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LA DOCTRINE DE L'EMANATION

Ayant étudié une assez longue série de textes, d'époques et de provenances diverses, qui convei^ent, avec un remarquable ensemble, vers des conclusions à peu près identiques , nous sommes en mesure de dégager maintenant et de faire ressortir le caractère général du dogme Saïte.

Aussi bien que celui de Memphis, il est nettement, essentiellement * panthéiste. Et c'est là un fait conforme à la marche ordinaire de Tesprit humain, appliquant ses facultés d'investigation à la recherche des causes, et de l'origine de l'univers.

Les premiers hommes semblent avoir débuté par le fé-, tichisme, c.-à-d. par l'adoration des objets, cause immédiate de leurs sensations. Arrivés à une notion plus ou moins claire et complète de l'ensemble des choses, ils ont été portés, par une tendance instinctive, à l'envisager comme un tout, dont les éléments d'abord confondus, ont pris successivement la place et conquis l'importance relative qu'assignait à chacun d'eux leur nature propre.

On a fait un pas de plus dans la voie de l'unité et on

a prétendu déterminer, parmi ces divers éléments, celui qui avait dominé à l'origine et qui semblait ainsi avoir donné naissance aux autres. En Egypte, où on voyait le Nil féconder la terre, entretenir la vie chez les animaux et les plantes, on devait s'arrêter de préférence à l'élément liquide comme au principe primordial. C'est ainsi en effet qu'il faut entendre le Nou, l'abyssus, où se trouvaient primitivement réunis, amalgamés, l'éther et les eaux terrestres, ainsi que la terre et le ciel.

On sait que le premier essai de cosmogonie naturelle tenté par les philosophes ioniens aboutit à une même conclusion. D'après eux, la formation des choses s'expUque par un mouvement dynamique, c.-à-d. par le développement et les transformations successives du principe élémentaire, considéré comme une force vivante et active.

Au contraire, les adorateurs de Ptah et de ;^num admettent un dieu intelligent^), issu du Nou, et l'organisant, comme le Démiurge de Platon, conformément à un plan supérieur.

Les sectateurs de Neit paraissent avoir professé un système sensiblement différent. Us sont partis du principe de la substance, de l'être proprement dit, toujours identique à lui-même.

Neit est en effet la substance primordiale, autrement dit: ce qui est, et les Sîùites ne prétendent point en déterminer davantage la nature. Ils ne remontent point audeUl, dans leur analyse; ils ne vont pas encore, comme plus tard les Alexandrins, jusqu'à Y Un, qui est quelque

1) Les Ioniens aussi y sont arrivés, mais seulement avec Anaxagore, qui admit une substance simple, intelligente, active, en un mot, spirituelle; et Anaxagore est contemporain de Périclès.

chose de plus abstrait encore que l'être ^). Mais s'arrêtant à ce terme, qu'ils considèrent comme irréductible, ils en font le premier ou plutôt Tunique principe. Cette substance, cet être primordial a commence d'enfanter, lorsqu'il n'y avait eu aucun enfantement, et son premier-né est Ra, bv eyà xa^ndr ^rexor, ijkiog êyérero. C'est-à-dire que, du sein de Neit, est issu immédiatement et, par une sorte de génération spontanée, le premier et le plus parfait des êtres. Celui-ci, à son tour, a produit les dieux, qui ont créé les hommes, les animaux et tout ce qui constitue l'univers. Mais, pour lui, Ra, il procède directement de Neit, sa mère; autrement dit, il est sorti d'elle par émanation. Nous ne voyons pas d'autre moyen d'expliquer cette naissance originelle, qui est le commencement des naissances, ou, comme on dit pour Ptah, le commencement du devenir.

Comment en effet la doctrine de l'émanation figure-t-elle l'origine de l'univers? Par une sorte d'écoulement perpétuel, qui n'implique aucun effort et qui, par conséquent, n'épuise ni même ne diminue en rien le principe producteur. On a comparé souvent cet effluve perpétuel des êtres au rayonnement de la flamme, qui s'échappe sans cesse et éclaire, sans amoindrir en rien le centre lumineux d'où elle part. Cependant les êtres, dont l'ensemble forme le monde, provenant successivement les uns des autres, s'âoignent de plus en plus de la source première, et de degrés en degrés leur perfection diminue. Il vont ainsi de la nature divine à la nature humaine, puis à la matière

1) Les prêtres thébains font aussi d'Amon Tua, Tua de un , Tun unique (V. Grébaut, hymne à Amon-Ra). Mais ik ne l'entendent pas dans le sens métaphysique et profond des Alexandrins.

organisée et à la matière inorganique, par un mouvement continu de décroissance, qui fait la variété de l'univers.

Dans la religion de Zoroastre, un principe invisible, infini, représente également la cause étemelle. De lui sortent deux principes opposa , Ormuzd , le bien, et Ahriman, le mal, qui engendrent divers ordres de puissances, formées à leur image.

n en est de même dans la Kabbale juive. Au sommet, est Tunité incompréhensible, ineffable, au dessous de laquelle s'étagent en un échelle descendante, les aephiroth, intermédiaires hiérarchisa entre TEtre infini et la création.

Mais c'est en Egypte surtout qu'il nous importe de suivre la marche, les transformations dans le temps de cette doctrine y dont nous avons saisi une des premières manifestations historiques.

Le dogme de l'émanation paraît y avoir obtenu, de tout temps, une très grande faveur. Nous l'avons vu professé aux époques les plus anciennes, et plus particulièrement à Saïs.

Plusieurs de nos textes, et principalement les Grecs, nous ont fait voir que ce dogme avait incontestablement subsisté au moins jusqu'au deuxième siècle. Ceci nous amène justement à l'épanouissement du gnosticisme égyptien.

Or, qu'est-ce que le Gnosticisme de BasiUde , de Valentin, sinon une des expressions les plus complètes, les plus ingénieuses du Panthéisme, en tant qu'il repose sur le principe même de l'émanation? Au sommet apparaît le /3v&og, l'abîme, le naTtiq àyvfoarog, le père inconnu, substance infinie, inaccessible à l'intelligence humaine, qui engendre, par un simple déploiement, les êtres visibles et invisibles. Comme la plupart des Orientaux , les Gnostiques, ne pouvant comprendre le passage de l'être parfait aux formes

grossières et viles de la matière terrestre, s*eflForcent de ménager la transition, et, pour ainsi dire, de diminuer, de combler l'intervalle qui les sépare. Ils imaginent une nombreuse série de puissances, formant une chaîne ininterrompue et dont les anneaux deviennent moins parfaits à mesure qu'ils s'éloignent du point de départ. Ce sont les éons, souvent distribués en syzygies, en couples, qui s'enfantent les uns les autres et sont désigna par des noms symboliques. Leur réunion constitue le plérôme, qui comprend, dans sa multiplicité si variée toutes les manifestations possibles du premier principe, et qui se résout finalement en un tout indissoluble.

Les Alexandrins, qui ont emprunté à l'esprit grec la rigueur de ses argumentations scientifiques, ont cependant , eux aussi, largement puisé aux sources égyptiennes. Ce sont eux qui ont mis la dernière main au système et qui l'ont porté définitivement à sa plus haute perfection. Plotin, Proclus, Porphyre, Jamblique, en s'inspirant de l'Egypte, de l'Inde, de la Perse, prétendent transformer les symboles du paganisme en un vaste système de métaphysique pure. Leur dieu est l'un, l'un absolu , immobile, incompréhensible, inexprimable, principe abstrait, sans vie, qui est en dehors de l'être. Mais, par une série de développements, qu'ils appellent hypostases, ils font sortir de lui, l'être, l'intelligence, auxquels ils accordent, non sans beaucoup de contradictions d'ailleurs, une réalité substantielle.

De l'un absolu, d'après Plotin, procède l'un multiple, qui est l'intelligence, le monde des idées et des formes du monde sensible.

L'Intelligence, essence parfaite, possède une puissance infinie, qui ne peut rester stérile. Elle engendre donc nécessairement et elle engendre l'Ame. Les idées descendent

du monde intelligible dans la matière, par l'entremise de TAme, qui, les ayant reçues elle-même de Tlntelligence, les lui transmet sous la forme de raisons séminales. En y pénétrant, elles lui portent toutes les qualité propres aux êtres sensibles . . . Les êtres procèdent, dans cette création infinie, du premier au dernier, et chacun, dans cette procession, conserve la vie qui lui est propre; et tout ce qui cesse de vivre rentre dans le grand tout, remonte à sa source, sans que ce retour naturel implique aucun déplacement. C'est TAme du monde qui communique le mouvement et la vie à la matière, tout en restant immobile et inaltérable, parce qu'elle ne lui donne rien d'elle-même, et qu'elle anime les corps, sans passer dans les choses qu'elle fait vivre. Elle est présente partout dans le monde, elle le pénètre sans se fractionner, vivifiant tout en même temps, et n'en restant pas moins une, entière, indivisible ^).

Ainsi tous les êtres sortent de l'unité absolue , et forment une chaîne sans fin de natures subordonnées les unes aux autres, chacun d'eux étant rattaché par un lien à celui qui précède aussi bien qu'à celui qui suit").

Nos philosophes Saïtes ne s'étaient point élevés, dans leurs spéculations encore assez vagues et imparfaites, jusqu'à ces hauteurs de l'abstraction métaphysique, où les Alexandrins, soutenus par les méthodes helléniques, sont parvenus par un effort r^ulier et continu. Il serait puéril assurément de prétendre retrouver chez eux toutes ces distinctions subtiles, cette dialectique savante, cet enchai-

1) Les éléments de ce résumé de la théologie et de la cosmogonie de Plotin, et la plupart des termes sont empruntés à Vhist, de V Ecole d'Alexandrie, de M. Vacherot, T. I, de la p. 360 à la p. 522.

2) Dans l'Inde , le système Védànta paraît ètra aussi celui de Témanation.

nement hiérarchique de causes liées et subordonnées entre elles, depuis la perfection absolue jusqu'à la matière. Leur système est beaucoup plus simple, moins complet, moins scientifiquement ordonné. Us n'en ont pas moins fait le premier pas, et peut-être le plus décisif; à la base de toute leur cosmogonie, ils ont reconnu l'être en soi, l'être absolu, indéterminé, mais néanmoins vivant et puissant, puisqu'il produit, de lui-même et sans le concours d'aucune force étrangère, un premier être déterminé, qui est Ra. Il le produit par un simple déploiement, comme chez les Gnostiques. On peut donc dire de l'être, de Neit C^), comme il est dit de l'Un dans Plotin, qu'il est toutes choses et qu'aucune chose n'est l'être. «Il est tout en ce qu'il est principe de tout. En lui, tout coexiste virtuellement. Il produit parcequ'il surabonde, la production étant le symbole de la perfection. Ce qui est éternellement parfait engendre donc nécessairement, mais ce qu'il engendre est inférieur au principe générateur»^).

Ra, dans le dogme de Saïs, est-il comme le Ptah de Memphis, un véritable démiurge, qui crée les dieux, les hommes, façonne et organise la pure matière? Les monuments ne nous apprennent rien là-dessus, et cela sans doute, parceque nous ne possédons point pour le culte de Saïs d'hymnes locaux, qui nous fassent connaître les détails , le développement du dogme. En l'absence de ces documents, . nous inclinons cependant à croire que la création, l'arrangement du monde n'étaient point compris à Saïs de la même manière qu'à Memphis. Et, à défaut de preuves positives, nous avons pour cela des présomptions assez fortes. En effet, le premier acte est , à Memphis , l'apparition de Ptah, qui semble

1) Vacherot, hist. de l'Ecole d'Alexandrie, I, 440 et suiv.

se sepaxer, se distinguer lui-même du Nou, antérieur ou tout ou moins coetemel, se créer, pour ainsi dire, par la vertu propre de l'Intelligence, supérieure aux éléments matériels, inconscients et confusément mélangés. A Sais, Neit, c.-à-d. l'être est un principe infini, parfait, qui semble avoir conscience de lui-même, et qui enfante parceque sa nature est de produire. Ra n'est donc qu'une première émanation, issue de cette source étemelle. Il est logique de penser que les autres dieux qui procèdent de Ra, émanent aussi de lui, et que des plus grands sortent de même les dieux inférieurs, par une procession du même ordre, décroissant toujours en dignité et en puissance, à mesure qu'ils s'éloignent davantage de l'être primordial.

Puis ces divinités président aux astres, aux éléments, agissent à leur tour sur le monde, créent ou fabriquent les hommes, les animaux, les plantes, et le reste.

Cependant il ne faut pas trop presser ces déductions, qui ne reposent par sur des textes précis, et qui n'ont pour elles que la régularité du raisonnement et la vraisemblance du développement logique. Les Egyptiens n'ont pas le génie de l'argumentation philosophique, telle que l'ont entendue les Grecs. Ils procèdent volontiers par des affirmations successives , sans chercher à en marquer étroitement le lien. Dans les versets de leurs hymnes, une même idée est souvent répétée à satiété, sous des formes parfois à peine diflFérentes: une même personnalité divine est présentée sous toutes ses faces, avec tous ses attributs, dans tous ses rôles; les phrases se suivent, parallèlement, et les pensées ne s'enchaînent point par la trame d'un raisonnement continu, qui amène peu à peu l'esprit du lecteur à une conclusion finale.

Du reste, c'est là un caractère commun aux hymnes

reKgieux chez tous les peuples, et nous ne pouvons connaître la métaphysique et la cosmogonie i^ptiennes que par des textes de ce genre, la philosophie en Egypte n'étant point séparée de la religion. Il est donc fort possible que des textes Saïtes, même développa et complets, ne nous renseigneraient pas absolument sur les questions que nous avons posées et essayé de résoudre d'après de simples probabilité.

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