ANTIQUITÉ DU PATRIARCAT
Quoi qu'il en soit de ce dernier point, il reste assez d'indices pour prouver que les ancêtres d'Israël ont pratiqué la fdiation en ligne féminine (1).
€. — AGE RESPECTIF DE L'ORGANISATION PATRIARCALE ET DE L'ORGANISATION MATERNELLE
11 faut reconnaître, d'autre part, que l'organisation paternelle remonte certainement à une antiquité extrêmement reculée.
C'est ce qu'indiquent déjcà sa diffusion dans le monde sémitique tout entier et l'empire incontesté qu'elle y exerce sur les institutions et les idées.
La philologie confirme cette observation. Il y a une série de termes liés au régime patriarcal qui se retrouvent dans toutes les langues sémitiques : ham et hamot.'^owv désigner les beaux parents de la femme ; kallàh, belle-fille et fiancée; ba'al, mari ; 'almànàh, veuve ; ?/<7/d/«, orphelin, en parlant de l'enfant privé de son père ; uioluir, prix payé par le prétendant à son futur beau-père ; et surtout 'ain, qui signifie à la fois oncle paternel, parents du côté du père et en général peuple : il suit de cette association de sens que la filiation paternelle existait et servait de base à l'organisation politique dès avant la séparation des différents rameaux de la race sémitique (2). L'hébreu, au contraire, n'a pas de mots spéciaux pour désigner les parents du côté maternel.
La diffusion du terme de sârâh, « (épouse) rivale », qui se rencontre en hébreu, en arabe, en araméen, montre que la polygamie du type paternel, avec plusieurs épouses groupées autour d'un même chef de famille, existait aussi dès ces temps lointains (3).
(1) Voyez au contraire L.-G. Lévy, la Famille, p. 125-133. — M. Stade, qui a soutenu à maintes reprises que l'organisation des sociétés sémitiques s'est faite sur la base du patriarcat et non sur celle du matriarcat, admet cependant l'existence sporadique de l'organisation maternelle chez les Sémites (G F/'-, I, p. 408).
(2) Wellmausen, die Elie, p. 479-481 ; Lagrange, Etudes^ p. 114; L.-G. Lévt, la Famille, p. 131.
(3) Paul de Lagarde, AGWG, 1882, p. 393-408. Welliiausen, die Ehe, p. 448.
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A la même époque doit remonter également l'usage, commun aux Hébreux et aux Arabes, de donner sa fille à un parent paternel plutôt qu'à tout autre prétendant. Abraham tient à ce qu'lsaac prenne femme dans sa propre parenté ; Laban, accordant sa fille à Jacob, lui dit : « J'aime mieux la donner à toi qu'à un étranger. » (i) Chez les Arabes le cousin germain a, de par la coutume, un droit positif sur sa bint 'amm^ la fille de son oncle paternel ; il paie un moliar moindre que les autres et, s'il dépose la somme entre les mains d'un tiers, nul autre ne peut sans sa permission épouser la jeune fille (2).
Cet usage suppose l'existence dès une époque très ancienne de trilms patriarcales ayant un sentiment de solidarité fortement développé : le but, en eflet, de ces unions est d'empêcher que les enfants ou peut-être même le mari passent aune autre tribu, celle de la femme, ce qui indique, soit dit en passant, qu'il y avait lutte alors entre la filiation paternelle et la filiation maternelle.
Si les deux organisations remontent ainsi à une très haute antiquité, faut-il admettre, comme paraît le faire M. Grûneisen, qu'elles ont, dès l'origine, existé côte à côte et que « l'on ne peut prouver que le matriarcat ait chez les Hébreux régné d'une façon générale à une époque antérieure au patriarcat » (3), ou, comme le fait aujourd'hui M, Stade, que « le matriarcat est chez les Sémites un phénomène secondaire, une simple suite d'exogamie occasionnelle et de l'institution du ger » ? (4)
La coexistence perpétuelle des deux modes de filiation est souverainement improbable. Ainsi que le remarque Robertson Smith, « si ces deux façons tout à fait diflerentes
(1) Gen. 24, 3. 4 ; 29, 19.
(2) Wellhausen, die Ehe, p. 436-438 ; Burckhardt, Voyages en Arabie^ III^ p. 1%.
(3) Gru.neisen, der Ahnenkultus, p. 208 ; cf. Brin., die socialen ]'erhàltnisse, p. 29.
(4) B. Stadk, liiblisrlie Théologie des Alten Testaments^ l, (Griindriss der tlicol. Wiss. IF, 2), Tiiljingiie, Mohr, 1905, p. 40. L'ivuteui- donnR pour prouves do l'antériorité du patriarcul « le droit le plus ancien, les noms j>our les parents, les idées sur la génération (Job 10, 10. 11), et l'usage du terme de zera' ». Ces faits établissent simplement la haute antiquité de la filiation paternelle.
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de compter la parenté du sang avaient eu cours dès le début, il ne serait pas concevable que Tunité de tribu ait jamais pu être identifiée avec l'unité de sang, car cela impliquerait qu'un homme pourrait être de deux tribus ou de deux groupes de parents, ce qui est en contradiction avec le système ». La coexistence des deux conceptions n'a pu être le fait que d'une période de transition, période depuis longtemps dépassée à l'époque historique, car alors la filiation maternelle ne se rencontre plus qu'à l'état de survivance.
Il est évident dès lors que, de ces deux modes d'organisation, c'est le type maternel qui doit être le plus ancien. C'est ce qu'indique d'abord un fait d'observation générale. L'organisation maternelle n'existe plus aujourd'hui que chez un nombre relativementrestreint de peuples peu développés ; tandis que dans une foule de sociétés actuellement fondées sur la famille paternelle, on retrouve, comme chez les Sémites, les traces et comme les témoins d'une période de filiation féminine qu'elles ont traversée antérieurement.
Il est, de plus, tout naturel que la parenté de l'enfant avec la mère, qui s'impose à l'observation la plus élémentaire, ait frappé l'esprit des primitifs bien avant le lien beaucoup plus mystérieux qui unit le nouveau-né à son générateur. 11 tombait sous les sens que l'enfant était chair de la chair et os des os de sa mère, qu'il était du même sang qu'elle. Ce n'est qu'après coup que l'on a dû appliquer ces locutions aux rapports du fils et du père (1).
Ce qui indique encore que le lien du sang par lequel les membres d'une même tribu se croyaient unis, et qui faisait la solidarité du groupe, n'est pas né à l'origine de ce que ces hommes étaient ou se crovaient fils d'un même père, c'est que la génération ne parait pas même avoir été le fondement premier de la famille patriarcale.
Chez les anciens Arabes les enfants appartenaient au père.
(1) LippERT, der Seelencult, p. ll9, veut que le terme de sang se rapporte à la filiation féminine, tandis que la locution « os et chair » désignerait la filiation paternelle (2 Sam. 5, 1). Cette hypothèse, invraisemblable a priori, est réfutée par des passages comme Juges 9, 2 ; 2 Sam. 19, 14, où l'expression « os et chair « est appliquée à la parenté par les femmes.
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non pas nécessairement parce que celui-ci les avait engendrés, quelque importance qu'on attribuât du reste à ce fait, mais parce qu'il était le possesseur de la mère : ainsi un homme qui épousait une femme enceinte devenait le père de l'enfant qu'elle mettait au monde ; il pouvait engendrer par procuration en confiant sa femme à un ami, à un hôte (1). Ce dernier usage s'est, paraît-il, conservé jusque chez les Bédouins modernes dans quelques tribus (2). L'idée dominante dans le groupement paternel primitif était donc celle de possession, de propriété, non celle d'un lien organique entre le père et ses fils (3).
D'oîi venait donc cette idée si fortement ancrée de l'unité de sang qui liait étroitement les uns aux autres les membres d'une même tribu ? Apparemment de ce que les groupements primitifs avaient pour noyau originel le cercle des fils d'une même mère. La croyance à l'unité de sang a dû naître sous le régime de la parenté féminine (4).
De ces arguments qu'il serait facile de multiplier, il ressort, d'une part, que les Sémites ont traversé une période d'organisation maternelle avant d'adopter le principe de la filiation masculine qui prédomine chez eux dans les temps historiques, d'autre part que cette période doit être reportée à une date extrêmement reculée, antérieure à la séparation des diverses branches du tronc sémitique (5),
(-1) Rois. Smith, AV/iA-A//^, p. 116. 117 ; Wellhauskn, die Ehe, p. 457 ; cf. Jacques Flach, le Lévirat, Annales des sciences politiques, 1900, p. 328. 329 ; Sumner Maine, Etudes sur l'ancien droit et la coutume primitive, Paris, 1884, p. 141 : « L'enfant engendré à la reijuète de l'époux vivant sur sa femme », dit Gaulama, « appartient à l'époux », à condition toutefois que le mari par procuration ne soit pas un étranger.
(2) BuRCKiiARDT, Voyages en Arabie, II, p. 218 ; lll, p. 129. 130.
(3) Lh'PEHt, Dcr Scehncult, p. 67. 68.
(4) RomcRTso.N S.Mrrii, Kinslùp, p. 119. 120.
(5) RoHERTSON Smith, au contraire, estime que les mariages individuels du type paternel [ba'al) doivent être postérieurs à la séparation des Sémhes (h'inship, p. 179. 180), que la parenté paternelle n a dû prévaloir chez les Arabes qu'à une époque relativement raj)procliécde Moliammed ; car c'estelle qui, selon Roh. Smith, a ruiné la solidarité de la tribu, base de la société arabe (p. 52 suiv. 160.161). "Vojez au contraire Weli.iiausen, die Ehe, p. 479-481.
TRIBU ET MUpâhâh