B. — LE CULTE DES ANCÊTRES A L'ÉPOQUE NOMADE
Mais du fait que, au temps oîi ils étaient installés en Canaan et avaient subi l'iulluence du yahvisme, les Israélites
(1) Jér. 15, 1. On cite quelquefois aussi Jér. 31, 15 ; Ks. fi3, 16. Mais rien dans cps passages n'intliqno que ce soit en intercédant que les jx-ies montrent leur intérit't pour leurs descendants.
(2) Voyez sur le culte des ouélis en },'-énéral Cuktiss, Ur.scmilisc/u- Jlelif^'ion et spécialement sur les 0Mc7w ancêtres p. XV. XVl. «6. ■JO-l. 102. 125. 282. 283. 28C. GiiouG EiJiiits, Durch Go.icn ziim Sinal ans deiii Wandcibuchc und der Rlbliotheh, 2" édit., Leipzig, Engelmann, 1881, p. 249. 250.
ÉPOQUE XOMADE 97
rendaient un certain culte aux ancêtres de leur nation ou de leurs mispâhôt, sommes-nous en droit de conclure qu'ils en agissaient de même à l'époque où ils menaient encore l'existence nomade ?
Il y a à cela une grave difficulté que met en lumière l'analogie même que nous venons de citer avec les o«e7i^ de l'Orient moderne. Dans bien des cas, en effet, il est manifeste que le culte des saints musulmans ou chrétiens est simplement la continuation, sous une forme adaptée aux doctrines officielles nouvelles, d'un culte païen qui se célébrait antérieurement dans les mêmes lieux : à l'endroit où s'élevait le sanctuaire on montre maintenant un tombeau ; l'arbre sacré, la pierre sainte, la source sont réputés appartenir au saint. Quelquefois même il n'y a point de sépulcre : le sanctuaire d'Abou Zetouni (le père de l'olivier), par exemple, consiste simplement en un olivier qui est réputé « manger » les chèvres noires qu'on y sacrifie, et sous l'ombrage duquel on va chercher la santé (i).
Le grand pèlerinage égyptien de Tantà, oîi l'on vient en foule vénérei- la tombe d'Ahmed al-Bedàwi a simplement pris la place de celui de Bubastis ; on y observe les mêmes rites, en particulier pour rendre mères les femmes stériles. L'antique culte du serpent sacré de ThèJjes s'est perpétué sous la fonne de la vénération du tombeau de Cheikh Harîdi, dont l'àme s'incarne dans un serpent qui guérit et auquel on offre des sacrifices ou, d'après une version plus moderne, qui guérit à l'aide d'un serpent.
Parfois le nom de l'ancien dieu s'est transmis, traduit ou altéré, au saint qui l'a remplacé ; ou bien le ouéli doit sou nom et son existence au lieu où on le vénère ; ou bien encore des saints ont été localisés en des endroits portant une appellation similaire : Salmàn ou mont Salmôn, Gabriel à Beit Djibrin (2).
(1) CuiîTiss, Vrsemitlsche Religion, p. 1()3. 464. Palestine Explor. Fuud^ Quarterly Stat., i872, p. 179.
(2) GoLDZinER,Ze culte des saints chez les iMnsiilmans, RIIR,'! (ISSO), p. 295-326. Cf. Renax, Mission de P/iénicie: Hvlks SoiJR\, Etudes historiques sur les i-eligions. les arts, la civilisation de l'Asie antérieure et de la Grèce, PiU'is, Reinwald, 1877, 2' étude {la Phenicic d'après les dernières découvertes archéologiques), spéc. i>. 133-
N'en était-il pas allé de même dans l'ancien Israël? Il est indéniable que plusieurs des localités où Ton montrait des sépulcres de héros ou d'ancêtres israélites étaient des lieux saints déjà pour les populations qui habitaient le pays avant l'arrivée des Hébreux.
A Sichem, nous l'avons indiqué, se trouvait un arbre sacré vénéré des Cananéens encore au temps d'Abimélek : c'est au pied de cet arbre, dans la même enceinte sacrée, que l'on faisait voir le tombeau de Joseph.
A Mamré, où l'on montrait la caverne sépulcrale d'Abraham et de Sara, il y a un culte des arbres que vingt-cinq siècles de monothéisme n'ont pas réussi à déraciner.
Au m" siècle de notre ère « il y avait, dit Africanus, au pied de ce térébinthe, un autel sur lequel les habitants de la contrée apportaient leurs prières aux jours de marché ; et l'arbre ne brûlait pas bien qu'il parût embrasé ))(!). Palestiniens, Phéniciens et Arabes fréquentaient ce marché : et tous, qu'ils fussent juifs, chrétiens ou païens, vénéraient le lieu sacré. Les païens faisaient des libations et des sacrifices: on allumait des lumières sur le puits qui, d'après la tradition, avait été creusé par Abraham ; d'autres y versaient du vin ou y jetaient des gâteaux, des pièces de monnaie, des parfums. La belle-mère de Constantin, ayant été témoin de ces pratiques superstitieuses, en fit rapport à son gendre, qui ordonna la destruction de l'autel et des statues, et l'érection d'une église; il chargea les évéques de veiller à ce c^'on n'offrît plus de libations ni d'encens en ces lieux. Ainsi fut fait (2). L'arbre sacré lui-même disparut sous le règne de l'empereur Constance (337-361). Et cependant Jérôme nous
13.5 (sur les survivances du culte d'Astai-té en Phénicie; (CleKjMONt-Ganneau, Revue arcliéolo>ri({ue, n. s., t. 32, juillet-déc. iS/G, Ilorus et S. Georifes, p. -19()-20'i et 372- 391), spéc. p. 395, (incarnation des vieilles divinités païennes dans la figure complexe de Khidr, le S. Georges musulinan, appelé quelquefois Délia fils de Malkan].
(1) Gkor(;i£ i.k Sy.ncellk, p. 107, cf. Eustatiik édité par Ali.atius (d'après Rki.and, Paliicxtiiia, p. 712.713).
(2) SozoMKNii, Hist. Eccl., II, h (éd. 1680, p. 304.365) cf. Sockate, Ilist., 1,18 (éd. 1686, p. 40) ; Eusèbe, Vita Constantini, III. cap. 5\-o^ ; Dciiionstralio ei'angel., V, 19; Onomaslic, a. c . 'ApC&i, éd. Paul ue Lagardi; [Onumastica Sacra, Gôtt., 1887), p. 233 s., éd. Erich Klosïermann I Eusebius OnomastikonJ, Leipzig, Hinriclis, 1904, p. 6.
ÉPOQLE NOMADE 99
apprend que, de son temps, « remplacement du térébintlie était adoré superstitieusement par toutes les nations d'alentour » (1).
Au moyen âge on voyait de nouveau un chêne qui passait pour être un rejeton de l'ancien et auquel on attribuait des vertus médicinales (2). Et aujourd'hui encore on peut voir un arbre portant le même nom aux environs d'Hébron,
On peut affirmer à coup sûr que ces rites naturistes observés depuis des milliers d'années à Hébron, n'ont pas leur origine dans le yahvisme, mais remontent beaucoup plus haut.
Etant donnée la vénération des Sémites pour les arbres, les sources, les montagnes, il est non moins certain que, auprès de l'arbre des Pleurs, à la source de Qadès, sur le mont Hor, un culte était célébré parles Cananéens bien avant que les Israélites y montrassent les toml)es de leurs héros ou de leurs ancêtres.
Les ancêtres Israélites seraient-ils donc, comme b(;aucoup de ouélis musulmans, d'anciens dieux cananéens dégradés ?
M. Grûneisen objecte que les Israélites, au temps de l'établissement en Palestine, n'étaient pas obligés, comme ils l'auraient été plus tard par la doctrine de l'unité de sanctuaire, de réduire les anciennes divinités des hauts-lieux à n'être que des hommes subordonnés au Dieu unique : le yahvisme ancien admettait, en effet, la multi[)licité des sanctuaires; aussi est-ce Yahvéh lui-même que les Israélites ont partout substitué aux baalsdu pays : la tradition ancienne l'atteste expressément pour les hauts-lieux de Sichem et d'Ophra. Si donc à Sichem, à Hébron, à Qadès et ailleurs la foi populaire a, en outre, «créé des tombeaux d'ancêtres israélites », (jui, du reste, n'étaient même pas toujours de vrais tombeaux, mais des accidents du sol ayant plus ou moins l'apparence d'une tombe, ces « sépultures patriarcales attenant à des sanctuaires de Yahvéh n'avaient la valeur,
(i) Jérôme, Onomastic, éd. Lauarde. p. 120, éd. Klostermann (Jùiseb. Onom.j, p. 7.
(2) Marixo Sanuto, Liber secrctonun fidelium critcis super Terrai- sanctac recuperatione (1306), p. 248.
d'après M. Grïmeisen, que de garants de l'âge et de l'authenticité du culte de Yahvéh célébré en ce lieu ».
C'est plus tard seulement, selon notre auteur, après la réforme de Josias abolissant les sanctuaires locaux et centralisant le culte à Jérusalem, que les tombeaux des patriarches reçurent un culte ; la vénération qui s'attachait jusque là au sanctuaire de Yahvéh se reporta, en effet, sur le tombeau voisin : de là le culte rendu dans le judaïsme aux sépulcres d'Abraham et de Rachel (1).
Celte explication, d'après laquelle le culte des héros et ancêtres ne daterait en Israël que de 621 av. J.-C, ne rend pas pleinement justice aux faits. 11 est exact que la réforme de Josias a dû contribuer à développer la vénération des tombeaux d'ancêtres et de héros. Mais des témoignages formels attestent que ce culte était bien antérieur : c'est le document élohiste qui parle de la massébàh qui se dressait sur la sépulture de Rachel et des libations qui l'on répandait sur la stèle de Débora au pied de l'arbre sacré (2). Dans les temps anciens les tombeaux recevaient donc des hommages religieux en même temps que les sanctuaires locaux de Yahvéh.
De plus, l'union intime où le tombeau semble avoir été avec Tobjet sacré, arbre, stèle, enceinte inviolable, indique que ces sépulcres n'étaient pas là simplement pour prouver que le sanctuaire en question avait été fondé par un îidorateur de Yahvéh.
Il n\ a donc pas lieu de statuer, avec M. Griineisen, entre la célébration des cultes païens dans les sanctuaires cananéens et la vénération des tombeaux des héros et ancêtres israélites dans les mêmes lieux de longs siècles d'intervalle.
D'après d'autres critiques, ces figures de patriarches et de chefs ne sont autres que les anciennes divinités cananéennes rabaissées par le yahvisme au rang d'ancêtres.
On allègue que dans les traditions relatives à ces personnages on trouve cà et là des traits qui trahissent encore
(1) (iiti.N-EiSEN, Dcr AhneiihuUiis, p. 273. 274.
(2) Voyez ci-dessus p. 'JO et C, p. 108. 200. 202.