‹ Le culte de Neit à SaïsChapitre 18 sur 25 · TÉMOIGNAGES DES GRECS · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGES DES GRECS

Jusqu'ici nous n'avons guère interrogé que les documents ou les monuments de source ^ptienne. Mais de leur côté , les écrivains grecs ou alexandrins nous ont transmis des renseignements pleins d'intérêt sur Neit et son culte. Or, on est obligé de reconnaître que les témoignages des Grecs, d'abord rejetés par les %yptologues avec une sorte de dédain, se trouvent très-souvent appuyés par les découvertes nouvelles. Sur le point particulier qui nous occupe , les traditions recueillies par les philosophas et les mythographes concordent pleinement avec ce que nous savons de Neit, et par l'étjmaologie de son nom, et par les documents égyptiens.

Commençons par la fameuse inscription du temple de Saïs, rapportée par Plutarque. «En la ville de Saïs, dit-il, l'image de Pallas, qu'ils estiment estre Isis, avoit une telle inscription: <îfJe suis tout ce qui a este, qui est et qui sera jamais, n'y a encore eu homme mortel qui m'ait descouverte de mon voile.» '£ycâ %i(xi nàv to y%yovog^ xai ôVj xai éaàfuvov y xal rbv ifwv nénXov ovdëig nœ ànBxàXvijj^v ^). Ne dirait-on pas que c'est là une sorte de glose, une définition développée du nom de Neit, tel que le sens étymologique du mot nous a permis de l'interpréter? Celle <5fqui est» peut et doit dire en eftet d'elle-même : je suis ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. Et lorsque le même auteur nous apprend *) que les Egyptiens appelaient souvent Isis du nom d'i^^îji^a, lequel signifie: je suis venue de moi-même, ^Xdov an ifiavTfiç^ son explication ne s'éloigne pas encore sensiblement de la nôtre, car, dire: (Je suis) ce qui est, n'est-ce pas dire: je suis venue de moi-même?*).

4) Fini, de Is. et Osir. Ch. 9, ti'ad. Amyot,

2) Ibid. Ch. 62: r^v jt*>v yttp ^Ivi^ ifoKK&Ki^ r^ rîjç 'AdifvSc èvàfjuertKxAoCo't, ^^ovreç TotofjTov ^4yoVy ^AÔflv itx* sfiûturijç.

3) Nous ne pouvons nous refuser ici un autre ra))prochement au moins curieux. La définition si remarquable donnée de Dieu dans l'Exode III, 14, par la voix sortie du buisson ardent: îT/1^ *^^1( *^.!'^$ i j® ^^ ^^^^ qui suis, n'est autre chose que le développement du nom de Neit, considéré comme signifiant: ce qui est, '^'^^. Or, d'après la Bible même. Moïse avait été le disciple des prêtres égyptiens; il avait été initié par eux à toutes les connaissances que l'on possédait de son temps. Ainsi que ses compatriotes, il a vécu surtout dans la Basse-Egypte, et c'est de là qu'il partit pour se retirer dans le désert de Madian auprès de Jethro. Est il donc téméraire de penser qu'il ait puisé peut-être à Saïs, dans le sanctuaii*e de Neit, cette notion sublime, si conforme à la doctrine qu'on y enseignait?

Si cette hypothèse était admise, nous aurions là une preuve qu'à l'époque de la XIXe dynastie, la conception des Saïtes était déjà clairement arrêtée et bien nettement définie et que, par conséquent, elle avait dû être entrevue, elle avait dû se former beaucoup plus tôt.

On a, il est vrai, élevé des doutes sur Tauthenticité de Tinscriptioii rapportée par Plutarque. A priori, on pourrait dire que, si les termes n'en sont point absolument exacts, l'esprit du dogme Saïte y est résumé avec une vérité lumineuse, et en conclure que la doctrine professée à Sais est restée la même au moins jusqu'à la fin du second siècle de l'ère chrétienne. Cependant la question d'authenticité mérite d'être examinée.

Jablouski ^) fait remarquer qu'avant Plutarque il n'en était question nulle part; que Platon, qui parle si longuement de Sais et de Neit dans le Timée, n'y avait fait aucune allusion; qu'elle n'est point citée par les auteurâ grecs, qui font mention des voyages, vrais ou supposés, de Solon, de Pythagore, de Platon, que d'ailleurs le peplos convenait à la Minerve d'Athènes , non à la Neit égyptienne. Cependant il reconnaît que Proclus la reproduit presque dans les mêmes termes (in Tim. p. 30), lorsqu'il écrit: Ai^vuTioi i^TOçavai, iv râ) dôvrcp T^g &eov nQoyBYQafÀr fiéyov uvav rb emyçafifia tovto • rà bvja , xai rà iaôfÂ,eva y y.al %à yByovàva èyén Ufiê. Tbv èfiov x^'^àva ovSelg ànsxàXvif^sy ' bv éyà xaçndv ivexor , riXiog iyiv^o.

La dernière partie de cette inscription est évidemment exacte; elle reproduit presque textuellement un passage de

celle de la statuette naophore M ^^ ^\ (m ^- ^^

reste, s'il n'a pas été traduit avec une littéralité absolue, rend très fidèlement la pensée des prêtres de Saïs. L'inscription se divise en deux parties distinctes : premièrement, l'affirmation de l'éternité de l'être, existant également dans les trois divisions du temps, le passé, le présent et l'avenir;

4) Panthéon ^Egyptiorum, p. 66.

puis, la remarque que personne n'a jamais pénétré le secret de Tunivers. La première de ces deux parties n'est toujours que le développement du mot '^, Ce qui est, est éternellement, et comprend ainsi les trois moments que Tintelligence humaine, accablée par la considération de Téternité, éprouve le besoin de distinguer dans Tinfimté de la durée. Le nom ''^ dit tout cela à lui seul; il l'exprime sous une forme plus condensée, plus brève et même d'une philosophie plus profonde: car l'être absolu est, de toute nécessité, éternel, et on amoindrit la notion métaphysique de l'éternité, qui est infinie, en y introduisant les divisions tout humaines du temps , qui est fini ^).

Quant à la seconde partie , elle se retrouve dans un texte hiératique, qui ne laisse subsister aucun doute, et qui lèverait tous les scrupules de Jablonski. Nous voulons parler du Papyrus funéraire 3148 du Louvre , que les données paléographiques permettent de rapporter au temps de la XXVIe dynastie »).

Il y est longuement question d'une déesse r-pi

n n r^ï la dame du sycomore, appellation ordinaire d'Hathor. «Arrive vers ta mère, est-il dit au défunt, pour

4) C'est ce que Platon développe très bien dans le Timée^ quand il dit : « Avec le monde naquirent les jours , les nuits , les mois et les années, c[ui n'existaient point auparavant. Ce ne sont là que des parties du temps ; le passé, le futur en sont des formes passagères, que dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance éternelle, car nous avons l'habitude de dire: elle fut, elle est et sera; elle est, voilà ce qu'il faut dire en vérité. Le passé et le futur ne conviennent qu'à la génération , qui se succède dans le temps : car ce sont là des mouvements. Mais la substance éternelle , toujoura la même et immuable , ne peut devenir ni plus vieille ni plus jeune, de même qu'elle n'est, ni ne fut, ni ne sera jamais dans le temps. (Trad. Cousin, t. 42, p. 430).

2) Pierret^ Etudes égyptolog. 4^^^^ part. pp. 43 et suiv.

qu'elle te donne la liqueur ahut , . . et que tu t*abreuves de la liqueur de ta mère ... O ta mère, ô très grande! ô nourrice bonne , sans repos ! ô berceuse bonne , arrive à elle,» etc. Et voici le passage, presque identique comme forme aux derniers termes de l'inscription relatée par Plu-

tarque et ftoota: \^\,ll^t:\'^

T 1 P ,>, P 1 i 1 § = k ft ™- * \ ^ n ^ : I ^ r^ ^ ? 1 P 1 i 1 ^

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«o grande mère dont on ne dévoile pas les naissances, ô déesse grande dans le tuau mystérieux, mystérieux, que personne ne connaît! ô renouvellement qui se renouvelle, grande, dont on ri a pas soulevé le voile! Âh^ enlève ton enveloppe! ô cachée, point ne m'est donné le chemin pour pénétrer jusqu'à elle. Viens, reçois l'âme de l'Osiris N., protége-la dans tes deux bras».

Ce texte est, au point de vue des expressions, la meilleure justification de l'inscription controversée. Les mots sont presque les mêmes. L'idée que les deux écrivains grecs ont rendue, l'un par nénXog, l'autre par j^irèr, est exprimée par ^ (j p ô et ;;;^ I ^ J, linceul, enve-

loppe, lien; la parité n'est pas douteuse. Le papyrus est de l'époque Saïte, c.-à-d. d'un temps où ces métaphores étaient évidemment devenues d'usage général; — et c'est aussi le temps où Neit est le plus en faveur. Il est donc probable que c'est au langage mystique particulier à son culte et à ses temples qu'on avait dû les emprunter.

La phrase s'applique à Hathor, qui, du haut de son sycomore, verse à l'âme du défunt la liqueur vivifiante. Mais nous savons qu'à cette époque les grandes déesses sont de plus en plus identifiées l'une à l'autre, qu'on se sert, pour les qualifier, des mêmes expressions, de la même phraséologie. Hathor est présentée ici comme une personnification de la nature, la grande mère, immense et mystérieuse , et il n'est presque pas un mot , qui ne convînt aussi bien, qui ne pût être appliqué aussi légitimement à Isis ou à Neit. Cette figure hardie , qui paraît avoir tant étonné Jablonski et l'avoir mis en défiance, Tor sfibr ninhyv (ou: ;if*TÔva) ovdeig ncD ànexâXvi/Jev , est donc bien décidément égyptienne , et il n'est pas une des parties de l'inscription qui puisse être désormais rejetée comme une invention d'origine grecque.

Ce qu'on pourrait soutenir pour en infirmer la valeur, c'est qu'elle a sans doute existé au temps de Plutarque, peut-être même au temps de la XX Vie dynastie, mais qu'elle n'en est pas moins de date relativement moderne. Pour répondre à cette objection, il convient de distinguer. La forme, la rédaction et surtout la gravure de cette inscription, — qui équivalait en Egypte, toutes proportions gardées, à ce que nous appellerions aujourd'hui la publicité, — pouvait fort bien, et très probablement même, ne pas remonter plus haut que la dynastie Saïte ou la dynastie perse. Elle semble faire comme une suite naturelle aux textes de

la statuette naophore, elle procède évidemment de la même inspiration.

Mais le dogme qu'elle implique et résume est certainement beaucoup plus ancien. Il est impossible sans doute de déterminer, même approximativement, Tépoque à la quelle il a pu être définitivement fixé. Mais les considérations philologiques, que nous avons développées dans la première partie de ce chapitre, permettent d'en faire remonter Torigine à une antiquité fort reculée.

Les Grecs rapportent que Neit était regardée comme étant à la fois mâle et femelle. Horapollon écrit dans ses Hieroglyphica (I, 11): Joxu yàq avrdg ô xôa/wg avrèaràvai SX rs rov ccçaePéXav xai &r)lvxov. *Eni de r^g ^Aâtjv&g TOT xàyâaçoVj ini 8é *Hq>alaT(w tw yvna YQCupovaiv ' ovjoi yàç fiôvoi âecor naq avrotg àçaevoâf)Xaig Hnàqxovai. Les Egyptiens croient que le monde est composé de deux éléments , mâle et femelle. Sur leur Minerve (Neit), ils figurent un scarabée et sur Vulcain (Ptah), un vautour: ce sont les seuls dieux qu'ils considèrent comme mâles et femelles». Cette phrase contient une erreur de détail; l'auteur intervertit l'ordre des deux emblèmes; mais le fond est vrai et la conclusion parsdt juste. Nous verrons Ptah qualifié, comme nous avons vu Neit, de: père des pères et mère des mères. Quant à ce qui concerne Neit, cette double sexualité n'a plus rien qui puisse nous surprendre, puisque nous avons reconnu que son nom ''^ = «ce qui est». La différence des sexes est un des premiers faits que l'on a pu constater dans la nature; elle a dû apparaître, dès l'origine, comme une condition essentielle de sa durée, puisqu'elle est l'unique moyen pour la reproduction des êtres vivants. La divinité qui

représente l'être en lui-même, tô ôv, ne doit donc point être déterminée sous le rapport du sexe, ou plutôt elle doit contenir en elle les deux formes, les deux organismes qui le sp&ifient. Que les représentations figurées ne fournissent là-dessus aucun témoignage, on le comprend à la rigueur. Mais des textes comme celui que nous venons de rappeler: (père des pères, mère des mères) prouvent que les Grecs ne se sont pas trompés. La phrase égyptienne n'a pas la même précision sans doute que la phrase extraite par nous d'HorapoUon. Elle suffit toutefois à prouver l'exactitude de la tradition qu'il avait recueillie; c'est un commentaire vraisemblablement fourni par les prêtres indigènes: et il est encore absolument conforme à notre manière d'entendre le nom et le rôle de Neit.

On peut en dire autant du témoignage de Proclus ^) , qui assure que le bélier est consacré à cette déesse, ainsi que le cercle équinoxial, parce c'est la puissance qui met tout en mouvement (pv dti fiâXicxTu xai t] xiyijTêxij tov nàvtog iÔQvrai Svva/iig).

lamblique (de Myster. ^gypt. VIII, 5) enseignant qu'il faut remonter des causes matérielles et naturelles à la cause spirituelle, c'est-à-dire à l'esprit étemel, rapporte qu'Hermès engageait à suivre cette voie; et il ajoute: ijçjuriPevae 8è Birvg TcçoçtiTrjg ^'A/ufiaryi fiaaikety iv àSv- TOig WQÙv àvay%yqa[iiiivriv èv Uqoyh)q>i>xoïg yçàfifiaoïv^ xarà Sâïv rrjfif iv AiyvTvvco, Tdr« rov &€Ov bvofia na- QsSafXs, TÔ diijxov 81 oXov rov xd^y^ot;. Elle fut enseignée au roi Ammon par le prophète Bitys, qui l'avait trouvée dans le sanctuaire de Saïs en Egypte, écrite en un texte hiéroglyphique, où le nom du dieu (c.-à-d. de la déesse)

4) In Tim. I, 30.

était: ce qui pénètre tout Tunivers. Les livres d'Hermès Trism^iste parlent de même de «1 ame qui remplit tout, qui met tout en mouvement dans le ciel et sur la terre, sans pousser la gauche sur la droite, ni la droite sur la gauche, ni le haut sur le bas, ni le bas sur le haut»^).

Le soi-disant prophète Bitys*) est évidemment un personnage fort problématique; mais la phrase dont on lui prête la découverte n'offre rien que de très vraisemblable, et, tout en suspectant la personnalité du prétendu narrateur, on peut admettre la véracité du récit. Or, à quelle divinité pourrait se rapporter une pareille glose, sinon à celle qui est la maîtresse de Saïs? ').

H convient d'observer de plus que c'est dans le Tintée, où il développe avec tant d'éclat la théorie de l'âme du monde, que Platon parle le plus longuement de Saïs et

4) Hermès, tr. Ménard, 1. I, Ch. XI.

2) Notons cependant que son nom a un aspect égyptien; il rappelle

celui d'un des personnages du Papyinis d'Orbiney: <^^ £) Bita-u

ou Ba-ta-u, le plus jeune des deux frères, qui sont les héros du Roman.

3) D'autres idées, de nature diverse, ont été successivement attachées au nom de Neit,

Bevéria observe qu'elle était le ciel du jour, tandis que Nut ^,

qui représente ordinairement, la voûte céleste, serait le type du ciel nocturne. M. de Horrack, Lamentât. d'Isis, p. 44, semble accepter cette distinction, en se fondant sur ce fait que le dieu (Osiris) revenant à la vie est assimilé au soleil diurne et que, suivant le Papyi*us en question, sa mère alors devient Neit. U reconnaît d'ailleurs que ces idées ne sont pas anciennes en Egypte.

On a voulu aussi feire de Neit l'éther, le ciel supérieur et plus pur, en opposition avec Nut, le ciel qui entoure immédiatement la terre, autrement dit l'atmosphère. La donnée est fournie par HorapoUon, I, 44:

ii nàru "^Hpet.

Ce sont là des distinctions ingénieuses, imaginées pour rendre compte des grands faits du monde physique, mais qui paraissent avoir été inventées à une époque assez moderne , et qui ne sauraient ni infirmer le sens du nom ni amoindrir l'importance cosmogonique du rôle de Neit.

de Neît. Or, la tradition nous le montre se faisant le disciple assidu des prêtres %yptiens et cherchant à surprendre le sens de leurs mystères. Ne serait-ce point à Sais qu'il aurait puisé les éléments de cette doctrine , comme, d'après lui, Solon y aurait recueilli la poétique légende des Atlantes? «Platon ne nie pas, dit Clément d'Alexandrie, qu'il procède des (philosophes) barbare: et il avoue qu'il est allé en Egypte^).» H est vrai qu'iin peu plus loin, le même Clément lui assigne pour maître un homme d'Héliopolis, Se;f nouphis. Mais ce luxe de précision , en pareille matière, n'est pas un bien solide argument, et Se;^ouphi8 (l'attaché à ;fnum) pourrait être un Saïte aussi bien qu'un Héliopolitain. Avec son génie éminemment créateur, qui transforme tout ce qu'il touche, Platon n'a point adopté la teneur orthodoxe du dogme. H l'a interprété librement, en le faisant servir à l'exposition de son système propre; mais il n'a point cherché non plus à effacer entièrement la trace de ces emprunts, dont il aimait à se parer, bien loin de vouloir s'en défendre.

4) Stromatesy I, XV.

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