‹ Le culte des ancêtres dans l'antiquité HébraïqueChapitre 34 sur 46 · A. — TOMBEAUX DE HEROS ET D'ANCETRES A L'ÉPOQUE YAHVISTE · texte numérisé non relu

A. — TOMBEAUX DE HEROS ET D'ANCETRES A L'ÉPOQUE YAHVISTE

Rachel, nous est-il raconté, « fut enterrée sur le chemin d'Efrat ; et Jacob dressa une stèle [massébâh) sur sa sépulture, c'est la stèle de la sépulture de Rachel (qu'on voit) encore aujourd'hui». Le livre de Samuel y fait allusion. Au temps de Jérémie on croyait encore que, du fond de ce sépulcre de Rama, Rachel veillait sur ses enfants (2).

La sépulture de Débora, la nourrice de Rébecca, est un lieu de culte plus caractérisé encore : au-dessus se dressait un arbre (sacré), que l'on appelait l'arbre des Pleurs. On y voyait aussi une massébâh, dressée d'après la tradition par Jacob, et sur laquelle le patriarche avait versé une libation (3). Nul doute que l'exemple de l'ancêtre ne lut suivi par les pieux pèlerins (|ui fréquentaient le lieu saint.

La sépulture de Joseph était montrée à Sicheni dans une

(1) M. Hugo Wixcklek, a soutenu, on le sait, que c'eslsculcnient en Palestine que le culte de Yalivéh est devenu la relig-ion du peuple israélite (Geschichte Israels in Kinzcldarslellungen, I, Leipzig, 18"J.-), spi-c. p. 2\-'A. :A)-1' ; A'.I7", l'J02, p. 230). Ce n'est pas le lieu de discuter cetie aventureuse hypothèse.

(2) Gen. 35, 19. 20 (E) ; 48, 7 (R); 1 Sam. 10, 2; Jér. 31, l5.

(3) Gen. 30, 8. l'i (E). Voyez C, p. 108.

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« portion de champ » que Jacob devait avoir achetée pour 100 qesita aux (ils de Hamor, ou d'après une autre tradition qu'il avait conquise sur eux avec son épée et son arc ; cette « portioncule » vénérée, évidemment unTif^evo;, une « terre sainte », renfermait aussi une stèle qui s'appelait à l'époque yahviste « El, Dieu d'Israël » et dont l'érection était attribuée tantôt à Jacob tantôt à Josué, ainsi qu'un arbre sacré « l'arbre du donneur d'oracles » rattaché également au souvenir de ces deux héros ou à celui d'Abraham ; en réalité cet arbre saint, comme la ville de Sichem elle-même, était encore cananéen au temps d'Abimélek, fds de Gédéon, et s'appelait alors « l'arbre des devins » (1).

Hébron se glorifiait de posséder la sépulture non seulement de Sara et d'Abraham, mais aussi d'isaac et de Rébecca, de Léa et de Jacob (2). Bien que les textes qui attestent ces prétentions soient récents, la tradition devait être ancienne, du moins en ce qui concerne Sara et Abraham, dont le lien avec Hébron est fort antique (3). D'après la description qu'en fait le Code Sacerdotal (4), cette sépulture était une caverne, située à l'Est de Mamré-Hébron et entourée d'un champ, c'est-à-dire d'unTsaïvo;, acheté selon la tradition par Abraham ; ce champ, nous est-il dit, renfermait aussi des arbres, évidemment les célèbres « chênes de Mamré qui sont à Hébron », sous lesquels, d'après le yahviste, le patriarche avait construit un autel à Yahvéh et avait hébergé l'hôte divin (5). Ici donc encore tombeau, arbre sacré, autel, enceinte inviolable étaient dans la plus étroite relation.

(1) Jos. 24, 32; Gen. 33,19. 20; 48, 22; — Jos. 24, 26; Gen. 35, 4: tous ces textes sont attribués ùE. — Gen. 12, 6; Deut. 11, 30;Jug'eb9, 6. 37.

(2) Gen. 23 ; 25, 9. 10 ; 49, 29-32 (CS). D'après un passage yahviste (Gen. 47, 30), Jacob demande à être enterré « dans leur sépultui'e » (de ses pèresj ; mais c'est une correction harmoni.sti<jue; le texte devait porter « dans ma sépulture » (cf. 50, 5): Wellhause.n, Com^os., 1" éd., p. 60.

(3) D'après M. Aug. vo>; Gall, Sara était primitivement le seul numen de la' caverne de Macpéla ; Abraham avait pour lieu de culte l'arbre sacré (Altisraelitische KuUstdltev , Beihefte zur ZatW, III, Giessen, Ricker, 1898, p. 57). M. Stade est du même avis : Bibl. Theol. des A. T., 1905, p. 110.

(4) Gen. 23, 17.

(5) Gen. 13, 18 ; 18, 1 suiv. — Les chênes (ou mieux le chêne) ne devait donc 2>as êti-e montré dans l'antiquité à l'endroit où on le voit aujourdliui, aune demi-heure auXord-Ouest de la caverne sépulcrale sur laquelle s'élève actuellement la célèbre mosquée (Baedeker-Socin, Palestine et Syrie, '1' éd., Leipzig-, 1893, p. 142). Le site

Il devait en être de même à Qadès, où se trouvait un des plus vieux sanctuaires de Yalivéh avec une source sacrée et où Ton montrait le tombeau de Miriam, sœur de ^loïse (1).

Un autre indice de la haute vénération qui s'attachait aux sépultures des ancêtres, c'est que souvent plusieurs localités prétendaient à l'honneur de posséder le tombeau authentique d'un même personnage.

Il en était donc pour les aïeux d'Israël comme pour les héros grecs et les saints du catholicisme. La sépulture de Rachel, qui, d'après la tradition la plus ancienne, se trouvait auprès de Rama et de Béthel, était montrée aussi, dès les temps bibliques, sur le chemin de Bethléhem, où musulmans, chrétiens et juifs viennent encore aujourd'hui la vénérer : à l'anniversaire de la mort de Rachel les Juifs y passent la nuit en allumant des lampes; les femmes viennent y demander les joies de la maternité [2).

Pour la sépulture de Jacob il n'y avait pas moins de trois localités en compétition : Hébron, Abel Misraïm, et Goren ha'atad. Le document sacerdotal se prononce pour la première (.'3); une autre source de l'Hexateuque, probablement le yahviste, donnait raison à la seconde (4) ; la troisième version paraît être celle du document élohiste. Des deux dernières localités, l'une se trouvait au delà du Jourdain, l'autre dans le voisinage du tombeau de Rachel, l'épouse préférée,

du chêne ou térébinthe d'Abrahain a vai'ié plusieurs fois à travers les âges. Au temps de Josèphe, il se trouvait à (J stades, soit environ 1150 mètres d'Hébron (U. J., 'k, 9, 7). Au IV» etau v« siècle de notre ère, on vénérait le térébinthe, puis son emplacement, à i'> stades ou 2 niilles au nord de la ville (environ 2950 mètres), c'est-à-dire très probablement au lieu dit f/ara m Râniet el-Khalil (\e. sanctuaire d'Abraiiam), à 3,4 d'heure d'Hébron, à 300 pas ù l'est de la roule de Jérusalem; lu tradition juive y place le bois de Mamré et on y distingue les restes d'une église Bakdkkek-Socin, p. -138. 139 ; — Jf.rômf. ; SozoMi:M:, Hist. EccK, II, 4 ; /lin. Hierosol., dans Relxnd, Palaestina, tome II, 171'i, p. 712).

(1) Nombres 20, 1 (E).

(2) Dans les textes bibliques Gen. 35, 19 et 48, 7 aux mots « sur le chemin d'Efrat » est ajoutée la glose « c'est-à-dire Bethléhem ». — Baedekeu-Socin, Palestine et Syrie, 2* éd., Leipzig, 1893, p. 123 : « le monument semble avoir été restauré au XV siècle » ; — Dxr.MA.N, Saal aitf Uoffnnng^ 1890, p. 219 ; Ai.r. Bkrtuolet, Die isr. Yorstellungeii, 1899, p. 10.

(3) Gen. 49, 29-32; 50, 13.

(4) Gen. 50, 11.

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auprès Je laquelle Jacolj, d'après Féloliiste, avait demandé à être enseveli (1).

Il y avait aussi deux « tombeaux d'Aaron », l'un à iNIoséra, l'autre sur le mont Hor \2] ; on sait la sainteté qui pour les Sémites s'attachait aux montagnes.

Les témoignages qui viennent d'être rappelés nous font comprendre pourquoi, dans les vieilles traditions, le lieu de sépulture des héros et des pères est soigneusement noté: ces tombeaux étaient des monuments vénérés où s'accomplissaient des rites séculaires. Il s'y attachait un intérêt analogue à celui que l'on portait aux sanctuaires locaux.

C'est ainsi qu'on nous indique oîi sont ensevelis Josué, Eléazar, Gédéon, Jephté, Samson, Thola, Jaïr, Ibsan, Elon, Abdon, Samuel 3).

On ne montrait pas de tombeau de Moïse. ]\[ais, comme le remarque M. Stade, « cela même prouve combien pour l'ancien Israël la notion de héros et d'ancêtre — Moïse était celui des prêtres lévitiques — tenait intimement à la vénération de son sépulcre. Aussi cette lacune surprenait-elle. La tradition sacrée, en faisant ensevelir Moïse par Dieu sans que personne connût son tombeau, s'ajuste, d'une part, aux vieilles idées sur les sépultures d'ancêtres, spécialement à l'antique coutume bédouine de placer les tombes des aïeux sur les montagnes ; et, d'autre part, elle protesté contre le culte des tombeaux. Moïse, l'initiateur de la religion yahviste, qui a supplanté le culte des ancêtres, ne peut guère être lui-même vénéré dans son sépulcre » (4).

Le fait que les gens de Jabès ensevelissent les ossements de Saûl et de ses fils « sous la tamarisc qui est à Jabès » indique combien, même en pleine époque yahviste, l'arbre

(1) Gen. 48, 7; 50, 10-'. ]\'ous avons suivi la division des sources de M. Gl^kel, Haudkojiim.

(2) Deut. 10, 6; cf. Xonabres 3:<, 30. 31 ; — Nombres 20, 22. 28 (CS).

(3) Jos. 24, 30; Jug. 2, 9; — Jos. 24. 33; — Juges 8, 32; 12, 7; 16, 31; 10, 2, 5; 12, 10, 12. 15; — 1 Sam. 25, 1; 28, 3. Jephté n'a naturellement pas été enseveli « dans les villes de Galaad », comme le dit le texte hébreu actuel ; le texte portait selon nous : « dans sa ville ('iro) Galaad ». L'une des versions de l'histoire de Jephté donnait pour résidence au héros la ville de Galaad, et non Mispa. Comp. les commentaires de Moore, Budde, Nowack.

(4) Stade, GVF^ I, p. 452.453. Cf. Wellhausen. IJG^, p. 99.

sacré et la sépulture d'un héros étaient choses qu'il semblait naturel d'associer étroitement (1).

De ces données très fragmentaires qui nous ont été conservées sur le culte des tombeaux aux temps du yahvisme, nous pouvons tirer quelques conclusions.

1. Parmi les personnages dont les tombes étaient vénérées, il yen avait qui n'étaient point ancêtres d'une tribu ou d'une mupàhàh ou qui, en tout cas, étaient honorés en dehors du groupe auquel ils avaient appartenu et devaient les hommages posthumes dont ils étaient entourés, aux exploits ou à la puissance spirituelle que la tradition leur attribuait. A cette catégorie appartiennent plus ou moins sûrement Déborah, Miriam, Josué, Gédéon, Jephté, Samson, en tout cas Samuel, Saiil. Il y avait, en d'autres termes, en Israël un culte développé des héros, plus large, plus libre que le culte ancestral proprement dit.

Il n'y a pas lieu, selon nous, de voir là un développement tardif du culte des ancêtres, mais, au contraire, la persistance d'une des formes les plus primitives de la vieille religion des morts : le sauvage apporte de préférence les témoignages de sa terreur, puis de sa piété, aux morts dontlemrt/zrt, la force d'âme s'est manifestée le plus grande de leur vivant, parleurs hauts faits guerriers ou leurs exploits magiques ; il est persuadé qu'elle se manifestera aussi après leur mort.

Ce culte des morts puissants n'a jamais cessé d'être vivace en Israël et de produire au cours des siècles de nouvelles dévotions. On nous raconte incidemment qu'un jour les ossements d'Elisée ressuscitèrent un mort (2) : ce miracle n'a pas dû être le seul que l'on ait attribu('' et demandé à la tombe du prophète; et la sépulture d'Elisée n'a pas dû être la seule où se produisissent ces prodiges. C'est encore le culte des héros qui renaît dans la vénération des tombes des rabbins illustres par leur piété qui prit un si grand dével<)p[)ement dans le judaïsme (3).

(1) 1 Sam. 31, 13. — Sur ces sépultures, cf. Mauiucf. Vkiîm.s, De la place faite aux légendes locales par les livres historiques de la Bible, Paris, imp. luit. IS'.»?.

(2) 2 Rois 13, 20. 21.

(3) Dai.man, Saat auflloffnung, 1890, p. 218-225. Cf. déj:'. M:.Uli. 28, 2Î) : « vous ornez les sépulcres des justes ».

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2. Si certaines des tombes que l'on montrait en Israël étaient des tombes de héros, voire de héros de date récente, la plupart, et à ce qu'il semble, les plus vénérées, appartenaient à des ancêtres : ancêtres de la nation comme x\braham, Sara, Isaac, Rébecca, Jacob ; ancêtres d'un groupe de tribus, comme Rachel, Léa, Joseph, ou ancêtres d'une mispâhâh, comme Aaron,Thola, Jaïr, Elon et très probablement Ibsan et Abdon. Ces cinq derniers exemples sont particulièrement caractéristiques ; car ces personnages sont des éponymes et rien de plus : en dehors du lieu oîi l'on montrait leur sépulture la tradition ne sait rien indiquer sur leur compte, sinon pour trois d'entre eux, le nombre de leurs fils, de leurs filles et de leurs petits-fils, c'est-à-dire le nombre de subdivisions que contenait chacun des groupes du même nom et celui des groupes alliés. Nous pouvons en conclure que c'était pour une inispâljàJi une sorte de nécessité de posséder la sépulture de son ancêtre, réel ou supposé.

On ne mentionne pas de tombeau d'éponyme de tribu. Cela tient peut-être à ce que les tribus étaient en général de formation plus récente (1).

3. Naturellement on avait dû trouver de bonne heure un moyen de concilier ce culte rendu aux héros et aux ancêtres avec la religion de Yahvéh, à laquelle il était souvent associé dans la même enceinte sacrée. Les rites observés pour les défunts devaient passer pour de simples témoignages de respect.

Mais il est non moins évident que c'était là un compromis et qu'originairement les esprits qu'on honorait dans l'arbre sacré, à qui l'on dressait une stèle et versait des libations, recevaient un véritable culte. Le cas de Moïse indique qu'à une certaine époque le yahvisme avait eu conscience de l'antinomie qui existait entre la vénération des tombes et le culte de Yahvéh.

Plus tard les ancêtres et les héros furent admis dans le yahvisme à titre d'intercesseurs, ayant, en théorie du moins,

(1) Voyez ci-dessus p. 27-30. La tradition juive qui identifie Xebi Sedùn près de Sidon avec le tombeau de Zabulon est naturellement sans aucune valeur. Baedeker- SociN, Palestine'^, p. 283; Gurtiss, Ursem. Rel . . p. XIX.

le rôle que le dogme catholique attribue aux saints et la doctrine musulmane aux oiiélis. Cette idée apparaît peut-être déjà chez Jérémie : « Quand même Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, je ne serais pas favorable à ce peuple. » (1) Mais elle ne put se développer qu'après la transformation de la doctrine classique du yahvisme sur la condition des morts, dans le judaïsme. Les prières, au temps du culte des saints, s'adressaient en théorie à Dieu par l'intermédiaire des morts ; en pratique juifs, chrétiens et musulmans, en Orient, prient les saints eux-mêmes et, ce faisant, reviennent simplement aux pratiques séculaires de la vieille religion des morts.

11 y avait donc en Israël, en pleine époque yahviste, un véritable culte des héros et des ancêtres subordonné à la religion nationale, de même que dans l'Orient moderne, sous le vernis d'islamisme qui a été imposé aux populations, le meilleur du culte, les vœux, les prières, les sacrifices, la crainte et l'amour s'adressent en général aux ouélis, c'est-cà-dire aux patrons de la localité ou de la tribu. La plupart des sanctuaires de ces ouélis ont pour centre la tombe du saint ; et celui-ci est, en général, chez les Bédouins, considéré comme le père de la tribu qu'il protège ; il en est souvent l'ancêtre éponyme(2).

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