‹ Le culte des ancêtres dans l'antiquité HébraïqueChapitre 10 sur 46 · TRIBU · texte numérisé non relu

TRIBU

leur dénomination du territoire cananéen qu'elles occupaient : Asser et Josephel (évidemment le même mot que Joseph), ainsi que Jacobel, étaient des noms de localités ou de tribus palestiniennes, dont l'existence est attestée par des inscriptions égyptiennes de longs siècles avant l'occupation de ces régions par les tribus Israélites. Le nom d'Asserse rencontre comme nom de pays sous Séti P'' et Ramsès II (i) ; ceux de Josephel et de Jacobel ont été relevés sur les inscriptions relatant Fexpédition de Thoutmès III au pays de Rutenu supérieur vers Tan 1500(2).

Les documents bil)liques nous font, du reste, assister en quelque sorte cà la formation par agglomération d'une de ces tribus Israélites : la tribu de Juda. Au temps où David séjournait à Siklag, les Qéniens et les Yerahmeélites, qui dans les généalogies sont présentés comme des descendants du patriache Juda, formaient encore de petites peuplades distinctes des Bené Yehouda (3).

S'il y avait des tribus qui s'accroissaient, il y en avait d'autres qui fondaient et disparaissaient : celle de Ruben était presque morte au moment de la « bénédiction de Moïse » ; Siméon et l'ancienne tribu de Lévi se désae'régeaient et se dispersaient parmi les autres tribus. Makir et Galaad, qui font figure de tribus dans le Cantique de Débora, ont simplement rang de mispâhôt dans la généalogie classique. Dans les tribus très puissantes il se produisait des scissions : celle de Joseph se partagea en deux, Ephraïm et Manassé ; et Benjamin, le « Fils de la droite » c'est-à-dire le Méridional, ce cadet de Jacob né, d'après la tradition, en Palestine, n'est sans doute lui-même qu'un rameau détaché tardivement delà puissante maison de Joseph. La

(1) W.-M. MuLLER, Asien und Europa iiach deii altiigyptischen Denkmàlern. Leipzig-, 1893, p. 236-239.

(2) Eduard Meyer, Der Sianim Jakob und die Eutstehung der israelitischen Stdmme, ZatW, 6 (188G) p. 1-14. Une inscription de Merneptali mentionne Y-si-r-'l, évidemment Israël, parmi les habitants de la Palestine. Mais, l'identification de Merneptah avec le Pharaon de l'exode n'étant rien moins que sure, il peut s'ao^ir du peuple d'Israël que nous connaissons. Steixdorff, Israël in einer altdgyptischen In&chvift, ZatW, IG (1896), p. 330-333 ; B. Stade, Bibl. Theol., p. 30. 58.

(3) 1 Sam. 27, 10 ; 30, 14. 29; — 1 Chr. 2, 9. 18-20. 25-27. 33. 42 ss. 55 ; Nombres \Z, 6, etc.

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tribu israélite de Palestine n'était donc pas un groupe fermé, comme l'est nécessairement le cercle des descendants d'un même ancêtre, mais une association fondée surtout sur des intérêts locaux.

11 a, certes, pu exister chez les Hébreux, dès la période nomade, des groupements analogues aux futures tribus ; mais, comme les grandes formations du même genre que l'on rencontre chez les Bédouins actuels et qui, elles aussi, se considèrent comme issues d'un ancêtre commun (1), ces tribus nomades ne sauraient être tenues pour des organismes stables et vraiment primitifs. Dans le désert, en effet, par la force des choses, la véritable unité sociale, c'est un groupe plus fort que la famille au sens restreint, mais beaucoup moins nombreux que la tribu : plus fort que la famille pour pouvoir résister aux attaques des pillards, moins nombreux que la tribu ; car l'insuffisance des pâturages et la rareté de l'eau ne permettent de réunir en un même lieu qu'un nombre limité de chameaux et de brebis. Ce groupe est le luiyy arabe, auquel répond la mispâhâh hébraïque (2). La tribu, chez les Hébreux nomades, a dû se constituer par l'agglomération d'un certain nombre de ces petits éléments : ce n'est donc qu'une formation secondaire, dont l'organisation a naturellement été calquée sur celle de la juispàhàli.

B. Mispâhâh

Sans avoir eu une fixité rigoureuse, la mispâhâli paraît avoir eu une stabilité plus grande que la tribu. Elle finit sans doute, comme cette dernière, par se confondre plus ou moins avec une circonscription territoriale : c'est ainsi que Bethléhem, au temps de Michée, était appelée un des « milliers )) de Juda : or le « millier », c'est-à-dire le groupe

(1) BuKCKiiAHDT, Voi/affcs en Arabie, III, p. 25.

(2) La syiuniyniie do ces deux termes est [Ji-ouvée pai' 1 Sam. 18, 18, où le vieux mot hayyay (lisez hayyi) est expliqué, dans une glose qui s'est glissée dans le texte biblique actuel, par mispahal 'abc. ■

ORGANISATION DE LA mispâhàh 31

pouvant mettre sur pied un millier d'hommes d'armes, était une des désignations de la niispâhâh (1). C'est ainsi encore que beaucoup de noms de villes figurent dans les généalogies et avaient par conséquent reçu rang de mispâhàh : tous les habitants d'une même localité étaient alors considérés comme appartenant au même groupe familial.

^lais dans les premiers temps de l'installation en Palestine, la mispâhàh avait encore conservé son individualité distincte de la localité où elle était fixée : à Ophra la îiiispàhàh d'Abiézer formait l'élément dominant de la ville, car on appelait celle-ci Ophra des Abiézrites ; mais elle ne comprenait pas tous les « gens de la ville « (2).

A Sic'hem de même, la mispâhàh à laquelle appartenait la famille de la mère d'Abimélek ne formait qu'une partie de la population de la cité ; car Abimélek demande aux membres de cette mispâhàh de parler en sa faveur à leurs concitoyens (3). Raab et le traître de Béthel obtiennent que leur mispâhàh soit épargnée dans le massacre général que les Israélites font des habitants de leur ville (4).

Sur l'organisation des anciennes mispàhôt hébraïques nous n'avons malheureusement que fort peu de renseignements sûrs. Nousvoyons que certains de ces groupes armaient jusqu'à 300 et même 600 hommes. Les hommes de Gédéon, en effet, d'après l'une des versions de son histoire, appartenaient tous à la mispâhàh d'Abiézer ; or selon un renseignement conservé dans l'autre version, mais qui appartenait sans doute au fond de la tradition, ces hommes étaient au nombre de 300 (5). D'autre part la mispâhàJi des Danites de Soreah et d'Echtaol comptait 600 hommes d'armes (6). Mais le second tout au moins de ces chiftVes devait être exceptionnel dans l'antiquité : caria mispàhàli deDan devint une tribu ; celle d'Abiézer, qui avait 300 guerriers, acquit

(1) Michée 5, 1 ; — 1 Sam. 10, -19-21 ; Juges 6, 15.

(2) Juges 6, 24. 28-32.

(3) Juges 9, 1-3.

(4) Jos. 6, 23; Juges 1, 25. Il est possible toutefois que, au moins dans le cas Raab, mispâhàh soit pris au sens restreint de famille ; comp. Jos. 2, 12. 13. 19 \. de 6, 25.

(5) Juges 6, 34; 8, 2; — 7, 16; 8, 4 cf. 7, 22.

(6) Juges 18, 11.

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aussi une puissance hors pair, puisque son héros Gédéon fonda une sorte de royauté (1).

La mispâhâh avait annuellement un sacrifice auquel tous ses membres étaient tenus de prendre part (2). David n'osant pas se montrer au festin que Saiil célèbre pour la nouvelle lune, Jonathan excuse son ami en disant : « David m'a prié avec instance de lui permettre de courir à Bethléhem, sa ville ; car on y offre le sacrifice annuel de toute la mispàhâh. »

A la tête du groupe se trouvaient, en temps de paix, des anciens ou princes, c'est-à-dire les chefs des familles les plus considérées, qui donnaient leur avis dans les affaires politiques et rendaient la justice ; en temps de guerre, un chef unique conduisait le contingent du « millier ». C'est du moins ce que l'on peut inférer de l'organisation des époques ultérieures (3).

Une solidarité étroite unissait les membres de la mispâhâh. Elle émigrait en bloc (4) ; elle prenait tout entière fait et cause pour l'un de ses membres outragé : d'après l'une des versions de l'histoire de Gédéon, en effet, (>elui-ci, avec ses 300 hommes, poursuivait les cheikhs madianites pour venger le meurtre de ses frères (5).

La mispâhâh intervenait aussi en corps pour assurer dans son sein la vengeance du sang, lorsque la famille était hors d'état de remplir ce devoir, par exemple lorsqu'un homme avait été tué par son unique frère, c'est-à-dire par celui qui aurait dû être son vengeur. « Et voici, dit la mère de la victime, toute la mispâhâh s'est levée contre ta servante et a dit : Livre le meurtrier de son frère, afin que nous le fassions mourir pour la vie de son frère qu'il a tué : nous voulons détruire même l'héritier ! » (6)

(1) B. Luther, ZatW, 1901, p. 2. — Gôdéon dit, il est vrai : « Mon millier est le moindre en Munassé » (6,15). Mais le terme employé (dal) suggère qu'il s'agit de la considération, de la richesse du groupe, non de sa force numérique.

(2) 1 Sam. 20, 6. 29.

(3) Voyez sur ce point B. Luther, ZatW, 1901, p. 2-7.

(4) Juges 18.

(5) Juges 8, 18-21.

^6) 2 Sam. 14, 7.

NATURE DE L.v mispiihâli 33

Maintenant quelle était la nature originelle de la mispàhàh ?

Avait-elle pour point de départ la famille? Telle était, aussi haut que nous puissions remonter, la conviction des Hébreux : une inispâhâh était selon eux une famille paternelle qui s'était développée au cours des âges : toutes les mispàhôt de Ruben ou de Lévi sont d'après eux issues de l'unique beyt 'âb du patriarche du même nom (l). En principe l'appartenance à une mispàhàh se transmettait de père en fds comme l'appartenance à la famille. La mispâhâh était si bien considérée comme une grande famille que l'on se servait parfois de ce terme pour désigner la famille au sens restreint (2). Peut-être même cette conception régnait-elle déjà au temps où l'on a créé le mot de ?)n'spd/jdh, s'il est vrai qu'il vienne de -sàfa/i, « répandre » à savoir la semence (3).

Mais nous ne saurions, avec M. L.-G. Lévy, trouver dans ces deux dernières observations la preuve que le groupe appelé de ce nom avait, en effet, pour origine la famille patriarcale. Le mot de niiapâ/jà/i, qui ne se rencontre qu'en hébreu, peut avoir été bien plus récent quela chosequ'il désignait; les Hébreux employaient concurremment les termes beaucoup plus antiques, puisqu'ils se retrouvent en arabe, de /tai/ et de 'rtni (4), dont le premier, en tout cas, n'impliquait nullement l'idée de descendance d'un même ancêtre.

Du reste, d'après une intéressante hypothèse de M. Schwally, le terme même de mispâhâh serait un reste et un témoin de l'époque où régnait la filiation maternelle. Partant de la parenté des mots mispâhâh et sifhâh, « servante, esclave », et renonçant à déterminer l'étymologie du second de ces termes, il écrit : « la mispâhâh est le clan ou famille qui a pour centre la sifhâh ; la sifhâh est alors la femme de

(1) Voyez par exemple Ex. 6, 14 suiv. ; Gen. 10, 18 ; etc..

(2) Ainsi Ex. 12, 21 ; Ruth 2, 1. 3 ; peut-être 1 Chr. 4, 8 ; Lév. 20, 5 : Jos. 6, 23 ; Jug'es 1, 25. Voyez ci-dessus p. 31, note 4.

(3) L.-G. LÈVY, la Famille, p. 74. Cette étymologie est toutefois fort incertaine : elle ne rend pas compte du mot sifhâh, servante.

(4) 1 Sam. 18, 18; 2 Rois 4, 13. Comp. hayyâh. armée (2 Sam. 23, 13; Ps.68,11) ei havfâh, campement (Nombres 32, 41, etc...).

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l'époque matriarcale ; c'était la femme légitime ; mais le mot servit, à une période ultérieure clans laquelle les relations conjugales devinrent plus fixes et juridiquement plus rigides, à désigner Vesclave concubine, institution qui naturellement était aussi honorable et légitime » (1).

C'est aussi la famille patriarcale que MM. Stade et Nowack regardent comme ayant été en dernière analyse la base de la niispâhàh, lorsqu'ils soutiennent, le premier que ces sortes de groupes « se forment par la réunion d'isolés, de proscrits », de mécontents « autour d'un chef particulièrement brave et riche et de sa famille » (2), le second que « plusieurs maisons paternelles se réunissant formaient une mispàhôh » (3).

De fait, le peu que nous savons de l'ancienne mi^pâljâh hébraïque, complété par les données que nous possédons sur l'antique bayy ara])e, donne à penser que ce groupe était originairement et est toujours resté une institution sui generis, qui n'a été introduite qu'artificiellement dans les cadres de la conception patriarcale.

L'organisation de la /itispà/jàh, de même que celle de la tribu bédouine, n'est nullement calquée sur celle de la famille ; il n'y a personne qui y exerce une autorité analogue à celle du père au milieu des siens ; point de chef unique, sauf en temps de guerre. Encore chez les Bédouins le cheikh qui conduit les opérations militaires n'est-il pas le même que celui qui a ce titre en temps ordinaire. A vrai dire il n'y a point de chef au sens propre. Le cheikh n'a qu'une autorité toute morale dépendant de sa valeur personnelle. Même lorsqu'il est pris pour arbitre, ce qui n'est pas obligatoire, il ne peut faire exécuter sa sentence de force. L'Arabe, môme le plus pauvre, ne reçoitd'ordres de personne : il ne cède qu'aux conseils et aux instances de ses proches (4).

(1) D'après une roinnmnication personnelle de M. Schwai.i.v. — Ce n'est toutefois qu'une h vi>oth(''se ; il n'y a pas de preuve <|ue ce mol ait jamais désigné la femme ; de plus sifhuli, du moins à l'époque à laquelle remontent nos documents, servait à (lési^,'-nor la sorvantc dans ses rapports avec sa maîtresse plutôt que la concubine.

(2) GVI-, I, p. 398. C est nous ipii soulignons.

(3) Arch., I, p. 300.

(4) BuucKHA.i(DT, Voyages eu Arabie, 111, p. 8'i-89.

NATURE DE LA l'ilispàhàh 35

Ce qui n'est point patriarcal non plus, c'est l'égalité absolue de droits et de devoirs qui existait, à l'origine, entre les membres du groupe tout entier. La vengeance du sang, d'après la coutume Israélite récente, n'incombait qu'au plus proche parent, le goel^ et n'atteignait que le meurtrier. Mais anciennement le cercle était beaucoup plus large. Les Gabaonites font périr sept des membres de la maison de Saiil pour venger le sang répandu par ce prince (1). Les vieux dictons sur Gain, qui devait être vengé sept fois, et sur Lémec, qui se vante de se venger soixante-dixsept fois, prouvent que dans les antiques tribus hébraïques (Gain est l'ancêtre éponyme et la personnification des Qéniens) la vendetta était loin de s'arrêter à la personne du meurtrier (2). Les exemples que nous avons cités de Gédéon et de la femme de Tékoa montrent que primitivement le devoir de la vengeance s'imposait à la inispàhàh tout entière sans distinction entre les parents proches et éloignés. Ghez les Bédouins, de même, si la règle aujourd'hui dominante veut que la vengeance du sang ne mette aux prises les parents de la victime et ceux du meurtrier que jusqu'au quatrième degré, il y a des tribus qui ne tiennent pas compte de cette limitation (3). Tel devait être aussi l'usage des anciens Arabes (4).

Si le bciyy tout entier risquait sa vie pour venger l'un des siens, il est pro])able qu'autrefois il héritait aussi tout entier de chacun de ses membres : la loi mahométane a conservé des traces de cette ancienne pratique lorsqu'elle prescrit que, après le partage de la succession entre les proches, tous les membres actifs et présents du bayy reçoivent un cadeau pris sur l'héritage et que, en cas de déshérence ou s'il reste quelque chose après que les ayants droit ont touché leur part, les biens du défunt soient distribués à Vasaba, c'est-à-dire au groupe de ceux qui combattent ensemble (5),

(1) 2 Sam. 21, 1-14.

(2) Gen 4, 14, 15. 23. 24.

(3) BuRCKHARDT, Voyages en Arabie, III, p. 107-113. 232. Robkrtson S.miïh, Kiuship, p. 262. 263.

('ij RoB. Smith, Kins/iip, p. 53; Rel. of llie Sem.-, p. 420. (5) RoB. Smith, Kinship^ p. 54.

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Ce qui prouve à quel point celle égalité primitive entre tous les membres du hayy est en désaccord avec la conception patriarcale, c'est que celle-ci, en se développant, a eu pour efFet de restreindre progressivement, au cours des siècles, l'homogénéité du groupe, et de proportionner les obligations et les droits de chacun h. la distance où il se trouve de l'ancêtre commun, réel ou supposé.

Si la constitution de la mispàhàh cadre mal avec l'organisation patriarcale, elle s'accommode, au contraire, fort bien de la filiation maternelle. Celle-ci suppose l'existence d'un clan, d'un groupe compact de parents de la femme, assez fort pour empêcher les petites familles de fait, formées du mari, de la femme et des enfants, d'être entraînées dans l'orbite du groupe du mari et pour conserver dans son sein les enfants. Filiation féminine et constitution en clans sont choses qui vont naturellement de pair. Nous rejoignons ici les conclusions auxquelles nous a conduits l'étude de la parenté dans l'antiquité sémitique.

11 faut donc très probablement voir dans la mUpàhàh le groupement primitif et la véritable cellule sociale qui a servi de base à l'organisation, fort rudimentairedu reste, des populations d'où devait sortir Israël. La force numérique de ce groupe, sa constitution égalitaire lui étaient imposées par les nécessités de la vie au dé&ert. 11 se recrutait sans doute par filiation féminine et par alliances fraternelles, c'està-dire par l'échange du sang, qui créait artificiellement « la fraternité du sang » : de là la croyance à une unité absolue de sang entre les membres du Ixnjy, croyance qui devait remonter aux origines mêmes de l'institution et en faisait la force de cohésion. « Les membres d'un même clan, dit Ilobertson Smith, se considéraient eux-mêmes comme un seul et même tout vivant, comme une seule masse animée de sang, de chair et d'os, dont aucun membi-e ne pouvait être touché sans que tous les membres souffrissent... En cas d'homicide, les gens d'une tiibu arabe no disent pas : Le sang de tel ou tel a été versé, mais : Notre sang a été versé. » (l)

(I) RoBEUTSON Smith, JU-l. of the Sem.-, p •2"'i ; comp. Kins/iip, spécialement p. ll'J. 120; (iuQMiisi-.N, Uer AlinenkuUus. p. 235. 244; LuTHEU, Z at HM'.tOl, p. 10. 11.

De ces observations sur l'histoire générale «les institutions familiales et sociales des Sémites, nous pouvons tirer quelques conséquences quant à la place qu'a pu avoir le culte des ancêtres dans l'autiquité hébraïque.

1. En premier lieu, nous avons vu que la période d'organisation patriarcale a été précédée d'une époque oii la véritable unité sociale était, non la famille, mais la mispâhâh, et où la descendance se comptait en ligne féminine. Il en résulte que le culte des ancêtres paternels ne peut pas, comme le veut M. Stade, avoir été le noyau de cristallisation des sociétés sémitiques.

2. D'autre part, la substitution, dans ces sociétés, de la fdiation paternelle à la descendance féminine, avec les changements profonds qu'elle entraînait, remonte, nous l'avons indiqué, à une époque extrêmement reculée, antérieure à la division de la race en grands rameaux distincts. Pendant le long espace de siècles qui sépare ce moment des temps historiques proprement dits, un culte des ancêtres paternels a fort bien pu se constituer et influer même sur l'organisation sociale.

Ce n'est pas lui sans doute qui a créé les grandes institutions familiales et politiques, mais il a pu leur donner leur forme spéciale. M. Griineisen s'est fait la tcàche trop facile, lorsque, par exemple, des traces d'organisation maternelle qu'on relève chez les Hébreux, il conclut, contre M. Stade, « qu'il ne peut pas être question en Israël, d'un règne de la patria potestas au sens de la constitution familiale romaine ou même grecque » (1). L'organisation maternelle, dans les temps historiques, n'existait plus qu'à l'état de survivances : ces vestiges d'un passé lointain n'empêcheraient nullement que le père eût pris sur les siens, au cours des âges, une

(1) J)ei AhnenkuHus, p, 210.

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autorité à laquelle le culte des ancêtres aurait prêté un caractère sacré.

Certains indices donnent à penser — M. Griineisen le signale lui-même — que la société grecque a été, à une certaine époque, organisée en clans (1) ; elle paraît avoir connu, dans une haute antiquité, la filiation féminine (2), Cela ne Va. pas empêchée, par la suite, d'avoir un culte des ancêtres paternels développé et étroitement uni à ses institutions fondamentales. En a-t-il été de même chez les anciens Hébreux ? C'est ce que nous allons maintenant rechercher.

Nous essayerons ensuite de voir s'il n'y a pas des raisons de croire que le culte des ancêtres a existé sous une forme appropriée dèsla période primitived'organisation maternelle.

3. Les conclusions auxquelles a abouti notre enquête nous obligent à écarter l'hypothèse émise par M. L.-G. Lévy sur les origines de la famille et de la société israélite.

Il estime comme M. Stade que la mispàhàh et la tribu sont nées de la famille et que celle-ci a eu pour fondement premier la religion. Mais, pour lui, la religion qui a donné naissance à la famille n'est pas le cuite des ancêtres : c'est le culte de la puissance génératrice sous la forme, soit de l'adoration des divinités sidérales « considérées comme principes de fécondité », soit spécialement du phallisme : « La religion primitive d'Israël, écrit-il, a été une religion naturaliste avec pour idée centrale l'idée d'énergie vitale et fécondante. »

(1) Eduard Meyer, Gesch. des Altertums, II, Stuttgart, Cotta, 1893, p. 87. 88 cf. p. 511 ; GkUneiskn, der Ahnenhultus. p. 248.

(2) (( ÎS'ous trouvons, écrit Rob. Smith, dans une ancienne tradition que, avant Cécrops, il y avait une pratique générale de polyandrie et conséquemment parenté par les mères seulement. » (Kinsliip, p. 162.) A Athènes le mariage avec une demisœur née du même père était autorisé dans un cas sjjécial : quand le fils liéritier voulait faire l'économie de la dot qu'il aurait dû sans cela fournir à sa sœur consanguine. Ce même droit ne pouvait pas s'exercer lorsqu il s'agissait d'une sœur utérine (Dé.mosthkxe, in Eitbnlideni, 20; Plutakque, Thémistocle. 32; Cornélius Népos, Cimon, I). Ce nestpas ce dernier point qui fournit un arf,'-nineiit en faveur de la filiation féminine ; car la demi-sœur utérine n avait aucun droit sur les biens du père (Fl'STEl de Coulanges, Cité Antique, Vi' éd., 1893, p. 82 ; St.M.NEn Ma-Im;, Etudes sur l'ancien droit, Paris, 1884, p. 144) ; mais le fait que la parenté paternelle la plus étroite ne constituait pas un emijéchement au mariage est une présomption en faveur d'une ancienne manière de compter la descendance en ligne maternelle.

« Cette idée devait faire sentir son influence sur le régime familial. »

« L'objet du mariage est essentiellement procréation et multiplication de vie. De là la polygamie,... de là tous les moyens pour s'assurer une lignée : stratagème des filles de Loth, de Tamar, le lévirat ; de là la supériorité de l'homme qui est l'élément fort et actif, et de là le patriarcat ; de là l'infériorité de la femme, qui est plus faible et passive, et qui, dans les rapports sexuels, est cause d'affaiblissement... ; de là la place éminente attribuée à ce qu'on considère comme la plus intense expression de vie, la primogéniture. » [1)

Nous nous bornerons aux observations générales suivantes :

a) Les Sémites ont commencé par une période de filiation maternelle ; il s'ensuit que le phallisme, qui n'aurait pu faire naître que le patriarcat, ne saurait être le point de départ de leur organisation sociale.

b) Dans la famille patriarcale elle-même, le père a d'abord été considéré avant tout comme le maître, le possesseur de la femme et des enfants ; l'idée de génération n'a passé que plus tard au premier rang. Ce n'était donc apparemment pas l'idée originelle.

c) A défaut du phallisme, qui n'aurait pu faire apparaître qu'une forme récente de la famille et suppose une notion de la procréation qui ne s'est formée que lentement (2), ne pourrait-on du moins admettre que l'institution familiale a eu pour base l'idée générale que la fécondité est une manifestation divine ? Cette crovance, certes, a dû être courante dès les temps les plus anciens ; mais elle était incapable de donner une forme déterminée à la famille et à la société : elle s'accommodait aussi bien de la promiscuité ou de la polyandrie que du mariage individuel, de la filiation féminine que de la descendance par les mâles.

cl) Quelque importance qu'ait eue dans les anciennes religions sémitiques le culte de la puissance génératrice, avec

(1) La Famille, p. 15. 16. 45-56.

(2) Voyez Jacques Flach, Le Lévirat, Annales des sciences politiques, 1900, p. 332. 334.

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ses emblèmes les plus réalistes (1), il ne saurait y avoir occupé la place centrale que lui attribue M. Lévy ; sans quoi on ne s'expliquerait pas que l'acte de la génération fût réputé impur et eût été interdit dans les périodes et dans les lieux sacrés, non seulement par le yahvisme, mais par le paganisme arabe et cananéen (2), chez les Minéens (3), les Babyloniens (4), comme chez les Grecs, les Egyptiens et dans bien d'autres peuples (5). La prostitution sacrée même s'accomplissait en dehors de l'enceinte du temple : Hérodote l'atteste pour la Babylonie ; en Israël de même, Osée écrit : « ils vont à l'écart avec des prostituées et sacrifient avec des hiérodules [qedêsôt) » (6).

Ajoutons qu'un examen détaillé des témoignages allégués en faveur de l'extension du phallisme sémitique en réduirait le nombre et la portée (7).

La vie, la fécondité étaient considérées comme l'une des manifestations de la présence d'un esprit divin et, à ce titre, étaient vénérées ; mais, de même que dans le shinntoïsme, ce n'était qu'une des formes de l'animisme à côté de beaucoup d'autres.

e) Il est fort douteux également que le culte des astres soit la forme la plus ancienne du paganisme sémitique.

On s'expliquerait mal sans cela, pour ne rappeler qu'un fait, que l'usage de brûler les offrandes, pour en faire monter la fumée vers les dieux célestes, soit de date relative-

(1) Cf. entre autres Movers, Die Phunizier, I, Bonn, 1841, p. 225. 226. 567-572. 593-597.661 s. 680; Alfred Jeremi as, dans Roscher, Lex. MythoL, art. Nebo,l. III, col. 65. 66 (reproduction d'un phallus babylonien du xii* siècle) ; Peters dans Lagrange, Etudes-, p. 190; CuRTiss, Ursemitische Religion, p. 43. 292. 340 s. ; Bertholet, Hesekiel (1897), p. 50 ; M. Sellin a retrouvé des massébot à forme phallique dans les fouilles faites dans les villes cananéennes, Neue Kirchliche Zeitschrifi, 16 (1905), p. 128.

(2) RoBERTSON S.MiTH, Rel. of the Sem.'i, p. 454. 455; cf. Sozomène, Hist. Ecd., Il, 4 (sur le culte païen de Mamré). Voyez C, p. 180.

(3) Pline, H. N., Xll, 54.

(4) HÉKOUOTE, l, 198.

(5) Hérodote, II, 64.

(6) HÉRODOTE, I, 199; Os. 4, 14.

(7) RoB. S.MITH, Rel. ofihe Sem.^, p. 212. 456. 457; Baudissin, dans la préface de CuRTiss, l'rsem. Rel., p. .\i. La tendance à trouver partout du phallisme n'est pas spéciale à certains sémitisants ; cf. par exemple Kaibel, i^CWO, Philos.-hist. h'iasse, 1901, p. 488-518; Clifford Howard, Sex worsliip : an expoiition of the phallic origin of religion, Washirig-ton, 1897.

ment récente. Le rite arabe, consistant à répandre le sang sur la pierre sainte est, en effet, certainement plus ancien (1). Telle était aussi la coutume primitive des Hébreux (2), de même que c'est encore aujourd'hui le procédé employé en Syrie dans les sacrifices aux oiiélis (3). Chez les anciens Cananéens également, comme le montrent les fouilles palestiniennes, les massébot (pierres saintes) « sont, en général, elles-mêmes des colonnes à sacrifices; on se représentait que le dieu y habitait ou y pénétrait, pour recevoir le don offert » (4). Cela indique que les divinités les plus anciennes n'étaient point astrales, mais chthoniennes.

(1) RoB. Smith, Kinship, p. 222. 223.

(2) Gen. 28, 18; 31, 13; 1 Sam. 14, 35.

(3) CuRTiss, Ursemit. Bel., p. 195. 261-275.

(4) Sellin, Neue Kirchl. Zeitschr.. XVI, 2 (1905), p. 128.

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