‹ Le culte des ancêtres dans l'antiquité HébraïqueChapitre 42 sur 46 · RÉINCARNATION · texte numérisé non relu

RÉINCARNATION

maternelles le chef de la famille défait. Il est à remarquer en tout cas que, au sein des sociétés utérines, la filiation masculine s'établit d'abord pour les hommes à mana, pour les chefs : le mana, la puissance spirituelle, magique, et par suite la dignité de chef se transmettent d'ordinaire de père en fils (1).

Un facteur qui, d'autre part, devait tendre, dans ces temps reculés, à empêcher la constitution d'un culte durable des parents morts, c'est la croyance à la réincarnation des ancêtres décédés, que les Sémites paraissent avoir partagée au moins dans une certaine mesure. On retrouve, en effet, chez les Arabes l'usage de donner au nouveau-né le nom de son grand-père ou de son oncle (2), usage très répandu et qui devient parfaitement clair lorsqu'on le trouve accompagné de pratiques comme celles que l'on constate, par exemple, chez les nègres du Niger. Chez ces indigènes, « quand de nouveaux bébés arrivent dans la famille, on leur montre un choix de petits objets appartenant à des membres décédés dont les âmes sont déjà absentes : « Hé, c'est l'oncle Jean, voyez ! il connaît sa pipe » ou : « C'est cousine Emma, voyez ! elle connaît sa calebasse de marché », et ainsi de suite. » (3) a Chez les Makalaka dans l'Afrique du Sud est donné dans une sorte de baptême le nom d'un ancêtre mort, qui apparaît sous la forme du Motsimo, de l'esprit de la famille. » (4)

Chez les Sémites du Nord, comme en font foi les inscriptions, (( petit fils et grand-père ont très souvent le même nom » (5). C'était le cas d'Eschmounazar, roi de Sidon, et

(1) Par exemple chez les peuples primitifs de l'Amérique tropicale du Sud, dans la Mélancsie, chez les Indiens du Nord de la Colombie Britannique : Max Schmidt, Ueber das Redit der Iroplsclien Xatnri'oelker Siidamerikas, Zeitschr . fiir vergleich. Reclitsivissenschaft^ XIII, p. 280-318, Stuttg-arl, Enke, 1898; E. Dukkhei.m^ Année Sociologique, 1898-99, p. 346 ; R. Parkinson, Zur Etlinographie, etc., 1899^ E. DuRKHEiM, Année Sociologique, 1898-99, p. 340; Steinmf.tz, Etitnol. Sfudien I, p. 15(). G est M. Malss qui m'a rendu attentif à ces faits.

(2) Voyez ci-dessus p. 9 et 80.

(3) Miss Mary Kingsley, Trai'els in West A frica, Londres, Macniillan, 1897, p. 493. ('*) Richard Andrée, Et/mographische Parallelen und Fer^/ftVAe, Stuttg-art, Meier,

1878, p. 172, d'après Maicii, Reisen im Innern l'on Siidafrika, Gotha, 1874, p. 43. (5) M. LiDZBARSKi, Handbuch, I, p. 434 ; Richard Pii:tschma><m, Geschichte der Pilônizier, dans O^ckeh' s A lige m. Gesc/i . in EiazeldarstelL, Berlin, 1889, p. 239.

116 AU TEMPS DE l'oRGANISATION MATER>ELLE

pro1)al)lement de Panammou, roi de ladi. Il était relativement rare, au contraire, que père et fils s'appelassent de même (1) : chez les Juifs on ne voit guère à citer qu'Ananos, fds d'Ananos, et Jean-Baptiste, que lesvoisins et les parents voulaient appeler Zacharie du nom de son père (2). Et ce qui indique ([ue l'idée de la réincarnation restait attachée, sous forme de superstition, à ces coutumes relatives aux noms, c'est ([ue les Juifs évitent de donner à un enfant le nom d'un de ses proches parents vivants, dans la pensée que l'un des homonymes mourrait. Des enfants posthumes, au contraire, reçoivent couramment le nom de leur père (3).

Chez les iVrahes (4) l'hahitude d'appeler l'enfant du nom de son grand-père est si courante qu'il est d'usage de donner le surnom [koiinya) à'Abou Yaqoiib (père de Jacob) à tout homme qui s'appelle lo^^ow/" (Joseph), celui à' Abou-Ibraiiim (père d'Abraham) à ceux qui se nomment Ishàq (Isaac), celui à'Abou Zakarya aux Yahia (Jean), et ainsi de suite (5).

La croyance à la possibilité d'une réincarnation n'était pas complètement éteinte dans le judaïsme aux environs de l'ère chrétienne. Hérode était persuadé que Jésus n'était

(1)M. LiDZBARSKi cilephén. I, 122 149 152 » 550 97^ (?) ; néopun. 123 ; nab. II 311 ; sin. Eut. 105 fi3t:palmyr. Vog. 72 95; Tarif I.l, 2; Ledr. B 3; Porter 2; Nôld. Sim. 2 5. Chez les Arabes le cas est relativement assez fréquent ; cf. Iaq^t, éd. WfcSTE.M ELD, p.690ss.

(2) JosÈPHE. D. /.. IV, 160 ; Luc 1,58. 59. La famille de Tobie, au contraire, ne doit pas être citée en exemple, car Tobiel, Tobit et Tobivah constituent trois noms différents (Tob. 1, 1. 9).

(3) T. IL M>,ed katon, f. 25'' : « R. Hanin, gendre du Xasi, n'avait pas d'enfants ; il implora miséricorde et obtint un fils. Mais le jour où il l'eut, son àme entra dans son repos... On appela (l'enfant) de son nom Hanin» (éd. Goldsciimidt, lier babyl. Talm., vol. 3, p. 762).

14) Vovez ri-dessus p. 9; cf. RoB. Smith, Kinship, p. 108. 109. 191.

(5) M.Mayf.k Lamkeut attribue à ce singulier usage une autre origine. Après avoir repoussé — et avec raison — l'explication d'après laquelle il y aurait eu confusion des mots abou (père) et «A/i (fils) (cf. Steinsciineider, JQR, IX, p. 61S et suiv.), il propose d'interpréter ces noms: « Josepb, Jacob est son père » iRIIH, 36 (1897), p. 419. 420). Mais cette interprétation est exclue par le fait suivant : en Palestine une femme qui n'a pas d'enfant et dont le père se nomme, par exemple, Ali, « pourra être appelée « mère d'Ali », le nom de son père » (PniLii- J. Bai.dkns- I'ERGEk, Woman in tite East, Pal. Explor. Fund, Quart. Stat., 1901, p. 75). J'ai eu le plaisir de constater après coup que Roii. Smith donne des noms comme Abibaal une explication semblable à celle que nous soutenons pour Abou Yaqoub, etc.: 0 Père de Baal » signifierait» Fils de Baal » iRel. of tlit Sem . 2, p. 45).

RÉixNCAKNATION 117

autre que Jean-Baptiste ressuscité ; d'autres reconnaissaient en lui Jérémie ou quelque autre prophète (1).

C'est, à ce qu'il semble, dans Tespoir de faciliter sa palingénésie que beaucoup de peuples pratiquant la crémation n'incinéraient pas le corps d'un enfant mort en bas âge. Hoininem prias qiiani genito dente cremari mos gentiiim non est, dit Pline. .JuV'énal fait allusion à la même coutume : Terra clauditur in fans et niinor igné rogi. Souvent on ensevelissait les petits enfants sur le bord d'un chemin : leur âme devait pénétrer dans le corps de quelque [)assant et renaître à la vie (2).

Des usages semblables ont été observés dans le monde sémitique. Les fouilles poursuivies à Taanak en Palestine par !M. Sellin font supposer que les anciens Cananéens « ensevelissaient les enfants jusqu'à un certain âge — deux ans environ, — non dans les sépultures de famille, mais audessous ou auprès de leurs maisons ou encore dans un lieu réservé à cet objet » (3). ^NI. Noldekea rapproché de cette coutume l'usage arabe d'enterrer vivantes au moment de leur naissance les enfants du sexe féminin.

On a récemment mis en lumière le lien étroit de cette croyance à la réincarnation avec la notion populaire de la Terre-Mère, dont le sein fécond donne naissance matériellement aux hommes comme aux plantes et peut enfanter les morts aussi à une vie nouvelle (4).

L'idée que l'homme naît de la terre, familière à l'antiquité grecque et latine comme aux paysans de mainte contrée de l'Europe moderne, n'était pas inconnue aux Sémites (5). Un poète hébreu célèbre la façon merveilleuse dont son corps a été « tissé dans les profondeurs de la terre ». Une tradition populaire met dans la bouche de Job ces paroles :

(1) Matth. \k, 2 ; 16, l't ; Marc 6, U-16 ; 8, 28 ; Luc 9, 7. 8. 19.

(2) Plink. //. .V., VII, 15, 72:— Juvénal, XV, 1:J9. i'iO ; cf. sur cette question Albrecht DiKTERiCH, Militer Erde, eiii Vcrsuclt iiber Volksreligion, Leipzig et Berlin, Teubner, 1905, p. 21-25.

(3) Denkscliriften dcr Raiserlic/ien Akad. der Wissenschaften, philos. -hist. Klasse, L (IDO't), Vienne, Gerold, IV, p. 36. cf. p. 32-37. Pourtant il se pourrait aussi qu'il s'agit ici d'enfants offerts en sacrifices.

(4) Albrkcht DiETERicH, Mutter Erde, Leipzig et Berlin, Teubner, 1905.

(5) Tu. XoLDEKE, Mutter Erde und Verwaiidtes bel deii Seniiten, Arclih' fiir Eeliglnnsn'isscnsc/iaff. Vllf, 2 (1905), p. 161-166 ; Fr. P.\ul Dhorme, La Terre mère chez les Assyriens, Arc/i . f. /?<-/. -iv/s.s., VIII, 3-4 (1906), p. 550-552.

118 AU TEMPS DE l'oRGANISATION MATERNELLE

« Nu je suis sorti du sein de ma mère; et nu j'y retournerai ». Le Siracide délimite ainsi la durée de la vie de l'homme : « depuis le jour où il sort du sein de sa mère jusqu'au jour où il retourne à la mère de tout vivant » (1).

Cette idée est présentée d'ordinaire sous cette forme atténuée que le premier être humain a été modelé avec de la terre, et que c'est pour cela que l'homme, étant terre, doit retourner à la terre (2). ]Mais la conception ancienne perce encore dans le récit sacerdotal de la création : c'est la terre qui produit, sinon l'homme lui-même, du moins les quadrupèdes et les reptiles, de même qu'elle avait fait pousser les plantes et que les eaux avaient produit les animaux qui les peuplent (3). Plus clair encore serait le témoignage de la tradition ancienne sur l'origine de l'homme, s'il est vrai que, d'après elle, l'homme était fils de hevyâ, du serpent, c'est-àdire d'une divinité chthonienne (4). En éthiopien l'homme est appelé c. enfant de la mère du vivant ».

L'homme naît de semence : cette idée devait être familière aux Sémites ; car l'idée de « descendance, postérité » est couramment exprimée en hébreu, en phénicien, en araméen, en arabe, par un mot signifiant « semence ».

La vieille notion de la Terre-Mère est même une fois, dans la littérature hébraïque, appliquée à la revivification des morts :

Ta rosée (ô Dieu) est une rosée de lumière Et la terre enfante des ombres (5).

Là où tombera la rosée d'en haut, c'est-à-dire sur les sépulcres des justes, la Terre fécondée enfantera les morts à une nouvelle vie. Mais ce texte est si récent que l'on hésite à admettre que l'auteur ait emprunté son image à l'aiilique croyance populaire à la réincarnation des ancêtres. L'esprit des poètes repasse parfois de lui-même par les vieux chemins qu'a suivis l'humanité dans des âges disparus.

(1) Ps. -139, 13-15 ; Job 1, 21 ; Sir. 40,1.

(2)Gen. 2, 7; 3, 19; Job 10, 9; 33, 6; 34,15; Eccl. 3, 20; 12, 7;— Gen. 18, 27; Ps. 103, 14 ; lO'j, 29 ; Job 4, 19. Même idée chez les Assyro-Babvloniens. (3| Gen. 1 , 11. 20. 21. 24.

(4) VVellhausen, Reste^, p- 154 ; Bei-r, der bihl . //actes, p. 9. Voy. C, p. 72,

(5) Es. 26, 19.

Page 1