‹ Le culte de Neit à SaïsChapitre 6 sur 25 · ECOLES SACERDOTALES · texte numérisé non relu

ECOLES SACERDOTALES

L'avènement des rois Saïtes avait été le signal dune renaissance à laquelle leur capitale a laisse son nom dans l'histoire, et qui commence une des grandes périodes de l'art égyptien.

Elle se distingue entre toutes les autres par une recherche poussée parfois jusqu'à l'excès du fini, de la grâce dans les détails, et par une habileté d'exécution souvent prodigieuse. On travaille les matières les plus dures avec une sûreté de main impeccable. Les sculpteurs subissent moins tyranniquement qu'autrefois l'influence de l'hiératisme, qui dominait absolument sous les Ramessides. Us ont plus d'aisance, plus de grâce, une certaine élégance toujours un peu convenue, mais quelque sentiment de la vie; seulement ils perdent en vigueur ce qu'ils gagnent en délicatesse , et ils s'éloignent plus que jamais du réalisme puissant et vivant, qui avait marqué d'une si forte empreinte les productions du génie égyptien primitif. Ils sont de très habiles ouvriers, possédant tous les secrets du métier; ils en ont étudié et résolu toutes les difiicultâi, ou plutôt

ils n'en connaissent plus, ayant toujours à leur disposition des règles savantes, des procédés ingénieux pour les vaincre ou les supprimer. Plus rien de cette originalité, de cette énergie native qui donne tant de saveur aux ouvrages des plus anciennes dynasties.

La grandeur extraordinaire des proportions n'eflEraie point cependant les nouveaux artistes , et les rois ne reculent pas non plus devant l'immensité des travaux. Mais Ténormité des dimensions ne fait point, à elle seule, les œuvres grandioses.

On dirait que la fréquentation des Grecs inquiète et trouble les esprits, modifie leur idéal et affaiblit l'inspiration. S'il est vrai que les arts soient l'expression exacte de l'état intellectuel et social des peuples, on sent bien ici que cette nation , si tenace en ses croyances et en ses goûts, se laisse entamer cependant et pénétrer par les idées, les influences du dehors.

L'architecture même, tout en conservant la simplicité large, la gravité de ses belles lignes, s'essaie à des innovations, dont nous ne pouvons malheureusement apprécier l'effet. On emploie les colosses comme supports au lieu de colonnes, par exemple dans VavXri d'Apis, construite à Memphis par Psametik en face du temple de Ptah ^). A Saïs, les monuments funéraires des rois ne sont plus ni des pyramides, comme à Memphis, ni des syringes creusées dans les flancs de la montagne, comme à Thèbes; ce sont des chambres en pierre, élevées dans la cour du temple, richement décorées et où le cercueil de la momie paraît enfermé dans une sorte d'armoire. La nature du sol imposait sans doute aux constructeurs la nécessité de ces

4) Hérodote y II, 453. — Cf. Perrot et Chipiez, Hist. de Tart dans Tantiquité, I, 435, où le témoignage d'Hérodote est discuté.

changements dans la disposition des sépultures. Mais les vieux rois, que les difficulté de la main d'œuvre n'arrêtaient guère, auraient voulu à tout prix, assurer à leur dépouille un repos mieux garanti, et leurs architectes n'auraient ménagé certainement ni les bras ni les frais pour les mettre à l'abri d'ime violation sacrilège, comme celle dont fut victime le cadavre d'Amasis. Ce dernier, il est vrai, était un gai viveur et un aimable sceptique, buveur intrépide et grand faiseur d'apologues ^) , qui probablement s'occupait peu de la vie future et laissait aux prêtres le soin de méditer le Livre des Morts. Et ses prédécesseurs eux-mêmes, amis des Grecs comme lui, tout en tenant beaucoup , par vanité, à la magnificence et à la richesse de leurs tombeaux, ne partageaient pas sans doute les préjuge et les terreurs du vulgaire à l'endroit du monde infernal. Ces motifs, de nature toute morale, joints aux raisons d'ordre matériel que nous avons indiquées, expliquent la transformation qu'on a vu s'opérer alors dans certaines constructions fiméraires.

En somme, cette forme nouvelle de l'art égyptien qu'on est convenu d'appeler l'art Saïte constitue un progrès, si l'on considère seulement l'habileté des procédés, l'adresse de main, la finesse et la justesse du rendu dans le détail; mais pour qui estime surtout des qualités plus élevées, la sincérité , la conviction chez l'artiste et cette foi naïve mais forte qui enfante les œuvres vraiment ressenties, elle serait plutôt le commencement de la décadence. EUe est, entout cas, la transition naturelle entre l'art pharaonique des époques anciennes el l'art ^ypto-grec des époques ptolé-

4) V. Hérodote^ 472. — Cf. le curieux récit de l'ivresse d'Amasis dans la Chronique démotique. {Rémllout^ (Rev. égyptol. T. L)

maïque et romaine. Pour le luxe et la magnificence, ses productions ne le cèdent en rien à celles d'aucun autre temps. Les statues, les stèles diverses, que conservent nos Musées sont là pour le prouver. Et quant aux grands monuments, les témoignages de l'antiquité d'une part, de l'autre les ruines mêmes qui ont échappé à une entière destruction attestent que, pendant cette période, l'esprit d'entreprise n'avait point baissé en Egypte, et que les conceptions les plus hardies n'efl&ayaient ni l'imagination de ses souverains ni la patience ingénieuse de ses artistes.

Avant de chercher, dans les textes ^ptiens, les renseignements qu'ils contiennent sur Saïs et sur ses temples, nous nous reporterons tout d'abord aux descriptions d'Hérodote, qui la font connaître surtout par le côté extérieur et pittoresque. Il la visita vers 460, au temps des rois Perses. Mais nous savons qu'elle n'avait pas beaucoup souffert du fait des nouveaux conquérants, et la plupart des monuments érigés ou si considérablement augmentés par les rois Saïtes étaient certainement encore debout lors du voyage de l'historien grec. «Quelques vieillards y vivaient encore qui, dans leur enfance, avaient pu acclamer le dernier Psametik et assister au triomphe de Cambyse ^)».

Hérodote la repr&ente comme une grande ville, toute remplie de constructions magnifiques. C'est d'abord la demeure royale, «palais vaste et digne d'admiration» (H, 163); puis, le temple de Minerve {Neit), auquel Amasis avait ajouté de superbes propylées, «surpassant de beaucoup ceux de ses prédécesseurs par leur étendue et leur élévation, et encore par les dimensions et la qualité des

1) Maspero^ dana T Annuaire de l*assoc. des étud. gr. 1878, p. 131.

pierres; d'autre part, il consacra de grands colosses et des andro-sphinx d'une longueur considérable, xoXôaaovg fiêyàkovg xai dv8QÔaq>iyYag nBQVfitiXBag ^) ; enfin il fit transporter, pour les réparations de l'édifice, des pierres d'une grosseur extraordinaire, tirées les unes des carrières près de Memphis, les autres d'Eléphantine , à vingt jours de navigation de Saïs». (II, 175).

L'auteur parle ensuite d'une chambre monolithe, d'un naos de dimensions extraordinaires (21 coudées de long sur 14 de large et 8 de haut), que deux mille hommes auraient mis trois ans à transporter d'Eléphantine, et qui serait resté à l'entrée de l'enclos, à cause du désespoir de l'architecte, «affligé de l'œuvre elle-même et du temps considérable qu'elle coûtait». Caylus, dans un mémoire lu à l'académie des Inscriptions, (t. XXXI) évalue le poids de ce bloc à 570, 333 livres, les auteurs de la Description de V Egypte à 476. 076 kilogrammes*).

Les sépultures royales étaient «dans l'enclos de Minerve, tout près du temple, à gauche en entrant». Le tombeau d'Amasis occupait une partie de la même cour: «c'est un portique de pierre, vaste et orné de colonnes imitant des palmiers, et d'autres travaux précieux. Sous ce portique se trouve une porte à deux battants, derrière laquelle est le sarcophage» (H, 169). «On voit encore à Saïs, dit notre historien les sépultures de quelqu'un dont, en cette circonstance, je ne pourrais sans impiété dire le nom').

1) n s*agit ici d'une avenue- de grands sphinx, complétée par deux colosses as^.

2) M. Maspero pense, avec Kenrick, qu'Hérodote a commis quelque erreur en donnant les mesurer de ce naos. Le Louvre en possède un, également d'Amasis, beaucoup moins grand que celui que mentionne Hérodote.

3) Ici et dans la suite il veut parler du dieu Osiris.

Elles sont dans le terrain sacré de Minerve, derrière le temple, et touchent au mur extérieur dans toute sa longueur. Le temenos renferme aussi de grands obélisques de pierre, et tout auprès un lac, bien dessiné en rond, orné d'une bordure de pierres, grand, à ce qu'il me semble, comme ce qu'on appelle à Délos le lac circulaire. Sur ce lac, pendant la nuit, les Egyptiens font des représentations de ce qu'il ^) a souffert, (rôv naditov avTOv), et ils leur donnent le nom de mystères». (II, 170, 171).

Enfin, après avoir parlé d'une statue colossale de 75 pieds de long, consacrée à Memphis par le roi Amasis, et que l'on voit couchée à la renverse devant le temple de Vulcain (Ptah), Hérodote ajoute (II, 176), qu'il y a également, à Sais, une grande statue de pierre, couchée comme celle de Memphis. Letronne pensait que ces colosses devaient être des statues d'Osiris représenté étendu sur le lit funèbre, comme on le voit souvent figui'é dans les bas-reliefs relatife aux funérailles du dieu. H en estime la longueur à 26 m. 325 mm. dans le module d'Éléphantine , ou à 23 m. 1 mm. dans le module grec , et il observe qu'en admettant même le plus faible de ces deux modules, ils surpassaient encore celui de Ramsès au Ramesseum, le plus grand colosse connu, qui, s'il avait été debout, n'aurait eu que 22 mètres. L'épithète de grand, donnée par Hérodote, aux obélisques de Saïs, ne permet pas de douter qu'ils ne fussent de dimension égale à ceux de Louqsor, de Kamak, d'HéUopolis et d'Alexandrie. Et, quant aux propylées du temple de Neit, les expressions employées par l'historien, qui les met sans hésiter au-dessus

1) Osiris.

de ceux qu'on voyait dans le reste de l'Egypte, démontrent qu'ils devaient surpasser tout ce qu'il avait vu à Thèbes dans ce genre *)•

Les témoignages de provenance ^ptienne vont nous fournir maintenant des données plus précises, au moins en ce qui concerne les édifices religieux. La ville tout entière était consacrée à la grande déesse Neit, puisque, si son nom populaire est Sa, Sau, Sai, le nom sacré que lui

donnent les textes religieux est ordinairement M ^^, lu U U "^^ grande demeure, temple de Neit, ou encore:

'y' Q maison, demeure de Neit.

Le temple de Neit couvrait un immense espace entouré de murs de toutes parts et contenant de nombreuses dépendances. H était à lui seul toute une ville, comme le Sérapeum de Memphis, renfermant plusieurs templesannexes ou chapelles, consacrés à diverses divinités, des logements pour les prêtres et peut-être aussi des services publics *).

Le sanctuaire particulier de Neit occupait la partie principale. Mais les dieux parèdres de Y M ^ u (W) ><^

de S. M. Neit dans le nome Saïtique, les | | | Jo^

avaient également leurs demeures particulières, distinctes de celle de la déesse, bien que comprises dans la même

4) V. Letronne^ Mém. sur la cîvîlis. égypt.

2) Comme on le voit pour le Sérapeum de Memphis (v. Brunet de Presky Sérapeum et Rémllout^ Rev. égyptolog. T. I.)

enceinte. L'auteiu- de la statuette naophore compare l'ensemble de ces constructions si compliquées au ciel lui-

iH m l '^ ^ "IF ^ ^^ *^^p^^ ^^ ^^^*> ^'^* ^

ciel dans toute sa disposition , avec le grand développement des temples de tous les dieux et d&sses qu'il renferme.

n énumère ensuite les plus importantes de ces divisions, de ces annexes, consacrées aux divinités qui formaient le cortège de Neit.

La première et la plus considérable est le Ha-^^b

Jj n ° ^ r— ^ \^ Q=â' ^^^8® ^^ souverain, maître du ciel (Osiris). Puis viennent la Salle (ou: la demeure) du nudi et la Salle (ou: la demeure) du Nord 1 ^ vw,

dont une partie semble avoir été consacrée, d'après l'inscription de Hib i) , au tissage des étoffes; enfin, la demeure

de Ra et la demeure de Tum, 'y' ^ '"p cj^» c-à-d. du

Soleil rayonnant et du Soleil couchant*).

Ce sont ]& les adyta, les sanctuaires secrets de toutes

les divinités, «=30 g ^ /wwna | j j -^zi:7.

Cependant cette énumération est encore loin d'être complète. Neit, à Saïs, était la divinité suprême et par conséquent les autres déesses se confondaient en elle. Les

4) V. plus haut, p. 9.

2) Est-ce à cette partie appelée n \ qu'il conviendrait de rapporter

ce passage du Rituel de rembaumement {Maspero, sur qq. papyrus du Louvre, p. 27): »Tu reçois la bandelette sacrée de Pa-Ra et la pièce d'étoffe fabriquée dans les temples» ?

chapelles qu'on leur avait vouées étaient donc bien des dépendances de son temple, ou plutôt c'était elle-même qu'on adorait sous des formes variées et sous des noms différents.

Ainsi en était-il d'Isis, appelée dans l'inscription du sarcophage de Petisis, aujourd'hui au Musée de Berlin:

J § ^ A II '^ V 1 □ :r: V^ ®' "»• " 8™^"

du temple de Saïs; ce qui explique le mot de Plutarque (de Is. et Os. 9): «L'image de Minerva à Saïs, qu'ils estiment être Isis.»

H en était de même d'Hathor, qui, d'après une inscription de Thèbes , paraît avoir été vénérée aussi à Saïs. Quant à Bast , la déesse de Buto , comparée par les Grecs à Vénus, et appelée quelquefois en Egypte l'Hathor de l'Est, elle y avait certainement un sanctuaire, pirisqu'un prêtre, dont le sarcophage se trouve maintenant au musée de Turin est

qualifié de 1 J tf ^ S Ç®'

C'est d'elle évidemment qu'il est question dans la stèle

, la chatte

Mettemich: 2^^^^^==n — ^ dans la demeure de Neit.

Le sarcophage de Turin, qui est celui d'un hiérogrammate de Neit, en outre des divinité déjà citées, nomme encore èeta et Ma. Le prêtre pour le quel il fut dressé était

en effet hiérodule de ces deux déesses : | y ^^ | y ^. Et SeSeta est mentionnée, dans une inscription de Kamak, comme maîtresse de Deb et de Pe, -y- o "^^ ^ ©,

étant dans Saïs.

Derrière le temple de Neit, s'étendait le lac, dont parle

Hérodote (II, 170), et sur lequel on célébrait des mystères, qu'il compare aux Thesmophories Grecques. Il est désigné

par le nom de Nid du maître de Sais ^ '^ ^i ^, ou plus simplement ^^ q. H faisait partie du Ha-txeb.

Ce Ha-t^eb^ LJ n ^' idéogramme

et phoné-

tique n j^ ® J \^ ©, était, comme en vient de le voir,

un temple consacré à Osiris, et , selon Brugsch , le Serapeum du 5e nome de la Basse-Egypte. On y conservait un membre du corps d'Osiris, caractérisé par le signe ^^ , non identifié ').

Après Neit, Osiris était en effet le grand Dieu de Sais.

n y était appelé ^ 8 ^ Osiris Hemag, nom que nous

avons déjà rencontré au ch. CXLII du Todtenbuch; — Osiris dans Saïs inférieure, et Osiris dans Saïs supérieure

(v. p. 6); — ^ (^[]^ Osiris dans le Jïiï.;^^* 2); — j2 ^ Ç> ©, Osiris résidant à Saïs; — J^ ^^=^ J "©^

c=. Ç> © Osiris, maître de Bed, à Saïs. Brugsch conjecture que c'est en l'honneur de ce dernier, l'Osiris de Mendès, qu'on célébrait les fêtes de nuit sur le lac(Hérod. II, 170 — 171). «A Denderah, dit-il, où j'ai trouvé sur le toit du grand temple une liste des jours de fête et de

/vs^w

deuil pour Osiris, paraît la grande ppi ^^ comme une

1) Brugsch^ Dict. géogr . p. 572, 263, 1174. — Le fra-^;^^^ est désigné une fois par l'expression 1 j^ (^] @ Ha-t monx^ dans le» tableaux

des nomes (Br.) Cf. plus haut, p. 9.

2) V. Lepsius, Denkmael. m, 261.

solennité observée dans quatre villes de la Basse-Egypte, et entre autres à Sais ^). » Et il rapproche le passage des Lamentations dlsis et de Nephthys, que nous avons déjà

cité *). L'idéogramme \^ paraît être synonyme de celui de la couronne V et représenter la domination sur le Notd. Il s'applique aux rois comme souverains du Nord, en parallélisme avec 1, qui signifie: souverain du Midi. Le mot

semble donc marquer que la demeure en question appartenait en réalité à la déesse du Nord, c.-à-d. à Neit, maîtresse de l'enceinte tout entière: c'était une partie de cette enceinte, spécialement consacrée à Osiris, qui est toujours donné comme son fils. Mais il n'était que l'hôte de Neit, et, si l'on peut dire, son locataire. C'est ce que semble

indiquer cette dénomination de \^ , qui, se rapportant

à la déesse principale, marque très formellement sa suprématie locale').

Enfin, parmi les divinités adorées à Saïs, il faut encore

citer Horus, que l'on y vénérait sous deux formes: ^^ ^^ i I Horus le grand du Midi et du Nord, et Horus le jeune, ^. ''^^^ S), et nous retrouverons plus loin

d) Brugsch, Géogi'aphie, p. 246.

2) Athénagore prétend (Leg. pro Christ. XXV) qu'on montrait, à Sais, non-seulement le tombeau d'Osiris, mais aussi son corps embaumé; il s'agissait seulement d'un des membres du dieu.

Nous l'appellerons encore que, d'après Strabop, le bélier était l'objet d'un culte particulier à Sais, comme étant consacré à la déesse Neit.

3) Le Papyrus de Leide , 1 , 383 , les Entretiens de la chatte éthiopienne et du chacal Kvfi, expliqué en partie par M. E. Révillout (Rev. égyptol.) cite plusieurs fois le Haxeh^ en parlant de la déesse Neit.

la représentation de ces deux Horus formant groupe avec Neit, qui à Saïs était considérée comme leur mère, qu'on l'identifiât ou non avec Isis.

Un naos monolithe en granit rose (Louvre , D, 29) dédié par le roi Amasis, contient une série de figures divines avec des inscriptions et des dessins, que M. de Rougé considérait comme renfermant des indications à recueillir sur les dispositions intérieures de l'enceinte sacrée à Saïs. Ce monument avait été consacré par le souverain Saïte à Osiris de Feka, ainsi qu'à ses dieux parèdres. Les trois faces pleines en sont couvertes de représentations religieuses, où figurent les principaux dieux et déesses de l'Egypte. «Au milieu des fines sculptures qui composent sa décoration, dit M. de Rougé, on remarque le cénotaphe d'Osiris, précisément à la place indiquée par Hérodote, c.-à-d. au centre de la face postérieure, qui correspond au fond de la chapelle. On peut inférer de là que notre naos reproduit quelques-unes des dispositions générales observées dans la distribution des divers lieux sacrés qui composaient l'ensemble du temple de Saïs. » C'est peut-être aller un peu loin que d'y voir ainsi une sorte de plan en plusieurs parties, et l'auteur lui-même n'aurait pas voulu certainement qu'on pressât plus que de raison son ingénieuse conjecture. Le naos d' Amasis est un résumé sculpté de la religion ^ptienne; le temple de Neit, malgré son étendue , ne devait pas contenir ainsi un Panthéon tout entier.

Les quelques indications, que nous avons rassemblées, malgré leur brièveté et leur sécheresse, nous donnent une haute idée de la grandeur des édifices religieux de Saïs, et les éloges enthousiastes d'Hérodote sont là également pour en attester la magnificence.

Les fêtes dont ils étaient le théâtre attiraient une foule d'Egyptiens venus de toutes les parties du pays, et rien n'est plus propre à montrer l'importance exceptionnelle de cette ville comme centre religieux. Le temple de Denderah

nous a déjà fourni une mention de la [y. ^^37 ^^. Mais

les Grecs nous ont laissé, sur le même sujet, d'intéressants détails, que nous avons tout lieu de tenir pour exacts.

«Les Égyptiens, dit Hérodote, ne se bornent pas chaque année à une seule fête solennelle ; ces grandes réunions sont fréquentes.» Et il en cite principalement six: celles de Diane à Bubaste, la plus fréquentée de toutes; celle d'Isis à Busiris; de Minerve (Neit) à Saïs; du Soleil à Héliopolis ; de Latone à Bouto; et de Mars à Papremis.

Après avoir décrit celle de Bubaste^), qui est d'une singulière indécence, puis celle de Busiris, il arrive à celle de Saïs.

«Lorsque les Égyptiens, dit-il, sont rassemblés pour faire des sacrifices en la ville de Saïs, pendant une certaine nuit, ils allument tous un grand nombre de lampes en plein air autour des maisons. Or, ces lampes sont de petits vases remplis de sel et d'huile; la mèche flotte à la surface. Elle brûle toute la nuit, et cette fête a le nom de fête des lampes. Ceux des Égyptiens qui ne sont point venus à la réunion, observant la nuit du sacrifice, allument tous aussi des lampes, de sorte que ce n'est pas seulement la ville de Saïs qui est illuminée, mais l'Egypte tout entière. Pour quel motif cette nuit a-t-elle sa part de lumières et d'honneurs? On le raconte en une légende sacrée.»

Cette solennité semble avoir pris, on le voit, un caractère

1) «Sans compter les enfants, sept cent mille hommes et femmes, au rappoit des habitants, s'y réunissent». (V. Hérod. II, 59 — 62).

d'universalité que n'ont pas toutes les autres. C'est que la légende, à laquelle fait allusion Hérodote, n'était autre que celle d'Osiris, et que ce dieu était depuis longtemps en honneur dans toute l'étendue de la contrée. Les autres fêtes dont il parle sont particulières à une cité, à un nome; elles y attirent un grand concours de. fidèles. Mais celle de Sais est celle de toute l'Egypte , et il n'est pas une bourgade qui ne tienne à en prendre sa part. Il s'agit en réalité d'une grande fête des morts, probablement de celle que les monuments désignent par le nom de TJaga -Qi ^ , qui tombait le 18 du mois de Thot, et que décrivent les inscriptions du tombeau de Neferhotp et surtout celle de Siout \ Nous avons déjà parlé des mystères célébrés sur le lac, creusé dans l'enclos de Neit. Hérodote y avait-il assisté? Les étrangers et même en général les profanes ne devaient certainement pas y prendre part. Les rites secrets , les représentations figurées et surtout l'enseignement religieux qui en ressortait, tout cela eût été déprécié par une publicité, que l'on eût regardée comme sacrilège. Peu de Grecs durent être autorisés même à en contempler les pompes extérieures. Hérodote se flatte pourtant d'en savoir long là-dessus ; mais, par un scrupule bien regrettable pour nous, il se condamne à n'en rien dire. «Quoique je les connaisse (ces mystères) et de plus tout ce qui s'y rattache, que cela repose en un silence religieux. Que les rites de Cérès aussi appelés Thesmophories par les Grecs, quoique je les connaisse , reposent en un silence religieux , hormis ce que l'on en peut dire en toute sainteté. Les filles de Danaûs sont

1) V. Maspero, Etud. égyptiennes, p. 132 et suiv. et Transact. of the soc. of bibl. Archaeol. VII, 13 et suiv.

celles qui ont apporte d'Egypte ces rites et les ont enseignés aux femmes des Pélasges; ils se perdirent lorsque le Péloponèse fut dépeuplé par les Doriens. Les Arcades, qui n'émigrèrent pas, et ceux des Péloponésiens qui échappèrent à ce désastre, seuls les ont conservés»*).

Il n'est pas permis de soupçonner ici la sincérité d'Hérodote, que l'on trouve toujours véridique lorsqu'il raconte ce qu'il a vu et qu'il parle de lui-même. Il faut donc penser que, par une exception extraordinaire, il avait été initié au moins à une partie des mystères d'Osiris; et, comme on lui avait fait prêter les serments les plus solennels de ne point en divulguer le secret, il reste, pour notre malheur, fidèle jusqu'au bout à la parole jurée. Mais le rapprochement qu'il semble instituer entre les Thesmophories éleusiniennes et les représentations mimiques données sur le lac du maître de Saïs est intéressant à noter. Peut-être fut-il admis à l'initiation en Egypte précisément parcequ'il y avait été admis en Grèce, et les prêtres de Neit et d'Osiris, en reconnaissant l'analogie des deux cultes, se montrèrent-ils fiers de constater, par le témoignage d'un Grec, que leurs ancêtres à eux avaient été les véritables initiateurs. En tout cas, le soin qu'il met à rattacher l'une à l'autre les deux religions et à en dissimuler les arcanes, prouve assez le respect que lui ont inspiré ces graves cérémonies et la place distinguée qu'elles devaient tenir parmi les manifestations si variées du culte %yptien.

Diodore, qui ne fait que r&umer des historiens beaucoup plus anciens, confirme ici les vues d'Hérodote sur l'origine égyptienne des mystères grecs. Il raconte (I, 29) que.

1) Hérod., II, 471.

pendant une cruelle famine, qui sévissait par toute la terre, Eredithée se rendit d'Egypte à Athènes avec une grande quantité de blé, agissant ainsi par bienveillance pour un peuple qui avait avec le sien une origine commune. Pour reconnaître ce bienfait, on le proclama roi de TAttique. Il institua alors à Eleusis les mystères de Cérès, en se conformant aux rites usités en Egypte. Diodore ajoute que, pour les sacrifices et les antiquités, les anciennes coutumes (ràg dç;(ai6rfiTag), il existe entre les Egyptiens et les Athéniens de nombreux rapports; les Eumolpides sont analogues aux prêtres égyptiens, et les XTjçvxeg aux pastophores. Seuls des Grecs, les Athéniens jurent par le nom d'Isis, et pour les opinions et pour les mœurs ils ressemblent beaucoup aux Egyptiens.

En reproduisant ces traditions, Diodore nous laisse entendre que pour lui il n'y croit guère. Et, si l'on réclamait des preuves positives, il serait en effet impossible de les fournir. Il n'en est pas moins vrai que les analogies relevées sont souvent exactes et que la constance même de ces traditions antiques n'est pas, à tout prendre, un argument dénué de toute valeur historique^).

1) Au chap. 28, Diod. fait des remarques analogues, mais il y présente les Saïtes comme les fondateurs d'Athènes: On s'efîorœ, dit-il de donner des preuves de cette parenté: chez les Athéniens, seuls d'entre les Grecs, la ville s'appelle 'éa^tv, appellation qui aurait été empruntée aux Saïtes. De plus Athènes est soumise à des lois et à des règles semblables à celles des Egyptiens, étant divisée en trois castes: la première celle des Eupatrides, chargés des sacrifices, instruits avec le plus gmnd soin et entourés des plus grands honneurs ainsi que les prêtres de l'Egypte; la seconde, celle des possesseurs de terres (yscofiépcûv) qui doivent se procurer des armes et combattre pour le pays, de même que ceux qu'on appelle en Egypte laboureurs (ygupydiç) et qui fournissent les guerriers: et enfin la dernière cla^e, celle des artisans qui pratiquent les arts manuels et s'acquittent des fonctions les plus nécessaires, cette classe ayant un ]*61e analogue chez les Egyptiens. En outre plusieurs Egyptiens ont commandé chez les

Plutarque exposant et commentant l'histoire d'Osiris, explique que la mort du dieu enfermé dans un cercueil, «ne veut autre chose signifier que le retirement et apetis-

Athéniens: ainsi Pétès, le père du Menesthée qui fut à la guerre de Troie, était évidemment un Egyptien qui réussit à s'emparer, à Athènes, du gouvernement et de la royauté. Diodore explique ensuite que l'attribution à Cécrops d'une double nature moitié homme, moitié bête, signifie qu'il était de sang mêlé, moitié Grec et moitié barbare.

Au livre V, c. 57, l'historien se réfère à la même tradition et représente cette fois les Athéniens comme les fondateurs de Sais.

«La chronique alexandrine dit formellement qu'Athènes a été fondée par des Saïtes, et cette opininion se trouve confirmée par des auteurs plus dignes de foi, c.-à-d. par Hérodote, ApoUodore, Pausanias, Strabon, Eusèbe et Justin». (Champollion^ L'Egypte sous !es Pharaons, H, 218). V. ApoUodore, III, 26; Strabon, 1. IX; Pausanias, I, 2; Eusèbe, 1. IL Justin, II, 6.

D'après Proclus^ in Tim., p. 30, Callisthènes et Phanodème faisaient descendis les Saïtes des Athéniens. Théopompe au contraire assurait que les Athéniens avaient été les colonisateurs. Mais si, comme le remarque Creuzer (Relig. de l'antiq. éd. Guigniaut II, 2e part. 256) dans le passage de Proclus, au lieu de 2nro/xof/c, on lit iTo/wot/ç, il faudrait y voir tout autre chose.

«L'opinion finit par prévaloir, en Grèce comme en Egypte, dit Creuzer, que les Athéniens tiraient leur origine des Saïtes, que Saïs était le nom égyptien de la déesse Athênè, et que le crocodile qui l'accompagnait sur l'acropole prouvait incontestablement sa patrie égyptienne. Quant auSaïte Cécrops, ce nom, entre plusieuis autres non moins remarquables, devint, dans la tradition nationale, le symbole de la civilisation égyptienne apportée dans l'Attique ; et, de quelque divers ornements que les poètes aient revêtu cette tradition, le fond historique s'y reconnaît toujours».

Du reste, Creuzer incline à reconnaître une part sérieuse de vérité aux traditions antiques sur les colonies venues d'Egypte en Grèce. «La première et la mieux attestée, dit-il, est celle qui s'établit à Argos. Les plus anciennes traditions qui s'y rapportent, celles des Inachides, d'Io, d'Epaphus et autres, sont enveloppées d'épaisses ténèbres; mais Danaûs nous apparaît sous un aspect beaucoup moins douteux. Parti de Chemmis dans la haute Egypte, il aborda, dit-on, en Argolide, avec ses cinquante filles; et cette terre, encore aride et sauvage, reçut de lui les bienfaits de la culture et de la religion. Des fêtes antiques, des dénominations locales subsistaient en mémoire de ce grand événement. — La ti*adition des Mégariens citait également l'égyptien Lélex comme auteur de la civilisation du pays».

sèment de Teau (du Nil): c*est pourquoi ils disent qu'Osîris disparut au mois d'Athyr, lorsque C5essant de souffler du tout les vents Etésiens, le Nil se retire et la terre se descouvre, et la nuit croissant l'obscurité croist, et la force de la lumière décroist et se diminue. Et les prêtres alors font plusieurs cérémonies de tristesse. Entre autres ils montrent un bœuf aux cornes dorées, qu'ils couvrent d'une couverture de lin teint en noir, pour représenter le dueil de la déesse: car ils estiment que le bœuf soit l'image d'Osiris, et le vestement de lin la terre. Si le montrent quatre jours durant, depuis le dix-septième du mois tout de rang, pource qu'il y a quatre choses qu'ils regrettent et dont ils font démonstration de dueil: la première c'est le Nil qui se retire et qui s'en va tarissant: la seconde les vents du septentrion qui baissent , et les vents du Midi qui gagnent le dessus: la tierce, le jour qui devient plus court que la nuit: et après tout le dénuement et la descouverture delà terre, avec le devestement aussi des arbres, qui au mesme temps perdent leurs feuilles qui leur tombent. Puis, la nuit du dix-neuviesme jour on descend vers la mer, et les prêtres revêtus de leurs habits sacrez portent le cofre sacré, où il y a un petit vase d'or, dedans lequel ils versent de l'eau douce: et adonc tous les assistants se prennent à crier, comme si Osiris estoit trouvé, et puis ils destrempent de la terre avec de l'eau, et y meslans des plus précieuses senteurs et bonnes odeurs, en font une petite image en forme de croissant, et la vestent et acoutrent, donnans clairement à entendre qu'ils estiment la substance de l'eau et de la terre estre ces dieux-là ^). Cette fête de la perte d'Osiris, qui fait pendant et con-

1) Plutarch, de Is. et Os. c. 39, (trad. d^Amyot).

traste à celle de la découverte d'Osiris, au 19 Pachons, devait être célébrée dans toutes les villes qui s'enorgueillissaient de conserver quelque membre du dieu mort et d'être particulièrement attachées à [son culte. Or Saïs était du nombre.

Wilkinson rapproche de ce passage de Plutarque celui où Hérodote parle de la génisse dorée, dans laquelle aurait été ensevelie la fille de Mycérinus. Cette figure, d'après la description qu'en donne Hérodote, semble bien avoir été un Apis ^). On la fait sortir, dit-il, de la chambre où elle est placée, tous les ans, le jour de la fête pendant laquelle les Egyptiens se frappent pour le dieu que je n'ai point nommé lorsque j'en aurais eu l'occasion». Quel autre dieu voudrait-il désigner ici qu' Osiris, dont il connaissait les mystères, et pour lequel il professait un respect mêlé de crainte? Quoiqu'il en soit l'exode, la sortie de cette statue constituait encore une des fêtes de Sais, et à ce titre devait trouver place dans notre courte révision des principales cérémonies Saïtes.

Les grands temples de l'Egypte sont en même temps des écoles. Prêtres et scribes y reçoivent une instruction proportionnée au rang qu'ils doivent occuper un jour dans la hiérarchie sacerdotale ou administrative. On n'y enseigne pas seulement les dogmes de la foi et les règles de la liturgie; les sciences profanes y sont également professées.

Aux temps anciens, de la XHe à la XVHIe djmastie, la plus célèbre des écoles de scribes était x^^^ (Silsilis) mentionnée à plusieurs reprises dans le Papyrus des Mé-

1) A moins qu'il ne s'agisse, ce qui est possible, d'une des vaches mères du soleil.

tiers ^). x^^^^ ^tait situé bien loin au Sud de TEgypte, entre Thèbes et Eléphantine. Conserva-t-elle longtemps cette faveur dont elle jouissait auprès des étudiants contemporains des Amenemha et des Usertesen ? Il est présumable qu'avec les siècles la science se concentra plutôt dans les villes du Nord, plus accessibles aux idées nouvelles, aux importations étrangères, moins enclines à Timmobilité absolue du conservatisme doctrinal, et partant plus susceptibles de véritable progrès*).

L'ouvrage le plus considérable qui nous soit parvenu sur la médecine des Égyptiens, dit M. Ebers, avait été composé, pour une partie au moins, par les Saïtes. En effet, le Grand Papyrus publié par ce savant et qui porte son

nom, débute ainsi: ^ ^ :^» || |

Ijco

ii?

1) Papyr. Sallier H, et Anastcisi Vil.

2) Les connaissances des Egyptiens dans les sciences physiques étaient assez élémentaires, comme Ta établi Letronne. Ils croyaient aisément anx febles, même à celles dont il leur eût le plus fecile de vérifier par euxmêmes l'inexactitude. U &ut lire, par exemple, le récit &it à Hérodote par le trésorier du temple de Neit à Sais au sujet des sources du Nil. Selon lui, le fleuve jaillit d'un abîme sans fond, entre deux montagnes à pic, situées entre Syène et Eléphantine et appelées Crophi et Mophi. La moitié de ses eaux descend, d'un côté au Nord vers l'Egypte, de l'autre au S. en Ethiopie. Psammétique aurait Mt sonder cet abîme, et il aurait été impossible d'en trouver le fond. Quant aux causes naturelles de la crue du Nil et à d'autres questions se rapportant au climat de l'Egypte, etc. Hérodote affirme qu'il lui a été impossible de rien recueillir des Egyptiens.

Il aurait voulu savoir d'eux pourquoi le Nil commence à se remplir au solstice d'été, grandit pendant cent jours, puis se retire et délaisse les lieux où il a coulé. Mais il n'a rien pu apprendre sur ce sujet ni des prêtres ni d'autres personnes. Et il est réduit finalement à exposer des théories à priori imaginées par les Grecs pour donner une solution quelconque de ces curieux problèmes. V. Hérod, H, c. 19 et suiv.

n est vrai qu'Hérodote n'a eu affaire qu'à des prêtres d'ordre inférieur, ignorants et peu capables de lui fournû* des explications sérieuses.

I m ^\ ^ "^^ ^ ^ ^^Commencement du Livre

de placer (de donner) des recettes pour chaque membre de l'homme. Je suis venu (c'est le livre qui parle) d'Héliopolis avec les principaux du grand temple, les maîtres de la protection, les chefs du salut. Je suis venu de Saïs avec les mères des dieux , qui m'assurent leur protection. Voici les préceptes que m'a traces le maître de l'Univers pour chasser les souffrances (envoyées par) les dieux et les déesses qui font mourir» ^).

H résulte de ce texte que les villes d'Héliopolis et de Saïs étaient, à l'époque classique, les centres les plus renommés pour l'étude de la médecine, quelque chose comme sont chez nous les Facultés de Montpellier et de Paris.

Mais les prêtres Saïtes cultivaient bien d'autres branches des connaissances humaines. La religion, première forme de la science chez les peuples primitifs, comprenait, pour eux, tout ce que peut embrasser l'intelligence des mortels. Elle leur fournissait des lumières non-seulement sur la mythologie, qui paraît être son domaine propre, mais sur la cosmogonie, l'astronomie, la philosophie de la nature, la génération des êtres à tous les degrés de l'existence, depuis les dieux, issus du principe suprême jusqu'à l'homme

4) Papyrus Ehers^ pi. I, l. 1 — 2.

et aux animaux. Elle avait des solutions pour tous les problèmes, des réponses infaillibles à toutes les questions. La physique et l'histoire naturelle rentraient, comme le reste, dans le cadre infini de son enseignement.

Sous les dernières djniasties nationales, à partir de la XXVe, récole de Sais acquit une renommée très lointaine. Sqs maîtres passaient, en Grèce,, pour être les dépositaires d'une science vraiment merveilleuse; et quand, avec Psametik I, TBgypte eut ouvert ses portes à l'étranger, les Grecs vinrent avidement s'abreuver à cette source vénérée.

Les philosophes et les savants allaient s'instruire sur les bords du Nil aussi bien que les législateurs. Thaïes de Milet, contemporain de Solon, et, comme lui, mis au nombre des sept sages, après avoir voyagé en Asie, en Crète, voulut aussi voir l'Egypte^). H y mesura, dit on, les pyramides par leur ombre. Il entretint certainement des relations avec les prêtres, et reçut d'eux des enseignements, et il est impossible de ne pas remarquer que son explication de l'origine du monde coïncide avec l'une de celles qui étaient précisément le plus en faveur en Egypte ; il regardait l'eau comme le premier principe et en dérivait tous les autres éléments. Or, à Memphis et ailleurs, on mettait le Nun

. le mélange des eaux célestes et terrestres, à la base

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de toute cosmogonie , et nous verrons que ^^ ^^^^^ paraît

être à peu près synonyme de "^ y *)•

Pythagore avait été aussi le disciple des Egyptiens. Plu-

1) Diog. Laert I, 17.

2) Clém. d'Alex, prétend que Thaïes était Phénicien , mais il ne doute pas qu'il ne soit allé en Egypte (Strom. I, c. 14): ©«aîJç il <l>o/w| &v ra

tarque lui donne pour maître (de Is. et Os. , 10) un certain Oinupheus d'Héliopolis {Oivovq>e(ûg ^HkionoXhov). Ayant parlé de plusieurs autres grands hommes , qui avaient tenu à puiser directement au trésor de la sagesse égyptienne, il ajoute: «Ce dernier, Pjrthagoras, fut fort estimé d'eux, et lui aussi, ce semble, les estima beaucoup, tellement qu'il voulut imiter leur façon mystique de parler en paroles couvertes et cacher sa doctrine et ses sentences sous paroles figurées et énigmatiques : car les lettres qu'on appelle hiéroglyphiques en Egypte sont presque toutes semblables aux préceptes de Pythagoras»; et il cite un certain nombre d'exemples, dans le détail desquels nous ne pouvons entrer ici. Le souvenir du prétendu voyage de Lycurgae ne s'appuyait assurément que sur des l%endes, dont il serait puéril de vouloir discuter l'authenticité. Pour Solon, la tradition est plus explicite. C'est à Sais, disait-on, qu'il était allé chercher de précieux enseignements, avant de donner une législation aux Athéniens. Platon le dit expressément dans le Timée; mais il faut avouer que son récita bien l'air d'un conte plutôt que d'une histoire. Plutarque est plus précisément renseigné encore; il donne le nom d'un prophète Saïte Sonchis {26yx^rog Sahov). Ces révélations, nous n'en disconvenons pas, ressemblent à des inventions pures. Cependant on s'est peut-être trop hâté de rejeter le fait lui-même , comme s'il impliquait une impossibilité quelconque. Solon a certainement voyagé, et nous ne voyons pas pourquoi il ne serait pas allé en Egypte. La civilisation de ce pays passait, en Grèce, pour très ancienne et très avancée. Homère en avait parlé, bien des siècles auparavant, comme d'une terre merveilleuse. Cette contrée lointaine, entrevue par quelques rares voyageurs, qui en avaient rapporté des souvenirs embellis sans doute

par la légende, devait exercer une étonnante attraction sur Tesprit si curieux et si chercheur des Hellènes. En tous cas, si la visite de Solon n'est pas prouvée, elle paraît aujourd'hui devenir au moins vraisemblable. Les ressemblances singulières que l'étude du Droit %yptien , inaugurée par M. E. Révillout, permet de constater entre la législation d'Athènes et celle de l'Egypte depuis Bocchoris, apportent une confirmation inattendue à des récits, qu'on avait coutume jusqu'ici de considérer comme étant de pure imagination ^).

A une époque absolument historique et un siècle environ après Solon, Hécatée de Milet, puis Hérodote avaient parcouru le pays dans toute son étendue, recueillant mille renseignements sur l'histoire, les mœurs, les traditions locales, vers le temps de la domination persane.

Sous le règne d'Akhoris, (XXIX© Dynastie, vers 380) Platon et plus tard son disciple Eudoxe séjournèrent plusieurs années en Egypte, fréquentant les collèges sacerdotaux, « s'instruisant de ce que les Grecs ignoraient encore, et puisant une foule de notions utiles mais élémentaires sur les mathématiques , l'astronomie, le calendrier» ^).

1) Bocchoris (Bok-n-ran-f) ébt le premier roi d'origine Saïte. Son règne, très court, date de la moitié du 8» siède (733 d'après Brugrsc/i , histoire , éd. angl.) Ce fiit lui qui instaura en Egypte le Droit écrit, l'ère des contrats ; et c'est à partir de cette époque que l'on commence à trouver les papyrus démotiques relatant des conventions de toutes sortes conclues entre particuliers, conformément au recueil des lois, au véritable Code réuni et mis en vigueur par ce malheureux souverain.

2) Letronne, mém. sur la civilis. égypt. p. 20 (Ed. Fagnan). Plutarque^ de Is. et Os. 10, cite le maître d'Eudoxe, qu'il appelle ;conoupheus

(I I • I) *^® Memphis.

Clém, d'Alex, (Str. I, 45) nomme celui de Platon Se;cnouphis ( ( a: ^\ ^ \^) d'Héliopolis. Pour le maître d'Eudoxe, Clément d' Al. orthographie, plus exactement: Kâvw^tç.

Platon semble avoir tenu en particulière estime les prêtres de Saïs. Il parle d'eux comme un homme qui a été vraiment à même d'apprécier l'étendue et la solidité de leur savoir. Peut-être avait-il en effet recueilli de leur bouche quelqu'une de ces théories élevées ou de ces poétiques légendes, qui donnent à sa philosophie, grecque et socratique à l'origine , un caractère presque oriental. St. Clément d'Alexandrie remarque que, dans plusieurs de ses Dialogues, il se réfère aux opinions des Égyptiens. Dans le Phèdre, il loue la sagesse de Thoth, qu'il assimile à Hermès. Dans le Ileçl ^wx^is, il niet en scène un prophète citant les paroles de Lachesis et adressant des oracles aux âmes désignées par le sort ').

Lorsque, dans le Timée, il entreprend de faire revivre cette terre perdue, l'Atlantide, qui enfermait de ses rivages la grande mer occidentale, c'est à un prêtre de Saïs qu'il dit emprunter cette' révélation merveilleuse, qu'on serait tenté de prendre pour une divination de génie, une échappée vers les découvertes de l'avenir. Par une ingénieuse fiction, il la rattache au souvenir de Solon. H nous le montre avide de s'instruire et cherchant à pénétrer jusqu'au fond les secrets de l'antique science égyptienne. Avec une habileté digne d'un ancêtre de Socrate, le sage athénien sevante de rappeler les origines les plus lointaines de sa race , comme fit plus tard à Thèbes Hécatée de Milet^). Cet étalage intentionnel d'une science trop jeune et partant incomplète provoque habilement son interlocuteur Saïte à remonter beaucoup plus haut dans le passé.

«Solon , Solon , s'écrie-t-il , vous autres Hellènes , vous êtes

1) Clém. d'AL Strom. 1. cit.

2) Hérod. n, c. 443.

toujours des enfants, et il n'y a point de Grec qui soit réellement un vieillard». Puis, dans une improvisation pleine d'éclat, il lui enseigne que le monde a subi bien d'autres cataclysmes que le déluge de Deucalion et de Pyrrha. Seulement les Grecs n'ont pas su en conserver le souvenir. Les Eg3rptiens au contraire, voués à une longue stabilité par la constitution de leur sol et par la perpétuité de leurs institutions, ont toujours appris sans jamais rien oublier. Ils ont enregistré tous les faits de l'histoire et les ont gardés précieusement dans les trésors de leurs sanctuaires. Ainsi ils peuvent à leur gré retourner de huit à neuf mille ans en arrière, jusqu'au temps de la fondation de Sais et d'Athènes. Car toutes deux ont une antiquité à peu près égdley toutes deux se rattachent aux mêmes ancêtres. Ce sont deux cités sœurs: et Athènes même serait l'aînée; mais dans son ignorance et sa légèreté elle a perdu ses titres de noblesse, et les Egyptiens seuls sont en état de lea lui rendre. Au temps où les rois de l'Atlantide avaient soumis une partie de l'Europe et de l'Afrique, c'est elle qui, se mettant à la tête de la résistance et en soutenant à elle seule tout le poids, aurait opposé à leurs conquêtes une barrière infranchissable et contraint ces étrangers à regagner leur continent lointain. Dans la suite , une terrible révolution de la nature bouleversa le monde presque tout entier, et le souvenir de ces événements anciens eût été eflfacé pour jamais, si l'impérissable Egypte ne l'avait consigné dans ses annales.

Quant à la parenté des deux villes, elle est prouvée par ce fait qu'elles sont l'une et l'autre l'œuvre de la même déesse; elle est prouvée aussi par la similitude de leurs coutumes et de leurs lois. La caste des prêtres y est soigneusement séparée des autres. Après elle viennent les arti-

sans, qui travaillent chacun de leur métier, sans se mélanger et se confondre, bergers, chasseurs, agriculteurs. Les guerriers de même ont leur place à part, et la loi leur interdit de s'occuper d'autre chose que de la guerre. Les boucliers et les lances dont ils se servent sont les mêmes dans les deux pays, parceque c'est la même divinité qui leur en a appris l'usage. Elle leur a aussi enseigné, aux uns comme aux autres, les principes de la divination et de la médecine et de toutes les autres connaissances qui s'y rattachent. Après avoir r^lé et constitué cet ensemble d'institutions, qui devaient présider au développement de la civilisation humaine, elle leur a assigné une contrée choisie entre toutes, où la douceur et l'égalité du climat contribuerait à former les plus intelligents, les plus sages entre les mortels.

Ces brillantes rêveries, au milieu desquelles l'imagination de Platon se joue avec tant d'aisance et de charme, ne sauraient sans aucun doute entrer de plain-pied dans l'histoire. Il a prêté gratuitement au prophète de Saïs les séductions d'une éloquence dont il avait seul le glorieux privilège. Mais il était curieux de les rappeler pour faire comprendre, par un exemple, quelle idée on se formait en Grèce, au quatrième siècle, de l'enseignement des écoles de Saïs. Que Platon, en ait reçu l'impression directe, nous ne sommes pas en mesure de le démontrer. S'il a écrit d'après une inspiration étrangère, d'après les récits des voyageurs, il a du moins traduit , dans son admirable langage, l'opinion générale, le sentiment populaire dominant chez ses contemporains. L'Egypte était dès lors bien déchue ; mais en y mettant le pied, on espérait toujours y rencontrer des merveilles.

FIN DE L'HISTOIRE: EPOQUE GRECQUE ET ROMAINE. — MOTEN-ÀGE. - TEMPS MODERNES.

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