‹ Le culte des grottes au MarocChapitre 3 sur 13 · SON EXTENSION · texte numérisé non relu

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grottes ont donné asile à des contrebandiers ou à des fabricants de poudre, tel'' le kehf-el-baroud des environs de Rabat.

Mais, à l’occasion, d’autres éléments de la population ne redoutent pas d’utiliser les grottes. Non seulement elles servent de magasins, mais encore d’étables ; le Zerhoun renferme de nombreuses excavations et des abris sous roche où l’on parque les animaux pour la nuit; la même coutume existe dans le Moyen- Atlas. Il faut bien supposer alors que ces grottes sont vides d’influences magiques, car on ne se risquerait pas à laisser à la discrétion de cellesci les provisions ni les bêtes. Les bergers y accompagnent souvent leurs troupeaux; et ces grottes peuvent être fort loin de tout village. Dans les régions où l’on pratique la transhumance, où, comme dans nos montagnes françaises, les troupeaux partent chaque été vers les hauts sommets sous la garde de quelques bergers, ceux-ci installent souvent de véritables maisons d’été dans les cavernes, et personne ne vient les troubler. 11 est vrai que les bergers sont particulièrement téméraires, et ce sont eux que les légendes montrent le plus souvent punis pour avoir manqué de respect aux hôtes tout-puissants des grottes.

Assurément, il n’existe plus aujourd’hui que des vestiges de troglodytisme. Mais ils prouvent que la crainte superstitieuse des grottes, de toutes les grottes, est un sentiment relativement tard venu dans la race berbère; ensuite qu’elle n’est pas encore absolument générale. Il ne faut donc point parler d’un sentiment de crainte irraisonné et primitif. D’ailleurs, dans les régions même où on les redoute, tous ne les redoutent pas également, et quand une grotte est un lieu de culte, il n’en faut pas conclure que toutes celles de la région soient réputées sacrées. Il existe, au-dessus de Volubilis, une grotte nommée Kehf-el-Hamâm (la grotte aux pigeons) : quand j’en entrepris la visite avec le regretté Biarnay, un ancien tirailleur qui nous servait de guide, et tout le

long du chemin avait fait l’esprit fort, se refusa péremptoirement à y pénétrer avec nous : quand nous arrivâmes au fond, beaucoup plus proche que ne l’avait dit notre guide, nous y trouvâmes les eendres d’un feu de paille tout récemment allumé par des bergers; nous y récoltâmes en outre de nombreux débris de céramique néolithique relativement récente. A Fès, où des gens habitent dans des grottes, on va faire ses dévotions dans la caverne d’El-Maïqta’ que l’on dit fréquentée par les génies.

Nous sommes donc portés à croire a priori que les grottes du Maroc ne sont pas craintes pour elles-mêmes, mais pour certaines puissances que l’on croit hanter toutes les cavernes d’une région, ou certaines d’entre elles seulement.

LES GROTTES DANS LA LITTERATURE POPULAIRE. LES CONTAMINATIONS LITTERAIRES ET ORIENTALES

Récits légendaires sur les grottes : leur longueur démesurée ; personnages changés en pierre ; dangers de l’exploration., — Légendes orientales : le dragon à sept têtes; les Sept Dormants. — Les personnages bibliques enterrés dans les grottes.

La crainte des animaux féroces qui peuvent chercher refuge dans les grottes est-elle pour quelque chose dans l’appréhension qu’éprouve aujourd’hui pour elles l’indigène marocain ? Les contes populaires nous parlent souvent des lions qui habitent les cavernes, ou des êtres fabutleux redoutés au même titre, les ogres surtout, les ogres berbères, bien différents des ogres introduits par les contes orientaux : ils tiennent le milieu entre V ’afrit et le fauve, et sont parfois si rapprochés de celui-ci que, dans le cours du même conte, l’ogre peut se transformer en lion, animal d’ailleurs inconnu à l’heure actuelle; on peut aussi, à l’occasion, rencontrer les ’afrit dans des antres analogues. Une légende courante dans le nord du Maroc assure qu’il existe quelque part une ville de singes qui vivent et se gouvernent comme les hommes, et on les redoute : l’une tout au moins des localisations de cette ville la situe dans une montagne du pays des Ktarna, toute percée de cavernes qui seraient les demeures de ces quadrumanes (i). Mais d’ordinaire

(1) Miouliéras, Le Maroc inconnu, t. II, p. 99. — Une légende assez voisine existait déjà dans l’antiquité ; cf. St. Gs-ell, Histoire ancienne de V Afrique du Nord, t. I, p. 246.

les indigènes le savent bien : en fait d’êtres en chair et en os, outre les petits fauves peu dangereux, on ne trouve guère dans les cavernes, par myriades, que d’inoffensives chauves-souris qu’ils ne redoutent point. Aussi quand on leur demande des renseignements sur quelque grotte, parlent-ils peu des animaux qui y peuvent vivre. Mais leurs récits sont riches en détails fantastiques.

Là où leur imagination se donne libre carrière, c’est en ce qui concerne surtout la longueur des grottes. Rien ne saurait mieux donner idée de l’effet qu’elles leur produisent, et du peu de goût qu’ils ressentent pour leur exploration. La moindre excavation devient caverne profonde : n’en aperçoit-on pas le fond depuis l’entrée, rien n’arrête plus les conjectures. Au reste, les récits ne concordent pas toujours : l’un prolonge à l’infini les galeries dans telle direction, et l’autre, de tel autre côté : tout ce qu’on sait, c’est que la caverne est fort longue, et chacun brode là-dessus. L’esprit s’est toujours complu à imaginer des chemins souterrains, à l’usage d’autres êtres que les hommes, entre des lieux fort distants. La grotte des Pigeons, dans le Zerhoun, au fond de laquelle nous trouvâmes les restes d’un feu récent, se prolongeait, disait notre guide, jusqu’aux abords du Sebou; et une autre tradition répandue dans le pays la fait aboutir au Djebel Tselfat ; c’est infiniment plus près : il n’est qu’à dix-huit kilomètres. On raconte, en outre, que trois hommes intrépides résolurent un jour de l’explorer. Ils brûlèrent dans ce voyage trois cruches d’huile pour s’éclairer, et consumèrent trois pièces de toile dont ils avaient fait des mèches; mais ils durent revenir sans avoir rencontré le fond. M. le Dr Herber, qui a eu la curiosité de mesurer la grotte, lui a trouvé exactement trente-huit mètres de longueur (i). De telles

(1) Dr J. Herber, Mythes et légendes du Zerhoun ( Arch . Berb., t. I, 1915-1916, p. 153-154).

LES GROTTES DANS LA LITTERATURE POPULAIRE

exagérations sont fréquentes : nous en trouverons des exemples typiques dans les histoires de chercheurs de trésors.

Ce qu’on rencontre souvent, quand on s’aventure dans les cavernes iproif ondes, ce sont, à en croire les légendes, à côté des ossements blanchis des explorateurs qui s’y risquèrent et ne purent retrouver le chemin du retour, des hommes ou des animaux changés en pierre ou sculptés dans le rocher. Tel est le cas, par exemple, de la grotte de Taghardacht, chez les Beni-bou-Yala, fraction des Branès, dans laquelle s’engouffre un petit oued(i). La croyance est fréquente, aussi bien en Algérie qu’au Maroc ; elle prend souvent une forme particulière tout à fait intéressante : un cortège nuptial se rendait un jour, emmenant la mariée, du village de celle-ci à celui de son futur époux, quand il fut forcé par la pluie de chercher refuge dans une grotte. Là, pour passer le temps, les jeunes gens se mirent à chanter et à faire de la musique ; mais bientôt, perdant toute retenue, garçons et filles d’honneur ne résistèrent plus à l’attrait qui les poussait l’un vers l’autre. A peine le péché était-il commis qu’ils furent tous changés en pierre, eux et leurs animaux; et l’on entend encore, aujourd’hui, à certains jours, les échos de leurs chants et de leurs instruments de musique. Cette légende se retrouve dans des régions fort éloignées, chez les Imeghran du Dades, comme chez les Ghiata voisins de Taza, ou dans le Gharb {2).

(1) G. Trenga, Les Branès ( Arch . Berb., t. 1, 1915-1916, p. 36, du t. à p.). — Parfois ces personnages s’animent : par exemple le « chameau de pierre roulant des yeux terribles » qui garde les trésors dans les grottes de la région de Qasba Béni Mellal. (De Foucauld : Reconnaissance au Maroc, p. 61).

(2) Michaux-Bellaire, Le Gharb, p. 54 : « Ghiran el-Houmar (les grottes rouges); près de ces grottes se trouvent des rochers applés HacLjar el-Arais el-Meskhoutin, les fiancés changés en pierre. Ce doivent être les restes d’une légende oubliée ». C’est bien notre légende de la noce coupable et punie. — Voir dans E. Westermarck, La Baraka , p. 55-56, une légende du même genre,

Faut-il chercher à l’origine de ces histoires d’hommes ou d’animaux changés en pierre ou sculptés dans la voûte et les parois des grottes, la présence de gravures ou de dessins rupestres ? C’est peu probable, car ces dessins sont extrêmement rares au Maroc, où ils n’existent guère que sur le versant oriental et méridional des grandes chaînes. Par contre, les légendes y sont nombreuses, qui parlent de personnages ainsi métamorphosés. Au pied du Bou- Iblan, chez les Beni-Ouaraïn, toute üne rangée de rochers représentent une vieille femme, sa tente et ses troupeaux, qui furent tous changés en pierre, parce que la vieille n’avait pas consenti à abriter ses bêtes de la pluie du hayyan (i). L’homme a toujours eu tendance à chercher dans F aspect des rochers qui le frappaient, des traits rappelant la physionomie d’êtres vivants. Cette ressemblance une fois trouvée, la légende de la métamorphose s’imposait. Il n’est pas rare de rencontrer de tels rochers à l’entrée des cavernes ; peut-être même l’homme a-t-il parfois accentué par quelques retouches la ressemblance qu’il entrevoyait (2). En outre, les stalactites et les stalag-

mais différente quant à la raison de la métamorphose, recueillie dans l’Anjera.

(1) Légende qui appartient au cycle des Jours de la vieille, largement représenté au Maroc. Cf. Westermarck, Ceremonies and Beliefs connected with agriculture, certain dates of the solar year, and the weather in Morocco, Helsingfors, 1913, p. 71.

(2) Cf. St. Gse’ll, Hist. anc. de VAfr. du Nord, t. I, p. 256, h. 3. — Drummond-Hay, Le Maroc et ses tribus nomades, trad. franc., p. 246-248, plagié par A. Blazquez, Estudios Marroquies, in Rivista de Geografia colonial y mercantü, t. XV, 1918, fasc. II), rapporte que lors du pèlerinage au tombeau de Moulay ’Abd es-Selam ben Mechich, le grand saint des Jbala, enterré au Dj. ’Alam. on se rend, après la visite au mausolée du saint, auprès d’une grotte située non loin de là. A l’entrée de celle-ci, on verrait, à cinq pieds du sol, un bas-relief représentant un homme et ■une femme nus, dont l’un tient une sorte de tambour, ou selon d’autres une sphère; et devant eux, un serpent enroulé qui lève la tête. Il est probable qu’il faut classer cette étrange figuration parmi les rochers, si fréquents à l’entrée des grottes, où l’indigène retrouve avec tant de facilité des formes humaines ou animales. Cette grotte est vraisemblablement l’une des deux qu’un

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mites, souvent nombreuses à l’intérieur des grottes marocaines, ont pu apparaître aux yeux de l’explorateur indigène, déjà tout effrayé de se trouver là, comme autant de personnages fantastiques changés en pierre (i). Mais je ne crois pas qu’il faille considérer la légende de la noce pétrifiée comme une explication populaire de la forme plus ou moins anthropomorphe de certains rochers ou de l’existence de stalactites à l’intérieur des grottes; il paraît plus vraisemblable d’y chercher le souvenir de certaines scènes d’orgie rituelle qui se déroulèrent jadis à l’intérieur de quelques grottes et dont nous aurons l’occasion de parler plus loin, telle la « nuit de l’erreur ».

Mais on voit, quand on s’aventure dans certaines cavernes, des choses plus fantastiques encore. Le Kehf ’Arous, chez les Beni-Zeroual, renferme une ville entière, avec ses maisons et ses remparts; elle est, bien entendu, remplie de trésors. On en est sûr : on a pu l’entrevoir- (2). Mais quelle âme bien trempée il faut pour se risquer à ces périlleuses explorations ! Tous les éléments se conjurent pour arrêter le téméraire ou pour le perdre : le long des galeries coulent de véritables fleuves souterrains qu’il faut traverser ou suivre ; et, brusquement, un vent violent s’élève, accompagné d’effrayants mugissements, qui éteint lampes et lanternes, et le malheureux qui s’est

informateur de Biarnay lui signalait dans les mêmes parages, nommées, l’une l’ermitage des dévots, l’autre la mosquée des saints de Dieu, et où personne n’ose aller seul, tant on en a peur. Les rochers enchantés sont nombreux près du tombeau du saint : il est une pierre qui verse des pleurs quand les femmes chantent un air connu d’elles seules; et deux autres qui se referment sur les pécheurs qui passent entre elles. (Biarnay : notes inédites). Cf. aussi X. Lécureul, Les quatre plus grands pèlerinages du Nord Marocain, in Revue du Monde Musulman, t. vi, p. 665).

(1) Tel est le cas, par exemple, du « chameau » de la grotte de Taserrakout, dans les gorges du Zegzel, chez les Béni Snassen, sous lequel doivent passer sept fois les femmes qui désirent devenir mères. — A noter aussi dans la même région, les tolba pétrifiés.

(2) Mouliéras, Le Maroc Inconnu, t. II, p. 81-83.

aventuré jusque-là, glacé par l’eau froide, terrifié par le bruit qui sort des entrailles de la terre, perdu en pleine obscurité sans rien qui puisse lui permettre de retrouver le chemin du retour, erre affolé à travers les innombrables galeries, risquant à chaque pas de rouler dans un précipice. Pour quelques-uns qui, par hasard, purent revenir à la lumière du jour, combien se sont enfoncés dans les cavernes, qu’on n’a jamais plus revus I Cherche-t-on à les explorer en bandes nombreuses, avec de multiples lumières ? Le résultat n’est pas plus encourageant. Toujours, quand, après avoir subi tous ces malheurs, on parvient à sortir, il manque quelques-uns de ceux qui étaient partis. Tant il est dangereux de s’aventurer sous terre !

A ces histoires qui se racontent sur nombre de grottes, il peut y avoir quelque fondement réel. Dans les sols calcaires qui recouvrent une si grande partie du Maroc, les phénomènes de perte de rivière sont fréquents, et il est exact qu’il existe de nombreux oueds souterrains, que dans certaines grottes coulent des ruisseaux parfois importants. Les galeries communiquant entre elles, et souvent avec l’air libre, par de longs canaux à étroits orifices peuvent être traversées par de violents courants d’air, bien propres à terrifier un homme déjà peu tranquille de se savoir sous terre, domaine de fort dangereuses puissances. Cet état d’esprit fait que tous ces dangers sont exagérés à l’extrême : les ruisseaux deviennent des fleuves, les courants d’air, des ouragans ; et les récits qui se transmettent ensuite, accumulant les détails effrayants, les amplifient encore.

Car ce sont des explorations qu’on ne tente guère. Quel que soit le désir qu’on ait de trouver le trésor, on n’aime pas à faire T expérience ; on se contente volontiers de celle d’autrui. On sait que si d’aucuns sont revenus riches, plus encore ne sont jamais sortis. Aussi, en ces matières surtout, convient-il d’ accueillir avec scepticisme les dires

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des indigènes, quand ils affirment avoir constaté par eux-mêmes les faits extraordinaires qu’ils rapportent. L’informateur de M. Mouliéras lui a fait un récit détaillé de son expédition à l’intérieur du Kehf ’Arous. Nous avons quelque raison de douter de sa sincérité quand nous nous apercevons qu’ill lui est arrivé à peu près les mêmes aventures qu’à la grande expédition dont l’histoire se trouve contée à la page précédente du même livre (i) ; et, plus encore, en retrouvant, quatre siècles auparavant, dans Léon F Africain, une histoire absolument analogue : elle lui était aussi racontée par un homme de confiance à qui elle était personnellement arrivée (2). Il est à croire que l’informateur de Léon et celui de M. Mouliéras ont simplement pris à leur compte des récits fort anciens.

A ces légendes montrant la punition des audacieux qui tentent d’arracher de force leur secret aux cavernes, fautil ajouter celles qui parlent du châtiment — la paralysie le plus souvent — atteignant les bergers irrespectueux, qui témoignent leur mépris pour une grotte en souillant l’entrée (3), ou ne craignent pas de s’emparer d’oiseaux nichant dans des cavernes réputées sacrées (4) P Elles sont d’un autre genre : plutôt qu’aux légendes d’ordre général, elles se rapportent au culte proprement dit; il y a, dans ce cas, offense directe à l’égard de la puissance maîtresse de la grotte.

Ces légendes, du moins, sont bien nationales ; on n’en

(1) Mouliéras, toc. cit.

(2) Léon l’Africain, éd. Sehefer, t. II, p. 367-369. Ce qui marque bien le caractère légendaire de ce récit, c’est qu’on y retrouve en outre un thème folk-lorique bien connu : l’un des membres de l’expédition, resté en arrière, put cependant trouver une issue en suivant une hyène.

(3) Brunot, Cultes naturistes à, Sefrou ( Areh . Berb., 1918).

(4) Westermarck, La Baraka, p. 46.

saurait dire autant de chacune de celles, fussent-elles extrêmement populaires, qui sont attachées aux cavernes. Quand M. Doutté visita la célèbre grotte et la caverne d’Imi-n-Ifri, près de Demnat, on lui rapporta une légende appartenant au cycle d’Andromède et de Persée. Dans la grotte vivait un dragon à sept têtes, qui ne permettait aux habitants de la ville de venir puiser à la source que moyennant, chaque année, la remise d’une jeune fille. Quand vint le tour du sultan d’exposer sa fille, il fit appel au célèbre Malek-Sif, qui coupa une tête du dragon et le poursuivit jusqu’au fond de la caverne, où il trouva une porte; il l’ouvrit, et là-derrière il y avait sept des jeunes filles livrées au monstre. L’une d’elles indiqua au héros le moyen de venir à bout du dragon : il fallait le frapper avec son propre sabre, sinon, en mourant, le monstre se brûlerait luimême et renaîtrait de ses cendres. Grâce à ces conseils, Malek-Sif put tuer définitivement le dragon à sept têtes ; de son corps sortirent des milliers de vers, d’où naquirent à leur tour des oiseaux fort communs à Demnat (i).

M. Doutté croit, avec raison, trouver dans ce récit une réminiscence littéraire. C’est la localisation artificielle d’une légende livresque, gauchement adaptée à une croyance courante dans tout le Maroc, d’oiseaux ou d’insectes ailés sortis du cadavre d’un animal fabuleux (2). En effet, si le thème du héros combattant le dragon qui doit emporter l’héroïne exposée au bord d’une fontaine est très fréquent dans les contes merveilleux des Berbères, beaucoup des détails de la présente histoire ne s’y rencontrent pas : ni la porte derrière laquelle sont les victimes précédemment enlevées, ni le sabre dont il faut frapper

(1) Edm. Doutté, En Tribu, p. 217-219.

(2) Ainsi, par exemple, les vols de sauterelles prendraient naissance des baleines et autres monstres marins qui viennent s’échouer sur la côte du Sous, de l’oued Noun, ou plus au sud encore. Cf. aussi Destaing, Fêtes saisonnières chez les Beni- Snous {Rev. Afr. 1907, p. 248).

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le monstre, ni le thème du phénix. Mais ce qui prouve mieux que tout le reste le caractère littéraire et savant de ce récit, c’est qu’il semble presque uniquement connu des lettrés. M. Laoust qui plus tard visita cette caverne, ne put se le faire raconter par aucun des hommes du peuple qu’il interrogea (i).

D’autres légendes, d’une origine orientale moins douteuse encore, sont au contraire très populaires. C’est le cas notamment de l’histoire des Sept Dormants. Nombreuses sont, dans le nord du Maroc, les cavernes où ils sont censés avoir dormi leur sommeil centenaire, et dans lesquelles, après avoir constaté que tout était changé dans un monde qui n’était plus fait à leur taille, ils revinrent s’endormir définitivement. Le Kehf-el-’Eubbab de Sefrou, la grotte que vénèrent les Musulmans, à côté de celle qui est consacrée aux Juifs, en est une. À quelques kilomètres à l’est de Rabat, dominant le confluent du Bou-Regreg et du petit Oued-el-Akrech, une grotte où l’on peut recueillir quelques specimens d’industrie néolithique porte le nom de Dar Daqyous. Or Décius est le classique empereur de la persécution de laquelle leur miraculeux sommeil sauva les Sept Dormants (a). Au reste, Décius est l’un des personnages légendaires les plus populaires de l’Afrique du Nord. Ils sont un petit nombre à se partager les ruines, antiques et même récentes, éparses sur la surface du Maroc : Pharaon, Décius, le Sultan Noir, et les Roum, tantôt Romains et tantôt Portugais. Les accidents de terrain même sont parfois considérés comme des traces de leur passage.

D’où viennent dans ce pays la popularité de Décius et

(1) Laoust, communication verbale. Gomme autre exemple de légende littéraire relative à un souterrain, cf. Doutté, op. cit. p. 28, l’histoire du fils du marabout Abou 'Abdallah el-Hezmiri, des cent-une vierges et de l’afrit, à Aghimat.

(2) Sur la légende de Daqyous et des Sept Dormants dans l’Afrique du Nord, cf. R. Basset, Notes de lexicographie berbère, 2^ série, Paris 1885, p. 6-7.

la légende des Sept Dormants ? D’Orient assurément. Il n’est pas absolument nécessaire de supposer que ce soit l’Islam qui les ait introduits. Cette légende méditerranéenne était célèbre bien avant la conquête arabe, et a pu parvenir au Maroc à l’époque du christianisme. Mais il est certain que la sourate de la Caverne, dans le Qoran, avec l’allusion qu’elle fait à la légende, dut contribuer pour une bonne part à la répandre (i). De là, sans doute, conformément à la parole sacrée, le manque d’accord que l’on constate, à Sefrou notamment (2), sur le nombre exact des Dormants : étaient-ils six et le chien, ou sept et le chien P Les histoires fantastiques provenant d’Orient ont toujours trouvé grand crédit dans l’Afrique du Nord : la plupart des thèmes de contes merveilleux en sont venus, et à une date assez récente. Rien d’étonnant à ce qu’on en trouve des traces dans certaines légendes ou certaines croyances populaires.

Très contaminéesi aussi! par les influences orientales apparaissent les légendes qui montrent certains personnages bibliques enterrés dans des grottes de Berbérie. Les uns sont entièrement fabuleux. Chez les Ghomara, « juste au-dessus de la coupole de Sidi-l’Ouardam, près de l’embouchure de l’oued Ouringa, s’élève une falaise verticale, montrant à une certaine hauteur une excavation semblable à une vaste chambre. Les indigènes, convaincus que la fille du patriarche Noé y est enterrée, appellent cette grotte Zaouiat bent Sidna Noah (l’ermitage de la fille de Noé) » (3).

(1) Les noms des Sept Dormants, qui sont couramment employés en magie, semble être venus d’Orient par les Arabes. Cf. Doutté, Magie et Religion, p. 198.

(2) Cf. Brunot, Cultes naturistes à Sefrou.

(3) Mouliéras, Le Maroc Inconnu, t. II. p. 257. — Cette tradition doit vraisemblablement être rattachée à la série des légendes qui font venir certains personnages bibliques, principalement Noé et Josué, fils de Noun (.confondu quelquefois avec Noé), en bien des endroits de la côte nord -africaine. Ainsi, à quelques kilo-

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Les autres ont plus de réalité historique. Tel le prophète Daniel, qui serait enterré dans le Kehf ’l-ihoud de Sefrou. Mais, dans ce cas particulier, on saisit sur le vif la tentative d’islamisation d’un vieux sanctuaire païen, et le désir d’expliquer d’une manière orthodoxe le culte rendu à la grotte à la fois par les Juifs et par les Musulmans. La tradition est récente : elle a pour appui de hautes autorités religieuses; mais le peuple ne la connaît guère; quant aux Juifs, ils ne l’acceptent pas. Ils expliquent d’autre manière la sainteté de la grotte : des rabbins vénérables y sont enterrés ; ou bien elle abrita les premières familles juives du pays ; ou bien encore on la vénère depuis que le rabbin Amran Diouan, un des grands saints juifs du Maroc, enterré à Ouezzan, apparut en songe aux Israélites de Sefrou, et pour les dispenser du périlleux pèlerinage à son vrai tombeau, leur affirma qu’une visite à la grotte leur vaudrait les mêmes grâces. Quant au moucem, il se fait à l’anniversaire de la mort du grand rabbin Seme’oiun ould Youhay, enterré à Jérusalem (i). Toutes sortes de bonnes raisons, aussi orthodoxes que suspectes, et vraisemblablement récentes.

Des personnages d’un autre genre, maintenant. Non loin du tombeau de Moulay bou Selham, le grand saint du Gharb, s’ouvre la grotte où sont ensevelis Joseph, fils d’Aristote, et Dhou’l Qorneïn, l’ermitage vers lequel, dit la légende, Moulay bou Selham se mit un jour en route, quittant la lointaine Egypte, sa patrie, car on lui avait dit que là était le rendez-vous des Sages. « Elle est

mètres à l’est de Nemours, sur ,1e bord de la mer, est le tombeau de Sidi-Youcha’ (Josué). Non loin est une grotte, dominant la mer, consacrée à une Lalla Setti. Est-ce la même grotte qui sert de refuge à Bou-Nemri, le tisserand qui se jeta à la mer à cet endroit, et fut métamorphosé en phoque ? Selon Slousch (Hebraeo- Phéniciens, Arch. Maroc., t. XIV, p. 158), Noun y serait enterré. Sur ces légendes bibliques, cf. R. Basset, Nédromah et les Tra ras, p. VIII, sqq. ; 74-77; 158, sqq.

(1) Brunot, op. cit.

précédée d’un couloir très bas, de 5 mètres de longueur environ : il faut se baisser pour y entrer. La grotte, de forme arrondie, peut avoir 3 ou 4 mètres de diamètre ; les parois et le plafond sont en roche dure ; le sol est sablonneux. Le plafond s’abaisse vers le sol au centre de la grotte et se termine par une stalactite. Un homme de haute taille (i m. 70 environ) peut atteindre avec sa bouche cette pointe centrale dirigée vers le sol. Les pèlerins tettent cette pointe, d’où il sort alors des gouttes d’eau; mais il n’en tombe pas si on ne suce pas. On prétend même qu’à certains moments,, c’est du lait qui s’écoule de cette stalactite. Cette succion est un des actes du pèlerinage, une baraka du saint » (1). Dhou’l Qorneïn, l’homme aux deux cornes, Alexandre, est connu dans les légendes arabes du nord de l’Afrique : mais il est infiniment plus populaire en Orient. Quant à Joseph, fils d’Aristote (Yousef ben Aristoteles), il est inconnu par ailleurs en Berbérie. D’autre part, la légende de Moulay bou Selham nous le montre venant lui-même d’Orient ; enfin, cette grotte et le tombeau du saint se trouvent sur le territoire des Tliq, une des rares tribus marocaines dont on puisse affirmer avec certitude l’origine arabe. Le rite si curieux qui consiste à sucer la stalactite, d’où coulerait à certains jours du lait, ne se retrouve pas nettement, à ma connaissance, en Berbérie (2) ; mais il a son pendant en Orient (3).

(1) Michaux-Bellaire et Salmon, Les tribus arabes de la vallée du Lekkous, op. cit., p. 367-368.

(2) Dans une des deux grottes visitées ,lors du pèlerinage au tombeau de Moulay ’Abd es-Selam ben Mechich, les pèlerins boivent dévotement, il est vrai, l’eau coulant de la « pierre qui pleure » : c’est elle qui fournissait au saint l’eau de ses ablutions. Mais il n’est jamais question de lait coulant de cette pierre. A noter pourtant que le lait sortant du mausolée ou de la qoubba d’un saint, au jour du moucem, est un miracle assez fréquent (Sidi ben ’Achir de Salé ; la fille de Sidi ’Abderrabman ou Mesa- ’oud au Taftlelt, etc.).

(3) Ainsi la grotte de Notre-Dame des Mamelles, en Palestine.

LES GROTTES DANS LA LITTERATURE POPULAIRE

Quant aux légendes de saints personnages de l’Islam qu’on suppose enterrés dans les grottes sacrées et qui finissent par en capter le culte à leur profit, elles constituent un des mécanismes les plus fréquents d’islamisation des vieilles croyances; nous les retrouverons plus loin.

Cf. Saintyves, Les grottes dans les cultes magico-religieux et dans la symbolique primitive , Paris, 1918, ïp. 167 et 170. — Le voisinage ■du tombeau de Moulay bou Selham, la visite obligatoire à la grotte lors du pèlerinage à ce tombeau, font supposer que cette caverne était elle aussi le centre d’un ancien culte, si bien capté par celui de Moulay bou Selham que sa légende est devenue inséparable de celui-ci, et ne décèle plus aucun trait nettement autochtone. Mais les moucems, le nombre des marabouts en un étroit espace, tout indique un ancien lieu sacré.

LES GROTTES ET LES TRÉSORS

Les légendes de trésors dans les grottes sont très répandues et très anciennes en Berbérie; mais elles ont été fortement influencées par des apports orientaux. — Cette influence est marquée surtout par l’importance des éléments magiques. — La grotte du Bou-Cha’la et le conte de Djouder le Pêcheur. — L’origine des trésors : la légende des chrétiens. — Les génies gardiens des trésors. — Grottes supposées et grottes réelles. — Intérêt des légendes de trésors pour l’étude du culte des grottes.

Nulle part, peut-être, en ce qui concerne le sujet qui nous occupe, les influences orientales ne sont aussi sensibles que dans les croyances relatives à l’existence de trésors dans les cavernes, et à la maniéré de se les procurer.

Non pas que les habitants de l’Afrique du Nord aient attendu l’arrivée des Arabes pour s’imaginer qu’en de multiples endroits de leur sol étaient cachées d’inestimables richesses. C’est au contraire une idée extrêmement répandue dans ces régions, et depuis la plus haute antiquité. Dès l’époque romaine, l’existence de chercheurs de trésors nous est attestée. L’espoir de se trouver riche, brusquement, sans se donner grand’peine, a toujours exercé un singulier attrait sur l’esprit des Berbères. U existait en Orient tout autant. Aussi, quand à la suite de l’Islam, les idées et les traditions orientales arrivèrent en masse dans 1 Afrique du Nord, celles qui avaient trait aux trésors cachés rencontrèrent-elles un succès plus grand encore que toutes les autres. Elles s’introduisaient par deux voies. Les contes merveilleux — les descriptions de trésors tiennent une grande place dans les contes orien-

LES GROTTES ET LES TRESORS

taux — en peignaient la splendeur en des termes que l’imagination berbère n’aurait pu concevoir; et les livres de magie indiquaient des moyens infaillibles de s’en emparer. Les idées étrangères s’amalgamèrent si bien aux vieilles conceptions nationales, qu’il est assez difficile aujourd’hui de les distinguer. Néanmoins quelques éléments trahissent une origine littéraire ; tandis que d’autre3 apparaissent encore nettement autochtones.

L’éperon du BomCha’la, près d’Itzer, dans la haute Mouiouya, passe, comme tant d’autres lieux, pour renfermer une grotte remplie de richesses. Un jour, un taleb étranger réussit, avec l’aide d’habitants du pays, grâce à la toute puissance d’une formule magique, à dégager et forcer à s’ouvrir les portes qui la ferment. « Nous avions des bougies pour nous éclairer ; mais, à peine entrés, de gros oiseaux noirs les éteignirent ; nous arrivâmes toutefois dans une chambre parfaitement éclairée par quatre gros diamants... Nous ne devions rien toucher ni ramasser, jusqu’à ce 'que Sidi ’ Ali (le taleb) se fût emparé de certaines clefs... Puis nous nous trouvâmes en présence d’un grand coffre au-dessus duquel étaient suspendus une épée, deux colliers en or et un bracelet dans lequel un homme aurait pu passer, et enfin les deux clefs, objet de la convoitise de Sidi ’ Ali. Si les clefs avaient été prises, tous les gens de la Mouiouya auraient pu puiser à satiété dans les monceaux d’or et d’argent qui étaient devant nous, sans que le tas de douros carrés en fût sensiblement diminué. A ce moment se produisit une grande rumeur, comme celle qui sortirait d’une foule, et nous nous trouvâmes dehors, sans que je sache comment nous sortîmes. -» (i).

Cette légende de la grotte du Bou-Cha’la peut être considérée comme un excellent modèle d’histoire orientale

(1) Lieutenant Desnettes : Notes sur la région d'itzer ( Arch . Berb., 1919).

importée telle quelle en Berbérie (i). Ce qu’on y remarque avant tout, c’est l’importance primordiale des éléments magiques. Ils sont les seuls qui comptent : c’est grâce à une formule qu’on parvient au trésor ; le magicien a besoin d’avoir avec lui certaines personnes du pays; ce n’est point l’or qu’il va chercher, mais un talisman valant à lui seul plus que tout le reste. Ajoutons-y la description des pierres précieuses, qui suffisent à éclairer la caverne : comment les Berbères, qui ne connaissaient guère les gemmes, en auraient-ils eu l’idée ? Autant d’éléments orientaux. Ouvrons les Mille et Une Nuits : l’histoire de Djouder le Pêcheur nous présente exactement les mêmes traits. Ce n’est point le sorcier qui doit entrer dans la cachette du trésor, dont les portes ont été ouvertes par une conjuration magique, c’est un homme qu’il amène avec lui ; celui-ci ne doit pas faire attention aux monceaux d’or entassés, mais aller droit au magicien Ghamardal, s’emparer de la sphère près de sa tête, du glaive à son côté, du sceau qu’il porte au doigt, et de la fiole de khôl pendue à son cou. L’histoire est classique en Orient : le talisman précieux peut aussi bien être une lampe, comme celle d’Aladin, ou le sceau de Salomon. Il s’y joint dans le conte de Djouder un trait qui manque dans la légende du Bou-Cha’la, et bien oriental lui aussi : les formes terrifiantes qui apparaissent à celui qui pénètre dans la cachette et dont il ne doit pas s’effrayer. Mais ce trait, nous le retrouverons dans mainte histoire de recherche de trésors en Berbérie (2) : il y a passé aussi.

(1) Deux éléments seuls, dans ce récit, semblent autochtones : les oiseaux noirs qui éteignent les lumières, et les douros carrés. On reconnaît dans ceux-ci les pièces carrées des Almohades, qui ont vivement frappé l’esprit des populations : au point qu’on les trouve mentionnées dans les prédictions — rapportées après coup — annonçant le succès du fondateur de cette dynastie; et qu’au jourd’ hui encore, beaucoup de ces pièces, soigneusement conservées depuis des siècles, servent de porte-bonheur.

(2) Cf. notamment E. Doutté, En Tribu, p. 87, la caverne aux trésors de l’oued Nfis.

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Le trésor du conte de Djouder le Pêcheur est justement situé en terre marocaine ; ses portes s’ouvraient dans le lit d’un fleuve peu éloigné de Fès et de Meknès, dans lequel le Marocain pouvait, s’il lui plaisait, reconnaître aisément le Sebou ; comment n’aurait-il pas exercé une grande influence dans le pays où le livre disait qu’il était caché ? Nous savons par ailleurs quel succès les contes des Mille et Une Nuits ont obtenu au Maroc. Ce récit dut contribuer, pour une grande part, à y répandre les idées orientales en matière de trésors. Et l’on ne saurait objecter que ce conte ainsi localisé dérive d’un prototype maugrébin : aucun trait, en effet, proprement original en lui, aucun qui ne se retrouve dans d’autres contes orientaux.

Donc, autant qu’on en peut juger en étudiant les traditions relatives à la recherche des trésors, ce qui, dans les croyances d’aujourd’hui en ces matières, est du ressort de la magie pure, représente justement l’apport oriental. Ce que le Berbère cherche d’instinct quand il espère rencontrer le trésor, ce n’est pas le talisman, ce ne sont point les pierreries, dans la description desquelles se complaît l’imagination orientale, mais dont lui ne connaît pas la valeur, c’est de l’or et de l’argent, en lingots, ou plutôt encore monnayés; parce qu’il en aura l’emploi immédiat, et parce qu’il a vu de ses propres yeux de ces pièces anciennes dont un heureux hasard fait de temps en temps découvrir quelque dépôt (i).

Au reste, il ne suppose nullement à ces trésors une origine magique. Il les croit enterrés par quelqu’un, un mortel comme lui, qui a voulu mettre son bien à l’abri des

(1) Ces découvertes, en effet, qui entretiennent la foi dans l'existence de trésors enterrés, le plus souvent dans des grottes, ne sont pas rares. Tout récemment encore (1918), un important dépôt de monnaies idrisides et almohades a été découvert dans la région insoumise, au sud de Sefrou ; les pièces sont venues entre les mains des Juifs de cette ville, qui en ont vendu quelques-unes aux Européens, “mais en ont fondu un plus grand nombre, l’argent étant cher.

voleurs, puis est mort. Ou bien il leur attribue une origine, à ses yeux, bis torique. Une tradition qui se retrouve partout où existent ces véritables villages creusés dans le rocher, dont nous avons parlé, veut qu’ils aient été autrefois la demeure dès Chrétiens qui habitaient le pays avant que les Musulmans n’y vinssent ; quand ils s’enfuirent devant les conquérants, ils ne purent emporter leurs trésors et les laissèrent dans ces cavernes. De Foucauld, en passant, a noté cette légende dans l’ouest du Moyen- Atlas (i); on la retrouve chez les Haha, dans le Haut-Atlas (2), sur le Drâ (3), ailleurs encore. Mais déjà au début du XVIe siècle, Léon l’Africain rapportait qu’il existait à Fès « d’aucuns qui s’appellent El canesin, « lesquels s’adonnent et travaillent fort à trouver les tré- (( sors qu’ils pensent être cachés souz les fondements des u ruines anciennes; et va cette sotte génération hors la « cité, puis entre dans certaines cavernes creuses, pen- <1 sant trouver iceuz trésors qu’ils croient fermement avoir (( esté en ces lieuz délaissez et enterrez par les Romains, « lorsque l’empire d’Afrique leur fut ôté, et qu’ils s’enu fuyrent vers la Bétique d’Espagne, avec opinion qu’ils « enterrèrent plusieurs gemmes et bagues précieuses (c (lesquelles ils ne pouvoyent porter avec eux) aux envi- <( rons de la cité, avec grands enchantements » (4). En somme, c’étaient presque les mêmes corporations de chercheurs de trésors qu’en Egypte, où du moins les tombeaux antiques enrichissaient souvent leurs inventeurs. Pour ne point obtenir d’aussi beaux résultats, les indigènes du Maroc ne sont pas moins sûrs de l’existence de ces trésors. « On m’a cité un lieu, Amzrou, sur l’oued

(1) Reconnaissance au Maroc, p. 51.

(2) Segonzac, Au cœur de l'Atlas, p. 193.

(3) Rohlfs, Mein erster Aufenthalt in Marokho, p. 445: Cf. aussi le passage de Foucauld cité plus bas.

(4) Léon l’Africain, éd. Schefer, t. II, p. 161-162. Cf. aussi ibid., p. 209, les cavernes du Togad (sans doute le Tghat).

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Drâ, rapporte de Foucauld, où... les habitants sont si convaincus de l’existence de richesses immenses dans des cavernes du voisinage qu’ils y ont placé des gardiens pour qu’on ne les enlevât pas » (i).

Cette fois, il ne saurait s’agir d’une légende orientale, et l’écho des découvertes d’Egypte n’y est pour rien. Cette histoire de trésors que les Chrétiens — ou les Romains, ce qui revient au même — abandonnèrent dans des cavernes lors de leur fuite, est bien autochtone dans l’Afrique du Nord, ou si ancienne du moins qu’on peut la traiter comme telle. Car elle existait, sous une forme à peine différente, avant même que ces Chrétiens quittassent la Berbérie, avant même qu’ils n’y parussent. Un Africain, nommé Cesellius Bassus, raconte Tacite, vint offrir à l’empereur Néron de lui retrouver les trésors que la reine Didon avait enfouis dans une caverne pour les mettre à l’abri d’Iarbas : un songe lui avait révélé l’emplacement de la cachette (2). Que ce précurseur des actuels tolba du Sous n’ait rien trouvé, cela ne nous étonne, ni ne nous importe; il nous suffit de pouvoir constater grâce à sa tentative la persistance d’une tradition pendant vingt siècles en une même région. A cette époque déjà, les fabuleux trésors que l’on supposait exister dans les cavernes y avaient été enterrés par les personnages d’une antiquité légendaire.

Etaient-ils aussi bien gardés qu’aujourd’hui P Peutêtre; mais, sans doute, pas tout à fait de la même façon. Car les gardiens mystérieux des trésors n’ont pas été, eux non plus, sans subir les influences orientales. S’il est vrai

(1) Reconnaissance au Maroc, loc. cit, — M. Mouliéras, dans le Maroc Inconnu, rapporte ( passim ) que des faits analogues existeraient chez les Jhala et chez les Rifains, où quelques mines, d’ailleurs inexploitées, seraient gardées par ides homme, s armés, pour que personne n’en pût rien emporter : il .serait intéressant de trouver confirmation du fait.

(2) Tacite, Annales, XVI, 1-3. Sur la persistance de ces recherches de trésors dans l’Afrique du Nord, cf. René Basset, Contes populaires berbères, préface, p. V-X.

que l’Orient avait apporté toute une magie nouvelle en matière de trésors, les Occidentaux l’avaient adoptée d’enthousiasme, et très vite y étaient si bien passés maîtres, que l’art des sorciers maugrébins fut rapidement célèbre dans tout le monde musulman. Mais cette magie si précieuse était une arme à deux tranchants : si elle fournissait les formules les plus puissantes pour forcer les portes à s’ouvrir et conjurer les génies gardiens des trésors, en revanche, elle multipliait les obstacles qui défendaient les cachettes, et les dangers de l’opération. L’imagination orientale est, à ce point de vue, d’une extrême richesse ; à son contact, les vieux génies berbères furent profondément modifiés. Non seulement, maintenant, il leur faut du sang, et le sang de certaines victimes, qui peuvent être des victimes humaines; mais le sacrifice ne serait rien sans la puissance des formules qui doivent l’accompagner, et ces formules, il importe de le remarquer, sont uniquement arabes; enfin ils se manifestent sous les formes les plus diverses, et souvent semblent sortis tout vifs d’un conte des Mille et Une Nuits.

Comme aux temps passés, les tolba du Sous ont encore aujourd’hui une renommée de magiciens bien établie, et une prédilection particulière pour la recherche des trésors. On les redoute dans les villages, surtout dans ceux qui sont à proximité d’une grotte où l’on suppose être caché un trésor. Car souvent ils ne se contentent pas d’immoler quelque chèvre ou quelque poule noire : on parle fréquemment d’enfants et même d’hommes faits, qu’ils auraient attirés par de fallacieuses promesses, et sacrifiés ensuite pour la réussite de leurs conjurations (i). Si le sang est versé exactement à la place qui convient, le génie vient le boire, et l’on profite de ce qu’il est occupé pour emporter le trésor; ou bien c’est alors que les portes mys-

(1) Sur les procédés et conjurations à employer pour rechercher les trésors, cf. surtout E. Doutté, Magie et Religion, p. 266-267.

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térieuses se dégagent et s’ouvrent, qu’apparaissent, sous forme de nègres énormes armés d’un sabre, de serpents ou d’autres êtres analogues, les génies gardiens, pour un moment inoffensifs. Mais qu’on se hâte de faire son choix ! Brusquement la porte peut se refermer, et l’imprudent rester prisonnier. On cite couramment le nom de gens qui ont ainsi disparu à tout jamais, ou, au contraire, ont rapporté de ces expéditions aventureuses quelque inappréciable talisman (i). Que de traits orientaux dans tout cela ! Et combien les conceptions autochtones, si nous les dégageons de ces éléments surajoutés, nous apparaissent plus simples !

Assurément, dès avant l’arrivée des Arabes, l’approche des trésors était déjà défendue par les génies. Il est général de voir confier aux divinités chtoniennes la garde des richesses souterraines. Les trésors sont dans leur domaine, qu’il s’agisse de dépôts de monnaie ou d’objets précieux, de mines d’or ou d’argent : il est tout naturel qu’elles en deviennent à la fois les gardiennes et les dispensatrices. La Berbérie possède des dieux chtoniens, l’innombrable armée de ses génies : ce sont donc eux les maîtres des trésors.

A Moulay-Idris du Zerhoun, une fois le sacrifice accompli, « le génie, sous forme d’un serpent à la tête couverte de poils, sort de son trou » (2). Les serpents apparaissent souvent parmi les gardiens magiques de cette sorte, que les conjurations rendent inoffensifs. Faut-il voir dans cet animal la forme proprement berbère du génie gardien des trésors P On pourrait être tenté de le croire, le dieu serpent étant le type de la divinité chtonienne, et son culte semblant avoir existé en quelques points de la Berbérie

(1) Cf. notamment Ed. Doutté, En Tribu, p. 87- l’histoire du taleb, mort récemment, qui avait pu ainsi s’emparer d’un sabre ayant grand pouvoir sur les génies. De pareils exemples sont nombreux.

(2) Dr Herber, Mythes et légendes du Zerhoun (Arch. Berb., t. I, 1915-1916, p. 155).

antique. M. Cour en a relevé quelques traces significatives dans l’ouest de l’Algérie (i), et le Maroc en pourrait fournir aussi, quoique, semble-t-il, en petit nombre. Cependant ce serpent est apparenté de près aux gardiens orientaux des trésors (2) ; tandis qu’à considérer la manière d’être ordinaire des génies berbères, il semble difficile de tenir pour originale dans ce pays l’idée d’un génie condamné à rester éternellement, sous une forme déterminée, en un lieu d’où il ne peut s’éloigner, confiné dans une besogne (invariable et monotone. Par contre, quand nous voyons les génies défendre le secret des grottes contre les chercheurs de trésors trop audacieux, en déchaînant la violence des ouragans ou des eaux souterraines, nous pouvons supposer qu’il s’agit bien de traditions autochtones. Car les tourbillons, les eaux courantes, les cavités souterraines, ce sont là, nous le verrons, des endroits où les génies berbères sont chez eux.

Aujourd’hui encore, si l’usage des conjurations est le plus fréquent pour forcer l’ouverture des trésors cachés, elles ne sont pas seuiles employées. Certains, aussi persua-1 2 dés de l’ existence d’un trésor qu’ignorants des moyens magiques propres à s’en emparer sans peine, n’hésitent pas à se servir du pie pour parvenir jusqu’à lui. Après avoir fait quelquefois une offrande aux génies pour s’excuser de la liberté grande qu’ils prennent de pénétrer chez eux, ils mettent leur confiance dans la force plutôt que dans l’art. Besogne qui peut être fort pénible : il ne s’agit pas toujours de piocher dans un sol mou; il faut quelquefois s’attaquer au rocher même. Car si toutes les grottes visibles peuvent être censées, à l’occasion, cacher un trésor, il en est un bien plus grand nombre encore, que l’on

(1) A. Cour, Le culte du serpent dans les traditions populaires du nord-ouest africain (Bull. Soc. Arch. Oran, 1911).

(2) Voir dans Edm. Doutté, Magie et Religion, p. 271, toute une série d’animaux gardiens de trésors, qui sont conjurés par des formules uniquement orientales.

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sait, de façon absolument sûre, exister dans certains rochers, sans que rien à l’extérieur n’en décèle la présence, sans qu’aucune trace d’ouverture ni de porte soit visible. La plupart des cavernes qui contiennent des trésors sont des cavernes invisibles, des grottes supposées, creusées dans telle montagne ou dans tel rocher. Nombreux sont les magiciens qpi viennent exercer, avec plus ou moins de succès, leurs talents devant ces rochers-là; mais nombreux aussi y sont les traces de coups de pic. Je me souviens d’être passé, en descendant la gorge d’Askember, chez les Ntifa, devant un gros rocher s’avançant en éperon, sans une ouverture, sans une fissure. On le nomme le « rocher des roumis », et il est plein de trésors : toujours la légende des Chrétiens cachant leurs richesses quand ils s’enfuirent d’Afrique. Il porte une large entaille carrée faite de main d’homme, vraisemblablement par un chercheur de trésors qui dut renoncer à atteindre la cachette. Or tout près de là sont de nombreuses grottes, peu profondes à la vérité, mais visibles, et fréquentées par les bergers; aucune légende ne s’y rattache. La grotte supposée a pris le pas sur la grotte réelle.

Enfin, si la grotte, existante ou imaginaire, est 1 endroit où les trésors sont le plus généralement cachés, ils peuvent l’être ailleurs aussi : dans les ruines par exemple, dans le lit des fleuves, ou même en n’importe quel lieu; soit dans un souterrain dont les portes se découvrent et s’ouvrent à qui connaît les conjurations; soit simplement dans le sol même, à la merci d’un coup de pioche heureux.

Tout cela vaut d’être noté. Bien qu’il n’y ait pas à proprement parler manifestation de culte, j’ai insisté un peu sur cette question des trésors, non pas seulement parce qu’ils se trouvent le plus généralement dans les cavernes et que presque toutes sont censées en renfermer, mais parce que nous voyons dès l’abord se dégager à ce pro-

pos les trois mêmes faits que nous retrouvons à chaque pas en -étudiant le culte des grottes :

i° On y rencontre des génies;

2° Tout aussi importantes, et peut-être plus, que celles qu’on voit, sont les cavernes qu’on ne Voit pas;

3° Les croyances qui se rapportent à elles, et les cérémonies qui dérivent de ces croyances, peuvent toutes, à l’occasion, se retrouver ailleurs que dans les grottes.

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