NOUVELLE-FRANCE, CONFRÉRIE DE SAINTE-ANTŒ
(ms 3)," sans doute les guerriers du siège de 1690 ; d'apporter de larges secours aux indigents ; d'entretenir et au besoin de réparer ou d'embellir la chapelle de la confrérie, même de faire des dons à d'autres paroisses du voisinage ; ainsi le tabernacle qui orne en 1742 l'église de l'Ange-Gardien leur appartient à eux, non à cette fabrique (/«s 16, p. 21). Il est vrai que cette même aimée ils s'en procurent un neuf pour eux-mêmes moj'ennant 250 livres {ms 7, p. 120). Il est \Tai encore que, pour parler notre langage d'aujourd'hui, "les affaires vont bien, " puisque en 1748, ils votent sans broncher 400 livres pour des réparations à leur chapelle {ms. 33, p. 17). Bref, depuis bientôt cent ans, au temporel comme au spirituel, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et il en sera ainsi jusqu'au désastre de 1759, disons plus philosophiquement à l'exemple de nos pères, jusqu'au " grand dérangement, " grand dérangement qui, en effet, dérangea bien des bonnes choses, et en particuUer la Confrérie de Madame saincte Anne, puisqu'il eut pour effet d'en supprimer les réunions et presque l'existence, du moins pour un temps.
Avant d'aller plus loin, il est bon de corriger une erreur de quelques années passées. Nous écrivions, à propos des noms des anciens confrères, qu'il était impossible de les retrouver, sauf quelques-uns, car "tandis que nous possédons entiers les catalogues des confrères du Rosaire et de la Sainte-Famille, celui des membres de la confrérie de sainte Aime n'existe plus." C'est encore vrai, mais par bonheur, il est resté aux archives de Notre-Dame de Québec un vieux cahier, très vieux en effet, allant de 1696 à 1765, fortement relié en parchemin, livre d'annonces où le curé inscrivait les messes et services de la semaine et que nous appellerions pour le besoin de la cause le Nécrologe antique de Notre- Dame. Le parcourir, y noter chaque " service à la chapelle Sainte- Anne '' pour Monsieur un Tel, ou Madame une Telle, membre de la Confrérie, n'a pas été xm petit travail, mais ubi amatur, non lahoratxir, et nous n'avons pas hésité à le faire. Bien des noms ont pu nous échapper ; d'autres nous ont été parfaitement illisibles, mais la liste que nous avons pu dresser en comprend cependant encore des centaines, et quelques-uns, les plus beaux de notre ancienne NouveUe-France. Il convient d'en noter au moins quelques-uns, et d'abord parmi les hommes : Messieurs de Fresneuse, Fauvel, Aubert de La Chenaye, Rageot de Saint-Luc (greffier et notaire royal), Peuvret de Gaudarville (conseiller, secrétaire du Roi, greffier en chef du Conseil Souverain), le sieur de Grandville, Mgr de Laval lui-même, François Hazeur (dont la fille, Marie-Anne-Ursule, épousera en 1712 le déjà célèbre Michel Sarrazin, membre de l'Académie des Sciences de Paris), Duplessis, Claude Bermen de La Martinière (juge, conseiller, Ueutenant-général du Roi), etc., etc ; parmi les femmes : Mesdames Jean Bourdon, de Vitré, du Mesnu, Denis, de Sève, de Hauteville, Le Gardeur de Repentigny, de Galif et, de La Brière, de l'Espinay, de La Martinière, Aubert de La Chenaye, Cureux-Saint-Germain, d'Amours, Gaillard, Le Febvre, Macard, de Montesson, Amyot, de Lotbinière, de Grandmesnil, de La Grange, des Meloises, etc, etc. Si le de est indicatif de noblesse, vous trou-
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verez à peu près tous nos nobles de notre ancien régime dans la Confrérie de Madame saincte Anne comme en celles du Saint-Rosaire, du Scapulaire, de la Sainte-Famille, tant il y a que nos ancêtres étaient de bonne souche, quoi qu'en aient dit La Hontan et autres dénigreurs de même acabit ; tant il y a aussi qu'ils savaient confesser de parole et d'action ce qu'ils croyaient d'esprit et de cœur '-.
Avant de fermer le vénérable cahier, remarquons ici et là, pour ne pas dire i chaque instant, des annonces ou formules comme celles-ci : Août 1698, une grande messe solennelle, voeu que le navire La Perle avait fait à sainte Anne ; septembre 1734, grande messe à sainte Anne, vœu du Capitaine LaRonde ; octobre 1735, messe solennelle à sainte Anne, vœu de M. Landron ; septembre 1751, grande messe de vœu pour M. Joannes, etc., etc., " et encore en philosophes, venons au régime qui suivit le " grand dérangement. "
Neuf ou dix ans vont passer avant que la Fabrique de Notre-Dame puisse songer à reconstruire l'église, cette pauvre chère église qui avait été si impitoyablement bombardée pendant deux mois, et finalement incendiée comme si elle eût été la grande coupable, et quand les confrères y rentreront, apràs huit autres années d'une restauration demeurée nécessairement incomplète, parce que Umitée au strict nécessaire, où sera leur beau retable auquel avait contribué " Monsieur l'Evêque, " leur grand tableau de .sainte Anne, souvenir de M. Talon, leur lampe d'argent, leur statue dorée de la Sainte (Ct. 12, n° 87), leur tabernacle doré aussi, doré par les religieuses, les grandes artistes du temps jadis, et tout le reste qui leur rendait chère leur chapelle d'autrefois ? Mais le découragement ne produit rien, et c'est pourquoi, d'après un vieuxmanuscrit, " vers 1778, l'état de pauvreté où se trouvait réduite l'église de la Paroisse, et particulièrement la chapelle Sainte-Anne, engagea les confrères à recueillir quelques argents de quêtes et de contributions volontaires, afin d'orner cette chapelle d'un tableau et d'un retable. . . Le tableau fut fait et posé par le sieur François Baillargé dans l'année 1787 pour la somme de six cents livres, ancien cours, à lui payée par les menuisiers de Québec . . . Le 15 avril 1789, ceux-ci contractèrent avec M. PieiTe Aimond maître-menuLsier et sculpteur pour la façon du retable qui décore aujourd'hui la chapelle pour le prix de 2,500 livres ancien cours. . . Le dit retable fut po.sé dans l'année 1791(ms. 34, fol. 300)."
Egalement, en 1778, le saint évoque Briand avait tenté de restaurer la confrérie et à cette occasion il avait adressé à son bon peuple de Québec pour l'attirer vers elle, ce compliment peu banal en vérité : " Persuadé que ceux qui ont étabU cette cité étaient de saints et de fervents chrétiens, vous êtes les enfanta et les successeurs des saints : Sandoriim filii estis " (Ms. 33, p. 21). Mais, ajoute le document cité tout i\ l'heure, sans donner aucune explication, les choses en restèrent là.
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Il faut attendre jusqu'à 1820. Monseigneur Plessis, parti pour l'Europe le 3 juillet 1819, ne devait revenir à Québec que le 16 août 1820. Son coadjuteur, Mgr Panet, administrait le diocèse pendant son absence, et il encouragea les confrères de Sainte-Anne à réorganiser leur société. Une grande assemblée eut donc lieu le 26 juillet 1820, les membres, " citoyens respectables de toutes les classes, " dit le manuscrit, promettant de se réunir de mois en mois, et de plus en plus nombreux, pour prier ensemble, et s'animer au bien mutuellement ; une pétition à l'évêque fut préparée, signée par tous les membres, et Mgr Panet, trop délicat pour l'approuver lui-même, la fit sanctionner par Mgr Plessis dès son retour.
Le nom de Mgr Panet se rattache encore à la fondation du collège Sainte- Anne de La Pocatière (1827), d'abord parce que, fervent ami de l'éducation, il fit pour lui ce qu'il avait fait en 1807 pour les Sœurs de la Congrégation qu'il voulait établir à la Rivière-Ouelle, ce qu'il faisait en ce moment pour le collège de Nicolet qu'il reconstruisait à neuf : il s'intéressa vivement à l'entreprise de l'abbé Painchaud et l'aida de toutes manières, même pécuniairement ; ensuite parce qu'il décida lui-même d'autorité le site de l'édifice projeté, question longtemps et vivement débattue entre la paroisse Sainte- Anne et Kamouraska. En même temps qu'évêque et chargé comme tel d'une multitude d'affaires diocésaines, souvent même des visites pastorales, il restait curé de la Rivière-Ouelle, paroisse voisine de Sainte- Anne, et qui sait si "entre les deux son cœur ne balançait pas, " l'avire ayant encore im plus joli nom que la sienne ?
Mais revenons à notre confrérie. L'élection de 1820 dormait pour premier maître, Etienne Métivier, pour deuxième maître, François Ledroit, troisième maître, Joachim Mondor, trésorier, Amable Mercier, secrétaire, Pierre Boisvert, sous-secrétaire, Pierre Roy. A la réception de 1821, on compta 83 hommes et 28 femmes, mariées ou non mariées. " Jusqu'à 1833, le chiffre montera à 173 hommes et 142 femmes ; de là jusqu'à 1848, à 133 hommes et 189 femmes, ce qui fait à peu près 660 nouveaux membres en 25 ans ou environ.
Et de même que la piété d'autrefois n'est pas morte, la générosité d'autrefois vit encore. Des travaux d'achèvement et d'embellissement vont bientôt finir dans la grande nef de la cathédrale, et quand le même ouvrage commencera dans la chapelle Sainte-Anne, la confrérie fournira sa large contribution.
Le 9 décembre 1824, " un marché est passé par la Fabrique avec Thomas Baillargé pour les ouvrages de sculpture, d'architecture et autres qu'il convient de faire aux deux chapelles Sainte-Anne et Sainte-Famille. " (Ct. 4, no 279.)
Le 27 novembre 1825, très probablement à l'instigation de Louis Panet, neveu de Mgr le Coadjuteur, marguillier de Notre-Dame depuis l'année précédente, et par ailleurs grand amateur d'art, résolution est prise " de faire faire un tableau pour la chapelle Sainte-Aime avec un cadre, aussi deux statues, un tabernacle et deux petits ovales, le tout avec les dorures convenables." (ms 17, p. 527). Le 30 avril 1826, l'artiste qu'on a préféré, un vrai artiste
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aussi bien, Antoine Plamondon reçoit 20 louis " à compte d'un tableau de sainte Anne, " et le 1^' juin, " la balance de 15 louis lui revenant pour le dit tableau. " (Ct. 5, n° 28). A propos, 35 louis, ce n'était sûrement pas cher, même en ce temps-là, pour une peinture qui n'a peut-être que le tort de ne pas porter une signature d'outre-mer, un nom en t, par exemple.
La noble et très chrétienne famille Panet fera encore davantage plus tard pour l'honneur de la Sainte. Une sœur de Louis sera un jour la mère d'Elzéar- Alexandre Taschcreau, un élu de Dieu destiné à devenir archevêque de Québec, comme son grand oncle Claude-Bernard Panet, et puis Cardinal, le premier CARDINAL CANADIEN (1886). C'est lui — il nous est doux de le noter, — qui, en 1876, obtenait un induit de Pie IX déclarant sainte Anne " Patronne de la Province de Québec. " Il avait tout enfant appris la dévotion à la Sainte dans cette chapelle du domaine familial dont nous parlerons plus loin".
Nous ne pousserons pas plus loin cette étude, du moins ici, même pour suivre les progrès de la confrérie à l'église Saint-Jean où elle s'était transférée en 1855. Force nous est d'abréger de plus en plus à mesure que se développent les proportions de ce volume. Du reste, la devise de Montalembert : Qualis ab incepto ( Tel qu'au commencement) peut très bien s'appliquer à cette pieuse société, comme à la dévotion des Canadiens en général à l'égard de notre Sainte. Une femme, Laure Conan, n'a pas seulement dit le mot " dévotion ; " elle a dit le mot " tendresse. "
Sainte-Anne de Beaupré.
Maintes fois racontée et facile à trouver partout, l'histoire du pèlerinage de Sainte-Anne de Beaupré peut ici se borner aux grandes lignes ou même se limiter à quelques faits anciens, le qualis ab incepto cité tout à l'heure s'appliquant surtout à ce pèlerinage qui s'est accru d'année en année jusqu'à nos jours.
Et d'abord, passons vite sur la Chapelle des matelots, puisque l'érudition ne veut plus que des matelots, en danger de périr sur mer, aient fait vœu de bâtir une chapelle à sainte Anne si elle les sauvait du naufrage. Querelle de mots en somme. Quelle que soit la date et l'endroit précis du rivage de Beaupré où cette première chapelle fut construite, bon nombre des habitants de l'endroit étaient des navigateurs, ou comme les appelle l'abbé de La Tour, des matelots. Etienne de Lessart, qui donna le terrain de l'église était lui-même navigateur, et qui empêche que, surpris par une tempête à quelques lieues au-dessous de Québec où le fleuve Saint-Laurent est très large, il ait fait un vœu à la bonne sainte Anne ?
En tout cas, les archives du lieu nous font lire ce qui suit : " En 1658, Honorable homme Etienne de Lessart, voyant l'incUnation et la dévotion que
les habitants de Beaupré ont depuis longtemps d'avoir une église ou chapelle dans laquelle ils puissent assister au service divin, a volontairement donné deux arpents de front sur une lieue et demie de profondeur, à condition que, dans la présente année 1658, il sera commencé et continué incessamment de bâtir une église ou chapelle au lieu qui sera trouvé le plus commode, suivant l'avis de M. le Grand Vicaire. " — Cette offre fut faite au mois de mars, et dans le courant du même mois, M. de Queylus, sulpicien, alors curé de Québec, désignait M. Vignal pour aller bénir l'emplacement de l'édifice proposé. II était accompagné de M. d'Aillebout, gouverneur de la Nouvelle-France, venant exprès de Québec pour poser la première pierre. A cette date, " l'église de Beaupré, comme dit' M. de La Tour, était la seule église de campagne qui fût encore formée (p. 24)."
Dès les premiers jours de la construction, des miracles s'opérèrent et ils se continuèrent dans la suite si bien que, en 1667, l'abbé Morel pouvait en publier un recueil déjà considérable. Une note adressée à M. de Maizerets, supérieur du Séminaire de Québec, et conservée aux archives de cette maison, attribue à une " image " de la Sainte, venue de France en 1661, ces cures merveilleuses et le concours extraordinaire des pèlerins. Au xviie siècle, on disait encore " ymaige " pour toute œuvre d'art représentant une figure ou un personnage, et 1'" ymaigier " était aussi bien un sculpteur, un orfèvre, un ciseleur quelconque, qu'un peintre en tableau. Or, parmi les souvenirs historiques que renferme le trésor de l'église actuelle, une statue en bois doré d'environ deux pieds de hauteur, attire vivement l'attention, tant elle est du bon style ancien, tant aussi on la dit chargée d'histoire, et très vraisemblablement, c'est elle, " l'image " à miracles ; c'est cette bonne Mère et cette douce Enfant à côté d'elle, qui nous sont venues jadis de la " douce France " pour consoler un peu nos pères de leur exil.
En tout cas, c'est devant cette statue que venaient s'agenouiller les principaux personnages de la colonie, soit pour implorer la puissante protection de la Sainte, soit pour la remercier des bienfaits reçus. Mgr de Laval donna lui-même l'exemple. Quoique son nom n'apparaisse dans les registres qu'en 1665, bien longtemps auparavant, sans doute, il était venu prier dans cette égUse de Sainte-Anne à la construction de laquelle il avait porté un si vif intérêt. " Le premier évêque de Québec, assure son historien, avait la plus grande dévotion pour cette bonne Mère, et fit plusieurs fois le pèlerinage à son sanctuaire vénéré. Il attribuait à la dévotion à sainte Anne les meilleurs succès de son épiscopat^*" et ajoutons nous-même qu'il fit de la fête du 26 juillet une fête de précepte pour toute la Nouvelle-France.
L'année 1666 devait rester célèbre dans les aimales du pèlerinage. Le 30 mars, raconte le Journal des Jésuites (p. 341), " Monseigneur de Tracy, " M. le Gouverneur avec le P. Bardy, vont en pèlerinage à Sainte-Anne, où le " lendemain matin ils font tous leurs dévotions au nombre de trente personnes " ou environ. La quête pendant la messe y fut de 68 livres. Ils furent de retour " le même jour. "
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Le lendemain de la Pentecôte, le même M. de Tracy envoya pour l'église une offrande de 90 livres, et le 17 août, il revenait en pèlerinage, accompagné cette fois de Mgr de Laval. Il laissait en souvenir de sa visite cette magnifique peinture qu'on voit aujourd'hui dans la sacristie de la basilique et qu'on attribue non sans raison à Lebrun. C'était l'accomplissement d'un vœu qu'il avait fait à sainte Anne au cours d'une traversée orageuse sur l'Atlantique. La Sainte est assi.^^e au milieu faisant l'éducation de la Vierge. A ses pieds, à droite et à gauche, le marquis et la marquise, en habits de pèlerins, sont à genoux, et les mains jointes, comme s'ils priaient. Au bas sont dessinées les armoiries du donateur, et c'est son portrait sans doute que nous voyons ici dans ce personnage qui, s'il était debout, serait d'une stature extraordinaire, car en effet, disait la Mère de l'Incarnation, " M. de Tracy est un des plus grands hommes que j'aie vus. " (Lettre 178.)
La Vénérable Mère Marie de l'Incarnation, fondatrice des Ursulines de Québec, rend aussi témoignage de ces miracles, dans une lettre écrite à son fils, le 30 septembre 1665 : " A sept Ueues d'ici, il y a im bourg appelé le Petit- Cap, où il y a une église de Sainte- Arme dans laquelle Notre-Seigneur fait de grandes merveilles en faveur de cette sainte mère de la très sainte Vierge. On y voit marcher les paralytiques, les aveugles recevoir la vue, et les malades de quelque maladie que ce soit recouvrer la santé. "
En 1668, une précieuse relique de sainte Arme fut envoyée par le chapitre de Carcassonne à Monseigneur de Laval, et le pieux prélat en fit don au sanctuaire de Beaupré, engagé qu'il y était, comme il le dit lui-même, " par la renommée de cette église, dans laquelle plusieurs miracles ont été opérés par l'intercession de la bienheureuse Anne. "
A ce premier don, l'évêque de Québec ajouta plus tard un reliquaire d'argent orné de pierres précieuses, et deux tableaux peints par le frère franciscain Luc Lefrançois.
D'ailleurs, de riches présents arrivaient encore au sanctuaire pour honorer la Sainte. Par exemple, qui n'a vu, ou du moins n'a voulu voir la fameuse " chasuble d'Anne d'Autriche " ainsi nommée parce que la Reine elle-même l'aurait brodée de ses mains ? Pieuse tradition à laquelle on donne aisément créance, quand on sait la dévotion qu'avait cette chrétienne femme envers sa sainte patronne.
Deux autres souvenirs de ce passé lointain se rattachent aux plus beaux noms de notre histoire, et l'on sait quelle belle page ils ont inspirée à notre si estimée Laure Conan. Nous la recueillons comme un nouvel hommage à notre Sainte, ajouté à ceux-là mêmes dont elle parle si bien :
" Parmi tous les pèlerins, il en est deux surtout auxquels j'aime h songer : c'est mademoiselle de Bécancour et d'Iberville.
" Le vaillant, toujours victorieux, disait avoir reçu des faveurs signalées de la bonne sainte Anne. Etait-ce pendant ses courses aventureuses à travers la Louisiane, ou pendant sa merveilleuse carrière de marin, que la patronne
des Canadiens avait étendu sur lui sa main protectrice ? Je l'ignore. Mais j'ai vu avec un singulier plaisir le crucifix donné par le héros dont les exploits seraient invraisemblables dans un roman. Ce crucifix d'argent massif et d'un beau travail, porte gravé : Donné par d'Iberville, et la date 1700. Jusqu'à ces dernières années, il ornait le tabernacle du maître-autel.
" L'ex-voto de mademoiselle de Bécancour se conserve dans la vieille église. C'est un tableau où elle s'est fait peindre aux pieds de la bonne sainte Anne. Fille du baron Robineau de Bécancour, riche et puissant seigneur de Portneuf , Marie-Anne avait été l'une des habituées du château Saint-Louis, et très entourée, très adulée par les élégants du jour.
" Avant d'entrer au monastère des Ursulines, en 1689, elle vint ici mettre sa vie religieuse sous la protection de la Sainte à miracles. Tenait-elle au monde par la frivolité des habitudes ? ou par quelque lien plus douloureux à briser ? Redoutait-elle l'austérité du cloître ? la faiblesse de son cœur ? la dangereuse douceur des souvenirs ? — Voilà ce que je me demandais avec un sympathique intérêt, et, me trouvant seule dans la chapelle, j'entrai dans le sanctuaire pour mieux voir le tableau placé à la droite de l'autel.
" Mademoiselle de Bécancour est peinte à genoux, les mains jointes. Sa robe grise très simple tombe autour d'elle en larges plis. Un léger bonnet de dentelle couvre à demi ses beaux cheveux blonds, coupés courts et bouclés tout autour de la tête. Dans le regard qu'elle lève vers sa céleste patronne, il y a une expression d'ardente supplication. Mais ce pur et profond regard avait déjà pénétré bien des choses, et l'on sent que la noble fille a préféré sans peine aux réaUtés les plus séduisantes les promesses de la foi. Ce facile détachement, cette attraction céleste, étonne toujours un peu dans la vive jeunesse d'ordinaire si éprise du présent, si ignorante de la vie. Qui donc, écrivait Montalembert, songeant à la vocation de sa fille, à la joie de son sacrifice," qui donc lui avait appris qu'il n'y a pas d'amour sur la terre ?" Marie-Anne de Bécancour, d'après l'histoire des Ursuhnes, mourut le jour même de la fête de sa bienheureuse patronne, le 26 juillet 1743 >». "
Plus modestes, mais très touchantes encore, d'autres offrandes méritent d'être signalées. Un malade de l'Hôtel-Dieu de Québec laisse en mourant tout son avoir à la " Bonne sainte Anne, " car c'est son nom dès longtemps et pour toujours. Citons plutôt textuellement le livre des recettes, par exemple, pour 1696 :
" Reçu de P. Dufresne, de l'île Saint-Laurent (Isle d'Orléans) pour reconnaissance d'une faveur obtenue de sainte Anne : 10 livres. "
" Reçu la somme de 300 livres d'un voyageur, lequel s'étant voué à sainte Anne dans un danger inévitable de périr, se trouva tout d'un coup hors de risque, à terre, ses compagnons ayant péri. "
" Reçu du Sieur Noël Gagnon et des autres jeunesses qui l'avaient accompagné durant la campagne de 1696 (contre les Iroquois), après une messe solennelle d'action de grâces en l'honneur de sainte Anne qu'ils firent chanter en cette église, la somme de 40 livres. "
Il nous serait doux de continuer mais on conçoit déjà que M. Fillion ait pu aisément, en 1676, remplacer la " chapelle en colombage " par une " église en pierre, grande et belle, " et réparer celle-ci en 1689, parce que " les grandes gelées d'hiver en avaient peu à peu affecté les fondations ; " que M. Herbery ait pu à son tour l'agrandir en 1693, lui donnant 100 pieds de longueur sur 28 de largeur, telle qu'elle a existé jusqu'à 1878 ''.
Une question d'ailleurs nous intéresse plus que le progrès matériel, c'est le mouvement du pèlerinage et sur ce point, nous sommes bien aise de pouvoir apporter quelques témoignages authentiques. M. Navières, curé du heu, écrit en 1734 à un de ses amis de France : " Ma paroisse est située sur le bord du fleuve Saint-Laurent, ce qui donne un agrément à ma petite maison et à mon église, qui est une des plus belles et des mieux ornées du Canada. Tu pourrais t'imaginer que ce n'est pas grand'chose ; détrompe-toi et sois persuadé que les églises paroissiales en France ne sont pas comparables à celles du pays que j'habite. J'ai plus de douze ornements différents pour la messe, tous propres et beaux. Les linges, soit sacrés, soit aubes et surplis, sont presque sans nombre ; les vases sacrés, riches, et d'argent doré ; le soleil {l'ostensoir), grand et d'un bel ouvrage. L'égUse est vaste, ornée de tableaux donnés par des vœux qu'ont faits plusieurs bâtiments dans les dangers qu'ils ont essuyés dans les voyages du Canada. Le maître-autel est d'une architecture rare et le retable l'emporte par la richesse et la magnificence sur tous ceux que j'ai vus. Les rehques y sont très connues et en grande vénération. La principale, quoique la plus petite, est une portion de la main de sainte Anne bien avérée. L'église est consacrée à Dieu sous l'invocation de cette grande Sainte, qui est en si
GRANDE VÉNÉU.\TION DANS CE PAYS QUE LES PÈLERINS Y ABONDENT, et montent et descendent de cinq à six lieues pour accomplir leurs vœux : ce qui n'est pas un petit embarras pour moi. Les confessions et les communions ?^ont si fréquentes que je ne crois pas qu'il y ait en France de paroisse de campagne où elles sont plus communes. Outre les pèlerhis, les gens de la paroisse me donnent beaucoup d'occupation, surtout le dimanche. Et après avoir passé plus de quatre heures au confessionnal, je suis obligé d'en renvoyer plusieurs pour célébrer la messe que les paroissiens attendent avec impatience. Peu de jours ouvriers se passent sans qu'il y ait des confessions des pèlerins et des gens de la paroisse. En un mot, si nous étions trois et même quatre, nous aurions suffisamment d'occupation et autant de messes que nous pourrions en acquitter, quoique les rétributions qui ne sont qu'à quinze sous dans (Québec et autres parois.ses, et même à dix sous en quelques endroits, soient ici à vingt sous.
" Depuis plus d'un mois que je suis établi, à jHîine ai-je eu le tcmjw de me reconnaître, encore moins de m'ennuyer, ne manciuant presque jamais de compagnie. Je chante la messe et les vêpres les jours de dimanche et fêtes. II y a un grand nombre de collégiales en France où l'office ne se fait pas avec au-, tant d'appareil. Dans nos paroisses de campagne, la plupart de nos curés de. France auraient honte de voir le pitoyable état de leurs églises et ornements,
s'ils avaient été témoins de la propreté, de l'arrangement et même de la richesse de celles du Canada. Je connais de grandes paroisses à Limoges qui n'ont pas le quart d'ornements et de linge que j'ai dans ma paroisse de Sain te- Anne. "
Ce curé est parfaitement intéressant et que dit-il encore l'année suivante ? Si vous croyez que les pèlerins viennent seulement dans la belle saison — car nous n'en avons que deux, dit-on : " l'hiver et le mois de juillet, " écoutez ; "Je ne dis rien du froid qui est très rigoureux. La neige couvi-e ordinairement la terre depuis la fin d'octobre jusqu'au commencement de mai. Il y en a ordinairement cinq à six pieds de hauteur. C'est cependant le temps le plus propre pour les voyages, et celui auquel on les fait avec plus de diligence. C'est aussi le temps des pèlerinages et des promenades, pendant lequel je ne manque ni d'occupation ni de visite ..."
Observons en passant que le fleuve et les rivières prenant en effet à glace, les gens de l'Ile d'Orléans, par exemple, pouvaient aisément traverser, et comme, au dire du Père de Rochemonteix, " les missionnaires Jésuites évangéUsant la région du Lac Saint-Jean et du Saguenay ne prenaient d'autres vacances que huit jours de retraite que plusieurs allaient faire à la Bonne Sainte- Anne, afin d'y puiser de nouvelles forces spirituelles, pour de nouveaux combats, " on peut croire qu'ils venaient aussi de préférence quand les voyages étaient moins difficiles.
De 1759 à nos jours, malgré l'invasion britannique et tous les ''dérangements " qu'elle put causer, le pèlerinage ne perdit rien de sa popularité. Les Anglais avaient mis le feu partout : au sud du fleuve, depuis la Rivière- Ouelle jusqu'à l'Islet ; au nord, sur tout le httoral de la Baie Saint-Paul, à l'Ile d'Orléans ; sur la côte de Beaupré, depuis le Cap Tourmente jusqu'au Sault Montmorencj^ ; ils avaient "mis le feu par trois fois " à l'église Sainte- Anne, mais " un miracle l'avait conservée, " et elle était fréquentée comme aux anciens jours. Le curé Hubert témoigne, pour sa part, " que du premier janvier au 15 avril 1768, il n'y vint pas moins de quatre cenfs pèlerins. " Cette même année on inscrit dans les livres de compte ou registres : " une grand* messe des gens des postes ; " une *' grand'raesse des écoUers du séminaire ; " guérison de Marie-Josette Arcand, opérée le 5 août ; l'année suivante : " grand' messe pour les habitants de la Beau ce ; " " dons reçus des pèlerins et des sauvages de la Beauce ; " en 1770, " procession solennelle avec les reliques de sainte Anne pour obtenir que les grains soient préservés des chenilles ; " plus tard — et nous en passons — nouvelle restauration de l'égUse, 1787, c'està-dire " les murs refaits en neuf, depuis la porte de la sacristie jusqu'à la fenêtre qui est auprès de la chaire dans la nef, etc. :" c'est un beau recommencement et pourquoi tout l'avenir ne serait-il pas aussi une répétition de tout le passé?
Il l'a été et nous n'y insisterons pas ; nous omettrons même toute l'histoire
416 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)
du dernier siècle, cependant si glorieuse pour le sanctuaire : l'affluence toujours croissante des pèlerins surtout à partir de 1844 où commence l'ère des bateaux à vapeur, en attendant les chemins de fer ; la construction d'une nouvelle église (1873), très grande, très belle, et qui prendra bientôt le titre de basilique ; la fondation des Annales de la Bonne Sainte Anne, revue pieuse dont l'archevêque de Québec, Mgr Taschereau avait longtemps voulu la création, et qui se voua, la même année, à la diffusion encore plus large, plus universelle du culte de la Sainte ; la venue dans la paroisse des RR. Pères Rédemptoristes, tout un groupe maintenant de religieux pieux, zélés, capables de pourvoir à tous les besoins, de confesser des milliers de personnes, de les recevoh-, de leur donner espoir ou courage, de leur faire vénérer du matin au soir les saintes reliques, celle provenant de Carcassonne (1668), celle, plus insigne, très insigne, provenant de Saint-Paul-hors-les-Murs, et apportée à Beaupré en 1892, par Mgr Calliste Marquis, de pieuse mémoire.
Nous disons "des milliers de personnes", et voudrait-on en effet quelques chiffres? des chiffres contrôlés, authentiques : soixante-dix-neuf mille pèlerins en 1885 — nous ne comptons que les vTais pèlerins, ceux qui reçurent la sainte communion ; quatre-vingt-cinq mille en 1886 ; cent six mille en 1890 ; cent dix-sept mille en 1894 ; cent quatre-vingt-treize mille en 1907 ; deux cent quarante-un mille en 1913 etc.
N'est-ce pas encore en 1918 que, au dire des journaux, 418 pèlerins venaient à pied de Québec à Beaupré, et parmi eux plusieurs femmes, et parmi elles, une femme âgée, les pieds nus ?
Réparons maintenant avant de finir, deux omissions d'ailleurs volontaires. 11 s'agit d'abord des
Sauvages.
Depuis l'abbé Casgrain, tous ceux qui ont écrit sur le sanctuaire de Beaupré, jusqu'aux protestants, comme McDonald Oxley, contemplent avec admiration " ces deux longues processions de canots d'écorce, l'une remontant, l'autre descendant le fleuve, et leurs rameurs, naguère barbares, accompagnant de pieux cantiques les coups vigoureux des avirons. Des solitudes et des forêts de l'Ouest, de la Gaspésie aux rivages battus par l'Océan, des caps les plus reculés du golfe Saint-I.a.urent, des bords stériles de la Baie d'Hudson et des rivages plantureux des Granils Lacs, les pcaux-roiiges, attirés par les prodiges dont ils avaient oui parler, arrivaient en foule au point de dépasser par le nombre leurs frères au visage pâle".
Ainsi, chaque année, ils venaient, au jour de la fête du 26 juillet ; et ce jour-là, sur le rivage de Sainte-Anne, tout un village de cabanes sauviiges Be dressait comme par enchantement, pour abriter ces dévots pèlerins. Telle