NOUVELLE-FRANCE, MONTRÉAL
injures des libertins et des impies, qui en avaient souvent enfoncé la porte et les fenêtres, le Séminaire la fit démolir, pour empêcher ces profanations, avec l'intention pourtant de la rétablir quand les circonstances seraient devenues plus favorables . . .
" Ce dessein a été exécuté heureusement depuis quelques années (l'ouvrage cité est de 1860), le Séminaire ayant fait construire dans le même quartier une église destinée à renouveler et à entretenir dans les cœurs la dévotion envers sainte Anne dont elle porte le nom ; et Monseigneur l'évêque de Montréal ayant rétabli solennellement cet ancien pèlerinage -^"
Cet évêque de Montréal dont la Vie de Mademoiselle Le Ber vient de nous dire la grande dévotion envers sainte Anne, n'est autre que monseigneur Bourget, prélat qui a joui, en son vivant même, d'une éminente réputation de sainteté. En 1841, il obtenait de Monseigneur l'évêque de Chartres une relique de la Sainte et il en faisait la translation dans sa cathédrale avec toute la pompe des grandes solennités^. — En 1848, il fondait les Sœurs de Sainte- Anne,, dites maintenant " de Lachine, " du lieu de leur maison-mère, une communauté qui comptait, en 1911, 927 religieuses, 59 novices, 56 postulantes, 63 établissements et 19,190 jeunes filles élèves, disséminées dans les diocèses de Montréal, Valleyfield, Joliette, Victoria, Vancouver, Yukon, Alaska, Albany, Springfield, Boston, Providence etc. — En 1872, fidèle encore à sa dévotion des anciens jours, et sentant que son peuple la partageait avec lui, le saint évêque se consacrait lui-même avec tout son diocèse à la Bonne Sainte. On conserve dans les archives de Beaupré le document authentique de ce grand acte religieux. C'est un volume richement relié contenant d'abord la formule de la consécration, puis les signatures de l'évêque, des chanoines, des prêtres de l'évêché, puis les noms de toutes les paroisses et même de tous les fidèles du diocèse de Ville-Marie qui aidèrent en ce temps-là, de leurs aumônes, à la reconstruction du nouveau sanctuaire de Beaupré.
Montréal, Sainte-Anne de Bellevue, 1710 ( ?)
Il n'est personne en Canada ni même peut-être fort loin à l'étranger, qui m'ait entendu parler des fameux rapides de Lachine, aussi fameux en effet que dangereux. Autrefois, avec les frêles embarcations dont on disposait, U n'eût fallu qu'un coup d'aviron moins heureux que de coutume, pour amener des désastres. C'est pourquoi, dit notre abbé Casgrain, dont nous reprenons ici l'opuscule :
" Les hardis aventuriers canadiens qui, chaque année, partaient pour de lointaines expéditions, ne manquaient pas, au moment de leur départ, de mettre leur voyage sous la protection de sainte Anne ; et, parvenus au bout de l'île de Montréal, avant de s'engager dans les grands rapides de la rivière, ils descendaient sur le rivage et se jetaient à genoux, afin d'implorer de nouveau son assistance. Puis ils se relevaient, joyeux et confiants, et affrontaient, en chantant, les dangereuses cascades. "
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Ce pieux usage inspira au poète irlandais, Thomas Moore cette suave poésie qu'il ajusta à un air connu des voyageurs :
Faintly as toUs the evening chime
Our voices keep tune and our cars keep time . . .
Louis Fréchette, tout jeune écolier, a fait de cette pièce une traduction qui n'apparaît dans aucune édition de ses œuvres, mais qu'un ancien premier ministre, Sir Wilfrid Laurier, jugeait digne, un jour, d'être lue en pleine conférence publique :
Comme les tintements de la cloche du soir. Le doux son de nos voix résonne sur la rive ; La rame à coups pressés frappe l'onde plaintive,
Et dès qu'un ombrage plus noir Assombrira des bois le verdoyant feuillage. Nous chanterons Sainte-Anne en quittant le rivage :
Ramez, amis, ramez encor ; L'onde hâte son cours et résiste à la rame ; Le rapide s'approche, et dans la pourpre et l'or,
Le jour éteint sa flamme.
Pourquoi tendrions-nous nos voiles au zéphyr ? Il retient son haleine, et sur l'onde limpide, Son souffle caressant ne laisse aucune ride ;
Mais lorsqu'on entendra gémir La brise de la nuit sur les rives tranquilles. Nous laisserons tomber nos rames immobiles.
Soufflez, brises, soufflez encor, etc.
O fleuve d'Outawas ! l'astre aux pâles reflets
Eclairera bientôt notre course rapide.
Et nous verra voguer sur ton onde perfide !
Sainte de l'Ile aux vertes forêts.
Accordez à nos vœux un accueil secourable, Donnez-nous le ciel pur et le vent favorable.
Soufflez, brises, soufflez encor ; L'onde hâte son cours et résiste à la rame ; Le rapide s'approche, et dans la pourpre et l'or, Le jour éteint sa flamme". "
L'opuscule ajoute : " Au retour de leurs lointaines expéditions, ces braves mariniers venaient s'agenouiller au même endroit et rendaient grâces à leur
puissante patronne de les avoir ramenés sains et saufs à leurs foyers. Telle est l'origine de Sainte-Anne du Bout-de-l'Ile, dont la chapelle fut élevée, en grande partie, par les soins des voyageurs canadiens du dix-septième siècle. " Il faudrait peut-être ici un léger correctif. En fait, si cette localité était au nombre des missions dès 1683, c'était sous le nom du Haut de l'Ile. En 1685, elle fut organisée en paroisse sous le nom de Saint-Louis, mais le peuple l'appelant toujours " Sainte-Anne, " ce vocable ne tarda pas à prévaloir, jusqu'à paraître dans les actes en 1714, peut-être même en 1710, comme semble le dire l'abbé Casgrain. Quoi qu'il en soit, la première chapelle eut pour fondateur l'abbé de Breslay, et il accomplissait ainsi un vœu qu'il avait fait, étant malade, pour obtenir sa guérison. La nouvelle église date de 1854 et la dévotion prit alors un élan qui ne s'est pas ralenti dans la suite.
Sainte Anne de La Pérade, 1714.
" Le 18 juin 1609, écrit Champlain en ses Voyages, nous fûmes à une rivière qui est fort agréable, distante du lieu de Sainte-Croix de neuf lieues, et de Québecq 24, et l'avons nommée Sainte-Marie. " C'est aujourd'hui la rivière Sainte-Anne. On croit qu'elle prit ce nom un siècle après Champlain ; " que Marie, alors, abdiqua en faveur de sa Mère, et que celle que nous nous plaisons à invoquer sous le titre de Stella Maris, abandonna les eaux pour la terre ferme, et ne se conserva qu'un tout petit coin, le fief Sainte-Marie, laissant à sainte Anne la paroisse et la rivière*^. "
En tout cas, l'érection canonique de la paroisse, sous le nouveau vocable, fut faite en octobre 1714 par Monseigneur de Saint- Vallier, et le premier bienfaiteur de l'église fut " un Philippe Etienne, qui fit don au curé d'une terre d'un arpent de front sur quarante de profondeur. Une des premières bienfaitrices était, un peu plus tard. Madame de Lanaudière, si connue dans l'histoire sous le titre de "l'héroïne de Verchères^». "
Sainte-Anne d'Yamachiche, 1718.
Ici, à la première chapelle construite en 1718, succéda bientôt, c'est-à-dire, en 1724, une église d'autant plus intéressante pour nous qu'elle est documentée. Voici la pièce dans sa candeur primitive :
" Nous, soussignés, seigneurs des Rivières de Hyamachiche et habitants du dit lieu, nous obligeons et promettons à Dieu, à la Très-Sainte Vierge, à sainte Anne sa mère, patronne de notre éghse paroissiale, et au père Augustin Quintal de ce présent et acceptant en qualité de curé, de fournir, à notre propre et privé nom, chacun une toise de roche bien toisée rendue sur le pied de l'œuvre, et deux tomberées de bonne pierre à chaux, c'est-à-dire quatre bariques rendues dans le même endroit.
" En outre, nous promettons aussi de remettre dans le même temps chacun une pistole entre les mains du dit Père et de ses marguilliers, pour estre em-
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ployée à ce que le dit Père jugera estre le plus convenable, promettant de son côsté autant qu'il est en luy, sous le bon plaisir de ses supérieurs, travailler de toutes ses forces et selon son talent à conduire cet ou\Tage jusqu'à la fin, et ne nous point abandonner que l'église ne soit en état d'y célébrer de céans la sainte messe, promettant au surplus au dit Père de semer le printemps prochain au profit de l'église autant de bled que notre zèle et notre pouvoir pourra nous permettre. Lequel dit bled, roches, étant donnés avec la pistole une fois seulement nous tiendra quittes de nos obligations. Fait à Hyamachiche, maison de Mons. Lesieur, ce 10« Xbre 1724.
" Promettons au surplus à Sainte Anne les canots que nous ferons pour charroyer la pierre.
(Signé) : P. Augustin Quintal, Joseph Rivard, J.-B. Lesieur Desaulniers, Michel Rivard, Jacques Biais, Antoine Lesieur, Pierre Lesieur, Etienne Gélina5, Pierre Bellemare, veuve Gélinas, Mathieu Milet, Pierre Héroux- Bourgainville, Joseph H. Bourgainvie, Bourgainville, Beaucour, Bellemare, Maurice Belemare. "
" IjC même jour, écrit M. l'abbé Caron, Charles Lesieur, seigneur de l'endroit, s'engageait, par un acte spécial, à donner 4 barriques de pierre à chaux, une toise cube de roche, et dix livres en argent, puis il promettait de semer un minot de bled au profit de l'église. On voit qu'il n'est pas fait mention du terrain sur lequel la nouvelle construction devait être faite ; cela vient probablement de ce qu'on bâtissait au même lieu où s'élevait la première chapelle, et qu'ainsi l'on était déjà en possesvsion du terrain nécessaire. La nouvelle église fut bâtie avec rapidité et dans une grande union; elle s'élevait sur le coteau de sable qui borde le lac et va aboutir tout près de la grande rivière. On voit encore aujourd'hui, au milieu des arbustes, la place des fondations de ce vieux temple. "
En 1843, un prêtre selon le cœur de Dieu, l'abbé Sévère-Nicolas Dumoulin, imprime au culte de la Sainte un élan qui ne s'est pas ralenti depuis. Il a obtenu, cette année-là, de l'évêque de Carcassonne, une relique insigne, et il en fait la translation au milieu d'une pompe extraordinaire. De son côté, l'archevêque de Québec, par mandement, exhorte les fidèles d'Yamachiche à sanctifier la fête du 26 juillet comme une fête d'obligation.
Dès lors, écrit un historien, les pieux visiteurs se succèdent ; les confessions et les conununioDs se multiplient, et des paroisses voisines, même de la rive sud du fleuve, même des Etats-Unis, des pèlerins viennent en grand nombre. La plupart veulent emporter des parcelles de la relique. Pour les consoler de l'impossible, on met à leur disposition une ancienne statue en bois doré qui ornait le portail de l'ancienne église maintenant démolie. Il va de soi que les entailles sont nombreuses et profondes, à ce point qu'il faut bientôt soustraire la statue à leur pieuse avidité. On la répare du mieux possible, et on l'expose dans le cimetière voisin de l'église sous un pavillon d'architecture dorique, avec défense, cette fois, d'y toucher. " N'est-il pas beau, dit le vieux curé, dans sa lettre à l'abbé Casgrain, de voir cette soif de la dévotion essayant de se satis-
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faire par de pieux larcins de cette espèce ? " Aussi la Sainte se montre-t-elle bienfaisante pour ses dévots enfants, et la chronique locale se plaît-elle à relater ses miracles. Au maître-autel, un tableau de Beaucour, " le premier peintre canadien qui ait étudié en Europe et qui se soit fait un nom dans la peinture," représente, en premier plan, un pau^Te pestiféré étendant ses bras décharnés vers sainte Anne, et au-dessus de lui, assise sur les nuages, la Sainte elle-même qui regarde en haut vers Dieu, et semble prier avec larmes. A ses côtés, deux anges appuient une main sur leur cœur, et, de l'autre, montrent le malade en prière. On voit, en second plan, une barque sur le point de périr ; les naufragés, qui sont en grand nombre, élèvent avec une confiance unanime leurs mains suppliantes vers la Sainte ®.
Sainte-Anne de Beauhassin, Acadie, avant 1724.
Les malheurs de l'Acadie ont toujours intéressé l'histoire beaucoup plus que ses dévotions, de sorte que, pour l'instant, notre information est très insuffisante. " Sainte Anne, dit M. Placide Gaudet sans fournir une date, fut choisie pour patronne du district de Beaubassin ^o. " Heureusement M. Auguste Gosselin nous indique cette date ou à peu près : " M. de Breslay, vénérable Sulpicien, grand dévot à la bonne sainte Anne, propagea son culte à l'île Saint-Jean, dont il fut le premier missionnaire, puis au Cap-Breton, puis à Beau-Bassin, où il aida le curé à bâtir une église en son honneur. En 1724, il était curé à Port-Royal et vicaire général de l'évêque de Québec pour toutes les missions françaises de l'Acadie ^. "
A Saint-Thomas de Montmagny,
l'éghse paroissiale possédait depuis longtemps une chapelle de la Sainte,, quand un induit papal de 1784, accordait aux fidèles la faveur alors très rare en Canada d'une indulgence plénière pour la fête du 26 juillet, ou l'un des jours de l'octave. Cette fête était d'ailleurs célébrée avec ime grande solennité et il en était de même de l'octave entière, où des offices publics avec grand'messe et sermon avaient heu chaque jour. C'était un temps de pèlerinage en règle. Il y avait concours de confesseurs, des foules venant des locaUtés voisines se joindre aux paroissiens de Saint-Thomas. Un tableau de sainte Anne ornait la chapelle, et si en 1775, au dire de Mgr Briand, il avait besoin d'être " remis dans un état plus tolérable et plus décent, " c'est sans doute qu'il n'était pas de fraîche date.
Au Nouveau-Brunswick.
On sait jusqu'où l'abbé Philippe Desjardins aima les beaux-arts et le Canada tout ensemble puisqu'il dota ce pays de tableaux par centaines, œuvres de maîtres, pour la plupart, et qu'il s'était procurés en France après la Révo-
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lution. I^e 18 juin 1819, il écrit à M. Cooke (plus tard évoque), alors missionnaire au Xouveau-Hrunswick : " Je voulais vous envoyer une grande Sainte- Anne pour Burnt-Church, un Saint-Jean rEmngélistc pour Tracadie, une bannière iK)ur Saint-Pierre de Caraquet, un SaintrPoUjcarpe pour le petit Rocher, une Vierge pour Pockmouche. " Pourquoi n'aurions-nous pas cité tout le passage ? A son tour, M. Cooke écrit à Mgr Panet, la même année :
" Bumt-Church est à l'emboucliure de la rivière Miramichi. C'est le village sauvage le plus considérable de ces cantons. C'est là que les sauvages des environs se rendent tous les ans pour la fête de sainte Anne. Cette année 1819, j'ai compté plus de cent cinquante familles.** "
Sainte-Anne de Madawaska.
Au même pays, dans la section nommée le Madawaska, une nouvelle paroisse Sainte- Aime s'est formée en 1872 d'une partie de Saint-Léonard et d'une partie de Saint-Basile, desservie tour à tour par les curés de l'une ou de l'autre et nommons-les : le R. P. Théodule Dugal, de la congrégation de Sainte- Croix, les RR. William Varrily, Louis Alphonse Launière, Thomas Barry (devenu évêque de Chatham), Louis-Napoléon Dugal, curé de Saint-Basile, grandvicaire actuel, Protonotaire apostolique.
Au Saguenay, 1860.
La paroisse de Sainte-Anne est en face de Chicoutimi. " Elle remonte, écrit M. le curé, à l'année 1860. Avant cette époque, c'était une mission de Chicoutimi. Deux églises ont été construites, la première en bois, la deuxième en pierre, celle-ci de cent-cinquante pieds sur, soixante, bien finie à l'intérieur. 11 y a toujours, depuis longtemps, un bon nombre de pèlerins qui accourent des paroisses voisines chaque année à la bonne Sainte-Anne du Saguenay. La tradition conserve la mémoire d'une foule de faveurs signalées et de plusieurs guérisons éclatantes obtenues à ce sanctuaire.
" N'eût été le service irrégulier et pénible de la traversée du Saguenay entre Chicoutimi et Sainte-Anne, le mouvement des pèlerinages se fût accru d'année en année. — Depuis 1895 notamment, plusieurs pèlerinages se sont organisés chaque année et sont venus de Saint-Alexis, de Saint-Alphonse, de Chicoutimi et même du Lac Saint-Jean, au nombre de plusieurs cents pèlerins chacun. — Un seul pèlerinage, organisé par le Rév. F.-X. Délage, curé de Saint-Louis du Lac Saint-Jean, en comptait 700.
" Mgr l'évêque .songeant sérieusement :\ faire de Sainte-Anne le lieu de pèlerinage attitré de son diocèse, fait appel à tous ses diocésains, et désire que, aussitôt le service de traverse amélioré, ils se rendent à Sainte-Anne chaque année en foule. Je suis d'avis que, dans un avenir assez rapproché, notre Sainte-Anne du Saguenay aura, elle aussi, sa grande part de notoriété. La paroisse se développe vite, grâce à sa proximité de la ville de Chicoutimi. "