ALLEMAGNE, POÈTES
Il l'est d'abord par sa facture littéraire, car s'il est difficile de faire des vers faciles ; si, " vingt fois sur le métier, " le poète a dû remettre son hémistiche, au moins hexamètres se tiennent-ils convenablement sur leurs pieds à peu près jusqu'au bout ; il l'est surtout par le sentiment religieux qui l'anime.
Le poète commence par une pieuse invocation à sainte Anne, lui disant que, "quand même il aurait cent cœurs et parlerait cent langues à la fois, il ne pourrait jamais dignement la célébrer." Et comment, en effet, monter sa lyre au vrai diapason, quand il faut chanter Celle qui fut la Mère de la Vierge Marie, c'est-à-dire de ce "qu'il y eut jamais de plus grand et de meilleur au monde ", le Christ excepté. :
. . . qua majus nihil est meliusque creatum ?
Puis c'est la légende, toujours d'après le Proiévangile, depuis la retraite de saint Joachim dans les montagnes, jusqu'à la naissance de l'enfant prédestinée. Plus loin, l'auteur raconte sa maladie et sa guérison, maladie très grave, fièvre brûlante qu'il compare à " l'Etna en feu ", mais sainte Anne est " le salut assuré,'' "le foyer cher où s'écoule doucement la vie," "la lumière qui conduit au port ", le " repos ", la santé, la joie, et c'est pourquoi, autant qu'il le peut, de sa voix, de son cœur, de sa lyre, il chante ses louanges ; il veut que tout l'univers s'unisse à lui dans ce cantique, et il finit par une prière qui implore son assistance pour la dernière heure.
Beaucoup moins ample, le Rosarium de Beisselius (1494) contient, lui aussi, toute la légende de la Sainte, mais présentée maintenant sous une forme inaccoutumée, pieusement originale. Cinq dizaines de distiques se succèdent, suivis chacun d'un Ave à sainte Anne, et formant ainsi un chapelet ou rosaire. L'Ave se récite comme ci-après :
Ave Dei genitricis mater venerabilis Anna, sandœ Trinitati gratissima, prœ cunctis mulierihus honorata, benedicta tu a mulierihus et benedicta proies uteri tui, prolisgue virgineus natiis Jésus Christus, Amen.
" Je vous salue, Anne, mère vénérable de la Mère de Dieu ; vous êtes très chère à la sainte Trinité, digne d'honneur au-dessus de toutes les femmes, bénie par toutes les femmes, et béni est le fruit de vos entrailles, comme est le fils virginal de votre Fille, Jésus-Christ. "
Et pour citer au moms quelques distiques, voici les deux premiers et les deux derniers :
" Aime, qu'il soit permis à un pauvre mortel comme moi de chanter tes louanges, et de t'offrir, si tu l'agrées, des roses et des couronnes. — ^Ave.
" Anne, je vénère en toi la fille auguste des rois de Juda, et l'épouse illustre du pieux Joachim. — Ave.
" Anne, puissent les cœurs des mortels ne pas te prier en vain, puisque tout ce que tu veux, et ta fille, et Dieu, le veulent également. — Ave.
232 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)
" Anne, si lieureuse par tes mérites et par ton enfantement glorieux, sois aussi
notre Mère, et entends favorablement notre prière. — Ave. Mais pourquoi i)a>sser si vite et ne pas cueillir une fleur, une rose encore ? I^ passage relatif îi la ^'ierge nous semble si vraiment beau que nous ne pouvons nous défendre de nous y arrêter :
" Anne, l'enfant bénie que tu portes en ton sein, l'ancienne Alliance l'a
préfigurée, et les prophètes ont annoncé sa venue. " Elle, c'est le paradis fermé où croît l'arbre de vie parmi les splendeurs
d'une nature encore vierge ; " Elle, c'est le jardin gardé jour et nuit par le chérubin à l'épée enflammée ; " Elle, c'est la fleur plus belle que le lis à l'éclatante blancheur, la douce
violette et la rose empourprée ; " Elle, c'est l'arche de l'alliance mosaïque, où repose dans une corbeille d'or
pur le pain du ciel ; " Elle, c'est la fiancée du vrai Salomon, et c'est le sanctuaù-e orné au dedans
et au dehors de pierres précieuses ; " Elle, c'est le temple saint où résonnent sans cesse des chants et des concerts
de fête ; " Elle, c'est l'Immaculée dont le soleil est la couronne d'or, tandis que la lune
aux reflets d'argent sert de piédestal à ses pieds blancs comme la neige :
" Anna, geris sobolem cujus Phœbi aurea vestit Flamma caput, niveos candida luna pedes. — Ave. "
De la plus grande et de la meilleure des mères, la poésie allemande chantera aussi parfois la puissance et la bonté, comme fait Rutger dans le Carmen saphicum que Trithème nous a conservé de lui :
" 0 mère de la Mère du Christ, qui resplendissez maintenant au sommet des cieux; ô sainte Anne, votre prière peut tout obtenir du Fils de Dieu Tout- Puissant.
" Vous guérissez les malades, vous purifiez les âmes souillées, vous réalisez les vœux de vos serviteurs fidèles, et par vous nous méritons d'entrer dans le royaume du ciel. "
Trithème complète la pensée de Rutger dans trois hymnes de bonne facture, et pieuses comme le De Laudibus. Pour lui, nul ne peut comprendre ni raconter les bienfaits que sainte Anne répand sur ses dévots enfants :
Prœmia quanta suis référât cultoribus Anna Nemo capit mente nec valet ore loqui.
" Elle rend la santé aux infirmes, la sérénité et la joie aux cœurs de ceux qui pleurent :
Corda mœstorura jubilo serenat. ;
" Elle efface d'une prière toute souillure de l'âme ; elle confère toute grâce
et nous ouvre le ciel. " \