ALLEMAGNE, POÈTES
Gratiam confert, animas fidèles Ducit in astra.
Dignité sans égale, puissance et bonté sans mesure, à toutes trois le poète adresse des salutations, des invocations et des prières :
Salve sancta Parens Nosque consolare
Matris Salvatoris, Dulcis et benigna.
Anna labe carens,
Vas ccclestis roris. O flos mulierum,
Fac per tuam prolem
Ergo gratulare Nos in cœlis verum
Tanta proie digna, Contemplari solem.
S'il faut passer rapidement sur le long Eligidion Gunlfi Cyclopii Cycnœi aussi peu traduisible que le nom de l'auteur même (Wittemberg, 1511) ; sur le Carmen de S. Anna de Philippe Drunck, le Panegyricon de Jean Butzbach, la dédicace qui précède la Leg^enc^a publiée en 1497 chez Melchior Lotter de Leipzig, on s'arrête au contraire avec plaisir à l'ode gracieuse de Jacques Montanus de Spire (1513) : Virginis sammœ genitrix.
Jacques de Spire fait défiler sous nos yeux toutes les femmes de l'ancienne Loi : Rébecca, Lia et Rachel, épouses de Jacob, Ruth la Moabite, la mère de Samson, la mère de Samuel, toutes les prophétesses ; et Rébecca, si " resplendissante de beauté" {nitens mira specie), si " grande par sa sainteté "(païens veri pielate -cultus), s'efface pourtant devant sainte Aime, et se réjouit de lui laisser le premier rang ; et Lia et Rachel contemplent sans jalousie Celle dont le trône est plus élevé que le leur (Sede prœlatam sibi celsioré) ; et Ruth, et la mère de Samson, et la mère de Samuel, et la chaste Abigaïl, placées sous les pieds de sainte Anne, lui rendent un continuel hommage :
Sub tuis pulchre pedibus locatse Semper honorant ;
et " toutes les prophétesses de l'ancienne Alliance, et toutes les saintes de l'ère nouvelle pâlissent devant elle, comme toutes les étoiles ensemble devant le rayonnement du soleil. "
Il y a bien aussi quelque poésie dans ce salut qu'adresse aux saints noms de Jésus, d'Anne, et de Marie, le vieux poète inconnu cité par Polius : " Noms sacrés, chers à tous les chrétiens, doux comme une rosée d'ambroisie, comme le nectar, comme le parfum des fleurs, comme le miel: "
Hsec nobis rorant pigmenta salutis opima Ambrosiamque sacram, nectar, aroma, favum.
Comme poésie populaire, il y aurait les cantiques publiés avec tant d'autres en 1883 par Wilhelm Baumker sous le titre (traduit) de : Cantiques de l'Eglise
234 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)
catholique allemande, avec les airs en xisage depuis les temps les plus recxdés jusqu'à la fin du xvii^ siècle. L'un, imprimé pour la première fois à Brunswick en 1507, était probablement antérieur à cette date pourtant déjà ancienne. Le second est cité dans un ou\Tage de 1602, et le troisième dans un ou\Tage de 1623. Baumker ne reproduit de chacun que le premier couplet avec la musique, et à la rigueur, cela peut nous suffire, les faits nous important plus que les contingences de longueur ou de forme. I^a forme, d'ailleurs, est jolie, comme ici, par exemple, où l'expression redoublée de la pensée rappelle le parallélisme biblique ; " Sainte Anne, noble dame, d'illustre naissance, élue de Dieu, est à voir
comme le miroir de toutes les femmes, — Un miroir de cristal dans lequel
toutes les femmes se peuvent voir. "
Un second fragment nous dit en deux lignes la confiance de la vieille Allemagne catholique envers sainte Anne " La sainte femme Anne repose près de Marie qui porte l'enfant (Jésus) ; —
Tout pécheur qui tournera ses yeux vers elle, obtiendra d'elle beaucoup
de grâces. "
Venant maintenant aux écrits en prose, nous rencontrons de nouveau notre vieil ami Trithème, si zélé, nous l'avons déjà dit, pour le culte de notre Sainte, et lui-même si pieux, si franchement dévot. Voyez l'admirable prière qu'il adresse à Dieu et à la Sainte avant d'écrire son De Laxidihus :
" Seigneur Dieu, lumière véritable, qui éclairez tout homme venant en ce monde ; Seigneur Dieu, qui justifiez l'impie et appelez les pécheurs à la pénitence ; Seigneur Dieu, qui donnez la sagesse aux petits et rendez éloquentes les lèvres des enfants, accordez-moi, je vous prie, le pardon de mes péchés; donnez-moi de savoir vous louer comme il con\'ient, de voir s'accroître la lumière qui nous fait vous comprendre, vous connaître et vous aimer, de sorte que, mon amour pour la bienheureu.se sainte Anne grandisse en même temps, et que je puisse mieux célébrer ses louanges. Seigneur Dieu, qui de la pierre aride avez tiré des eaux vives pour votre peuple assoiffé, brisez aussi la dureté de mon cœur, pour que, dans vos saints et dans les aïeux de votre Fils, je puisse vous chanter dignement, et par votre miséricorde et la leur, fournir un appoint à ma dévotion, et à celle de tous les chrétiens qui liront cet opuscule. . . C'est par votre grâce que je suis ce que je suis et que je puis le bien que je veux, car en toute chose que nous faisons, nous reconnaissons votre grâce prévenante, votre action dans le bien que nous opérons ... Et vous, bienheureuse Anne, mère trè.s sainte, dont je veux célébrer la mémoire, assistez-moi de votre bienveillance accoutumée. . . Vous êtes ma Souveraine, mon espérance, mon avocate: que votre clémence viexme donc maintenant en aide à mon désir de vous louer, et puisque votre faveur tant de fois manifestée m'a pressé d'écrire, faites que maintenant, je puisse vous chanter conuiie il convient . . " Et la même prière se continue ainsi
ALLLEMAGNE, PROSATEURS 235
très fervente, très longue, jusqu'à couvrir, en imprimé, des pages entières.
Les orateurs sacrés, réguliers ou séculiers, entre autres Jean Nider, Jean Eck, Pelbart de Themeswar, l'illustre Lansperge (Landsberg), prêchent la même dévotion, tandis que des écrivains moins connus et du reste anonymes, sauf Pierre Wilderad, théologien de Heinsberg, et Sylvius d'Eger (Sylvius Egranus), curé de Zwickau, sèment à profusion dans le public la Legenda beatissimœ Annœ. Sous ce titre ou tel autre analogue, cette légende est reimprimée maintes fois à la fin du xv^ siècle, et plus souvent encore au début du siècle suivant, par exemple à Leipsig en 1497, à Strasbourg en 1500 et 1501 ; de nouveau à Leipsig en 1502 ; quatre ou cinq fois en 1507, dont une fois à Cologne et une autre à Brunswick ; de nouveau à Strasbourg en 1509 ; à Augsbourg, à Nuremberg et encore à Cologne en 1510 ; de nouveau à Cologne en 1516, 1519, 1531, etc. La grande cité rhénane est d'ailleurs remarquable à cette époque pour sa piété. La confrérie du Rosaire, par exemple, grâce au zèle d'Alain de la Roche et de ses collaborateurs, y monte en cinq ans de 6,000 associés à plus de 500,000, et comment la dévotion de tout ce peuple à rinunaculée n'irait-elle pas jusqu'à sa Mère, quand les Dominicains et les Frères Mineurs offrent de précieuses reliques à sa vénération ; quand la même confrérie oblige ses membres à réciter tous les mardis trois Pater et trois Ave en l'honneur de Mains Annœ, et filiœ Mariœ, et Jilii Christi, Dei et hominis^^; quand encore le nom de sainte Anne entre dans VAve Maria même, ou qu'on invente un rosaire spécial en son honneur ? Tel celui de Besselius mentionné tantôt et d'autres qui suivirent au petit bonheur un peu partout, à tel effet que le Saint-Siège crut devoir les proscrire tous, parce que vraiment ils dépassaient les bornes de la louange permise et de la piété éclairée ".
Tous ces petits livres dont nous parlons étaient bien faits pour entretenir la dévotion, en particulier, celui qui parut à Brunswick en 1507, et qui porte comme avant-titre (traduction de l'allemand) :
" Ici, dans ce livre, on trouve: une belle et salutaire doctrine, des prières et une matière suffisante ; — Ensuite la couronne salutaire du Christ ; — Ensuite la légende de sainte Anne et de tout ce qui concerne sa famille ; — En troisième lieu, le rosaire de sainte Amie ; — En quatrième lieu, les sept joies de sainte Anne ; — En cinquième lieu, la triple puissance de sainte Anne; — En sixième lieu, des prières contre la pestilence ; — En septième lieu, une litanie (?) de sainte Anne ; — En huitième lieu, le bon chemin du ciel ; — En neuvième lieu, une belle doctrine poiu- bien mourir ; — En dixième lieu, le testament d'un bon chrétien ".
Rien de pieux comme ce petit bouquin (18 feuillets), si ce n'est peut-être cet autre de 1509 que M. Rosenthal de Munich eut jadis l'obUgeance de nous prêter et qui, entre autres choses, nous racontait comment " un noble et très savant ermite nommé Procope prêchait, à tout venant, qu'il fallait honorer sainte Anne, de quoi il fut récompensé en devenant évêque de Prague (ch.xi) ; " comment, au contraire, " un évêque d'Angleterre fut, lui, sévèrement puni pour avoir voulu empêcher le culte de la Sainte dans son diocèse "
(ch. ix). L'ouvrage est très rare ; il est coté 275 marcs chez les antiquaires d'Alloniap:iic, et il faut, sans doute, en traduire au moins le titre :
" Ceci est une belle légende de la sainte femme sainte Anne et aussi de sa famille, c'est-à-dire de la Mère de Dieu, la vierge Marie, que sainte Anne a mise au monde. Pour cette raison, elle est apijelée la grand'mère de Notre- Seigneur Jésus-Christ. De même, dans ce petit li\Te, est contenue aussi la vie des saints évoques Eucher, Valère et Materne, qui ont converti le pays allemand à la foi chrétienne à laquelle nous croyons, et par laquelle nous devons être heureux. Imprimé à Strasbourg, lorsqu'on comptait mil cinq centneuf. "
Comme rareté littéraire, rien ne vaut pourtant l'opuscule d'un '* certain frère Magdalius, Jacobus Gandensis, " édité à Cologne entre 1500 et 1504. Le seul exemplaire qu'on en connaisse est chez les Pères Bollandistes de Bruxelles, où le R. P. de Smedt a bien voulu nous le laisser voir. C'est un in-octavo carré, de cent huit pages uon numérotées, et portant (en allemand) le titre ordinaire des publications allemandes de l'époque : " Ceci est une belle légende
de la sainte femme samte Aune " Au frontispice, une gravure sur bois nous
montre : Au milieu, sainte Anne tenant la main de la Vierge à genoux i)rès d'elle à sa droite, et des deux côtés, les principaux personnages de leur parenté. Le texte lui-même n'offre aucune particularité digne de remarque : c'est la légende telle à peu près que l'ont racontée les ouvrages antérieurs, et il n'y a pas lieu de s'y attarder, si ce n'est pour regretter qu'elle contienne la triste fable du triméium, si contraire à la vérité et si répugnante à notre délicatesse moderne.
Regret plus profond, reproche plus grave, Conrad Wimpina, eximnis bonarum artium, philosophiœ atque sacrarum litterarum professor, fait de cette malheureuse question toute une thèse à l'ancienne mode, tout un livre qu'il divise en trois parties, comprenant elles-mêmes une quarantaine de chapitres. Jadis, aux belles époques des naïfs entraînements, nous pouvions perdre des heures à pareilles lectures, suivre la marche de l'argumentation, si un tel mot est ici à sa place, prendre même des notes, mais aujourd'hui tout ce fatras indigeste — l'auteur dit lui-même janago — ne produit plus que des nausées. Et passons donc !
D'ailleurs et pour le dire à l'homieur de la vieille Allemagne l'opinion du docte professeur était loin d'être générale chez elle. Trithème, Sylvius d'Eger, l'avaient simplement méprisée, et Cornehus Agrippa, secrétaire de Maximilienl (1534), Stengel (1621), Jacques PoUus (1640), Thomas de Saint-Cyrille (1657), Martin de Cochem (1691) et autres, devaient partager plus tard sur ce point leur délicatesse de sentiment.
Cette question mise à part — hélas ! ce ne sera pas pour toujours, — notons une Leben der heylige Anna de Clisorius (1648); une Dissertation de G.-H. Goetze sur le culte de sainte Anne à Meissen (1702) ; un Cuinpendiwn vitœ de Czabert (1720), et parmi les auteurs modernes : C. Frantz (1854), Fr. Vaasen (1872), J. Wessely (1874), Falk (1878), Schaumkcll et Schmitz déjà