la beauté est faux et transitoire. Nous sommes contre notre époque chaque fois qu'elle méconnaît l'idéal de l'art; chaque fois qu'elle exprime, sans art, des idé'^s, ou ce qu'elle croit être des idées. Car l'idée et l'art sont inséparables. Et les idées de la médiocratie, étant sans art. sont la caricature de l'idée. Il faut donc revenir à l'art

ou L'ARTISiOCRATie 673

au moment où l'utilitarisme envahit tout, prend sa place, et le défigure. Au moment où la beauté est oubliée, à cause d'autres préoc^pations. Il sied de leplacer l'art au sein de toutes nos revendications, tians tous nos discours, dans tous nos programmes, partout eafin où nous exposons des idées, où nous revendiquons le mieux-être. Cette œuvre de régénération ne s'accomplira pas en un seul jour. Pour être vraie, pour être l'expression réelle de nos désirs, notre œuvre 'leviaêtre belle. Ainsi, elle contiendra la bonté, ta justice, et l'humanité. C'est l'écœurement, c'est le dégoflt qui s'empare de notre pensée à la suite de tant de sèches études, de morales lourdes et prétentieuses, d'esthétiques pesantes. Et le retour à l'art nous paraît plus urgent que jamais; le besoin de réaliser la beauté s'impose avec plus de force. Où irons-nous, guidés par les politiciens, les financiers, et les moralistes, où ironsnous, si nous continuons à nous passer de la beauté, à vivre sans idéal ?

Sous prétexte d'art, on ne crée plus d'art. Oui, aujourd'hui, on nous présente sous le nom d'art ce qui n'a aucun rapport avec l'art véritable. La démocratie comprenii l'art à rebours, et elle prétend le mêler à sa vie quotidienne en n'y mêlant que sa caricature. Ce n'est pas l'art, c'est le faux-art qu'elle a mis et qu'elle met partout. Toute la société accuse une déformation étrange des idées. Sous prétexte d'harmonie, de justice, on les évince de la société. On met à la place de Ja jus tice la philanthropie; à la place de la bonté la charité Avec ces expressions : solidarité, — mutualité — , on croit résoudre la question sociale. On ne résout rien. Jamais il n'y eut un tel désaccord entre les idées

et les faits, jamais les idées ne furent à ce point déngurépis, iiC' se réalisant qu'à moitié, ne se réalisant pas du tout. Etl'îs faits démontrent l'incompréhension des idées. Les faits sont là, dans toute leur laideur, accusant l'injustice des individus, l'absence de générosité et de bonté; démontrant la présence de l'égoïsme et de l'arrivisme, du mensonge et de la mort. Il s'agit de déguiser sous des noms admirables — bonté, — beauté, — harmonie, — les vraies intentions de la démocratie actuelle. On réalise tout le contraire, en prétendant réaliser l'idéal qu'ils signifient. Et l'équivoque continue, pendant que les critiques cherchent à rétablir la vérité faussée par les médiocres, à redresser le jugement des foules, à hâter le règne de l'intelligence. Les politiciens s'emparent de leurs idées, pour les déformer. Ils prétendent que l'individu a le droit de s'associer, de penser librement, et d'agir de même; ils prétendent que le crime est odieux, que la liberté et la vie de tous doivent être respectées, — et dès qu'il n'est plus question de paroles, mais d'actes, tous les beaux programmesavortent. Non, tant que la démocratie sera une médiocratie, les belles paroles seront vides de sens, l'idéal ne sera qu'un mot. C'est aux artistes de le sauver de l'incompréhension, de la persécution et de la haine. C'est aux^ artistes de préserver l'idéal et de le réaliser dans leurs œuvres. C'est à eux de s'opposer à l'œuvre néfaste de la politique, qui ne peut rien pour l'amélioration de la société, mais qui peut tout pour sa décadence. C'est aux artistes de prouver que l'idéal n'est pas un mot, qu'il est la plus noble réalité de la vie humaine. Assez de politiciens pérorant dans le vide; assez d'hommes d'Etat aux courtes vues; assez

ou l'aRT[STUI HATIE 675

de diplomates aux combinaisons savantes. On ne peut pas vivre dans celle société d'impuissants. Pour vivre pleinement, il faut vivre en artiste, et nous vivons en politiciens, en financiers, en hommes d'Etat que nous sommes, — en médiocres, mais nous travaillons sans nous en douter h démolir l'édifice de laideur que nous cherchons à consolider sur les bases de la loi, de la morale, et de la politique.

Nous assistons à un spectacle peu banal. Nous voyons toute une armée d'esprits médiocres et moyens, protester avec la dernière énergie de leur fidélité à l'idéal. Nou.% les voyons revendiquer leur part, la plus liaute, dans le triomphe des idées nouvelles. Tous ces nuls sont maintenant idéalistes. Bien avant la critique saine et courageuse, ils prétendent avoir été du côté du génie. A les entendre, on ne doit qu'à eux seuls le triomphe d(> l'élite intellectuelle. Oui, sans doute, on le doit à leur hostilité, à leur indifférence et à leur platitude. On le doit à leur opposition systématique. Tous ceux qui se sont élevés contre le génie prétendent l'avoir encouragé à ses débuis. Ils sont maintenant avec lui, comme ils prétendent l'avoir été hier, ce qui est faux, car la vie est là pour nous piouver le contraire. Et nous paraissons presque des timides, des timorés, en présence de leur hardiesse à réhabiliter les penseurs. Ils nous accusent de les oublier. Ils nous reproclient notre ingratitude. Ces brutes, que nous voyons aujourd'hui proclamer si haut leur amour de l'idéal, ces annonciateurs de temps meilleurs, ces professeurs de morale, ces apôtres de l'énergie et de l'action, — qui proclament à qui veut les entendre que la victoire et la renaissance de l'idéal €st leur œuvre personnelle, qui défendent avec tant

d'ostentation les gloires qui nous appartiennent, qui vantent la beauté de l'œuvre d'Henri Becque, de l'd'uvre des impressionnistes, de Tceuvre de Rodin. et d'autres aussi glorieux furent, en leur temps, platement et bassement opposés à ceux-ci, se proclamèrent les adversaires de l'idée libre et les défenseurs de la tradition. Ce sont ces mêmes gens qui, aujourd'hui. — crient si haut leur amour de la vie, qui opposèrent à l'idéalisme en train de renaître, le plus grossier matérialisme, les doctrines les plus étroites. Ce sont ces partisans de la liberté en art qui traitèrent Tolstoï d'anarchiste, qui n'apprirent que très tard le nom deNietszdie dont l'œuvre était familière à toute la jeunesse pensante. Ce sont eux qui voudraient maintenant nous imposer l'idéal de ces grands hommes déformés par leur incompréhension. C'est à nous de repousser leurs avances, de refuser de nous laisser endoctriner. C'est à nous de leur dire : nous ne voulons pas de vos théories. Vous avez à une époque où il était dangereux d'être avec l'idéal mis votre néant au service de la laideur. Il est trop tard pour songer à revendiquer les droits de l'idéal. Vous n'êtes pas avec nous. Vous êtes contre nous. Il ne nous est pas possible de nous réconcilier avec nos adversaires de la veille. Les premiers à insulter Wagner ils sont les premiers à l'exalter. Bientôt tous les méconnus d'hier seront proclamés par eux les seuls grands hommes. Ils furent, ces brutes, contre tout idéal, et le sont bien plus, maintenant qu'il a conquis leur approbation. Car ils viennent un peu tard, pour agir. Est-ce la preuve, leur adhésion, que l'idéal que nous avons défendu à triomphé, réduit ses adversaires, que l'éducation s'est faite, que les esprits

ou l/ARTrSTOCliATIK. 677

ont évolué, que l'heure est arrivée de la compréhen. sion. Ce serait une erreur de le croire. L'éducation n'est pas faite. L'idéal n'est pas compris. Les médiocres n'ont pas changé. Ils peuvent prétendre aujourd'hui avoir « découvert la vie » : ils n'ont rien découvert du tout. Tout aussi incompréhensifs et veules qu'autrefois, ils espèrent maintenant, au nom de ceux qu'ils ont combattus hier, barrer la route aux nouveaux venus, leur interdire toute spontanéité, et continuer ainsi la lutte contre l'indépendance, la jeunesse et l'enthousiasme, — et servir plus que jamais le culte monotone et terne de la laideur.

« Suivre le mouvement », les impuissants et les ratés l'oat voulu. Le snobisme s'empare de tout. Quand l'œu vre du génie s'est imposée malgré l'hostilité de la critique, ils ont reconnu qu'il fallait suivre la voie des llodin, des Besnard, des impressionnistes, ce qui fait qu'aujourd'hui nous nous débattons de nouveau contre le Faux, la copie servile, ou la déformation. Les découvertes des grands artistes sont exploitées par les membres de l'Institut, les officiels, qui eux aussi veulent faire de l'art populaire et humain en faisant du socialisme. Le droit à la beauté est devenu une formule banale que nous traduisons par le droit à la laideur, seul droit que les faux artistes puissent prendre, et qu'ils réclament pour la foule. L'art pictural et sculptural, architectural, sontdevenusla source de laideurs qui, sous des noms de primitivisme, d'art nouveau et de modernisme,même sous le nom de « synthèse » que 1 on ne devrait pourtant pas ravaler au niveau des plates analyses, symbolisent le « dernier cri » en art, résument la mode actuelle, l'art du temps présent .. Iln'^ a là

678 Llî CULTE DE l'iDKAL

aucune recherche sincère, aucune observalion, aucune vérité. Du livre à la statue on suit la même négation de la vie, et la critique se doit d'isoler soigneusement l'art vivant du faux-art qui prétend limiter ou le combattre. Quelques œuvies seules ont une vraie valeur ; le reste n'est que « sabotage », que le signe de l'impuissance du plus grand nombre, que l'absence d'art et de pensée. Vraiment le génie est encore une élite, et il importe de supprimer de rhistoir(» de l'art presque tout ce qui a été écrit ou conçu par les contemporains.

La littérature aussi a suivi le « mouvement». La littérature r/-sociaIe, entendez par là une littérature mjn socialiste, éloignée de tout vague humanitarisme, puisant aux sources de la vie son inspiration et sa pensée, dominant tous les partis, ne serait-ce pas là une littérature qui serait vraiment sociale ? Pareillement l'art dégagé de toutes tendances socialistes, ne serait-ce pas un art vraiment social? Est social tout art que ne compromet ni le nationalisme, ni le socialisme, un art sincère, un art de vérité et de vie, un art qui ne se dérobe pas au devoir d'être et de restei art, — qui refuse de prêcher et de dogmatiser, qui n'admet pas d'être remplacé par la thèse, qui ne donne son appui à aucune morale pas plus qu'à aucune politique. Cet art des générations nouvelles, n'est-ce pas l'art de toujours, l'art qui a déjà triomphé au cœur de l'humanité et triomphera demain, l'art vivant que la critique découvre et dont l'idéal s'impose à chacun. Il porte nos rêves et nos espoirs. Il détruit l'œuvre de la critique impuissante et négative, l'œuvre du journalisme insincère, l'œuvre de tant de petits cerveaux incapables de s'entrouvrir aux souffles robustes de l'idéal universel et humain.

ou L'ARTisrocfîATîf-: 679

V art is (ocra ie qm esten nous, qui aspirea se réaliser, a dans ces derniers années jou('! un rôle social ijui peut paraître en désaccord avec celui qu'il veut remplir aujourd'hui. Il se cherchait, il s'éprouvait, et aujourd'hui il s'est trouvé, et, en se trouvant, il a abandonné ses tendances anciennes, tendances qu'il ne doit pas regretter, puisqu'elle lui ont permis d'être; ce qu'il est, puisqu'il est sorti meilleur de cette épreuve. Obligé de subir deux maux : le mal nationaliste et le ma! socialiste, il a choisi le moindre. Il a préféré lé mal socialiste. Il a préféré être anticlérical, antimilitariste, que d'être du parti des progressistes et libérâtres. Placé entre ces maux inévitables,, il a combattu l'un eil se servant de l'autre. Mais aujourd'hui, reconnaissant les défauts des attitudes par lui adoptées, ce qu'il veut, c'est mettre de la vie et de la beauté dans ces attitudes qui, abandonnées aux pol'ticiens. ne peuvent pas avoir d envergure et d'harmonie. L'artistocrate, ennemi dé toute politique, a, dans ces dernières années, sinon fait de la politique, du moins, par son action sociale, pai' ses idées, aidé l'œuvre des politiciens, lia fdit le ministère actuel. Et c'est maintenant contre cette oeuvre qu'il s'élève, en essayant de substituer son action à La leur, au lieu d'aider leur action par la sienne. C'«st' main tenant un conflit, — et ce conflit devait arHver. On a vu l'artistocrate, — celui qui, aujourd'hui, peut mériter ce titre par l'affranchissement total de sa conscience, on l'a vu lutter contre (toutes les iniquités judiciaires, épouser la cause du dreyfusisine, appuyer l'action ré-

680 I.F, CULTE DE L'iDÉAL

Tolutioiinaire de toutes ses forces, soutenir l'œuvre des politiciens les plus avancés. L'artistocrate ne vote pas. Mais, à un moment donné, l'artistocrate s'est vu dans l'obligation de voter, pour barrer la route à ce qu'on appelle fa « réaction ». Aujourd'hui, tout pour lui est réaction. Il metduméme côté les adversaires politiques les plus déclarés. Est, pour lui, i^éaction, loule expression sans artet sans beauté, tout ce qui se laisse conduire par un intérêt dilférent de l'intérêt de l'art, de l'idéail et de la vie. Et voici l'artistocrate devenu le plus farouche des révolutionnaires, sans approuver les révolutionnaires de« réaction ». Ce conflitdevait arriver. Ce conflit était fatal. Poussé vers l'action par sa pensée intérieure, — l'artistocrate devait flnir par reconnaître que l'action n'était pas là, dans ces discussions oiseuses, dans ces assemblées tumultueuses, dans ces mouvements exaj(érés et à côté, li'artistocrate, c'est celui qui a eu une déception, qui a pensé un moment que l'on pouvait, avec les politiciens, créer un monde esthétique. Revenu de cette illusion, l'artistocrate refuse désormais de servir l'œuvre des politiciens. Il se sépare du pouvoir. Le conflit s'est produit, et ce déçu, ce désillusionné, l'artistocrate, se dirige vers la vraie source de l'action, versila vraie source de la justice, vers la vraie source de l'amour. Désormais, rejetant toute formule politique, toute attache avec ses maîtres de la veille, il suitseulsa. route. Seul il défend ses idées. Ce déçu — qui voit que la politique est impuissante à réaliser l'idéal esthétique, la condamne au nom de cet idéal. Vraiment, cette évolution est remarquable dans l'esprit de 1a jeunesse pensante. Les agités de la veille sont plus calmes et plus tolérants. Ils haïssent la laideur

ou L'ArnisTonRATiE 681

plus intensément dans leur sagesse nouvelle que dans Ifurs agitations anciennes. Leur œuvre est maintenant utile et féconde. L'artistocratie présente est née d'une déception. La déception de voir que. confié aux politiciens, l'idéal esthétique était déformé. Il se recrée donc une mentalité nouvelle, bien différente de celles des années antérieures, et c'est vraiment un homme nouveau que l'artistocrate d'aujourd'hui succédant au politicien de la veille.

Il prend la place, dans notre conscience, de la politique et de la morale. Il s'évade d^t la loi et refuse de l'utiliser pour le triompher de ses idées. Ils se sépare de l'Etat. C'est une personnalité autonome, une conscience supérieure qui se suffit àelle-même, qui succède k la personnalité esclave des préjugés et des erreurs, à la mentalité inférieurequi rive l'homme à son égoïsme. individu régénéré, parfaitement susceptible de créer un milieu nouveau à son image, l'artistocrate représente l'homme sain, bien portant, vivant enfin selon la vie universelle, recherchant la beauté en toute chose, reconnaissant que l'idéal est une réalité, l'homme sain, succéilant à l'homme qui a longtemps vécu dans le mensonge, la maladie el la mort.

Mieux qu'arti te : artistociate. Car artiste signifie aujourd'hui manque d'idéal|5 égoïsme, indifférence. Artiste signifie esclave. L'artiste, dans la société contemporaine, joue un rôle d'amuseur. Il existe pour délasser la médiocratie de son agitation. Quand on parle d'un artiste, on en parle avec dédain comme un être inutile

082 LE CULTE DE l'iUÉAL

et même nuisible. Et c'est bien en effet inutiles, nuisibles, que sont les artistes de la médiocratie. Or l'action des vrais artistes est profonde. Mieux qu'artiste : artistocrate. Parce qu'il ne s'agit plus de suivre, mais de précéder. Parce qu'il s'agit delre une force, une volonté, qui modifie les idées et les sentiments. Parce qu'il s'agit de jouer un rôle utile et désintéressé, un rôle vivant au sein de l'humanité. 11 faut être des créateurs, non des imitateurs. Artistocrate est celui dont la pensée, dégagée de l'utilité des médiocres, est utile de la vraie utilité ; dont l'action est son œuvre même. L'artiste ne s'isole ni de la vie ni de la société ; mais il n'est pas esclave du monde qui l'entoure ; il conserve son indépendance en face de la politique, la morale. Il reste lui-même. L'artistocrate vit de la vie de tous ; ce n'es", pas un faux-artiste ; c'est un homme, mais un homme qui agit, qui lutte, et qui triomphe, sans cesse, de la lajdeur. Artistocrat(% le savant qui découvre, dans le calme des laboratoires, les secrets de la vie, — le poète qui invente des rhythmes nouveaux, — le penseur qui exprime,des vérités éternelles, — celui qui travaille, loin de toute agitation, à quelque œuvre désintéressée. Artistocrates, parce que créateurs d'émotions, de sentiments, de pensées, qui donnent à la vie sa beauté, — : qui lui donnent un sens élevé, humain, vivant. .Soyons artistocrates par notre amour de la vie, par notre indépendance et par notre fepthousiasme.

L'artistocrate, c'est l'anarchiste de la veille, plus conscient de ce qu'il veut, mais non moins enthousiaste, qui a renoncé à réformer l'humanité autrement que par la pensée, la beauté, l'idéal. C'est le libertaire, qui a repoussé les moyens violents, qui ne reconnaît plus

ou L'AiniSTOCl'.ATlE 08 J

que 1h force rie l'intelligence pour sauver les hommes de la mort. Et bien que tout ce qu'il observe de son temps soit en ilésaccord avec l'idéal qu'il porte dans sa conscience, bien que la société et même l'individu s'efforcent de briser l'élan et la spontanéité de son rêve, il persiste à croire à la réalisation de la beauté dans la vie.

Cet en-dphors vit en pleine médiocratie, se mêlant a tous les spectacles. Chaque jour le confirme dans ses idées, lui déinonli-e la nécessib- de l'idéal. A la fois plus d'enthousiasme et plus de logique, plus de générosité et plus de justice, plus d'humanité, dans plus de désillusions, de raisons de désespérer, plus de courage et de volonté pour- résister au courant de la mort, tel est l'anaichisle d'aujourd'hui, — l'artistocrate. Il ne sait ce que signifiant ces expressions : optii/iisnie, — pessiînîsme.U les rejette comme impropres, comme n'expriprimant (|u'un état de l'esprit, qu'une interprétation fausse de la réalité. Au lieu de rechercher si la vie est bonne ou mauvaise, il la vit en artiste, et la rend ainsi meilleure, éliminant la mort qui se mêle à tous les gestes. Par l'action, il chasse le pessimisme ennemi de l'etïort. Par la pensée, il réalise une beauté supérieure. Il lutte à la fois et contre l'individu et contre la société. Contre l'inlividu, sans volonté et sans énergie, veule et sans enthousiasme, impuissant et désarmé devant la douleur. Contre la société, égoïste et mauvaise, fermée à tout souifle d'idéal vivant, favorisant toutes les corruptions, tous les mensonges, toutes les petitesses. Il lutte aussi contre lui-même, il se perfectionne pour perfectionner les êtres qui l'entourent. Il puise dans la douleur la force de vaincre la douleur. C'est avec la

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douleur du penseur solitaire que se fait la joie des peuples de demain. Beaucoup de douleur est nécessaire k créer de la joie. L'art, qui est la joie suprême, exige la lutte, le sacrifice et l'effort. L'œuvre d'art est le résultat de milliers d'existences qui ont souffert. C'est l'homme qui prend conscience de sa douleur et s'en rend maître. La douleur qui est au cœur de l'humanité est lente à s'éteindre. Toujours elle réapparaît sous de nouveaux aspects. Klle est aujourd'hui aussi vaste, aussi intense qu'hier. Elle est surtout au cœur de celui qui observe et qui agit, et qui prend conscience de la douleur universelle. Celui-ci, c'est avec son œuvre que s'élabore le bonheur de tous. C'est dans son œuvre que Ton puise la sagesse et la vie. Les milliers d'individus qui ont vécu ont souffert pour que la joie de demain s'exprime totalement dans l'œuvre de quelques-uns. Chaque individu a eu sa part de misère nécessaire au bien-être commun. Toute la donleur qui nous accable en constatant le triomphe de la douleur ne doit que nous donner plusde force et de courage pour substituer la joie universelle à la douleur universelle. L effort de celui qui souffre pour apporter de la vie aux hommes n'est jamais reconnu. Sa pensée est toujours déformée. La reconnaissance n'est pas le lot de l'humanité. Travaillons, quoi qu'il en soit, pour le bonheur de l'humanité. Travaillons à nous développer, et en nous développant à développer les hommes qui nous entourent. N'agissons que par la force de la persuasion. N'ayons pas recours aux moyens violents.. Il est toujours désagréable de se donner des airs de moraliste Mais est-ce être moraliste que d'exprimer des idées en désaccord avec toute morale ? Est-ce être moraliste que de rêver

ou l'artistocratie 685

le mieux ? Est-ce être moraliste que d'exalter la nécessité de l'action et la pensée? Non. Répandons nos idées sans compter, mêlons-nous à la vie des foules, vivons de la vie de tous, et faisons de notre existence quotidienne un poème de joie et de lumière, c'est-à-dire une œuvre utile à tous, profitant à tous.

La lumière enfin a pénétré dans notre conscience. Nous n'avons pas eu torl de nous chercher sans cesse. Ne saisissons-nous pas mieux la raison d'être de la vie, sa beauté, sa grandeur, maintenant que nous refusons de participera l'œuvre de la politique ?Mais nous étions insensés de croire que l'idéal pouvait être réalisé de ce coté ! Mais c'était de l'aberration, de la folie ! Enfin nous sommes récompensés de notre persévérance à chercher les plus sûrs moyens de réaliser l'idéal, puisque ce moyen nous l'avons trouvé : substituer l'œuvre d'art à l'œuvre de la politique, et pour y parvenir extirper detoute œuvre une tendance politique, mais non une tendance d'action et de pensée, ce qui est bien différent, et ce qui, dans l'œuvre d'art, est mieux qu'une tendance: une réalisation.

Réaction contre la politique prenant à notre époque la place de l'idéal dans les consciences, sacrifiant l'idéal à l'intérêt, aux égoïsmes de parti, menaçant d'envahir la vie entière, tyrannie nouvelle, oppression douloureuse, — l'artistocratie instaure une société meilleure, d'où toute politique est exclue, comme négation delà beauté. Plus de politique! Te! est le mot d'ordre de l'artistocrate, c'est-à-dire plus de compromissions, plus d'agitations, plus de petitesses. En dehors de la polilitique poursuivre la réalisation de l'idéal, rechercher le meilleur moyen de créer de la joie, réaliser la jus-

tice. Le mal essentiel, celui qu'il faut couper dans sa racine, déjà trop solidement implanté sur ce sol, c'est la politique. Première phase nécessaire pour permettre d'atteindre l'idéal. De ces deux forces : l'art et la politique, l'une doit succomber.

Ce qui convient à notre génération, — ce n'est pas un scepticisme railleur, — ce n'est pas le pessimisme .stérile, — c'est l'inébranlable foi en la réalité de l'idéal. C'est le besoin d'agir, de s'augmenter, de se développer dans le sens de la vie, d'être soi-même tout en se fîentant irrémédiablement uni à tout ce qui est. C'est le désir de penser et de vouloir une vie plus belle, — le désir insatiable, immense, de créer, sans cesse, de la beauté.

Parce qu'on n'accepte- pas le nationalisme, ce n'est pas une raison pour se jeter dans le socialisme. Ni le nationalisme, ni le socialisme au sens étroit ne correspondent à nos aspirations. Ni l'un ni l'autre ne peuvent augmenter notre sensibilité, donner à notre intelligence un champ plus vaste. Ils ne peuventque retarder notre ascension vers la vie. Si certains esprits y trouvent leur raison de vivre, c'est qu'ils sont médiocres. C'est que leur sensibilité est faussée, et leur intelligence étroite. Qu'apportent à notre désir de beauté et d'harmonie, à notre besoin d'idéal, ces formes inférieures de l'action? Elles n'apportent rien de nouveau, rien de vivant, rien de profond. Notre dé.-sir d'harmonie demeure intact. Tl n'est pas satisfait. Nous continuons à chercher la be.Huté et l'art sans consentir à nous appuyer sur les fausses raisons données par les politiciens. Ni le nationalisme ni le socialisme au sens étroit ne peuvent satisfaire notre amour de la beauté et de la vie. Les socialistes

ou 1,'autistocratie 687

diront que nous sommes des « réactionnaires ». Les réactionnaires diront que nous sommes des « socialistes ». Or, nous ne sommes ni les uns ni les autres. JVous som7}ifis nous-mâmes .

Ni l'idéal nationaliste, ni l'idéal socialiste. Quel idéal, alors? L'artistocratie. Inlassablement nous proclamons la supériorité du çénic sur le métier, de l'art sur le faux art. Inlassablement nous réclamons une cité d'harmonie et de lumière, à la place dune cité de ténèbres ot de mort. L'idéal artistocratique s'impose à l'homme dèsqu'il reconnaîtque ni l'idéal aristocratique ni l'idéal démocratique ne psuvent rien pour son bonheur. Toutes les œuvres proclament cet idéal. Elles disent que la démocratie qui n'est pas une œuvre d'art, qui n'a pas pour fondement la beauté, est un mensonge. Elles disent que le peuple est dans le faux quand il s'agite en dehors et à côté de l'art, quand il ne le place pas au centre de sa vie. L'idéal artistocratique condamne notre art démocratique, — l'art sans art des médiocres. L'artistocratie — que toutes les œuvres d'art réclament à chaque époque — ce n'est pas autre chose que le retour à l'irt sincère et vrai, que la compréhension des œuvres supérieures, que le retour à la beauté chassée de la vie, — que la preuve que l'homme ne pe:it pas se passer d'idéal, qu'il y revient sans cesse, — c'est la pleine possession de son être tout entier par l'idéal, de l'art, — l'artistocratie se manifeste aux heures où las^e des formes mensongères de l'idéal de la médiocratie, l'humanité sent le besoin de redevenir meilleure, de s'élargir, de s'augmenter. Quand l'idéal démocratique, renonçant à la beauté, avort«, et fait faillite, quami les hommes, après l'avoir exigé comme

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une nécessité, finissent par reconnaître qu'il a toutes les tares de l'idéal aristocratique qu'il a combattu et remplacé, — à ce moment l'artistocratie — le pouvoir de l'art sur les consciences — reparaît de nouveau, apparaît comme le seul idéal capable de rendre la vie belle et digne d'être vécue Or, à notre époque, l'idéal artistocratique proclame la déchéance à la fois de l'aristocratie et de la démocratie, qui vivent en dehors de la beauté. La politique, — au sens étroit et mesquin de rivalités, de querelles, de discussions sans fin, — la politique des médiocres accapare la démocratie. Elle n'a pas le temps de créer la beauté. Elle invente sa parodie. Elle jongle avec les idées. Elle s'égare et s'agite. La nécessité de retourner à l'art, aux œuvres qui l'expriment, et qui, en l'exprimant, découvrent le sens de la vie, n'apparaît de nos jours qu'à un petit nombre, qu'à l'élite des artistes qui se rend compte de ce qui manque à la démocratie, — de ce qui manque à la vie présente de l'humanité. Celte élite, qui n'a pas l'orgueil de se considérer comme un monile à part, comme une humanité supérieure — prétention qui a toujours été celle de la fausse élite, — cette élite refuse de participer aux querelles de la politique, mais elle ne renonce pas à l'action. Elle agit par la pensée, par les œuvres, les livres. F'eu à peu elle contribue à redresser la plupart des erreurs qui guident les hommes d'aujourd'hui, elle leur insinue, puis leur impose la vérité. L'idéal artistocratique représente un état supérieur de l'esprit, — il dicte l'attitule du savant, du poète, dans la société actuelle. Attitude d'action et de méditation, — mais non d'agitation. Cet esprit nouveau, — qui est celui de toutes les belles

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œuvres de l'art, — à l'élite de le propager, de le créer sans cesse. La vérité peut être déformée par les médiocres, elle peut subir l'assaut des morales et des politiques. Elle n'en demeure pas moins sur les hauteurs, dans les livres et les œuvres d'art que quelques esprits indépendants créent dans l'indifférence générale, dans la lutte, dans le chaos, dans le désordre qui caractérise la société d'aujourd'hui. La médiocratie, c'est le ventre; l'artistocratie, c'est le cerveau. Les arts de digestion ont pris la place des arts de pensée et d'action. Mais la pensée ne meurt pas. L'agitation disparaît. Quelle que soit la dure épreuve que traverse l'artistocratie d'aujourd'hui, aux prises avec la morale et la politique des médiocres — son enthousiasme ne s'éteint pas. Elle n'en proclame pas moins, et plus que jamais, la nécessité de l'idéal. L'idéal, c'est encore ce qu'il y a déplus vivant au cœur de l'humanité; c'est ce qu'il y a de meilleur. Qu'on désigne sous ce nom ce qui n'a aucun rapport avec lui, qu'on appelle de ce nom l'utilité, la laideur, la mort, qu'on appelle idéal toutes qui ne peut constituer un idéal, c'est-à-dire tous les motifs qui guident les hommes d'aujourd'hui, — l'idéal vrai n'en triomphe pas moins, en face de sa parodie. La beauté fait son œuvre; elle remplit son rôle ; l'artistocratie proclame la nécessité d'agir et de « vivre en beauté ».

L'idéal sincère rapproche; seul le faux idéal désunit. Si la société présente le spectacle de la discorde et de la haine, c'est à cause du manque d'idéal. C'est à cause des formes du faux idéal qui entrent en conflit; mais l'idéal de la vie et de l'art proteste, et de sa lutte avec la mort germe la beauté.

690 LE CULTE DE l'tDÉAL

Certes, aujourd'hui, un besoin immense d'harmonie et de beauté nous envahit. Quelque chose nous manque. Il y a un vide profond dans notre conscience. Nous cherchons d'où peut provenir le mal qui nous brise. D'où vient cette inquiétude nouvelle qui nous saisit après tant d'efforts dépensés, après tant de paroles, de gestes différents? Est-ce que nous n'étions pas sur le vrai chemin de la vie? Est-ce que nous ne croyions pas l'avoir « découverte »? Ce malaise, la politique en est la cause. Ce besoin de beauté n'est que l'expression de notre lassitude de subir le joug des politiques actuelles. Il est aujourd'hui plus vaste qu'hier. Nous pensons maintenant le réaliser en dehors de toute politique, de tout mouvement social, puisqu'il nous est démontré qu'ils ne peuvent pas se manifester sans contenir des tares profondes. La beauté nous paraît plus utile, plus vivante, plus humaine qu'hier. Elle exige que nous rompions avec toute forme politique existant, avec tous les partis qui se disputent la direction de la société. Elle exige que nous constituions, au-dessus de tous les partis, un parti supérieur d'artistocratie.

Nous nous sommes détachés de tout ce qui pouvait entraver notre essor vers la vie : de la morale et de la politique, de tous les dogmes inventés par l'hypocrisie des hommes. Nous avons rompu avec la médiocratie, qui détient le pouvoir sous toutes ses formes. Elle prétend nous imposer son idée de la beauté, son idée de la vérité, son idée de la justice. Elle maintient son pouvoir par sa morale, son esthétique, sa politique. Elle nous les donne comme la vérité, comme la rénlité. Elle proclame fauxtout ce qui s'en écarte ; mauvais, tout ce qui refuse de s'y conformer; laid, injuste, tout ce qui

ou l'artistocratie 691

essaie de se développer hors de ses conventions et de ses artifices. Notre elFort consiste à démontrer le contraire; que ce qui est faux, ce qui est injuste, ce qui est laid, ce qui est immoral, — ce sont ses actes, ses pensées, ses idées ; — et tout ce qui ne partage pas les illusions des médiocres est artistocratie.

Comment n'avons-nous pas compris plus tôt que le malaise dont nous souffrions, c'était la politique ? Toutes nos incertitudes, toutes nos inquiétudes viennent de la. C'est à la politique, à ce que le désir du pouvoir nécessite de diminution de l'individu, non seulement de l'individu qui sacrifie à cet idéal le gouvernement de soi-même, mais des individus qu'il sacrifie à ses ambitions. Car l'individu ne parvient à s'élever au pouvoir qu'en diminuant la liberté des hommes, — c'est à la politique, sous cette forme inférieure, nous interdisant tout idéal esthétique, nous enlevant la* sérénité, la quiétude nécessaires à la création de l'art, paralysant nos efiorts, nous tenant sous le coup d'une menace perpétuelle de la loi, d'une menace perpétuelle d'obéir aux passions des peuples, à leur soif de guerre, à leur besoin de laideur, à leur négation lie la vie, c'est à la politique seule que nous devons celte mentalité d'énervés, d'inquiets, de préoccupés de tout autre chose que de la découverte de la beauté. La politique l'a créée, entretenue; elle nous a détournés de rechercher le pouvoir qui est en nous sous la forme de l'artistocratie, — le pouvoir de penser et dagir en créant de la beauté. Nous nous demandions d'oi!i provenait notre malaise, notre pessimisme, notre incertitude, notre impuissance. Ce n'étaitpas de ne plus croire à l'idéal religieux, — c'était de la politique uni-

quement, qui le remplaçait, qui prenait sa place dansles esprits. Renonçons à la politique. Dernier refuge detous les formes d'idéal qui n'ont plus de raison d'être, — la politique, en établissant dans les esprits un pouvoir différent de celui de la beauté, un pouvoir basé sur l'ambition, un pouvoir basé sur le meurtre, un pouvoir basé sur des mots, un pouvoir basé sur la sottise et la vanité humaines, sur l'instinct de tuer, de dominer, de commander, la politique est la cause de cette incertitude que nous avons attribuée à bien d'autres causes, résumées par elle, qui ont agi par elle sur notre personnalité pour l'amoindrir. Ce malaise, c'était l'absence de beauté provoquée par le pouvoir delà politique. Ce qui reste de débris de croyances anciennes, de morales défuntes, y trouvent un asile, et un dernier soutien C'est uneforme politique, désormais, que prennent la morale. les dogmes, toutes les croyances. S'attaquera la politique, c'est combattre les derniers vestiges du faux idéal, de celui qui a eu son utilité, mais qui ne l'a plus, depuisque la beauté nous est apparue comme l'utilité et la vérité.

Puisque nous avons découvert la cause de notre malaise, cette cause nous pouvons la combattre. La place que la politique perd dans notre esprit, c'est à l'art à la prendre. C'est k l'art à dirigei- les consciences, à fonder le pouvoii- de la pensée et de l'action, à faire cesser les causes qui empêchent l'idéal de prendre pleine possession de nos consciences. Renoncer à la politique, c'est renoncer à la laideur. C'est renoncer à la servitude. C'est renoncer à la mort.

Alois, seulement, nous aurons vraiment « découvert la vie », quand nous aurons fondé en nous le pouvoir

■ou LAUTlSTOCliATIIC 693

"Ue l'artistocratie, ce pouvoir qui consiste à faire passer ■dans nos actes, nos sentiments, nos idées, le plus de beauté possible ; quand nous aurons compris que, en dehors de l'art créé par nous en présence de la vie, la vie manque de sens; quand nous serons devenus tout à fait des artistes, — de vrais artistes, — en nous délivrant des conventions sociales, des chaînes de la tradition, de l'influence des milieux.

xxn

Obéir aux ordres de la médiocratieest un signe d'impuissance. Les devoirs de l'homme libre sont tout autres. N'est pas homme libre qui veut. La liberté veut un apprentissage. Elle exige de l'intelligence. Il est plus commode de se laisser guider par des lois toutes faites que de se guider soi-même en s'imposant les propres lois de la conscience. Ne réclamez pas la liberté si vous ne vous sentez pas la force d'être libre. Car elle exige des vertus, que ne possèdent jamais les esclaves. La démocratie croit que la liberté peut s'obtenir sans intelligence, sans génie, sans effort. Elle prostitue ce vocable. Liberté, s'écrie-t-elle. Et elle continue à vivre esclave, esclave de ses préjugés, de ses passions, des lois qu'elle se donne, des morales qu'elle enseigne, des religions qu'elle pratique. On a une singulière conception de l'homme libre h notre époque. "Nous avons connu l'homme libre, qui est esclave, — qui se prétend affranchi, et qui ne lest pas, qui est l'égoïsme personnifié. C'est l'homme libre, esclave de son moi. On a confondu la liberté avec l'égotisme (le •culte du « moi »). On l'a confondue aussi avec le socia-

lisme. On l'a confondue avec les intérêts et les passions du moment. La récente conception de l'homme libre est fausse. Elle a eu les plus piètres résultats. L'homme libre a fait de la politique. Il a sombré dans l'agitation. Or, l'homme vraiment libre doit renoncer à la politique. Il doit se tenir en dehors de tous les partis. Que sont devenus tous ceux qui « prêchaient » hier la liberté? Ils en ont privé les autres. Ils leur ont imposé de nouvelles lois, de nouvelles morales. L'homme vraiment libre impose aux autres la liberté par son exemple, et son indépendance. Il ne prononce pas si souvent ce vocable. Il ne se prive pas lui-même d'être libre en « faisant de la p' litique ». Quiconque arrive au pouvoir est obligé de renier sa foi, son idéal, — de contredire les affirmations de la veille. Si nous voulons être des hommes vraiment libres, n'aspirons ni aux honneurs ni au pouvoir. Il n'y a de liberté que dans la pensée.

Cette société est abominable: les socialistes ont raison. Mais qu'ils ne contribuent pas, par leurs querelles, à la rendre plus abominable encore. Car s'ils pensen^ lui donner pour base une autre base que la beauté, leur œuvre servira l'idéal des médiocres. Oui, cette société est hostile à la beauté, et pourtant la beauté ne meurt pas. Elle ne meurt pas sous les coups de l'utilitarisme et de la politique. Elle résiste aux assauts de la médiocratie. Ce temps est veule. Chaque jour apporte de nouvelles preuves de sa veulerie. Chaque jour voit naître quelque injustice nouvelle. Ou l'individu est sacrifié, ou l'on a de l'individu une conception si fausse que l'individualisme devient une tare. Il n'y a rien à faire dans cette société de médiocres. Ily a à protester.

ou l'artistocratie 695

à agir, à penser. II y a à être soi-même. Et c'est ce qui devient plus pénible, ciiaque jour. Chaque jour essaie de nous détourner un peu plus de la recherche de nousmêmes, de la préoccupation de l'idéal. Chaque jour essaie de nous enlever à l'amour de la vie, à l'action, à la pensée. Les causes se multiplient qui nous empêchent d'èt«:'e nous-mêmes. Les obstacles s'accumulent. L'écrivain le constate, et lutte. Les obstacles ne s'accumulent que pour les artistes, puisque ce sont eux les en-dehors. Pour les autres, la route s'aplanit. Le penseur est sacrifié. Le monde du faux-art triomphe. Chaque jour voit surgir un nouvel obstacle qui barre la route au penseur. Quel geste imprévu surgira demain pour retarder l'évolution ? Il faut s'attendre, chaque jour, à de nouvelles combinaisons. La diplomatie, la politique, la presse, le commerce, entretiennent l'agitation, l'absence d'art. Où est la place de l'artiste, dans ce monde de faux artistes? Où est celle du penseur, du savant? Nous vivons sous la domination et le régime des médiocres. L'intérêt est le seul mobile des actes. Notre société ne favorise aucun idéal. Elle laisse l'écrivain se débattre comme il peut. Peu lui importe qu'une grande idée soit méconnue, que l'œuvre d'un savantne porte pas ses fruits. En littérature, dans le monde de la sous-littérature, on assiste à des spectacles répugnants, à des trafics inavouables. Les faux littérateurs nuisent aux autres. La fausse littérature atout détruit, anéantir l'abnégation, le courage, l'enthousiasme, le sacrifice. On ne travaille que pour soi, pour« arriver ». On possède tous les talents, sauf le vrai talent. Jl faut être habile, dissimulé, mais ne pas avoir de génie. A bas le génie ! tel est le cri qui émerge des bas-fonds

t)96 LE CULTE DE l'iDÉAL

sociaux. A bas l'art et la beauté ! Vive la laideur inépuisable!

Il est certain que nous ne pouvons plus respirer cet air, qui chaque jour est plus chargé de miasmes, plus étouiïïint, plus accablant. Nous ne pouvons plus respirer l'air de la médiocratie. Un nouveau milieu doit se constituer. II doit naître de nos douleurs. Il doit naître de notre inquiétude, de notre amertume, de nos déceptions. Il doit naître aussi de notre enthousiasme, de notre foi, de notre amour de la beauté.

A tous ceux qui veulent vivre, qui réclament de nous une orientation, nous ne pouvons que dire : vivez delà vie de la pensée, vivez de la vie de l'action, vivez de la vie du sentiment. Cela suppose que la pensée, l'action, le sentiment, vous consentez à les régénérer. Heure angoissante que celle où, sollicité de répondre à ceux qui réclament un conseil, nous ne trouvons rien à leur dire, parce que nous-mêmes, nous étant posé la même question, nous n'avons pas su y répondre. Heure bienfaisante que celle où, ayantréponduàl'angoisse de notre conscience, nous pouvons répondre à l'angoisse de ceux qui, se cherchant aussi, veulent profiter de nos recherches, et savoir où ils vont. Ainsi, dernière expression du progrès, — qui est tout idéal, idéal qui a des conséquences sur les réalités matérielles — , pour être soi-même, rejeter foute politique, toute morale, toutes formes actuelles de la société, — c'est ce qui doit être dit à celui qui nous interroge.

ou l'artistockaïie 69'

La formule, VaiH pour la vie, qui doit prendre la place de celle qui résume toutes les écoles : 1 art pour la inort, c'est la formule de vérité, — en dehors de laquelle il n'y a pas d'art, mais seulement sa contrefaçon. L'art apparaît enfin comme la plus haute expression de la vie, il est la vie elle-mèmequi se prolonge, s'épanouit, se connaît, et se développe librement. La vie et la vérité se confondent. La vérité, c'est l'unique réalité. L'art ne doit donc pas seulement chercher à reproduire la réalité, mais aussi à découvrir la vérité dans cette réalité. Il doit chercher à réaliser autant ce qui devrait être que ce qui est; il doit contenir autant l'espoir que le floute ; autant l'imagination que l'observation ; autant la sensibilité que l'intelligence, le cœur que l'esprit. C'est vraiment une littérature synthétique, c'est-à-dire vivante, qui exprimera l'homme tout entier, enfin différente de ce que l'on entend la plupart du temps par celte expression lit.téruture : l'amusement d'oisifs, l'insignifiance même, ou la thèsejau service de la morale et de la politique, des préjugés et des habitudes. L'art pour la vie, c'est l'art pour la beauté de la vie, qui en reconnaît la valeur et la substitue aux morales qui la défigurent. Non, la vien'est pas ce qui stagne, ce qui stationne, ce qui s'arrête. La vie n'est point ce qui regarde derrière soi. C'est le torrent de vies humaines qui suit sa route vers un but, qui entraîne tout ce qui résiste, tout ce qui s'oppose à sa marche en avant. Le but de la vie, c'est de vivre en beauté, c'est-à-dire de vivre en harmonie avec l'univers, avec la nature, avec tout ce

qui existe. La vie se crée chaque jour, et chaque jour elle ne se contredit pas. Elle refoule impitoyablennent ce qui la contrefait, ce qui trouble son harmonie ; elle refoule la mort qui est en elle, qui la suit pas à pas pour essayerde l'arrêter, deretarder son évolution incessante, — pour empêcher que la beauté naisse et se perpétue sous de nouvelles formes à chaque moment de la vie. La morale des médiocres est une morale de stagnation et d'arrêt. Et c'est aussi une morale d'agitation. La morale de l'agitation renonce à créer de la beauté. Elle renonce à aller de l'avant. Elle est comme un boulet suspendu aux chevilles de l'humanité pour l'empêcher de hâter sa course ; elle la maintientdans les bas-fonds. Morale de la résignation et du rêve, sois à jamais maudite. A bas la morale des médiocres ! la morale de l'agitation, la morale de l'arrivisme ! Une morale de cours d'assises, de catéchisme civique nous englue. La morale arlistocratique, essentiellement immorale, est à la fois une morale de conservation, de préservation de l'idéal de la vie, et d'évolution. Ces termes ne sont pas incompatibles. Les médiocres les opposent. Rapprochons-les pour nous rapprocher de la vérité. 11 n'y a pointcontradictionentrece quia créé etcequi crée sans cesse. Seule, la laideur est une contradiction; seule, elle compromet l'évolution, et en échange elle ne conserve rien, elle ne préserve rien, elle reste éternellement stationnaire, toujours au même point.

La raison a été un peu oubliée au bénéfice du sentiment. La vie profonde, la vie intérieure, reprenant ses droits, a chassé le sophisme, la logique, l'intellectualisme. Au nom de l'action, pareillement a été condamnée la raison. Maintenant, l'action est pour beau-

ou L'AlîTISTOCRAilE 69 î)

coup de gens la suprême raison de vivre. Agir est devenu synonyme de vérité. C'est méconnaître Faction que de la mettre ainsi en désaccord avec la raison. A l'artiste de les rapprocher. Trop de philosophies cherchent une raison de vivre, et ne la trouvent pas. Tour à tour elles cherchent un refuge dans la raison, dans le sentiment, dans l'action. L'action, — qui réalise la pensée et la beauté, — l'action qui est le suprême but auquel doit tendre la raison humaine, ne doit pas être opposée au sentiment ni à la logique. Trop de vocables, trop d'idées ont reçu à notre époque une interprétation fausse. L'action, on ne sait plus ce que cela signifie. Chacun l'interprète à sa façon. Agir c'est pour la plupart ne pas agir, — s'agiter. L'action a perdu toute sa noblesse, son envergure, sa majesté. Elle a perdu sa réalité. Substituée à la vérité, devenue la suprême vérité, elle n'exprime que le mensonge. Elle se confond avec l'intérêt. L'action vivante ne poursuit pas moins sa route, — à travers toutes les contrefaçons de l'action, — elle ne joue pas moins son rôle civilisateur, son rôle social et humain, elle crée la beauté et réalise l'art.

Agir ! Qui n'en a éprouvé le besoin, par lassitude de penser, par impuissance de sentir ! Se réfugier dans l'action parce que la pensée et le sentiment se refusent à élargir l'être, est-ce vraiment agir ? L'action n'est possible que si elle s'harmonise avec le sentiment, avec la pensée. Celui qui est incapable de penser et d'aimer est incapable d'agir. S'il se réfugie dans l'action, il n'agit pas : il déligure l'action. L'action n'est accessible qu'aux penseurs, qu'aux douloureux, qu'aux esprits libres : elle refuse d'acccueillir dans son sein les faibles et les médiocres I

■jOO le culte de l'idéal

L'action nest aujourd'hui que la preuve irréfutable de la pensée, que le prolongeaient du sentiment dans la vie. C'est la forme la plus haute du désintéressement et de l'indépendance. C'est la victoire remportée sur le jiâédiocre par la pensée et l'art. Agir, c'est penser, c'est aimer, c'est créer. C'est réaliser l'art sous toutes ses formes. (l'est rester en dehors de la politique, c'est refuser de participer à l'agitation des médiocres.

Nous agissons chaque fois que nous refusons de participer à un crime collectif, à l'iniquité commandée par le nombre ; chaque fois que nous refusons de suivre les agitateurs sur la route de l'esclavage ; chaque fois que nous sommes nous-mêmes en dépit des codes et des lois ■qui nous lient à la société.

Les médiocres vous diront que ce n'est pas là /'«c^/on. Ils vous diront que, du momentque vous ne participez pas à leur politique et à leur morale, vous agissez sans but, vous êtes inutiles. Ils vous dirons que vous n'êtes bons à rien. N'écoutez pas la fausse sagesse des médiocres, ni leurs conseils intéressés. Agissez quand même, contre eux.

Agir, — dans le sens vrai et vivant, — tout est là. Agir sans restrictions, pour s'augmenter île toute l'humanité qui vit et pense autour de soi, et l'augmenter aussi du même coup, — agir sans d'autre but que la poursuite de l'idéal incorruptible à travers toutes les vicissitudes, à travers toutes les déformations, — sans autre désir que la réalisation d'un idéal qui soithumain, qui ne soit ni mystique ni utilitaire, qui soit au-dessus de toutes les catégories inventées par les impuissants et leshabiles, — c'est le but de la vie, et c'estle but de la vie présente, pour le penseur et pour l'artiste !

ou L ARTISTOCKATIE 701'

Une des grandes erreurs de notre époque, c'est de prendre l'agitation pour l'action , c'est de s'enthousiasmer pour la fausse action, qui tient lieu de progrès. Pourvu que les hommes s'agitent et se remuent, notre époque est contente. Elle a inventé la « vie intense «. Elle est pleine d'admiration pour les peuples qui s'agitent. La vie de la pensée est oubliée au nom de la vie de l'action. Cette vie intense ne parvient qu'à diminuer la vie de la pensée qui devrait colore au centre de la vie de l'action. Au centre de l'agitation, aucune pensée profonde ne germe. Noas admirons trop facilement des peuples jeunes, des peuples qui s'enthousiasment pour l'agitation, mais dédaignent l'action, des peuples d'économistes, de parlementaires, et de flnaneiers.

Les motifs de vivre sont peu nombreux dans la société où nous vivons, par là même ont plus d'intérêt Ils se ramènent tous à un seul motif. L'unique motif de vivre, c'est la lutte contre la laideur. La laideur, au lieu de nous rendre la vie douloureuse, — elle triompherait si elle parvenait à nous faire confondre la vie et la mort, et haïr la vie à cause de cette confusion — , nous rend le désir de la vie plus intense, fait germer en notre cœur la joie de vivre, nous fait désirer plus d'harmonie, et nous avons la force de créer cette harmonie. La volonté de vivre n'est pas brisée. Nous vivons donc parce que nous avons à combattre la laideur, parce que nous avons à découvrir la vie. Cet unique mobile de l'existence, combattre la laideur signifie : créer de la beauté. Nous vivonspour créer de la beauté. Nous vivons pour fixer notre pensée dans notre œuvre.. Nous vivons pour communiquer à la foule nos sentiments, nos impres&ions.-Dans ce motif de vivre tous les-

702 LE CULTE DE l'iDKAL

motifs sont contenus : vivre pour créer de la beauté, c'est vivre pour répandre plus de bien-être autour de soi, c'est vivre pour faire le bien, pour émanciper Thumanité, pour l'empècber de faire fausse route, pour faire naître Tespoir au sein de son inquiétude. Nous vivons pour être artistes, c'est-à-dire pour être bons et justes, et nous ne cherchons pas à être autre chose. L'œuvre d'art résume notre bonté, notre sensibilité, notre intelligence. Elle est la preuve la plus intense de notre action sociale. Elle est la preuve de la sympathie qui nous unit à tous les êtres qui nous entourent. Mais par là même elle est aussi la preuve que nous haïssons le médiocre, que partout où le médiocre s'agite nous le poursuivons. Or le médiocre s'agite dans la politique. Il s'agite dans la religion. Il s'agite dans la morale. Nous combattons par notre œuvre toutes les formes de la mort, et c'est ce qui donne à notre vie un sens hautement sublime, c'est ce qui lui communique son utilité et sa beauté, en dépit de la rage impuissante des médiocres. Tandis que la laideur constitue pour beaucoup d'hommes un motif de ne pas vivre, elle est pour d'autres, un stimulant. En présence de la laideur quelques âmes désespèrent. Du moment qu'elles n'ont pas la force de vaincre leur pessimisme, elles sont médiocres. Le pessimisme qui recule devant l'effort nécessaire pour vaincre la laideur, qui s'avoue vaincu par elle, participa à sa force, lui fournit des armes. C'est donc une attitude mensongère en face de la vie. Elle déteste la vie parce qu'elle n'a pas la force de chasser la mort qui la recouvre. Elle déteste la vie parce qu'elle la confond avec la laideui, avec la morale, avec le faux-art. Elle croit que la vie c'est la trahison, c'est le mensonge,

ou l'artistogratie 703

c'est la fausseté. Or la vie, c'est la vérité, c'est la beauté, c'est l'harmonie. Seulement, on ne la voit pas toujours, et c'est pourquoi il importe de faire l'effort nécessaire pour la saisir et pour la découvrir. Effort devant lequel beaucoup d'hommes reculent : d'oii leur vie absurde. D'où leur participations l'œuvre de la mort. D'où leurs doutes, leur néant. D'où leur médiocrité. Nous vivons pour aimer la vie et la découvrir sans cesse. Ce but de l'existence, le plus noble assurément, tous les autres buts sont mesquins, donne un sens à tous nos actes, explique notre vie, légitime notre pensée, notre action sociale au milieu des hommes, notre conduite dans la société, et tout ce que nous accomplissons a désormais sur la destinée de l'humanité une influence considérable, car déjà sa liberté et son indépendance futures sont tout entièresen nous, qui agissons et pensons en harmonie avec la vie universelle, dont le triomphe sur la mort est certain.

Une morale laïque est née, qui a la prétention de remplacer la morale mystique, en substituant ses dogmes aux siens. Nous avons à nous débattre contre ses prétentions, contre ses erreurs, les ordres qu'elle nous impose. C'est la morale de l'arbitraire. Elle n'est pas encore scientifique et humaine. Elle est tout imprégnée des vices, des défauts qu'elle reproche aux morales défuntes. Aussi, elle les perpétue, et les fait revivre. Nous souffrons maintenant de la morale laïque. Nous souffrons de ses prétentions, de ses exigences, Noussoufrons de ses préjugés. Ce sera l'œuvre des nouveaux

penseurs, des artistes sincères, de fonder une morale nouvelle, qui proclame la fin de toute morale. Il n'y a plus de morale. H n'y a plus de règle fixe et absolue pour juger un acte. Le plus vertueux, c'est celui qui a le plus pensé, le plus agi. Le saint, le héros, l'homme pur par excellence, c'est le savant, le penseur, l'artiste. La vertu n'est plus dans l'ignorance et la résignation. La vertu suppose la science, l'intelligence, l'enthousiasme et la sincérité. Ceux qui se servent de la religion dans un but utile ne sont pas vertueux. On conserve, parce qu'utiles, certains préjugés. Les bourgeois accaparent le monopole de la vertu, ils décrètent vertu le contraire de la vertu. Ils décrètent vertu l'obéissance et la soumission. Et ils agissent comme des révoltés. Or la vraie vertu est d'agir contre leur vertu. La vérité est dans le contraire de ce qu'ils font. Pénétrés de cette pensée, nous agissons dans le sens de la vie, et dans un but utile : nous créons vraiment.

Tout le mal que nous nous donnons pour découvrir le vrai sens de la vie n'est pas peine perdue. L'esprit critique, au lieu de détruire, reconstruit. L'analyse n'a plus autant de prises sur nous, mais elle fonde la synthèse. Et cette synthèse, c'est le sens de la vie de nouveau découvertau milieu desdifîérents courants quisollicitent l'âme contemporaine. Ce que nous acquéron» chaque jour, c'est l'indépendance en face de tous les systèmes, c'est la sincérité à l'égard de nous-mêmes, c'est l'honnêteté qui nous fait juger avec justice ce que nous observons, et ce que nous aimons. Des courants nouveaux sont nés d'anciens courants, qui risquent de détourner la pensée et l'action de la vérité. On hésite de nouveau entre différents partis. Du moins, notre pensée

ou L'ARTISTOCKATIIi 705

ne veut plus subir de chaînes, et elle s'évade décidément de la morale et de la politique. Sans rien renier de ses aspirations sociales, mais au contraire afin de leur donner des bases plus certaines, plus indépendantes, plus solides, elle ne redoute pas de i orriger, rectifier certaines de ses préférences. Elle est toujours en progrès sur elle-même, et prouve ainsi sa parfaite logique, sa droiture, son indépendance. Elle donne à la science la place qui lui revient dans l'évolution, tout en lui reconnaissant le droit qu'elle a de se contredire, pour mieux aller de l'avant. Et elle ne fait pas un grief à la science de ne pas tenir toutes ses promesses, puisque chaque jour elle cherche, s'oriente, invente et découvre de nouveaux horizons. Telle formule scientifique est annihilée par une nouvelle formule ; tel dogme scientifique cède la place à un dogme nouveau. Des aperçus originaux sur le monde, ses évolutions, viennent de naître : est-ce une raison pour combattre la science, est-ce une raison pour détrôner la raison ; pour substituer à l'intellectualisme le sentiment, le subconscient; pour ériger en vérité seule toute action utile, d'un but immédiat et pratique. Ces nouveaux courants risquent d'être dangereux, et il importe de leur opposer des digues puisées justement dans le sentiment et dans l'action, mais s'appuyant sur la raison. L'homme intérieur ou l'homme social, — le surhomme ou le sous-homme, — il appartient à l'homme tout seul de se substituer à ces déformations, et de réaliser la vraie vie intérieure jointe à la vraie vie sociale, de ne pas séparer la vie sentimentale et la vie mentale de la vie active. Ni le sentinaent seul, ni la logique seule ne permettent de vivre la vie réelle. Abandonné au sen-

timent, la faiblesse de l'homme se découvre. La raison seule est une anomalie, c'est la chimère et l'abstraction. Mais l'équilibre de l'amour et de la raison, — qu'il faut tenter malgré tout, qui ne d'oit pas être impossible, — engendre la vie reW/e. PI ;s de joie en surgit; moins de douleur s'y exprime. Certes, les conflits sont encore nombreux qui divisent les hommes. Tandis que nous croyons à une entente proche, mille faits démentent la pensée. De nouveaux conflits se découvrent à mesure que nous croyons approcher du but. Non, nous n'avons pas encore résolu la question sociale. Nous sommes loin du calme et de la paix. Nous sommes loin de la justice. Ces conflits s'éternisent, en prenant des allures nouvelles : le conflit de la science et de la foi, du sentiment et de la raison, de l'action et de la pensée, du réel et du rêve, demeurent intacts. Ils engendrent de nouveaux problèmes. Nulle philosophie ne les a encore résolus. Tous ces courants entre lesquels hésite l'àme contemporaine deviennent de nouvelles causes de lutte, de querelles, et il appartient à celui qui se cherche de s'isoler de ces courants, ou de n'en retenir que ce qui est susceptible d'augmenter la conscience. Le courant de la sensibilité et de l'émotion au détriment de la raison; le courant de l'action au détrimentde la pensée; le courant dé l'utilité au détriment de la beauté, — doivent se fondre en iin vaste courant d'harmonie et de lumière. Mais ne nous parlez plus de l'impuissance de la raison, de la seule utilité de l'action, ni de la suprématie de la vie subconsciente. Parlez-nous de la foi en l'idéal de la beauté, de la création de l'art à tous les moments de la vie, des droits également respectables de la raison et du cœur, — des droits de l'homme inté-

ou l'artistocratik 707

rieur et de l'homme extérieur. Plus de divisions arbitraires. Plus de systèmes! plus de théories! Plus de morales religieuses ou laïques. Plus de nationalisme ou de socialisme. Le courant mystique et religieux doit s'arrêter, avec le courant positif, utilitaire. Ni dans la religion ni dans la libre-pensée vous ne trouverez un asile. C'est dans la pensée libre, c'est dans l'action vivante, c'est dans l'art, c'est dans la beauté, que l'homme tout entier se retrouvant fera j jstice des nouveaux désespoirs qui l'accablent, de ses nouveaux doutes, — de son nouveau scepticisme né du choc de trop d'idées, de trop de querelles, de trop de partis-pris. Le dernier mot n'est pas dit encore. Mais il appartient aux hommes libres, qui ont le courage de résister à tous les doutes, etla force de puiser dans leurs doutes de nouvelles raisons pour créer, inventer, agir et vivre. Hommes nouveaux, nous sentant vraiment nouveaux par l'amour de notre époque, et aussi par l'effort que nous faisons pour nous dégager des liens qui la retiennent au passé, — pour en exprimer le véritable esprit et en chasser l'esprit de doute et de scepticisme, — hommes vraiment nouveaux parce qu'en dernier lieu nous renonçons à la politique, à la morale, et ne confions qu'à l'œuvre d'art exclusivement le soin de nous réaliser, de nous épanouir, — nous découvrons enfin la bonne voie qui conduit au bonheur, c'est-àdire à la beauté, qui résume pour nous la justice et l'amour. Et cette voie, nous voulons la suivre sans défaillance, émerveillés de toutes les richesses qu'elle accumule, de toutes les richesses que nous lui découvrons. Cette voie de la liberté et de la beauté dans laquelle l'humanité tout entière doit s'engager, en

708 LE CL'LÏE IJE LIhÉAL

renonçant aux idées mortes et aux faux dieux, celle voie qui conduit à la cité rebâtie sur des bases meilleures, quelques-uns la suivent avec courage, et réalisent la plus haute vertu ; ils échafaudent des poèmes et construisent des temples : ils écrivent des livres et sculptent des statues. Mais aucun ne quitte l'humanité. Chacun reste sur les hauteurs sans oublier la foule qui attend et qui hésite, et qui quelquefois les combat, retarde leur effort, rend leur œuvre plus pénible. Mais qu'importe ! Nous nous plaignons de lutter, et nous luttons. De nouveau, nous sommes aux prises avec l'égoïsme et 1 indifférence. Notre amour de la beauté n'en souffre pas. Notre soif de la justice n'est pas diminuée. L'œuvre est là, à laquelle nous confions nos doutes, et surtout nos espoirs ; l'œuvre, témoin fidèle de nos douleurs, récsptacle de nos désirs et de nos sentiments. L'œuvre est l;i, qui nous découvre, h mesure que nous luttons, le sens de la vie, qui nous apporte le bonheur de la création, le bienfait de l'isolement et du travail, et par dessus tout la satisfaction non égoïste d'avoir été nous-mêmes. N'oublions pas ce que nous devons au passé dans cette découverte de nous-mêmes, — à l'art de tous les temps. N'oublions pas ce que nous devons au sol, à la patrie largement comprise, à l'humanité tout entière. C'est un sentiment de déférence pour ceux qui ont combattu avant nous. Même n'approuvant pas leurs théories, nous leur devons le respect. L'œuvre ne possède une valeur individuelle'qu'autant qu'elle possède une valeur humaine et sociale. Nous exprimera travers la société, exprimer la société à travers nous-mêmes, sans cesse nous rapprocher de ce qui nous entoure, faire naître de notre contact avec la vie notre pensée et

ou i/artistoc.katif- "09

notre beauté, à ce but nous devons tendre de toutes nos forces. Il existe sans doute une heure religieuse, un moment ineffable et divin où l'homme se réalisant totalement aplanit en lui toutes les contradictions et s'élève à la pure contemplation de la vérité. Il n'est pas nécessaire d'être un mystique pour atteindre à cet état supérieur de l'âme. Ce sommet n'est pas dans les nuages. Il a une base : le cœur humain. Aussi bien sans doute tout ce qui nous divise peut être résorbé dans une philosophie supérieure. Mais une voix secrète nous avertit que cette philosophie ne sera ni le socialisme chrétien, ni le socialisme d'Etat, ni l'altruisme et la solidarité tels que les pratique la médiocratie, ni la la morale laïque, ni la morale religieuse... Ouelques esprits s'attardent dans l'action interprétée au seul point de vue utilitaire : dans le sentiment dégagé des liens de la raison; ou retournent vers les sources du passé. Un esprit quand même est en nous, qui cherche à vivre et qui vivra, en dépit de toutes nos contradictions, et de nos modernes philosophies Nous le sentons parler en nous, d'une voix impérieuse et que nous devons écouter, et quand nous comprendrons le sens de ses paroles nous serons enfin des hommes nouveaux auxquels la vie découvrira toutes ses richesses, auxquels elle révélera son sens mystérieux et divin.

Il sied de dégager l'esprit nouveau qui \ germe de toutes les recherches, de tous les symboles, de toutes les expressions qui ont constitué la vie des contemporains ces dix dernières années. Poui celui qui observe, nous aboutissons à une nouvelle compréhension de la vie qui vient se résumer totalement dans l'œuvre des penseurs. C'est le devoir de la critique de s'épanouir

710 LK CLLTE UE l' IDÉAL

en renonçant aux petites analyses stériles; de saisir l'esprit nouveau qui se crée chaque jour sans cesse, et qui nous fait paraître tout dilïerents de ce que nous étions hier. Pour la critique, qui ne se contente pas d'analyser les œuvres, mais qui les juge à un point de vue d'ensemble, qui est synthétique et vivante, l'esprit nouveau ne fait aucun doute. 11 existe, et elle le saisit à travers toutes les évolutions. A la critique seule est dévolue la plus noble des tâches : celle de découvrir les idées vraies, les idées vivantes qui occupent le « sommet » de l'évolution, qui constituent l'évolution, et qui s'expriment dans les livres et les œuvres d'art. La critique, atlentive à toutes les créations humaines, à toutes les recherches sincères, retiendia ce qui, riu milieu de l'agitation et desproductionspassagères dues à la mode et à la réclame, les seules œuvres assurées de durer parce qu'elles contiennent un idéal vivant, La critique, qui résume et qui synthétise, qui observe et qui prévoit, cette critique doit triompher des analyses, des comptes-rendus hâtifs, de la publicité imposée par nos mœurs, des conditions actuelles du journalisme. Elle doit triompher de tout l'état social actuel. Ce n"est pas une tâche mesquine que la sienne. Cest une œuvre de haute envergure, dominant les passions, et s'imposantpar l'amour de la vérité. Nous nous rendons bien compte que la critique qui dégagera l'esprit nouveau, qui contribuera à le répandre, et même qui le créera ■ — au même titre que toute œuvre d'art — nous nous rendons bien compte que cette critique réalisera le suprême idéal de la beauté et de la vie, qu elle sera le geste le plus sublime de notre époque. Aussi devonsnous faciliter de tout notre pouvoir son œuvre si ur-

ui l'artjstocratie ■; 1 1

gente. Nous ne devons pas pour cela nous détourner de la création artistique, mais donner à notre critique la valeur d'une création artistique. Il y a trop longtemps que la critique patauge dans l'analyse, sans plus, l'analyse pour l'analyse, sans utilité, — dans la copie et 1 imitation, dans le faux, et l'impuissance, incapable de créer quoique cesoit par elle-même, refîet d'œuvres sans art, se contredisant et se démentant à chaque parole, ne suivant d'autre courant que celui de la mode, d'autre direction que les ordres du public. Une semblable critique aussi fausse que toutes les formes du fauxart triomphant à notre époque, que toutes les falsifications imposées h la pensée par les médiocres, a fait assez de mal au public dont elle s'inspire, elle a assez perverti le goût pour que les artistes renoncent enfin à la laisser, sans protester, accomplir sa besogne inique. L'artiste se fait critique, et il secoue ainsi le joug de la critique négative qui pèse si lourdement à notre époque sur la destinée de l'art. Quel critique enthousiaste et sincère renoncera enfin à considérer comme des œuvres d'art tant d'œuvres insipides, sitôt mortes que nées, et qui n'occupent aucune place dans l'évolution; tant de livres ineptes, de romans qui défigurent la vie, — d'œuvres dramatiques qui ont la prétention d'être vraies; tant de sculptures et de peintures toujours les mêmes, — avortement, impuissance, stérilité. Quand la critique reprendra-t-elle enfin lechemin de la vie? Car il lui importe de découvrir le sens de la vie perdu, — hors du mysticisme et du scepticisme, — hors du matérialisme et du naturalisme; hors du nationalisme et du socialisme. L'esprit nouveau, autant créé que dégagé par la critique, s'émancipe de ces in-

fluences, ne veut plus les subir. En cela précisément consiste l'esprit nouveau : en l'indépendance vraie en face de toutes les écoles, de tous les sj^stèmes, de tous les courants d'idées qui se partagent la société actuelle. ÏI me se met pas en marge de la société. Il n'ignore aucun de ses courants. Mais il veut trouver sa voie, il veut dégager la vérité de ses déformations, la pensée des falsifications qu'elle subit. Le critique sincère qui renoncera à écrire, à penser se'on les habitudes et les préjugés des critiques actuels, qui aura une vie tout autre, qui renoncera à s'épuiser en démarches, en mouvements el gesticulations qui n'ont rien à voir avec l'art, qui renoncera à suivre ses confrères sur la voie du journalisme, qui ne subira aucune contrainte d'aucune sorte, — ni littéraire, ni religieuse, ni morale, — sera apte, plus que tout autre, à saisir cet esprit nouveau, a le résumer, à le dégager, — à synthétiser tous les courants en un seul, il le créera, cet esprit nouvead. par son enthousiasme, par son attitude, par sa sincérité, par son indépendance, — par sa vie autant que par ses écrits. Car c'est par la littérature que les idées s'expriment, c'est par elle que les idées passent dans les foules. C'est pur elle aussi que les foules s'expriment. Ce n'est pas une raison pour négliger la signification des œuvres d'art, parallèles aux œuvres littéraires, contenant le même idéal. Les unes et les autres nous renseignent, les unes et les autres disent où est la vérité. Si on ne consulte que les œuvres littéraires, on ne les considérera pas seulement comme le miroir et le reflet de la société, mais comme lui imposant une direction, comme lui infusant un sang nouveau qui la régénère. La critique née de l'esprit nou-

ou i/artistooratie 71,1

veau résiste à toutes les influences subies par lacritique négative, rompt avec les préjugés artistiques et la tradition de l'école. II est nécessaire de redire le sens, le rôle et la vie de la critique à notre époque : elle a pour unique mission de découvrir la beauté qui occupe le sommet de la vie humaine, en dégageant l'esprit nouveau, et en le créant par son attitude, en le provoquant, en le faisant naître. C'est au critique à déterminer ce courant d'idées que le peuple suivra. C'est au critique à tracer la voie où le peuple s'engagera. L'esprit nouveau est son œuvre. Le critique reconstruit, édifie, synthétise. 11 ne retient de ses observations que les œuvres essentielles qui augmentent la vie de l'humanité sous toutes ses formes. (I découvre moins qu'il ne crée cet esprit nouveau. Nous avons à orienter les esprits vers un élargissement d'eux-mêmes ; nous avons à provoquer l'épanouissement de la conscience au sein de l'univers, — à retrouver le sens de la vie perdu sous l'amas des métaphysiques et des morales; nous avons à hâter l'ère de justice dans les consciences individuelles. L'esprit qui triomphe, — et triomphera — , ce n'est ni l'esprit nationaliste, ni l'esprit socialiste, c'est un esprit nouveau, un esprit de compréhension tel que rawtistocrate seul peut en donner l'exemple, un esprit d'indépendance vraie, d'altruisme raisonné, de création et de volonté libres. C'est un esprit d'édification et de construction, où la politique ne pénètre pas. où la morale n'a que faire, où l'autorité demeure impuissante. Aucun parti — politique ou autre — ne contient cet esprit nouveau. Cette mentalité supérieure que les livres des penseurs qui occupent les plus hauts sommets de l'intelligence contribuent à répandre au sein

des foules, cette mentalité d'aujourd hui,de demain, de toujours, sans cesse la critique la dégage, met au point les mouvements et les idées, et des débris accumulés, des avortements et des impuissances, de tout ce que laisse d'imparfait et d'inutile derrière elle la fausse critique, de la mort qui s'insinue au cœur de l'humanité sous les aspects les plus différents, elle fait naître sans cesse la beauté de la vie.

A chaque époque, la beauté doit être dégagée par la critique, elle doit la découvrir dans les œuvres d'art qui expriment la vie, parce qu'à chaque époque le clan des médiocres ne désarme pas. Après les œuvres des artistes de génie, après la critique des esprits d'avantgarde, il y a encore à lutter pour la compréhension de la vie. Quelqu'ait été l'effort de nos précurseurs pour mettre l'idéal à la portée de tous, nous constatons que l'idéal est encore inaccessible, que la foule n'a pas encore atteint les « sommets » de lumière. Et nous luttons parmi les morts. Rien n'est changé. C'est toujours la même œuvre qui se poursuit à travers les siècles : l'émancipation des esprits par les livres, par l'art. C'est toujours à recommencer. De nouvelles laideurs renaissent an cœur de l'humanité, la mort de nouveau fait son œuvre, divisant les hommes, voilant l'idéal de la vie. Il semble que plus nous faisons d'efforts pour rapprocher l'art et l'humanité, plus l'humanité fait d'efforts pour s'en éloigner. Sans doute, il ne s'agit ici que de l'humanité des médiocres ; mais c'est la plus nombreuse, et il faut bien en tenir compte. La lutte continue, pour la vie, pour l'art, pour la beauté, au milieu de l'utilitarisme et du matérialisme modernes. Lutte douloureuse, âpre, et combien angoissante I

ou L'AFtTIsrOCliATlE 71o

Lutte exigeant de relfort, et de la patience, et du temps ! Renoncer à la lutte, en pleine lutte, non ! Renoncer à l'œuvre commencée, en présence de la nécessité, de l'injustice, et de la douleur. En présence de l'égoïsme qui envahit tout, de l'arrivisme éhonté. de la politique de partis et de personnalités, — en présence de l'indilïérence qui accueille nos protestations et nos œuvres, — non ! Poursuivre avec plus de courage et de persévérance la tâche entreprise, tout est là, et nous continuerons. Nous ne faillirons pas à notre lâche. Nous ne déserterons pas l'idéal. Il s'agit de combattre pour la beauté, pour l'idéal, dans un siècle qui s'en désintéresse; parmi des hommes qui ne savent ce que ces expressions signifient ; au milieu dds fauxartistes qui dénaturent les idées. Les idéalistes sont de plus en plus rares; mais les faux idéalistes pullulent. Les faux idéalistes sont tous les psychologues et Icg sociologues qui nous promettent le bonheur sans effort et sans lutte ; ce sont tous les philosophes de l'impuissance et de la mort. Et ce sont tous les écrivains, tous les artistes sans art qui pratiquent le culte de la laideur, trouvant son exploitation plus facile dans une époque où le culte de la beauté est méconnu.

Maintenant que nous avons fait entendre notre protestation, à notre tour, nous sommes en paix avec nous-mème. Quelle que soit la politique actuelle, ses transformations et son influence, — quelle que soit la morale dominante, — quels que soient les livres et les œuvres en honneur auprès des individus, rien ne nous détournera du culte vivant de l'idéal. Beauté de l'art, toujours au-dessus de nos mesquineries et de nos querelles, rien ne ternira ton éclat, rien ne parviendra

710 LE CULTE DE L'fliÉAL

à supprimer ta gloire. Tu seras toujours plus forte que les passions et les égoïsmes, plus forte que les intérêts, toi seule restera, après que l'agitation des hommes sera retournée à l'oubli.

A la fin de ce livre, une profonde émotion me saisit. D'avoir cherché à me retrouver parmi tant de systèmes, tant de courants contradictoires, d'avoir cherché la voie de la justice et de l'amour au sein de la médiocratie, d'avoir constaté combien l'écart était grand entre la réalité que nous rêvons et la réalité que nous observons, peut-être n'avons-nous rapporté de cette enquête que pfus de désenchantement? a vrai dire, nous avons appris a profiler des leçons de l'expérience, à nous méfier de nos conceptions, de notre enthousiasme, et de notre sincérité. Il ne faut pas que la conclusion de ce livre soit une conclusion douloureuse et pessimiste. Ce livre n'est pas terminé : il se continue dans la vie. Renoncer à toute lutte sociale, après l'avoir affirmée urgente tant de fois, s'isoler dans la tour d'ivoire après avoir voulu vivre de la vie universelle, non, je ne veux pas, quelles que soient les évolutions de ina pensée, me résoudre à cette attitude. L'amour de la lutte et de la vérité reprend le dessus, et je suis plus moi-même maintenant que je me suis dégagé de trop de socialisme ou de trop d'individualisme; maintenant que je refuse de suivre tel ou tel ; maintenant que je me méfie des autres autant que de moi-même peut-être. Il faut lire ces pages avec la sincérité que j'ai essayé d'y mettre, c'est-k-dire sans vouloir y chercher des contra-

ou l'artistocratie 717

dictions, ni une conclusion inattendue. II faut les lire avec la même impartialité que celle cfue nous avons essayé d'y mettre pour mieux nous ressaisir et nous comprendre au sein de tant de sollicitations diverses. Exalter l'individualisme et pourtant ne pas craindre d'en faire le procès ; être anarchiste et ne pas vouloir reconnaître que l'anarchie est toute la beauté ; être socialiste, eten vouloirau socialisme dedénaturerle sens de la vie en y mêlant trop de politique, ou trop de sentiment, ou trop de raisonnement; a'mer et renier à la fois le présent, ce sont là des contradictions pour ceux que n'intéresse pas la lutte d'une conscience aux prises non seulement avec la société, mais encore avec ellemême. Cette évolution est la preuve que nous restons en harmonie avec nous-même. Nous sommes surpris et heureux tout à la fois de ne pas aboutir à un nihilisme total, à une anarchie irréductible, comme de ne pas nous être laissé capter par les promesses du socialisme. Certes, socialiste, nous l'avons été souvent dans ce volume, mais pas à la façon des politiciens. Ce n'est pas un individualisme fermé à tout idéal social, ce n'est pas un altruisme irraisonné que nous trouvons à la dernière page de ce livre comme l'essentiel de nous-même. C'est à la fois une réalité et une vision, un souvenir et une espérance, une certitude et une attente d'une aurore meilleure. Cette aurore, c'est nous qui la projetons sur notre route, et nous espérons qu'elle nous éclairera sur le problème social et moral qui est un problème de vie active et de pensée, qui a le droit de nous captiver en dehors des préoccupations utilitaires et des rêves étroits. Et d'avoir cherché à éclairer notre route à la lumière de la beauté, au foyer de la cons-

718 I-E CULTE DE l'iDÉAL

cience, nous nous sentons meilleur; l'aurore qui nous éclaire, parce nous l'avons voulu, en la faisant naître de la rencontre de notre conscience avec la vie, n'est-ce pas la vie même qui se découvre à nous, dans toute sa beauté, exigeant sans cesse de nous l'effort qui nous donne le droit de la vivre? La conclusion de ce livre n'est pas dans un besoin de vie intense et d'action effrénée où entraîne le progrès beaucoup de vies présentes; elle n'est pas non plus dans un retour au sentiment, en désaccord avec la logique. Tout cela est vieux déjà, tout cela, dernières évolutions de l'àme contemporaine, ne peut pas nous servir de guide. Nous n'avons pas besoin de nous exciter à vivre, parce que nous vivons. Le bluff ne fait pas partie de iiotre besoin de sentir vraiment, avec énergie. Le professorat d'énergie, de volonté, d'action, ce professorat accaparé par quelques-uns, nous laissons profiter de ses leçons ceux qui vivent à rebours, cherchent à s'émouvoir ou à s'exciter, prenant pour de la jeunesse et de la force le signe indélébile de la vieillesse et de la mort. Ce qu'il nous faut plutôt, c'est le calme de la nature non dépoétisée par les médiocres, non défigurée par le romantisme; c'est la nature dans sa réalité et dans sa beauté, découverte et retrouvée par l'art. Ce qu'il nous faut, c'est l'action, non l'agitation. Le socialisme des médiocres a fait son temps. C'est vers un socialisme large, vivant, humain, qui n'a rien de commun avec l'autre, que nous nous orientons. C'est vers une plus complète conscience de nous-mêmes, du monde, de la vie, que nous nous sentons entraînés. La vérité n'est pas dans la vie intense, ni dans la vie subconsciente ou inconsciente, ni (Jans la vie sentimentale toute seule, mais dans

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la vie tout simplement. Le règne des psychologues est iini. Ne puisons de force qu'en nous-mème. N'acceptons du dehors que ce qui est susceptible de nous augmenter vraiment, non de nous exciter et de nous énerver. 11 faut a l'énergie, à l'action, de plus nobles mobiles que l'utilité. Il leur faut une autre base que le bluff. Il leur faut pour base l'idéal, la beauté. Nos poumons veulent respirer un air plus pur; ils exigent une atmosphère moins souillée de miasmes; une autre atmosphère, qui sera notre œuvre, dans laquelle nous nous développerons selon nos désirs, selon nos rèves^ selon nos besoins. Chaque jour nous respirons un air plus pur, une pensée plus saine nous anime et nous guide Ayons la force de résister aux courants qui nous, entraînent vers la mort, et confions-nous sans crainte au courant de la vie.

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