‹ Le culte de Neit à SaïsChapitre 17 sur 25 · EXPLICATION PRIMITIVE DU NOM DE NEIT. — SIGNIFICATION DU SIGNE · texte numérisé non relu

EXPLICATION PRIMITIVE DU NOM DE NEIT. — SIGNIFICATION DU SIGNE

Nous ne sommes encore qu'à la moitié de notre tâche. Il nous reste à expliquer et à justifier une autre partie du symbolisme Saïte, dont l'importance n'est pas moins considérable.

Dès les plus anciens temps , on voit le nom de Neit déterminé, tantôt par les flèches croisées, seules ou appliquées sur une espèce de bouclier, tantôt par un signe spécial, dont l'identification n'est pas absolument incontestable. Dans le premier cas, les flèches paraissent être.

4) Brugsch, Dict. géogr. p. 365, fait cependant mention d'un sanctuaire de Nut , situé à Memphis ou dans le voisinage , et appelé . ~^^ rv

nous l'avons dit, une allusion au rôle solaire, que de tout temps on attribuait, en Egypte, à la plupart des déesses.

L'interprétation de rhiéroglyphe M présente plus de difficulté. Il affecte deux formes distinctes, mais. qui semblent bien n'être que des variantes d'im même objet. On peut considérer en effet le signe ><=k comme un dessin abrégé et cursif du signe plus développé, plus complètement

rendu Q (sur les monuments de l'Ancien Empire:

Car on rencontre la forme intermédiaire: ><==><. Mais quel est exactement l'objet que prétend figurer cet hiéroglyphe? Wilkinson , d'accord en cela avec Bunsen , pense qu'il n'est autre chose qu'une navette de tisserand, et qu'ainsi Neit veut dire: celle qui tisse, la tisseuse. L'interprétation du signe nous paraît extrêmement vraisemblable et nous iie demandons pas mieux que de l'adopter jusqu'à nouvel ordre.

Le signe N a été certainement, dans le principe, un simple déterminatif. Or, un des mots qui expriment en égyptien le sens de: tisser, tissu est: | ^ Il nefu^ où l'on peut distinguer les deux éléments vv^vv et *^, c.-à-d. nf. On sait que, par un durcissement très

ordinaire en égyptien , le *^ , t\ s'échange couramment

avec le o, /, qui est une prononciation plus forte du même son. Il a donc dû exister un mot "^ signifiant: tisser. Et en voici la preuve. Au Papjrrus Anastasi VI

(lèi-e col, 1. 7), on lit: fj ^ ^^— f f|

"^ ^ 5, q^e Ohabas traduit: Et il emporta les toiles ^). Au 2© fascicule de ses << Etudes égyptiennes», à propos de la fabrication des toiles devant servir à l'usage du mort, M. Maspero relève, dans les monuments de Champollion et de Rosellini, le même mot écrit tantôt ^2^, tantôt g-^, ^ <=>^, g^ ^^, avec le sens de fil. Le

Rituel de Tembaumement, transcrit et traduit Clément par M. Maspero, nous fournit encore l'expression suivante:

fL] o îj ^ — '. d 71 A l\ ^=^ ^-^ n ^ — d — ^ ^ H H-Ç)^ m^ -— ^ I ir

des bandes d'étoflfes faisant en tout douze pièces (pour la jambe gauche du défunt) '). Brugsch , dans le Supplément

au Dictionnaire (p, 705) donne les variantes ^^ ^^ ,

^ ^^-^i et il cite un exemple emprunté au travail de

M. Naville, Mythe d'Horus, XX*). Enfin, dans le Décret

de Rosette, on trouve un mot écrit: ^ g signifiant:

toile, tissu, étoffe et répondant clairement, comme les précédents, au copte h^^t^), licium textoris, tela*).

4) Rev. égyptologiq. m® année, p. 39.

2) Maspero, Et. sur qq. peintures et sur qq. textes i^elat. aux funérailles, pp. 87 et suiv. notes.

3) Maspero, Mém. sur quelques Papyrus du Louvre, p. 44.

5) Cf. rhébreu nfâ|, tendre.

6) n est bien curieux de retrouver ici encore un nouveau rapprochement avec les langues indo-européennes. Cette même racine nt, que nous avons vue exprimant une idée commune, celle d'existence, la voici encore, avec un sens différent, et également commun aux deux familles.

Pictet, (Les origines indo-europ. II, 207) dit qu'il existe, en sanscrit,

Or, le nom de notre déesse est écrit avec les mêmes éléments phonétiques que les mots que nous venons de citer. En outre, son nom est le plus souvent complété par un déterminatif qui paraît, selon toute probabilité, se rapporter aux idées exprimées par ces mots. Le signe M, employé comme idéogramme, sert même très-fréquemment à rendre, à lui seul et sans l'adjonction d'aucun signe phonétique, le nom de Neit. Enfin, on sait par les auteurs grecs qu'elle passait pour avoir inventé le tissage, que ses prêtres étaient appelés linigeri; et, d'autre part, les monuments égyptiens nous montrent que, dans certaines parties de son temple , on fabriquait des étoffes destinées à Tusage du culte. De tout cela il ressort , d'une manière à peu près évidente, que le sens, ou du moins un des sens du nom de Neit est celui de: tisseuse; cette signification doit être

non-seulement une .forme primitive nâ, se rapportant au filage, mais aussi une forme, primitive aussi: nadh^ d*où nadha, lié, naddhi^ corde, etc. Et il compare le grec v,fd«, le cymr. nyddu^ filer, corn., nédha, armor. néza; en irland. avec Vs prothétique, l'ancien snathe, moderne snâth^ snâdh, snadhm^ et sans Vs: naidhm, génit. nadmay nadmaun, contmt, garantie, gage, c.-à-d. lien. Dans les langues germaniques, nous voyons: naddhi^ corde, déjà cité, puis le goth. nati, anc. allem. nezzi^ etc., filet; et il faut sans doute ramener à nadh^ Tangl.-sax. nestan^ filer, proprement: lier, comme le suédois, nàsta^ dan. neste^ etc.

A ce groupe*, déjà étendu, il faut ajouter encore le cymr. noden^ fil et nodwydd , aiguille ; en armor. neûd et nadoz ; le latin nodus et les termes germaniques, qui y correspondent, avec un gutturale prothétique, d'origine obscure, angl.-sax. cnoUa^ anc. ail. chnoda, etc.

Nous voyons en outre apparaître, dans Tancien slave, niti^ fil; russe: niti, nitka^ pol. nié^ etc., d'une racine nî, que Miklosich rapporte au scr. ni , ducere (cf. lat. ducere filum, gr. Kar^stv = filer). U est vraiment intéressant de reconnaître que cette même racine, qui paraît dans les langues aryennes avec deux sens tout difTérents, reparaisse en égyptien, avec les deux mêmes sens presque exactement, puisque le filage ou le tissage sont évidemment très-rapprochés comme idée, et que du reste on n'a pas trouvé de fileuses sur les monuments égyptiens.

celle qu'on attache proprement au mot lorsqu'il est œrit: ç^ y ou simplement ^^ (la forme -. n'étant qu'une

simple variante) ^).

Voilà une interprétation qui diffère profondément, il faut le reconnaître, de celle que nous avons développée plus haut. Laquelle des deux a précédé l'autre? Nous n'hésitons pas à répondre que c'est la plus simple, la plus matérielle. Ceci est conforme aux règles ordinaires de la critique appliquée à l'histoire des religions, et nous ne voyons pas un argument que l'on puisse faire valoir ici pour soutenir que la voie ordinaire n'ait pas été suivie.

Donc c'est la prononciation du mot '^ avec le sens: tisser qui a déterminé celle du nom de la déesse, à qui l'on attribuait l'invention du tissage. Les Grecs, quoiqu'ils ne soient pas toujours absolument exacts dans leurs trans^ criptions, nous ont conservé du moins une figuration approximative de la manière dont ils percevaient le son du mot. Or, ils l'ont rendu en plaçant deux voyelles succes-

1) M. Lepage-Reuouf (Zeitschr. 1877, p. 99) constate que le signe W est un déterminatif de son dans le nom de la déesse (V. Denkmaeler , m, pi. 434, (i), écrit ^ '^'^'^'^ ou >/. Et sur ce dernier

monument, dit- il, ^ èf ®* ^ W u reparaît comme le nom de

la déesse.

Le sens de couronne, que nous avons examiné plus haut, se rattache

de très-près à la signification générale de la racine T"^ II » ^ ' S»

que nous venons d'étahlir. Une couronne en effet est quelque chose de tressé, et souvent même un tissu, un handeau. Les deux idées sont donc de même ordre. Tune se tire sans peine de l'autre, par une dérivation

qui n'a rien de forcé. Avec l'orthographe ^ ^ le nom de Neit peut donc fort bieii avoir eu deux sens différents.

sives entre les deux consonnes qui en forment la charpente : tantôt fj et ^, tantôt tj et v: Nriîd ou NrfiO. Ce qui donne grâce à Tiotacisrae, le même résultat pour les deux cas^). Cela prouve que les Egyptiens faisaient entendre un t, probablement très-long, entre Vn et le ^, puisque les Grecs ont accumulé plusieurs voyelles pour en représenter la valeur.

H est hors de doute que cette vocalisation devait être très-différente de celle du relatif ^^ , et on nous opposera peut-être ces transcriptions grecques comme s'accordant mal avec l'hypothèse que nous avons exposée plus haut. Cependant Tobjeçtion n'a pas une très grande force. La signification de tisseuse, étant reconnue comme primitive, ou au moins comme antérieure à l'autre , c'est elle encore une fois qui a fixé la prononciation du nom. Plus tard, lorsqu'on a entrevu une explication philosophique beaucoup plus profonde, on y a été conduit par la comparaison des éléments phonétiques, des consonnes exprimées par l'écriture, et un jeu de mots est devenu le point de départ de toute une cosmogonie. Mais le jeu de mots était pour l'œil, plutôt que pour l'oreille. Si les deux expressions ne donnaient pas le même son, elles étaient rendues par le même dessin ''^, (abstraction faite du déterminatif, qui ne s'appliquait proprement qu'à l'une des deux).

Ainsi Neit a été d'abord la tisseuse, comme Vjiôrïyti à qui on a coutume de la comparer. Elle avait enseigné son art aux hommes, qui lui témoignèrent leur reconnaissance par des sacrifices. Telle fut sans doute l'origine légen-

4) Platon^ Tim. 20. Cf. Jàblonski^ Panth. Mg, 54 — 55: In versione Ghalcidii p. 234 edit. Fabricii, legitur Neuth, tanquam is in Platone legisset THi^U, Hésychius donne Nif/d^^, au datif. Eratosthènes , qui explique le nom de N/rwxp/c par 'Aôi^va viKi^cpopoç, montre par là qu'il lisait: Nit.

daire de son culte. Et il est à not^ que ce culte prend naissance dans le Delta, qù abondent les plaptes textiles. C'est plus tard seulement qu'il a remonte le Nil et pénétre dans la Haute-Egypte.

Que cette idée du tissage ait dominé au début, nous ne Éaisons donc aucune difficulté de l'admettre. Elle est née en Egypte à ces époques lointaines, qui précèdent l'histoire. Mais l'autre explication, malgré son apparence si abstraite, ne saurait cependant être de date moderne. Les analogies du langage nous ont permis en eflfet de prouver que le sens abstrait d'existence appartenait à la syllabe '^^ à l'époque des premières dynasties.

Il serait téméraire assurément de prétendre que cette valeur ait été donnée en même temps au mot ^^ employé comme nom divin et qu'on en ait tiré sur-le-champ toute une théorie cosmogonique. Mais, comme nous le montrerons plus loin, ces idées métaphysiques naquirent en Egypte beaucoup plus tôt qu'on ne le croit communément.

Donc, priorité certaine du sens de: tisseuse, mais aussi ancienneté très-reculée de l'explication métaphysique: celle qui est, ou: ce qui est; voilà ce qui nous paraît démontré.

Une fois que celle-ci eut été découverte, elle s'ajouta à la donnée première , qui était d'ordre purement physique, et vint heureusement la compléter; toutes deux continuèrent à coexister, à vivre côte à côte. Le mot eut à la fois deux sens: l'un esotérique et l'autre exotérique.

Il est clair que les prêtres, dont la réflexion s'était exercée et affinée à méditer sur des questions de mythologie et de cosmogonie ne pouvaient avoir sur les dieux et sur la religion en général des opinions semblables à celles du peuple, plus ou moins ignorant et grossier. Chercher

à rinstruire, à lui donner rintelligenoe des plus hautes vérités de la religion, eût été inutile, la culture manquant. Du reste, les classes privilégiées aiment à conserver une supériorité intellectuelle, qui assure leur domination en même temps qu'elle la justifie. Révéler à tous le sens des mystères, c'eût été les rabaisser en les vulgarisant, en diminuer le prix et mettre les prêtres au rang des simples fidèles. De là, en beaucoup de cas, l'acceptation, pour une seule personnalité divine, de plusieurs symbolismes, qui en voilaient le sens, ne faisant que le laisser soupçonner à la foule, tandis que le petit nombre seul était admis à en pénétrer le fond *).

Pour Neit par exemple, la distinction que nous avons reconnue entre les significations principales du mot '^^^ fournissait d'un côté aux profanes une explication claire, facile, accessible à tous, et elle ouvrait aux théologiens un champ de spéculations d'une étendue sans bornes. Ceuxci, acceptant une synonymie régulière et traditionnelle , se réservaient la meilleure part, la pensée vraie et profonde, et ils abandonnaient à l'imagination populaire une explication simple, faite pour lui procurer une satisfaction sufiisante. D'ailleurs, ce sens exotérique n'était pas lui-même sans une certaine profondeur, et il n'avait rien qui répugnât à l'idée métaphysique qu'il avait précédée; de l'un à l'autre Iji transition était facile. De même que Chnum, qui façonne le monde sur son tour à potier, et par une métaphore semblable, la déesse qui personnifie l'être en

4) Mariette écrit, dans P Avant-propos de sa Notice des monuments de Boulaq, p. 90: «Dans la partie de leurs mystères qu'elles réservent au peuple, les religions peuvent sans danger quitter les hauteurs des conceptions abstraites et laisser voir au commun des fidèles le dieu qu'il adore: mais elles ne durent point, si elles ne conservent pas au moins dans le sanctuaire la pure notion de l'idée de Dieu».

soi et qui communique Texistenoe à tout ce qui émane d'elle pouvait être donnée comme la tisseuse qui travaille sans relâche, et les êtres qu*elle produit comme le tissu même, résultat de son labeur étemel. Seulement, elle était à la fois l'ouvrage et l'ouvrier, la substance et ce qui procède d'elle; et, pour prendre une comparaison frappante en sa vulgarité, quelque chose comme l'araignée tissant sa toile, la tirant incessamment d'elle-même, fournissant, elle aussi, la matière et le travail. Une telle notion, quoique matérialisée et partant amoindrie, rejoignait pourtant en quelque façon la notion bien autrement élevée que les initiés attachaient au nom de Neit. Cette dernière, par son élévation même, dépassait la portée des intelligences moyennes. Ceux-là seulement à qui il était donné de comprendre la grandeur de Saïs et de voir sa déesse face* à face savaient reconnaître la vraie, valeur de son nom; ils adoraient en elle la substance unique, primordiale, qui feit être tout ce qui est.

Il est difficile de nier le caractère mystérieux et, par suite forcément ésotérique, que revêtait, à Saïs, l'enseignement sacerdotal et le culte même de la divinité qui y était surtout révérée. La solution que nous proposons aujourd'hui établit un rapport très intime et très-vraisemblable, croyons-nous, entre la croyance populaire, qui était celle de la majorité, et la doctrine infiniment plus éclairée et plus haute, qui était celle de l'élite, des savants, des théologiens.

Ne serait-ce pas fâ justement le mot de cette grande énigme, si souvent d&ignée [par ces mots: le mystère de Saïs? M. de Rougé avait bien raison de dire qu'à Saïs «h. mère jouait le principal rôle». Mais il ne lui accordait pas encore tout« l'importance quelle avait réellement.

Expliquant, dans la statue Naophore, l'expression î^

par: premier-né, lg^iJMC€, et celle de ^ , par: qui n'a

pas été engendré, il remarquait bien que Ra n'est point fils de Neit par une génération ordinaire, semblable à la génération humaine, ni à celle des autres triades. Mais se rapportant à la théorie si souvent développée ailleurs du

dieu qui s'engendre lui-même w ^^, il pensait qu'ici

encore Ra s'engendrait lui-même. Seulement il constatait que le dogme était tout différent de ceux des autres sanctuaires, où en général le premier rôle était attribué au principe mâle, et il trouvait dans celui de Sais des difficultés insurmontables. i<Si je crois comprendre, disait-il, ce qu'étaient, aux yeux des Egyptiens, le père et le fils divin , j'éprouve bien plus de difficulté à me rendre compte des fonctions que l'on attribuait au principe féminin dans cette génération primordiale. Au point de vue cosmogonique, je vois bien, comme l'enseigne le traité d'Isis et d'Osiris, d'accord avec Platon, que la mère pouvait être le lieu, l'espace, où le démiurge lançait le monde, ou même la matière coétemelle. Dans la génération des dieux célestes ou secondaires, identifiés avec les astres, je comprends encore le rôle maternel du ciel, comme espace, X^Qa, et même comme matière, vXti, fournissant une partie de l'éther céleste au démiurge pour nourrir ses germes divins. Mais, dans la génération première du dieu premier-né, dans cet acte symbolisé par le scarabée, engendrant à lui seul et sans le secours d'une femelle, j'avoue que je ne comprends en aucune façon ce que représentait Neith. La déesse se vantait qu'aucun mortel n'avait soulevé son voile et peut-être n'avait-on symbolisé sous son

nom que la partie du mystère regardée comme inaccessible à l'intelligence humaine».

Trompé sur la traduction du IM fl] P ^ fl] P» M. de Rougé nous paraît avoir interverti les rôles, lorsqu'il parle du dieu engendrant à lui seul, sans le secours d'une femelle. C'est au contraire ici et comme il l'a reconnu lui-même ailleurs le principe féminin qui produit à lui seul et sans le secours d'un mâle, et le mystère n'a plus rien d'inaccessible, ce nous semble, si l'on admet que ce principe féminin est l'être au sens le plus général, ^^ , rb ôy, si l'on y reconnaît la substance primordiale, d'où sortent tous les autres êtres.

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