CHAPITRE IV
LES RACINES DU CULTE DES ANCÊTRES AU TEMPS DE L'ORGANISATION MATERNELLE
1. — TRACES DU CULTE DES ANCÊTRES AU TEMPS DE L'ORGANISATION MATERNELLE
Nous est-il possible d'affirmer quelque chose sur l'attitude que les Sémites observaient à l'égard de leurs morts aux temps lointains où ils comptaient encore la parenté en ligne féminine ? Il convient naturellement de garder ici une extrême réserve, car les témoignages directs nous font entièrement défaut sur cette période dont l'existence même ne peut être établie que par induction. Nous n'avons guère pour nous éclairer que l'analogie des sociétés oîi fonctionne encore l'organisation maternelle. Nous nous bornerons donc à quelques indications.
La crainte des esprits trépassés remonte évidemment à la plus haute antiquité. Les usages par lesquels on cherchait à se préserver contre le contact de ces puissances redoutables supposent une mentalité des plus primitives; ils se retrouvent dans les sociétés les moins développées, à quelque type qu'elles appartiennent (1).
(1) Voyez sur ce point la vaste enquête de S.-R. Steinmetz, Ethnologische Studien zur erst'en Entwicklung der Strafe, I, Leyde et Leipzig, 1894, p. 151-285, qui complète les témoignages réunis par Spencer, Princ. de Social.^ et Wilken, Het animisme^ etc., 1884-85; L'eber dus Ilaaropfer iind einige andere Trauergebrauvhe bel den Vulkern Indonésiens (dans la iîecî/e Coloniale internationale, I (1887), p. 3G5 ss. ; lets over de Schedehereering, etc., 1889.
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C'est également dès une époque très reculée que les Sémites ont dû apporter aux morts un véritable culte, que celui-ci, d'ailleurs, lïit inspiré par la simple crainte des esprits ou par le désir d'entrer en communion avec eux. Les rites, en effet, auxquels nous croyons devoir reconnaître un caractère plus proprement religieux, lamentation, tonsure, incisions, sacrifices, se retrouvent dans toute l'aire sémitique avec les mêmes formes et en partie avec les mêmes noms (1). Ces rites, qui, du reste, se pratiquent dans les contrées les plus diverses du globe, sont donc certainement antérieurs à la séparation des peuples sémitiques.
Il est même très vraisemblable que ce culte avait pris, dès l'époque d'organisation maternelle, une forme familiale. C'est ce que l'on observe dans beaucoup de sociétés à filiation utérine actuellement existantes ; le culte s'adresse, non à tous les morts du clan indistinctement, ou seulement à ceux dont les esprits sont regardés comme particulièrement puissants pour nuire ou pour aider, comme ceux des chefs, des sorciers, voire de certains ennemis, mais d'une façon toute spéciale aux morts apparentés et avec des obligations plus ou moins strictes selon le degré de parenté. Ce culte peut se prolonger bien au delà du deuil et s'étendre à des morts appartenant aux générations disparues. On peut donc dire qu'il existe dans ces sociétés une certaine forme de culte an<"eslral, à condition bien entendu de se souvenir qu'ancêtre dans ce système ne signifie pas générateur, mais parent, homme du même sang.
Aussi ne saurions-nous adopter sans de fortes réserves l'idée si fréquemment soutenue, par exemple par Fustel de Goulanges, par M. Sumner Maine, par M. Jevons, que le culte des ancêtres tient étroitement au patriarcat (2).
(1) (J'est ainsi que l'on trouve appliquées au deuil les racines àbul. mener deuil,, en hébreu, en syriaque, en assyrien, en arabe; ^âdad, se faire des incisions, en hébreu et en assyrien ; yâlal, pousser des hurlements f nèbres, en hébreu, en syriaque, en arabe •sdfad, pousser des cris de deuil, en héhr., en syr., en assyr. ; (/t'nâ, vocero, en hébr. et en syr. ; qârah, se faire une place chauve, en hébr., en syr., en l'thiopien ; ««y, vêtement de deuil, en hébr., en syr., en assyr., en éthiojiien,
(2) Fustel dk Coui.a.nge.s, La Cité Antique, l'i' éd., 1893, p. 39 etsuiv., 92 et suiv.^ Sir Hk.nhv SuM.NKit Maim£, Dissertations on F.tiili/ Lin\' and Custom, Londi'es, Murray, 1H83, p. 72-77,