L ORGANISATION FAMILIALE ET SOCIALE
a montré que les primitifs ressentent à Tendroit des esprits trépassés beaucoup plus de crainte que d'aftection ou de confiance. « Très souvent ce qu'on souhaite, c'est bien plus encore d'obtenir des âmes de ceux qui ne sont plus qu'elles consentent à ne vous point faire de mal que de se procurer leur active assistance ; réussir à n'avoir pas les morts contre soi, à écarter de soi leur haine, c'est là l'essentiel, on cherchera ensuite à se faire d'eux des amis, si on le peut. » (1)
Aussi apporte-t-on souvent des offrandes et immole-t-on des sacrifices à une âme que l'on redoute particulièrement, à celle, par exemple, de l'ennemi que l'on a tué ; le culte va surtout aux morts dont la puissance faisait trembler, aux sorciers et aux chefs doués d'un pouvoir magique supérieur. « Tous les ancêtres, dans les sociétés qui ne sont encore qu'à un stade peu avancé de leur évolution, ne sont pas adorés, et ceux qui reçoivent un culte, ce n'est pas essentiellement en tant qu'ancêtres qu'ils le reçoivent, mais en raison du mana (puissance magique) dont, durant leur vie terrestre, ils étaient déjà investis, et que leur mort a encore accru... Ce n'est qu'avec le progrés de la civilisation, le développement des sentiments affectueux que le culte des morts se généralise et se spécialise tout à la fois pour aboutir à ce type religieux très particulier, que constitue l'adoration des ancêtres. « (2)
Les peuples qui pratiquent le culte des morts forment ainsi comme une immense échelle depuis les popida lions grossières chez lesquelles les morts puissants reçoivent presque seuls des hommages religieux, mais les reçoivent indistinctement de tous, jusqu'à des sociétés plus développées, voire même très civilisées, comme celles des Zoulous,
(1) Léon Makillikh, RllR, 37 (1898), p. 361.
(2) Ibid., p. 360. 362. — Les termes de « culte des morts » et de « culte des ancêtres » étant pris souvent dans des acceptions sensiblement divergentes, nous croyons devoir rappeler que nous leur attribuerons dans le cours de ce travail la signification que leur donnait dans la page qu on vient délire le siivant cmineiit à liupielle nous l'empruntons. Le culte des ancêtres est pour nous un cas particulier du culte des morts. Nous disons qu'il y a culte des morts partout où nous constatons (|ue des rites relig'ieux sont adressés à des morts quels qu'ils soient, ou «pi'un caractère divin est reconnu à des trépassés. Nous disons qu'il y a culte des ancêtres quand des rites religieux sont obligatoirement célébrés par un groupe déterminé d'individus en l'honneur de leurs ascendants d6cédés.
OBSERV.\TIO>'S PRELIMINAIRES à
des Chinois, des Japonais, des anciens Romains, chez qui le culte des morts est à peu près limité aux parents décédés, aux ancêtres (réels ou fictifs), mais est rigoureusement et exclusivement obligatoire pour les descendants du défunt.
A quel degré de cette échelle se plaçaient les Israélites à l'époque où fleurissait parmi eux ce culte des morts dont nous avons, dans un autre travail, relevé les traces aux temps historiques ? (1) En étaient-ils restés aux formes les plus élémentaires du culte des morts ou bien avaient-ils constitué un culte des ancêtres, soit rudimentaire, soit développé ? Voilà la question spéciale que nous nous proposons d'examiner dans cette étude.
M. Stade estime qu'un culte des ancêtres fortement constitué, tout semblable à celui des Grecs, des Romains et de l'Inde ancienne, a existé dans l'antiquité Israélite. 11 relève, en effet, des ressemblances frappantes entre l'organisation de la famille israélite et celle de la famille grecque, romaine, hindoue, par exemple en ce qui concerne la situation de la femme et le droit du père sur les enfants. « Cela amène à conclui'e que les formes de la vie familiale dans l'antiquité israélite — ou pour parler plus exactement dans l'antiquité sémitique — sont nées des mêmes conceptions que les formes de la famille dans l'Italie, la Grèce et l'Inde ancienne — ou, comme il faut dire ici, de la famille indogermanique. Or, nous saA^ons que la famille, dans l'Italie, la Grèce et l'Inde anciennes, est une association de culte et une association de culte ayant pour lien le culte de l'ancêtre de la famille, pour centre l'autel domestique, pour prêtre le père, chef de la famille, et que c'est par ce culte que s'explique le droTt primitif de ces peuples. » (2)
C'est, selon ^1. Stade, du désir de perpétuer le culte des ancêtres que dérive en Israël, comme chez les peuples de l'antiquité classique, le droit de succession limité aux agnats, le droit d'aînesse, l'adoption et le fait que la parenté était
(1) La croyance à la fie future et le culte des morts dans l'antiquité israélite. Dans les renvois que nous aurons à faire à ce travail, nous le désignerons par la lettre C