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leur caractère originairement divin, ainsi la lutte de Jacob avec l'El mystérieux ou le lien étroit du même Jacob avec la pierre sainte de Béthel (1). D'autre part Jacob, Joseph, Asser étaient des figures d'origine cananéenne, puisqu'on trouve ces noms appliqués a. des localités ou à des tribus palestiniennes de longues années déjà avant l'arrivée des Hébreux.
Remarquons d'abord que, si cette hypothèse est juste, il ne s'ensuit nullement, comme le soutient M. Gruneisen, que le culte rendu aux sépulcres des patriarches « ne soit plus un culte d'ancêtres ».
Il est vrai que les esprits vénérés dans ces sanctuaires sont alors en réalité des baals cananéens, adoptés comme patrons et ancêtres d'un groupe hébraïque. Mais le faitmême que les Israélites trouvaient naturel et normal d'apporter des sacrifices et d'élever une stèle à un ancêtre indique que, dès les temps nomades, ils devaient observer des pratiques semjjlables.
C'est ce que suggère aussi l'analogie du culte des ouélis musulmans. Ce culte, en effet, n'est pas simplement un compromis entre les anciens cultes locaux du paganisme et le monothéisme musulman : pour l'expliquer entièrement, il faut faire intervenir un troisième facteur, le culte des ancêtres de tribu, qui fleurissait chez les anciens Arabes (2). C'est ce culte qui a fourni le moule dans lequel sont venus se couler et se perpétuer les vieux rites païens. On le voit bien en comparant le culte des ouélis chez les Bédouins avec celui des saints dans le catholicisme ou même avec celui des saints musulmans chez les fellahs (cultivateurs). Chez ces derniers le oiiéli est essentiellement le patron d'une localité; tandis que chez les nomades le culte des saints musulmans a conservé la vieille forme de la religion
(1) LuniKR, ZaliV, lOOl, p. 6r)-7i. Cf. Ic.naz Goldziher, Der Mytiios bel den Hebràern und seine i^esf/iir/i/l. Eiiti\nckglii/i^, Leipzig, Brockhaus, 187(), spéc. p.'|09 ss.
(2) Goldziher, Le culte des ancêtres et le culte des inortschez les Arabes^ Paris, Leroux, 1885; Wellhausen, Reste -, p. 184. Chez les Arabes du sud certaines inscriptions nous montrent des morts, spécialement des rois, mis sur le même pied que les dieux : Le.nor.mam', Le culte des ancêtres du'inisés dans l'Ycmen, Comptes rendus de l'Acad. des Inscr., 1807, p. 302 ss.; Pr.vtokius, ZDMG, 27 (1873), p. 645-6i8.
ancestrale : le oucli est en général tenu pour le père du groupe qu'il protège. Les Aneze invoquent Anaz, leur aïeul éponyme (1). Les Ssawâliha ont pour patron Cheikh Ssalih, qu'ils regardent comme leur ancêtre (2). Les relations de parenté entre un groupe et son saint priment les relations de voisinage. Telle tribu de Bédouins séjournant habituellement auprès de Damas a pour patron un ouéli dont le sanctuaire est à Bagdad (3).
L'islam a donc eu pour effet, d'une part, souvent, de changer le nom de l'ancêtre qui s'est transformé fréquemment en quelque authentique musulman comme les compagnons du Prophète ou en un personnage biblique ; d'autre part d'introduire dans la phalange des aïeux d'anciennes divinités païennes. Mais les cadres du culte ancestral de tribu sont restés. Si donc nous trouvons chez les Israélites, même après les bouleversements provoqués par le passage à la vie sédentaire, les cadres d'un culte des ancêtres de clan, quel que soit, du reste, le nom et l'origine réels des figures mises dans ces cadres, nous pouvons hardiment en conclure que les Hébreux de l'époque nomade préyahviste ont, comme les Arabes antéislamiques, rendu un culte aux ancêtres des clans tels qu'ils existaient alors.
Sans vouloir entrer ici dans la discussion de la nature originelle des diverses figures patriarcales, disons seulement qu'il est très improbable que ces figures soient toutes d'anciennes divinités cananéennes transformées, et que celte transformation, quand elle a eu lieu, a dû s'opérer selon des modes très divers et, en général, très complexes.
Il est à présumer, en effet, que, parmi les noms des mis-
pâhôt surtout — la mispâhâh est, nousl'avons vu, un groupe
plus fixe et plus ancien que la tribu — il y a plus d'une
appellation qui remonte réellement à la période hébraïque
nomade.
Peut-être même telle mispàljàh porte-t-elle le nom d'un héros ayant réellement existé, de même que les tribus qui
(1) CuRTiSS, Ursemitische Religion, ip. 282. (2)Ebers, Durch Gosen zum Sinai^, p. 249. 250. (3) GuRTiss, i'rseinit. Iiel.,p. ()6.
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se forment aujourd'hui parmi les Arabes s'intitulent « enfants » de quelque saint personnage qui a servi de centre à la confédération, comme on le voit dans l'exemple des Ouled Sidi Cheikh, groupement qui date du xviii'^ siècle.
D'autre part il n'est pas probable que les tribus hébraïques, déjà gagnées au yahvisme avant l'installation en Palestine, aient, à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles, pris pour ancêtre éponyme un être qui aurait été notoirement un dieu cananéen. Le caractère divin de la figure avait dû s'effacer déjà avant son adoption par les Israélites.
C'est ce qu'indique aussi le fait que la tradition hébraïque attribue aux patriarches une histoire tout humaine : il n'y a qu'un très petit nombre d'épisodes où il soit légitime de soupçonner un arrière-fond mythique. Les narrateurs Israélites n'imaginent évidemment pas que les patriarches aient jamais été autre chose que des héros de l'histoire nationale (1).
Enfin il paraît établi que les noms formés d'un aoriste et du mot El, comme Jacob-el, Josef-el, Yi.shaq-el, Yiftah-el, d'où dérivent par abréviation les noms de Jacob, de Joseph, d'isaac, de Jephté, étaient originairement, de même qu'Israël, Ismacl, Jerachmeël, des appellations de tribus et non des noms divins : ils exprimaient que le dieu de la tribu la protège par la ruse, l'augmente, lui sourit, etc.. Il était très naturel que ces noms se transmissent à un héros éponyme que la tribu se donnait pour ancêtre ; il était plus difficile qu'ils fussent appliqués au dieu même qui la protégeait, l'augmentait, lui souriait (2),
(1) Berish. Lvther, ZatW, 1901, p. 65.
(2) C'est pourtant ce qu'admet M. Luther, pour le nom de Jacob : on en serait Tenu, selon lui, à oublier le sens primitif de Jacobel et on laurait interprété : « Jacob est dieu ». Jacob serait ainsi devenu le nom de la divinité du lieu Jacobel. Ce changement doit être postulé, d'après M. Luther, pour expliquer comment d'un mot du type Jacobel a pu naître un nom individuel avec chute du mot el(ZatW, 1901, p. 64. 65). Cette transformation s'explique plus simplement, puisque le nom même de Jacobel se rencontre dès une très haute antiquité comme nom individuel : on l'a retrouvé, en effet, sur un scarabée ayant appartenu à 1 un des principicules sémitiques établis en Egypte pendant la période dite des Hyksos : Max MuLLER, M«. vorder. GeseUsch.,'U98, j). 167; Sethe, Gœit. Gel. Anzeigen. 1904, p. 938; Isidore LÉvy, Remie des. Etudes Juives, 1" janv. 1906, p. 48. Dans des
Il faut donc peut-être admettre que, dans bien des cas, les Israélites ont adopté comme ancêtres, non des dieux cananéens, mais des héros cananéens (1), soit que ceux-ci fussent dès l'origine des éponymes d'une tribu, d'une ville, d'une contrée, comme c'est le cas, semble-t-il, pour Jacob, Joseph, Isaac, Jephté, peut-être Juda, Jaïr, soit que ce fussent d'anciens dieux héroïsés. On sait combien cette dernière catégorie était abondamment représentée chez les Grecs : la plupart de leurs « héros », Asclépios, Trophonios, Amphiaraos, étaient d'antiques divinités locales détrônées par des dieux nouveaux et réduites dans la tradition populaire aux proportions d'hommes particulièrement puissants et secourables même après leur mort.
Dans un cas comme dans l'autre les Cananéens devaient naturellement montrer et vénérer les tombeaux de ces personnages. 11 n'était même pas rare chez les Sémites que l'on rencontrât dans les sanctuaires le tombeau d'un véritable dieu (2). Si le héros était l'ancien dieu du lieu, il était naturel que son culte se perpétuât, à un rang subalterne sans doute, mais dans le sanctuaire lui-même (3). Les
contrats du temps de Hainmourabi, on trouve les noms (individuels) de Ya' qubuilu et Ya qubu (Mikictta, Bcr Pharao des Ausziiges, Biblische Studien, hrsg. l'ori
0. Bardexhewer, VIII, 2, analysé par Sethe, Goett. Gel. Anzeigen, 1904, p. 938).
(1) C'est ce que M. B. Stade admet, par exemple, pour Jacob et Israël, qu'il considère, le premier comme le héros cananéen de Béthel, l'autre comme un héros
un ancien dieu cananéen) de la TransJordanie, autour du tombeau duquel se groupa la confédération des immigrants hébreux [Biblisclte Théologie des A. T., 1905, p. 58).
(2) Il s'agissait sans doute dans ce cas de divinités chthonieunes : Robertson Smith, Rel. of tlie Sem.", p. 198. 199, comp. p. 410-416 (où le même savant met en relations la mort des dieux avec celle de la victime théanthropique). La même explication convient apparemment aux tombeaux de certains dieux grecs, dont plusieurs sont, du reste, d'origine notoirement sémitique ou orientale : Zeus en Crète, Kronos, Adonis, Attis, Héraclès (Rohde, Psyché-, I, p. 128-135). Des cas analogues se retrouvent sur d'autres points du globe : cf. Spencer, Pri/ic. de Sociol.,
1, p<. 561. Ces tombeaux de dieux se rencontraient dans toute l'aire sémitique et avaient peut-être j)ris une place considérable dans la religion babylonienne, s il est vrai que les tours à étage des temples fussent regardées comme les sépulcres des divinités: voyez Hilprecht, Die Ausgrabungcn ijii Bel-Tenipel zu Nippur, Leipzig, Hinrichs, 1903, p. 68-72; Lagrange, Etudes'^, p. 464. 465.
(3) L'histoire religieuse de la Grèce offre en abondance des cas tout semblables. Erechthée avait été un dieu de tribu, fils de la terre, avant de devenir un héros soustrait à la vue des hommes, mortel, mais éternel, englobé, avec la caverne où il continuait à vivre, dans le temple d'une divinité olynipiiMuie, puis un simple liéros mort dont un montrait le tombeau. Hyacinthe à Amyclae avait dû être d'abord