‹ Le culte des grottes au MarocChapitre 4 sur 13 · CULTES SOLAIRES ET RITES AGRAIRES DANS LES GROTTES · texte numérisé non relu

CULTES SOLAIRES ET RITES AGRAIRES DANS LES GROTTES

Certaines grottes furent autrefois le siège de cultes solaires dont il ne reste à peu près rien aujourd’hui. — Les rites agraires dont on retrouve au contraire de nombreuses survivances dans le culte des grottes, sont en liaison étroite avec le culte des génies. Rapports de ceux-ci avec l’agriculture.

Que les cavernes soient un domaine appartenant particulièrement aux génies, cela ne saurait faire doute. De nombreuses grottes sont explicitement données pour habitées ou hantées par les génies ; celle de Ghar-Fatta dans l’Anjera (i) ; celle de Taserrakout chez les Béni Snassen (2) ; celle d’El-Maqta’ près de Fès ; celles qui sont au bord de la mer à Rabat ; celle de Lalla Taqandout chez les Niknafa (3) ; celles d’Agoulzi (4) et de Taghia Ikhinefnem (5) dans le Sous ; beaucoup d’autres encore. Et quand bien même cella ne nous est pas affirmé aussi clairement, il nous est aisé de découvrir des traces de leur présence dans toute grotte qui est objet de vénération. Mais le culte des génies est-il le seul que les cavernes de Berbérie aient jamais comporté ou comportent encore aujourd’hui; et n’y trouve-t-on point d’autres éléments religieux P

(1) Westermarck, La Baraka, p. 46.

(2) Joannis, in Bull. Soc. Géog. et Arch. Oran, 1916.

(3) Westermarck, ibid., p. 43-45 ; Doutté, En Tribu, p. 2f74 sqq.

(4) West-eaimayrck, ibid., p. 46.

(5) René Basset, Contes populaires berbères, p. 77:

Certaines grottes, à première vue, sembleraient avoir été consacrées autrefois au culte d’une divinité solaire - Au Maroc même, deux des grottes-tombeaux de Taza portent sur la paroi qui fait face à l’est un large disque qui paraît bien être une figuration solaire (i); et la caverne des Idoles, près de Tanger, contenait d’innombrables ex-votos de terre cuite, représentant des têtes de béliers (2); or, il semble établi que le culte de cet animal a eu en Berbérie quelque rapport avec le culte du soleil (3) .

Que les grottes, d’autre part, aient été le siège de cultes agraires, cela résulte clairement de traditions et de survivances encore fort nombreuses aujourd’hui. Elles sont visibles surtout dans la plupart des moucems qui se font devant lies cavernes . Leur date d’abord est à noter : ils ont lieu très souvent au printemps, au moment où la jeune végétation sort de terre; plus rarement à l’automne, quand la terre, morte avec la moisson (4), traverse une période critique au cours de laquelle il faut favoriser sa résurrec-

(1) Cf. J. Campardou, La nécropole de Taza {Bull, de la Soc. de Géographie et d' Archéologie d'Oran, 1917, p. 20-21, du t. à p.)

(2) Cf. Arc.h. Mar. t. XVIII, 1912, p. 391 sqq.

(3) Cf. notamment St. Gsell, Histoire ancienne de V Afrique du Nord, t. I, p. 249 ; René Basset, Recherches sur la religion des Berbères {Rev. de l’hist. des rel., 1910, p. 12 du t. à p.). — De ce fait, qui semble attester le culte du bélier, vraisemblablement solaire, dans une grotte, il faut peut-être rapprocher les traditions des Beni-Snous, d’après lesquelles on entendrait une brebis bêler dans une des grottes de leur pays, tandis qu’une autre serait habitée par un bélier aux cornes d’or et d’argent. (Destaing. Etude sur le dialecte berbère des Beni-Snous, Paris, 1907-11 t. Il, p. 53-54 et 94-95); et aussi les béliers à disque solaire des gravures rupestres. Les rochers sur lesquels se trouvaient ces dessins étaient-ils considérés comme renfermant une grotte supposée qui aurait été la demeure du dieu ? Une théorie analogue a été proposée récemment par M. A. Wernert, pour expliquer certaines peintures rupestres espagnoles : elles auraient eu pour but de localiser dans un rocher l’âme des ancêtres. Cf. Revue Critique, 15 nov. 1918, C. R. de R. Lantier.

(4) Morte au sens propre du mot : les rites de mort sont nombreux, au Maroc comme en beaucoup de pays, au moment de la moisson ; et les agriculteurs y célèbrent une fête, à la fin de mai, qui porte le nom caractéristique de moût-el-ard , la mort de la terre.

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tion (i). La préoccupation de la récolte prochaine y est constante; des sacrifices y sont faits, qui sont destinés à l’assurer; on interroge à ce propos, quand il s’en trouve un, l’oracle de la caverne; enfin on demande la pluie. Bien qu’assez rare, cette dernière prière se fait encore aujourd’hui auprès de certaines grottes, le Kehf ’l-ihoud de Sefrou par exemple, en dehors du moucem régulier, à n’importe quel moment de l’année, quand la sécheresse devient dangereuse pour les récoltes ; c’est une vieille coutume berbère : elle existait chez les Gu anches des Canaries (2).

Particulièrement intéressants à ce point de vue sont les récits relatifs à ce que l’on appelle au Maroc la « nuit de l’erreur », ou encore la « nuit de l’an », ou la « nuit du bonheur ». D’après ces traditions, chaque année, à date fixe, tous les individus, hommes et femmes, de certaines fractions, se réuniraient une nuit dans une vaste caverne. A un signal donné, on éteindrait les flambeaux; et tous se mêleraient indistinctement, chaque homme s’unissant au hasard à la femme la plus proche de lui, tandis qu’au moyen d’une corde passée à hauteur d’homme, le cheikh s’assurerait que nul ne reste debout. Tout étranger qui tenterait de s’introduire dans la caverne serait impitoyablement mis à mort.

La tradition de la nuit de l’erreur est répandue surtout dans le nord du Maroc : on y attribue l’observance de cette étrange pratique à différentes peuplades, qui passent, à des titres divers, pour hérétiques, notamment aux Beni-Mhacen, fraction des Ghiata, aux Zkara (3), et,

(1) C’est à l’automne qu’on accuse les Beni-Mhacen de célébrer leur « nuit de l’erreur »; et c’est à cette même saison que se passait la fête du même genre dont parle Nicolas de Damas (cf. la note 4 de la page suivante).

(2) René Basset, Recherches sur la religion des Berbères, p. 9 du t. à p.

(3) Sur les Beni-Mhacen, cf. principalement Trenga, Les Branès ( Arch . Berb., t: I, 1915-1916), p. 26 du t. à p. ; et sur les Zkara, Mouliéras, Une tribu zénète anti-musulmane au Maroc, p. 100-102.

dans des conditions un peu différentes (i), aux Bdadoua du Gharb et aux Ghenanema (2). Les voisins sont sûrs de ce qu’ils avancent; et donnent à l’appui de leurs dires de multiples détails, tant sur la cérémonie elle-même que sur les apprêts qui la précèdent : les intéressés, bien entendu, nient formellement, et protestent contre l’accusation. Il semble probable, en effet, qu’elle n’a plus rien de fondé aujourd’hui, et que la médisance, toujours prompte à s’exercer au Maroc comme ailleurs, d’une tribu à l’autre, ait perpétué, pour en charger des voisins méprisés, île souvenir de rites réprouvés qui furent peutêtre autrefois ceux de tout le monde, ou du moins infiniment répandus. Car il n’est guère douteux que cette tradition, qui existe dans l’Afrique du Nord en des points fort éloignés (3), ne repose sur quelque fondement réel. Au reste, les auteurs anciens nous ont rapporté, sur les Berbères d’autrefois, un certain nombre de faits d’ordre analogue (4). Ces scènes d’orgie ne doivent pas s’interpréter comme des faits de prostitution sacrée en l’honneur d’une personnalité divine déterminée, ainsi qu’elles l’étaient, ou l’étaient devenues dans les religions orientales, dont quelques rites de ce genre ont pu être importés en certains points de l’ Afrique du Nord (5) : ce sont

(1) Mosquée ou place publique. Salmon ( Arch . Mar., t. II, p. 358).

(2) Sur ces fractions « hérétiques », voir Doutté, Magie et Religion, p. 41-48 ; avec des réserves sur l’origine proposée. Elles semblent plutôt être des fractions en retard sur l’islamisation.

(3) Notamment dans le Djerid tunisien. Cf. Provotelle, Etude sur le dialecte berbère de Qalaât es-Sened, Paris, 1911, p. III. Au sud de Fès, cf. Marmol, éd. Perrot d’Abiancourt, t. II, p. 303 (Livre IV, chap. CXV) : D’ Ainelginoun ou la fontaine des Idoles. A Douzrou, chez les Ida ou Kensous (Anti-Atlas), cf. Laoust, Mots et choses berbères, p. 193.

(4) Ils ont été recueillis par Ed. Meyer, Histoire de V Antiquité (trad. fnanç.) Paris, 1913, t. I, p. 25. A noter en particulier le fragment n° 135 de Nicolas de Damas, affirmant « l’union indistincte des sexes », chez les Aa ÿoXtëjeç (inconnus par ailleurs), lors d’une fête d’automne.

(5) Cf. J. Toutain, Les cultes païens dans l'empire romain, t. III, Les cultes africains, p. 80-83.

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des rites sexuels à caractère essentiellement agraire, destinés, par un procédé de magie sympathique, à assurer la fécondation des champs et la bonne récolte future.

On pourrait croire que la meme Idée se retrouve dans des cérémonies de l’Anti- Atlas, dont nous parlerons plus loin, ayant pour but d’expulser du champ les mauvaises influences qui pourraient compromettre la récolte. L’un des rites, chez les Ilalen notamment (i), consiste à porter en grande pompe deux poupées, habillées l’une en marié et l’autre en mariée, à l’entrée d’une grotte : nous verrons pourtant que ce rite doit, selon toute vraisemblance, s’expliquer différemment. Par contre, la légende si fréquente du cortège nuptial cherchant abri dans une grotte, s’y laissant aller à des amours coupables, et, en punition, changé en pierre (2) , semble biefi être le souvenir de quelque rite analogue à celui de lia nuit de l’erreur, et transformé en cette légende le jour où il fut frappé de réprobation. Enfin il n’est pas impossible que la grande liberté de mœurs qui règne traditionnellement au cours de certains moucems, ne soit une survivance, très atténuée, de rites sexuels auxquels participait toute la communauté.

Aujourd’hui, le culte du soleil dont on retrouve tant de traces ailleurs, dans les feux, par exemple, qui s’allument lors des fêtes sur les hauts-lieux, n’en a laissé à peu près aucune dans le culte des cavernes (3) ; les cultes agraires, au contraire, en ont laissé beaucoup. D’oii vient cette différence ? Faut-il en conclure que le premier était adventice dans les grottes P Sans aller aussi loin,

(1) Laoust, Mots et choses berbères, p. 342.

(2) Cf. supra, p. 21, et infra\, p. 54-55.

(3) Faut-il voir une survivance de ces cultes solaires dans les illuminations que les Juifs font dans leur grotte de Sefrou au moment du moucem annuel ? (V. la description dans Brunot, op. cit.) Il serait bien téméraire de l’affirmer.

il est à remarquer que les éléments étrangers semblent avoir toujours exercé une certaine influence sur le culte du soleil, quand on le voit accompagné de représentations figurées. Assurément les forces germinatrices qui sont dans la terre ont besoin de deux adjuvants indispensables, le soleil et la pluie; et les hommes s’en sont bien vite rendus compte ; on peut donc ne pas s’étonner de trouver les rites du feu et les rites de l’eau mêlés aux rites agraires en quelque lieu qu’ils s’accomplissent, fûtce sous terre. Mais le bélier solaire ne paraît pas sans rapport avec celui d’Egypte ; plus tard, le Saturnus d’Afrique, héritier du Baal II ami non carthaginois, dieu peut-être astral dès avant son arrivée de Phénicie (i), eut le disque solaire pour l’un de ses principaux attributs. Le syncrétisme punique, puis romairi assimila ce dieu au fiancé des vieux rites magico-religieux que célébraient les agriculteurs berbères, comme sa parèdre Tanit-Caelestis absorba la fiancée (2) : Saturnus, en même temps dieu astral et agraire, saeculum frugiferum, eut parfois un abri sous roche pour lieu de culte : il n’est pas impossible qu’il ait contribué à y introduire le soleil (3).

(1) St. Gsiell, op. cit., t. I, p. 250.

(2) L’influence des cultes phéniciens sur les cultes agraires locaux est encore aisément discernable aujourd’hui, à certains détails. Ainsi, par exemple, la grenade, vieux symbole syrien de fécondité, que le laboureur brise sur le timon de sa charrue en commençant ses labours, ou qu’il enterre dans le premier sillon. Ainsi encore les pigeons et les colombes sacrés attachés à tel ou tel sanctuaire et particulièrement à ceux de quelques saintes, en qui il est aisé de retrouver une vieille divinité agraire. Jusqu’à quel point cette influence s’est-elle exercée ? C’est ce qu’il est encore impossible de déterminer.

(3) Cf. J. Toutain, Les cultes païens dans l'empire romain , t. III, p. 50-51, le sanctuaire de Saturnus d’Hadjeb tel Aioun. Un problème assez délicat est celui qui se pose à propos du dieu Ifrou, dont le nom se lit au fond d’un abri sous roche, au sud de Gonstantme, auprès d’une tête radiée. Il semble bien difficile, en tout état de cause, de faire une divinité solaire de ce dieu, dont le nom (Ifru, si la lecture est exacte : on a proposé leru, que M. Mercier {Les divinités libyques, p. 15, in Mém. de la Soc. Arch. de Constantine, 1900), rapproche du nom berbère de la lune, ayyour) est

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Dans un sanctuaire comme la caverne des Idoles, près de Tanger, certains éléments de culte apparaissent étrangers. Etait-ce la caverne consacrée à Hercule, vraisemblablement l’Hercule phénicien, dont parle Pomponius Mêla (i) ? En tout cas, bien que, comme nous l’avons vu plus haut, le bélier ait été adoré chez les Berbères depuis une très haute antiquité, et souvent comme un symbole solaire (2), lies ex-votos qui ont été recueillis en si grand nombre dans cette grotte ne semblent guère d’inspiration autochtone (3). Les divinités berbères sont encore, même aujourd’hui, trop matérielles pour se contenter d’offrandes symboliques : le Berbère sacrifie à ses génies ou à ses saints, successeurs de ses dieux, un animal en chair et en os; il leur apporte des offrandes qui sont des offrandes réelles : miel, beurre, huile ou boulettes de bouillie. Un culte où les simulacres s’étaient substitués aux choses avait bien des chances pour être fortement influencé par une religion plus évoluée.

apparenté de trop près à la racine berbère F R, se cacher (ef. R. Basset, Loqman berbère, Paris, 1890, p. 284), d’où ifri, grotte, pour gu’on puisse voir en lui autre chose qu’un dieu chtonien, sajns doute le roi des génies habitant dans üa caverne supposée exister derrière l’excavation visible. N’y auirait-il pas juxtaposition ou plutôt succession de cultes ? D’autre part, doit-on songer, à propos de ces vestiges de culte solaire dans les grottes de Berbérie, à une influence, directe ou indirecte, qu’auraient pu exercer le mithriaeisme et ses sanctuaires souterrains ? C’est une question qu’il serait bien difficile de résoudre. En tout cas, en ce qui concerne le Maroc, si M. L. Châtelain a retrouvé récemment à Volubilis des traces du culte de Mithra, rien jusqu’ici ne nous prouve que ce culte ait pénétré dans la population indigène.

(1) St. Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, t. I, p. 256. M. Gsell reconnaît fort justement l’existence de cultes étrangers, mais aussi la prédominance des cultes autochtones dans les cérémonies religieuses qui se rapportaient aux cavernes.

(2) St. Gsell, op. cit., p. 253.

(3) C’est sans doute à l’influence des religions punique et romaine qu’il faut attribuer l’abondance des ex-votos dans les sanctuaires anciens de la Berbérie orientale. Aujourd’hui encore, les ex-votos après accomplissement 'du vœu sont très rares dans les campagnes marocaines, même sous leur forme la plus rudimentaire.

Mais si le culte du soleil, en Benbérie si anciennement pratiqué en plein air, et surtout sur les hauts-lieux, y était moins enraciné dans les grottes, il peut paraître assez naturel de voir célébrer dans de tels sanctuaires des rites agraires. C’est au sein de la terre que se produit la mystérieuse fécondation du sol, et la germination du grain d’où naît la récolte. Quoi d étonnant, en apparence, à ce que des rites destinés à aider Faction de ces forces, et qui sont des rites de magie imitative, s’accomplissent dans les conditions les plus semblables possible à celles dans lesquelles doivent s’exercer ces forces P à ce que les cérémonies qui favorisent le travail interne du sol se célèbrent sous la terre, comme les feux qui doivent aider le soleil à franchir la période critique du solstice s’allument de préférence sur les hauts-lieux P

Cette considération a son importance, qu’il ne faudrait cependant pas exagérer. Car si nous avons vu, dans les grandes assemblées qui se tiennent à l’entrée des grottes, les rites agraires occuper parfois une place prépondérante, ces moucems annuels ne représentent qu’une petite partie des cérémonies agraires. Bien plus nombreux, et peut-être aussi, dans l’esprit des indigènes, bien plus efficients, sont tous les rites, collectifs ou individuels, qui accompagnent chaque acte de la vie agri cole : les labours, la sortie de terre des premières pousses, la moisson et le dépiquage. ; sans parler des innombrables rites de l’eau et du feu, occasionnels ou normaux, dont le rapport est si étroit avec la vie des champs. Tous ces rites ne sont ni moins nombreux, ni moins importants dans les régions où l’on se rend annuellement en moucem devant quelque grotte sacrée, que dans celles où ces grottes n’existent pas.

En second lieu, si importants soient-ils au cours des moucems dont nous parlons, ces rites agraires ne sont pas les seuls. En même temps que la fertilité de ses champs, chacun vient demander quelque grâce sans

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grand rapport avec la récolte future : la guérison d’une maladie, la naissance d’un garçon, la réussite d’une affaire, la richesse, et toutes sortes de choses de ce genre, qui, nous le verrons, sont du domaine des génies. Ces grâces, en général, peuvent se demander non seulement à l’époque du moucem, mais tout au long de l’année. De sorte que, si les rites agraires qui se célèbrent auprès des grottes ne forment qu’une petite partie de l’ensemble des rites agraires, ils ne représentent aussi, au total, que la minorité des rites et des croyances attachés aux cavernes.

Se célèbre-t-il donc actuellement auprès des abris sous roche ou des grottes sacrées deux sortes de cultes sans rapport entre eux, et dont les rites seraient simplement juxtaposés : d’une part, quelques cérémonies agraires, qui ne sont ni les plus nombreuses, ni les plus importantes, ni générales; d’autre part, un culte des génies, qui se mêle à ces dernières, et existe en outre indépendamment d’elles P

Une pareille juxtaposition de cultes hétérogènes serait bien improbable. Au contraire, si l’on considère, dans les sanctuaires qui nous occupent, l'importance primordiale des rites relatifs aux génies, et en même temps le rapport qui s’établit entre l’action bien ou malfaisante des génies et l’abondance des récoltes, l’on peut se demander logiquement si les cérémonies agraires quie nous voyons liées au culte des cavernes ne sont pas, elles aussi, pour une bonne part, issues du culte des génies.

Le lien qui unit ceux-ci à l’agriculture n’a pas encore été mis suffisamment en lumière. Avec la taslit- terre (la fiancée) des vieilles cérémonies agraires, personnalité symbolique beaucoup plus qu’ils ne le sont eux-mêmes, les génies sont les seuls dieux chtoniens. Ils vivent dans ciette terre où tes choses se passent, et, connaissant ce qui s’y prépare, peuvent l’indiquer aux hommes. Y ont-ils part eux-mêmes ? On penserait, à voir certaines croyan-

ces, que leur influence peut aider parfois la germination; et si, la plupart du temps, leur puissance apparaît opposée à la baraka du champ ou du grain, si la moisson encore sur pied ou déjà sur l’aire à battre est exposée à leurs déprédations, c’est encore une raison de s’adresser à eux à son sujet : il faut les écarter, les apaiser ou se les rendre propices. Tout aussi bien qu’en plaçant du sel ou du fer dans les silos ou dans les tas de grains, on y arrive en allant implorer les génies chez eux, en leur portant leur part. Lors des labours, lors des moissons et des dépiquages, on prend contre eux de multiples précautions ; au printemps, on les expulse des cultures comme on en arrache Iles mauvaises herbes ; et nous verrons plus loin comment les habitants de l’Anti- Atlas vont les prendre dans les champs, pour les ramener dans les grottes.

Ainsi donc l’agriculteur a souvent affaire aux génies, dans le but même de se ménager une récolte abondante et profitable. Il est assez naturel que parfois l’endroit où l’on s’adresse à eux devienne un centre auquel s’agrègent toutes sortes de pratiques agraires, même de celles qui n’ont originairement aucun rapport avec le culte des génies, des rites sexuels, par exemple, comme ceux de la nuit de l’erreur. Mais c’est là, dans l’ensemble, une chose accidentelle; et la meilleure preuve en est que ces rites sexuels se célébraient également dans de tout autres conditions. Aujourd’hui encore, chez les Ida ou Kensous de l’Anti- Atlas, petites filles et petits garçons vont ensemble aux champs, un matin de printemps, au moment où les jeunes pousses sortent de terre, et sans aller jusqu’à l’accomplissement de l’acte qui doit, par magie sympathique, aider la résurrection de la terre, en font le simulacre (i). Au milieu du champ qui doit être fécondé, le rite est tout aussi compréhensible, sinon plus, que dans une caverne : il est en rapport avec tout un groupe de

(1) Comm\micatw>n de M. (Laoust.

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cérémonies au cours desquelles les fiancés et les mariés de l’année doivent se promener dans les champs ou dans les jardins. Nous n’avons encore là qu’une survivance, mais une survivance infiniment moins effacée que celle des rites sexuels dans les grottes, réduits à l’état de légende. La nuit de l’erreur elle-même ne se passerait pas partout, au dire des informateurs qui affirment son existence, dans une grotte (J)

Quoi qu’il en soit, les cérémonies agraires qui se célèbrent aujourd’hui auprès des grottes de Berbérie ne nous apparaissent guère que comme des cérémonies où les cultes agraires et le culte des génies sont si intimement mélangés qu’ils n’en forment qu’un : c’est le culte des génies en tant que mêlés à l’agriculture. Le populaire ne s’y trompe pas, et sait fort bien, la plupart du temps, que c’est en réalité aux petites divinités chtoniennes que s’adressent ses prières au cours du moucem.

La chose est particulièrement visible quand le but du moucem est d’obtenir des indications sur la future récolte. Car, nous allons le constater, l’oracle que l’on vient si souvent consulter dans les grottes est essentiellement le fait des génies.

(2) Bdadoua, Salmon, op. cit., sur une place ou dans une mosquée ; cérémonie rapportée par Marmol, dans une mosquée.

LES GROTTES A ORACLES

Les grottes oraculaires : Ifri Aqdim des Imeghran, Sidi bou Infer des Infedouaq, la grotte de Lalla Taqandout des Niknafa ; ce sont les génies qui y parlent. — L’oracle par incubation. Son ancienneté et sa fréquence dans l’Afrique du Nord, particulièrement dans les grottes. — Ceux qui le rendent ce sont les divinités chtoniennes, les génies. — La nécromancie nordafricaine, ses rapports avec le culte des génies : le saint mort est consulté comme ancien devin ou comme maître des génies. — Les génies et l’apprentissage des métiers : Ifri n Qaou, la grotte des poètes. .

Un bon exemple de €es oracles agraires est celui de la caverne nommée Ifri Aqdim, sur le territoire des Ait bou Oughioul, chez les Imeghran du Dades.

A Ouardasat se trouve le tombeau de Sidi Jebbar, simple kerkour (tas de pierres), près duquel s’élève un palmier, et entouré d’un jardin dont l’accès est rigoureusement interdit aux femmes : elles seraient, en y entrant, frappées de paralysie ou deviendraient aveugles subitement. D’autre part, la vénération pour le saint est si grande que nul ne se risquerait à dérober un fruit dans le jardin, de peur de réveiller Sidi Jebbar.

A Alougam, non loin de là, repose, sous une qoubba, un autre marabout : Sidi Hosein. La légende met en relation ces deux saints personnages.

Sidi Jebbar avait une fille qui fut fiancée à Sidi Hosein. Le jour du mariage, comme le veut la coutume, les islan (garçons d’honneur) de Sidi Hosein allèrent chercher la fille de Sidi Jebbar; elle partit sur son mulet, accompagnée de ses filles d’honneur. Comme le cor-

LES GROTTES A ORACLES

tège avait fait la moitié du chemin, la pluie le surprit : tous cherchèrent un abri dans une grotte qui se trouvait près de là, au sommet d'un rocher ; ils laissèrent le mulet à l’entrée ; puis, pour se divertir, se mirent à rire et à chanter. La fiancée, qui n’aimait point son futur époux, se prit soudain à supplier Dieu de fermer la grotte sur eux. A ce moment, Dieu leur enleva toute pudeur : hommes et femmes se livrèrent à l’amour, tandis que Sidi Hosein, à Alougam, attendait toujours son infidèle fiancée. Mais ce forfait ne resta pas impuni. Dieu, justement irrité, transforma le mulet resté à l’entrée de la grotte en un énorme bloc de pierre qui en boucha complètement l’ouverture, ne laissant qu’une étroite fissure large à peine de deux doigts. Les coupables restèrent emprisonnés ; et depuis ce temps, chaque année, au premier mars (du calendrier julien), ils reviennent à la vie pour trois jours et se livrent à leur dévergondage. Quiconque met l’oreille à la fente de la grotte en perçoit les échos : les you-you des femmes arrivent jusqu’à lui.

Ces bruits ne sont pas sans signification : ils sont des présages que les initiés savent interpréter, et d’où ils tirent des renseignements concernant les productions de l’année qui vient : le lait des brebis, l’herbe des pâturages et l’orge des champs.

Aussi, chaque année, pendant ces trois jours, un grand moucem se tient devant la grotte : les gens de toutes les tribus d’alentour, hommes, femmes et enfants, s’y réunissent ; chaque fraction amène avec elle un bœuf. Les deux premiers jours sont consacrés aux réjouissances : on mange, on chante, on se livre à des jeux divers. Le troisième jour, au matin, a lieu le sacrifice. Les délégués de chaque fraction», tour à tour, amènent leur bœuf devant l’entrée de la grotte : l’animal est égorgé par l’un des moqaddems qui sont là. Ceuxœi sont actuellement quatre frères qui viennent d’une zaouia située à une demi-journée de la grotte : ils sont chorfa, et n’ont

aucun lien de parenté avec les marabouts. Pour leur salaire, on leur abandonne la peau et la tête des bêtes sacrifiées ; il les vendent aux enchères. La viande est mangée par ceux qui ont amené la victime. En dehors de cette fête, les malades viennent toute l’année consulter la grotte. Ils déposent une offrande en monnaie sur une pierre voisine de la fissure, et vont passer la nuit auprès du tombeau de Sidi Jebbar ou de Sidi Hosein. L’argent est partagé entre les sanctuaires des deux saints.

Nous nous trouvons évidemment là en présence d’une très vieille fête agraire de printemps, du culte d’une grotte oraculaire et guérisseuse. La légende de la noce pétrifiée voile-t-elle le souvenir de rites analogues à ceux de la nuit de l’erreur, qui se seraient déroulés en ce lieu ? Ce n’est point impossible : mais peut-être aussi la légende n’a-t-elle été appliquée à cet endroit précis que pour expliquer postérieurement, par un thème fréquent dans toutes les littératures populaires, le thème des cloches de la ville d’Ys, la présence d’un ancien oracle. Quant aux modifications qui furent introduites dans le culte sous l’influence de l’Islam, — les chorfa-moqaddems qui héritèrent des prêtres, comme les saints Hosein et Jebbar cherchèrent à hériter des dieux, les uns et les autres afin de capter les bénéfices du culte — elles n’ont pas même réussi à en voiler le paganisme. Il en est presque toujours ainsi quand il s’agit du culte des grottes.

Ces bruits oraculaires sortant de la terre et que l’on doit interpréter, si semblables à certains oracles de l’antiquité, ne se font pas seulement entendre dans la grotte des Imeghran. Chez les Infedouaq de la région de Demnat existe un oracle célèbre, celui de Sidi bou Inder. Là aussi il s’agit d’une grotte bouchée : ces cavernes parlantes sont le plus souvent des cavernes ofi l’on ne peut entrer. La consultation de l’oracle est fort simple. Le fidèle, sans l’intermédiaire d’aucun prêtre, vient poser sa question. Si la réponse est affirmative, on entend sortir du sol

les grottes a oracles

comme un sourd mugissement; si l’oracle garde le silence, c’est sa façon de répondre non. Ce langage rudimentaire est aussi celui qu’emploient certains marabouts pour faire entendre leur voix après leur mort, par exemple quand un parjure vient prêter serment sur leur tombeau (i). Néanmoins, dans le cas présent, l’épithète de Sidi accolé au nom de l’oracle doit moins que jamais nous donner le change sur son orthodoxie, et nous faire croire à une origine musulmane. Sidi bou Inder c’est proprement : Monseigneur qui mugit (2). L’on ne s’est guère mis en frais d’imagination pour islamiser le vieil oracle.

Assurément les bruits que l’on croit entendre sortir de ces fissures du roc ou de ces cavités de la montagne ne sont pas tous imaginaires : les ruisseaux souterrains, les courants d’air qui circulent dans les galeries, peuvent produire ces mugissements ou ces sifflements que l’on prend pour des you-you (3). D’où vient leur valeur prophétique ? Si ces oracles étaient uniquement agraires, l’on pourrait supposer que les bruits sont considérés comme émanant des forces mêmes incluses en terre, et dont r action mystérieuse produit la germination : il serait donc naturel que leur qualité ou leur intensité renseignassent de façon certaine sur la qualité ou l’intensité de la force germinatrice que la terre renferme cette année là : la consultation de la grotte ressortirait uniquement aux cultes agraires. Mais tel n’est pas le cas. Si à l’époque du moucem où il se fait entendre, l’oracle des Imeghran

(1) C’est aussi la façon dont le saint actuellement vivant de Meknès accueille ou repousse ses visiteurs. (Cf. Bel, Rev. de VHist. des Rel, 1917 (2), t. LXXI, p. 276).

(2) Rac. N D R, Mugir, gémir ; d’où l’on a voulu quelquefois faire dériver le nom du Deren, la montagne qui mugit, celle dont les échos répercutent le fracas du tonnerre.

(3) M. Westermarck {la Baraka, p. 45) attribue à une supercherie du prêtre le sifflement par lequel répond l’oracle dans la grotte de Lalla Taqandout. Dans ce cas particulier, la chose est possible. Mais cette explication ne saurait valoir pour toutes les grottes oraculaires, dont quelques-unes n’ont pas de prêtre.

donne spécialement des consultations d’ordre agricole, le culte de la grotte ne se borne pas là, et tout au long de l’année les malades viennent y porter leurs offrandes. Quant à Sidi bou Inder, on peut lui poser n’importe quelle question. Un conte fort amusant et fort peu révé rencieux pour l’oracle dont un paysan prend la place, montre une vieille qui vient le consulter pour le prier de lui faire épouser son amant; une jeune fille lui demande de lui faire avoir pour mari le berger qu’elle aime, une femme, de rendre son mari aveugle pour qu’elle puisse se divertir à sa barbe avec son amant. Et l’oracle fait connaître sa réponse (i).

Dans tout cela, les forces germinatriees n’ont rien à faire. En outre, ces demandes adressées à l’oracle sont tout autant des prières que des questions; et de leur côté les gens des Imeghran qui viennent égorger un taureau devant leur grotte sacrée, pensent accomplir un acte utile à la récolte elle-même, et non point destiné à les renseigner seulement sur ce qu’elle sera : l’oracle vient par surcroît.

Il est donc évident que ces questions et ces prières sont adressées à une personnalité divine et chtonienne, et non à des forces plus ou moins métaphysiquement conçues; et c’est elle qui répond elle-même. 11 reste à déterminer quelle est cette personnalité, assez oblitérée aujourd’hui pour se cacher, dans les cas qui nous occupent, sous l’aspect de l’impersonnel Sidi bou Inder, ou des coupables changés en pierre et désensorcelés pour trois jours. Si, à ne considérer que ces oracles, la question risque de rester fort obscure, la façon dont les choses se passent dans d’autres grottes oraculaires nous donne les éléments de la réponse : il est infiniment probable qu’il faut voir dans ceux que l’on va ainsi consulter, les vieux génies du sol berbère, ici dépossédés par la croyance en une légende

(1) La oust, Et. sur le dialecte des Ntifa. Textes, p. 408.

LES GROTTES A ORACLES

d’origine assez récente, là synthétisés, selon une loi sur laquelle nous reviendrons, en un saint d’orthodoxie douteuse. On nous dit expressément, en effet, de certaines cavernes, que les génies y parlent : c’est le cas par exemple de celle de Taghia Ikhinefnem dans le Sous (i), et de l’un des sanctuaires de ce genre les plus célèbres au Maroc, la grotte de Lalla Taqandout chez les Niknafa. M. Doutté qui l’a visitée il y a quelques années en a donné une longue description (2), dont je ne puis mieux faire que d’extraire quelques passages : tout commentaire ne pourrait qu’affaiblir un témoignage aussi formel :

« La grotte présente à son entrée deux couloirs d’envi- « ron 12 a i5 mètres de profondeur, et séparés l’un de « l’autre par des colonnes naturelles. C’est au fond de « celui de gauche que se trouve, semble-t-il, le principal <( sanctuaire; quelques chiffons sont attachés au roc, et « par terre est une natte pour se coucher. De plus, les « deux couloirs, de l’entrée jusqu’au fond, sont littéra- « lement encombrés de petites colonnes de pierres posée* « les unes sur les autres. Il y en a partout, sur le sol, sur « les entablements de la paroi, sur les plus minces corni- « ches que forment les accidents naturels de la roche. « Cela donne à la caverne une ornementation étrange...

« On mène surtout à la grotte de Lalla Taqandout les « fous et les névrosés. Un chérif des Haha de nos amis « ...nous raconte qu’il y est allé en ziara, c’est-à-dire en « pèlerinage, avec une femme qui était atteinte d’une « maladie nerveuse : elle était mejnouna, c’est-à-dire pos- « sédée par les génies. Ils entrèrent dans la grotte, et le « moqaddem entra avec eux. Ils adressèrent alors à haute « voix aux génies leur requête, demandant la guérison « de la femme, et le moqaddem répéta mot pour mot « leurs questions.

(1) René Basset, Contes pop. berb., p. 77.

(2) Doutté, En tribu , p. 274 sqq.

(( Alors le chérif entendit très distinctement une voix « qui venait de dessous terre, et qui avait, dit-il, le même « timbre qu’un phonographe... Cette voix disait... « Egor- <( gez une victime en l’honneur de Sidi Mah’ammed ou « Sliman, et faites un repas sacrificiel. Dieu la guérira : « ici nous ne sommes que des intermédiaires. »

« C’étaient les génies qui parlaient. Ils allèrent donc « au marabout de Sidi Mah’ammed ou Sliman, qui est « situé tout près de là, et ils y firent un pèlerinage de « trois jours. La femme s’est guérie, et depuis elle s’est « toujours très bien portée...

« Nous demandons au chérif de nous dire si c’étaient « bien les génies qui parlaient, et s’il pensait que vrai- « ment Dieu se sert de ces êtres surnaturels pour faire « aux hommes des communications. Après avoir réfléchi « sur cette question embarrassante pour son orthodoxie, « il nous dit que celui qui est chargé de donner des ré- « ponses aux consultants s’appelle Sidi Abderrahman ou « Meç’oud. Mais comme nous insistons pour savoir si « ce personnage est lui-même un saint ou un génie, le « chérif nous déclare finalement que c’est un salih’ , c’est- « à-dire un saint qui commande aux génies.

« Le vulgaire a une conception différente et moins

« musulmane de la sainteté de la caverne. D’après l’opi- « nion courante en effet, la caverne doit son caractère « sacré à la présence d’une sainte qui y est enterrée et qui « est précisément Lalla Taqandout. Rien n’est connu sur <v la personne et l’histoire de cette sainte, et son nom lui-

« même n’est guère musulman « Madame » Taqan-

« dont, de l’avis de tous, commande aux ’afrit, c’est-à- « dire aux génies qui pullulent dans la caverne, et qui « en rendent l’accès extrêmement dangereux. »

Tout cela est clair. Laissons de côté, ainsi qu’il con vient, l’explication gauchement orthodoxe du chérif, encore qu’il fasse intervenir un saint bien curieux, Sidi ’Abd er-Rahman ou Mesa’oud, personnage d’ailleurs his-

LES GROTTES A ORACLES

torique, qui, dans l’imagination populaire, est doué d’un grand pouvoir sur les puissances occultes, et, en un autre endroit, capta à son profit le culte d’une vieille divinité agraire. Laissons de côté également l’actuelle explication populaire, la mystérieuse Lalla Taqandout; elles dérivent l’une et l’autre, nous verrons par quel mécanisme, de tentatives postérieures d’islamisation. L’existence des génies à l’intérieur de la grotte oraculaire est nettement attestée : tout réduit qu’est leur rôle depuis que l’Islam s’est efforcé d’en faire de simples intermédiaires, il n’en reste pas moins que ce sont eux qui, directement ou non, donnent au consultant la réponse à sa question.

Le récit de M. Westermarck (i), qui a visité lui aussi la grotte, présente avec celui de M. Doutté de légères différences de détail. L’oracle n’a plus cette voix de phonographe; il répond par des sifflements que le moqaddem interprète. Mais l’accord est absolu sur la question essentielle : ce sont les jnoun qui rendent l’oracle. Au reste on les connait bien, on sait leurs mœurs et le nom de leur roi. Et nous verrons plus tard que les génies d’Imi n Taqandout ont bien d’autres pouvoirs encore que ceux de rendre des oracles ou de soigner des malades.

Ces oracles directs sont assez rares. Générallement, la puissance supérieure que l’on consulte répond d’autre façon. Le fidèle va passer une ou plusieurs nuits auprès du sanctuaire, quel qu’il soit. Durant son sommeil, le personnage qui rend l’oracle lui apparaît et lui donne des indications, claires le plus souvent, sur ce qu’il doit faire. C’est la pratique de l’incubation. Elle est très ancienne dans l’Afrique du Nord : Hérodote rapporte déjà des Nasamons qu’ « ils vont aux tombeaux de leurs ancêtres et s’en-

(1) La Baraka, p. 43-45.

dorment par dessus, après avoir prié; ils se conforment à ce qu’ils voient en songe » (i). Elle se poursuit à travers les siècles. El Bekri, au XIe, parle de dormeurs, chez les Ghomara du Maroc septentrional, qui restaient deux ou trois jours en léthargie, et à leur réveil prédisaient l’avenir (2). Aujourd’hui, l’incubation est un des rites les plus universellement pratiqués dans l’Afrique du Nord : elle est obligatoire lors du pèlerinage à certains sanctuaires ou au tombeau de certains saints, si l’on veut obtenir la grâce, de quelque ordre qu’elle soit, que l’on souhaite. La plupart des moucems durent deux, trois jours de suite; il n’en faut point chercher ailleurs la cause : ces nuits que l’on passe ainsi tous ensemble auprès du sanctuaire visité sont un rite essentiel, celui peut-être qui contribue le plus à procurer aux fidèles les avantages qu’ils retirent de leur participation à la fête. Le culte des grottes ne pouvait ignorer cette pratique : elle est aussi fréquente dans les cavernes que partout ailleurs, et plus peut-être ; on l’observe aussi bien lors des grands moucems qui réunissent toute la population d’une province devant telle grotte sacrée, que lors des pèlerinages particuliers que malades, gens inquiets de l’avenir ou consultants divers vont faire isolément auprès des sanctuaires souterrains ; elle existe même concurremment à d’autres rites qui sembleraient devoir l’exclure. Nous avons vu qu’à la grotte de Lalla Taqandout l’oracle des génies répond immédiatement ; pourtant des gens viennent y passer la nuit ; un coin leur est réservé, où une natte est disposée à leur usage.

Quelle est la nature de cette puissance supérieure qui

(1) Hérodote IV-172. Sur 1-es autres textes anciens relatifs à cette coutume, cl St. Gsell, Hérodote (Textes relatifs à Thist. de l’Af. du Nord), Alger, 1916, p. 184. Voir aussi à ce propos l’ingénieuse hypothèse d’Oric Bâtes (The Ecustern Libyans, Londres 1914), d’après laquelle le célèbre oracle d’Ammon serait lui aussi d’origine funéraire.

(.2) El Bekri, tr. de Slane, Paris, 1859, p. 232-233. (Alger, 1913 p. 20b 201.)

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apparaît au consultant pendant son sommeil, pour répondre aux questions qu’il lui pose ?

Les réponses que l’on va chercher en dormant dans des grottes ne peuvent guère provenir que de dieux chtoniens.M. Doutté,qui a étudié déjà la question (i), n’a pas manqué de faire le rapprochement qui s’impose avec les oracles antiques, dont beaucoup étaient des oracles par incubation, et par incubation pratiquée dans des grottes sacrées. Je ne voudrais pas reprendre après l’éminent ethnographe une comparaison où l’on rencontre à chaque instant les plus suggestives similitudes de rites. M. Doutté rattache aussi, fort justement, cette incubation dans les grottes aux pratiques suivies dans le monde sémitique. L ’istikhara y est de vieille date, « Les anciens Arabes -consultaient probablement les ahl elard(}es gens de la terre) dans les cavernes, à en juger par certains vieux textes, et cette induction est confirmée par la croyance des anciens Juifs au ’oh, qui était essentiellement un esprit habitant une caverne ».

Tout cela est fort plausible : le rite de l’incubation dans des grottes prophétiques apparaît donc, comme tant d’autres, commun à presque toutes les populations qui touchaient au bassin méditerranéen, où les Sémites contribuèrent peut-être à le répandre. Il existe un monde souterrain qui connaît l’avenir, et le meilleur endroit pour entrer en contact avec lui, ce sont évidemment les cavernes, qui mènent du plein air aux profondeurs du sous-sol. Mais il est plus difficile de suivre M. Doutté, quand il attribue ce pouvoir prophétique du monde souterrain à ce que « là sont les morts et leurs ombres, qui, délivrés de leurs entraves corporelles, peuvent avoir des connaissances que n’ont pas les vivants ; là puisent leur force les arbres, les plantes, qui sont la nourriture des

(1) Magie et Religion, p. 410-414. — Cf. sur cette question Bouché- Lecle-rcq, Histoire de la divination dans l'antiquité.

animaux; c'est le laboratoire secret où fermente la vie, où se distillent les poisons des plantes et leurs sucs bienfaisants, où s’enfantent les végétaux et leurs fruits »

Cette explication, qui est celle de M. Bouché-Leclercq, est valable pour les oracles de populations évoluées comme celles de la Grèce ancienne ; elle ne peut guère s’appliquer aux cavernes prophétiques de Berbérie. En ce qui concerne les forces mystérieuses de la terre, nous avons déjà vu qu elles sont pour bien peu de chose dans le culte que l’on rend aux grottes et dans les oracles qu’on vient leur demander. Quant à supposer que ces oracles chtoniens aient pu, à l’origine, être rendus par les âmes des morts, ce semble plus difficile encore à admettre. Les rares conceptions eschatologiques que l’on peut retrouver dans l’esprit des Berbères, — j’entends celles qui ne sont nullement islamiques, — ne nous permettent en aucune manière de penser qu’ils crurent jamais à un monde des morts souterrain, dont les cavernes auraient été une sorte de fenêtre sur le monde des vivants. Certaines pratiques en usage lors des funérailles iaissent tout au plus suppose» que l’âme était censée rester dans le tombeau avec le corps, ou bien si elle en sortait, c’était sous forme d’un oiseau, comme le croyaient parfois les Egyptiens, ou d’un insecte ailé ; aujourd’hui encore un informateur me décrivait le Paradis comme une sorte de ruche d’abeilles où chaque âme aurait sa cellule. Nous voilà loin des Enfers souterrains classiques.

Combattant, dans une discussion d’une portée plus générale que celle-ci, une théorie analogue, le P. Lagrange a judicieusement fait remarquer que la primitive nécromancie ne s’adresse pas à n’importe quels morts, mais aux âmes des prophètes ou des devins, qui, dans le royaume d’outre-tombe « continuent à faire leur office )>. Les autres morts n’en savent pas plus que les vivants sur l’avenir (i). Transportée dans le domaine

(1) Lagrange, Etudes sur les religions sémitiques, p. 317.

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berbère, cette conception pourrait y expliquer bien des faits. Chez ce peuple non plus, on ne consulte pas n’importe quels morts.

L’un de ces faits de nécromancie les plus caractérisés, et dont M. Doutté tire argument pour soutenir sa thèse, c’est l’incubation que les femmes des Touaregs vont pratiquer, pour avoir des nouvelles des absents, auprès des <c anciens tombeaux » (i). Mais il convient de spécifier que ces « anciens tombeaux » sont les tombes mégalithiques des autres âges, qui passent, chez les Touaregs, pour être la sépulture des izabbaren , race d’ogres ou de géants — les deux sont connexes — qui vivaient dans le pays avant F arrivée des musulmans. La consultante ne doit avoir sur elle aucun objet en fer — les génies en ont horreur — et c’est bien le zabbar qui lui apparaît, « sous la forme d’un géant, avec des yeux grands comme ceux d’un chameau », et lui donne la réponse désirée (2). Est-ce le mort que l’on consulte, ou le génie P Si c’était le mort, on irait aussi bien interroger n’importe quel tombeau. Le génie sait l’avenir ; dans les croyances berbères, il peut lui arriver de mourir ; mort, il « continue son office » ; mais ce n’est point ce passage de vie à trépas qui lui a donné le pouvoir divinateur. Les autres morts, si tant est que leur esprit continue à vivre dans la tombe, ne savent rien de l’avenir, tout comme de leur vivant, et l’on ne songe pas à les consulter.

Quand on va demander quelque réponse en dormant auprès du tombeau d’un marabout, c’est bien le saint lui même qui apparaît et donne la consultation. A quel titre ? Le saint est un être supérieur à l’humanité ; vivant, il sait plus de choses, de celles qui viennent par une inspiration d’en-himt, que les autres hommes; mort, il doit en être de même. Les légendes berbères sont pleines de prédictions

(!) Coutume signalée par de nombreux voyageurs. Voir la liste dans St. Gsell, Hérodote, p. 184.

(2) Benhazera, Six mois chez les Touaregs du Ahaggar, Alger, 1908, p. 63.

faites par les saints, et qui se sont réalisées ; quand ces saints devins donnent des consultations du fond de leur tombeau, ils ne font, eux aussi, que « continuer leur office ». Mais surtout, dans l’esprit des Berbères, ce qui constitue la qualité du saint, ce ne sont pas ses vertus, qui ne sont pas toujours bien grandes ; ce n’est point sa piété, souvent inexistante ; c’est le pouvoir qu’il est censé posséder sur les puissances occultes. Point de saint sans cela. Le marabout berbère est un peu l’incarnation d’un génie, et d’un génie supérieur. Son pouvoir lui survit : il continue après sa mort son métier de roi des jnoun. Quand le Berbère va le consulter dans son tombeau, s’adresse-t-il donc à l’âme d’un défunt libéré des attaches de cette terre, ou au maître des génies ? Beaucoup de ces saints doivent être du même ordre que le théologien Sidi ’Abd er-Rahman ou Mesa’oud, devenu moqaddem des génies dans la grotte de Lalla Taqandout et leur porteparole. L’Islam, en prenant à son compte les marabouts, a dû sanctionner aussi ce pouvoir surnaturel qu’ils possèdent, cette puissance sur (les démons ; tout ce qu’il a pu

faire, ce fut de tenter d’islamiser ceux-ci.

On voit donc que bien des faits de nécromancie s’expliquent en réalité par la puissance supérieure du personnage consulté, saint ou génie, qu’il garde mort comme il l’avait vivant ; et le rôle des démons peut y être considérable, encore que l’Islam favorise plutôt le saint. Mais si nous nous en tenons aux grottes, une constatation très suggestive s’impose : l’Islam lui-même a dû reconnaître que le culte, avec rite d’incubation, qui s’attache à certaines d’entre elles, est rendu aux seuls génies. C’est le cas, par exemple, de la grotte de Sidi Chemharouj, dans le Goundafi, dont nous parlerons plus en détail au chapitre suivant. Le fait que Chemharouj est reconnu comme roi des génies par l’orthodoxie musulmane ne doit pas faire illusion : l’Islam n’a pas osé imposer un saint de son crû, il s’en est tenu au génie et c’est celui-ci qui rend les oracles.

LES GROTTES A ORACLES

A moins donc de supposer que dans les croyances berbères préislamiques, les âmes des défunts s’identifiaient aux jnoun ou en devenaient une catégorie, ce qui serait, dans l’état actuel de nos connaissances, une hypothèse tout au moins risquée, il faut bien reconnaître que, dans les grottes, ce sont les petites divinités chtoniennes, les génies, qui rendent aussi les oracles par incubation (i).

Passons maintenant à un rite d’incubation prophétique légèrement différent. Il est bien des métiers, — presque tous même en certaines régions, — dont l’apprentissage n’est considéré comme terminé que lorsque le candidat est allé dormir une nuit auprès d’un ou d’une série de

(1) Je ne voudrais point contester qu’il existe dans l’Afrique du Nord quelques cas de nécromancie dans lesquels on ne consulte pas un personnage qui de son vivant avait le don de prophétie, ni les génies par l’intermédiaire d’un de leurs maîtres défunts, mais les morts en général. Cependant ces faits sont peu fréquents — surtout au regard des autres — et rarement concluants. M. Desparmet ( Ethnographie traditionnelle de la Mettidja in Rev. Af. 1918, p. 59), en rapporte deux exemples recueillis à Blida. Dans le premier, les femmes, habillant une pierre tombale, remportent chez elles et couchent à côté de ce mannequin ; les rêves qu’elles ont leur donnent des indications sur leur avenir. Mais ce genre de consultation par la pierre funéraire fait partie de toute une catégorie de pratiques analogues, selon lesquelles on habille de même un objet d’usage courant : montant d’un métier à tisser, morceau de charbon, etc., qui sert ainsi de support aux jnoun. Au reste, des termes mêmes dont se sert M. Desparmet (« cette pratique a joui d’une certaine vogue vers 1912-1918 »), il semble bien découler qu’elle n’est pas très profondément enracinée dans l’esprit populaire. L’autre exemple est celui de la consultation par la grenouille prise dans un cimetière et traitée de la même manière que la pierre tombale : M. Desparmet y voit l’incarnation de l’âme du mort. Ce n’est pas impossible ; cependant, il convient d’observer — et cette remarque vaut aussi pour le cas précédent — que les cimetières sont parmi les endroits que les jnoun fréquentent le plus volontiers. D’autre part, on connaît le rôle des cimetières dans la magie nord-africaine — même quand cette magie n’est nullement divinatoire, et quand les âmes des trépassés n’y jouent aucun rôle. — Voir dans la même étude (2e article, Revue Africaine, 1919, p. 78), un cas très concluant d’oracle par incubation rendu par un génie.

sanctuaires déterminés. La personnalité qu’il visite ainsi lui apparaît en songe, et parfois lui remet les instruments de son travail. C’est souvent tout l’apprentissage.

A notre époque, cette personnalité est en règle générale un saint, d’aspect, à vrai dire, pas toujours très orthodoxe : tel Sidi bou Jma’ des environs de Demnat, au sanctuaire duquel les apprentis moissonneurs s’en vont en pèlerinage, munis de leur faucille, dont ils lui apportent le poids de dattes. Mais dans un cas au moins, ce rite d’apprentissage par incubation a lieu devant une grotte, et les personnalités qui apparaissent au postulant endormi sont justement des génies. « Celui qui veut devenir un andam (chanteur-compositeur) se rend auprès d’une certaine caverne de l’Oued Sous que l’on nomme Ifri n Qaou ; il y égorge un bœuf noir qui ne doit pas avoir une seule tache blanche. Il pose la viande à côté de lui et dort trois nuits à l’entrée de la caverne. La quatrième nuit, il voit sortir de l’intérieur de la montagne la mère de l’esprit de cette caverne : elle lui ordonne de la suivre dans la grotte. A l’intérieur, d’autres génies lui apparaissent ; ils lui présentent des plats remplis de couscous et lui disent de se servir largement. Si l’homme a peur et ne prend pas de couscous, les génies le tuent ; mais s’il se sert, ils le laissent faire. Plus il mange, mieux cela vaut pour lui, car chaque grain de couscous qu’il avale deviendra un chant » (i).

Il en va donc de même que pour les grottes oraculaires proprement dites. En matière d’apprentissage aussi, les saints se sont appliqués à attirer à leur profit les obligations et les bénéfices du culte autrefois rendu aux génies ; mais l’antique rôle de ceüx-ci se laisse entrevoir dans les plus vieilles croyances. Dans les sanctuaires souterrains,

(1) Stumme, Dichtkunst und Gedichte der Schluh, Leipzig, 18%, p. 7. — Chez les Ida Gounidif de l’ Anti-Atlas aussi est une grotte auprès de laquelle se rendent, entre autres consultants, les apprentis chanteurs. Nous la retrouverons plus loin.

LES GROTTES A ORACLES

qui sont leur domaine propre, ils ont mieux résisté qu’ailleurs, et grâce à eux, nous pouvons voir encore aujourd’hui que les hommes ont été primitivement redevables de cette révélation de l’avenir, qu’elle leur soit faite directement ou par incubation, aux ordinaires habitants des cavernes, les génies. La divination, en Berbérie, a un caractère chtonien, parce que les génies habitent sous terre. N’ont-ils pas leurs correspondants à l’aube des autres religions à divination chtonienne ?

LES GROTTES GUERISSEUSES

L’incubation thérapeutique : toute grotte oraculaire est en même temps une grotte guérisseuse. Les génies médecins et la concurrence des saints : grottes de Lalla Taqandout, d’Ei-Maqta’, de Chemharouj. — Les génies guérisseurs en dehors des grottes : les jnoun de Chella. — Les maladies sont causées par les génies : ce ont eux les plus puissants pour chasser leurs congénères. — Les saints guérisseurs ne sont pas des intercesseurs, mais des exorciseurs.

La plupart du temps, quand on vient passer la nuit auprès d’un sanctuaire, l’oracle que l’on implore de la personnalité à qui il est consacré est d’une catégorie spéciale : l’incubation est une cure thérapeutique. La puissance consultée, apparaissant en songe, peut donner au patient l’indication du remède souverain ; ou bien, par un simple effet de sa volonté, lui apporter la guérison immédiate. Dans ce cas, il semble que le songe ne soit pas absolument nécessaire : le sommeil auprès du sanctuaire est par lui-même rempli de grâces.

Si, dans ces sortes de consultations, les marabouts se sont fait aujourd’hui la part du lion ; s’il n’est guère de santon qui ne soit médecin spécialiste de quelque maladie ou n’ait le pouvoir de les guérir toutes, les grottes n’ont pas perdu leurs vertus thérapeutiques. On peut poser en principe que presque toute grotte à oracles est en même temps une grotte guérisseuse. Tenons-nous-en aux exemples qui viennent d’être cités la grotte des Imeghran où un moucem général réunit chaque année la population désireuse d’interroger l’oracle sur la récolte

LES GROTTES GUERISSEUSES

future, est visitée en tous temps par les malades. Ce sont encore eux qui consultent le plus souvent l’oracle d’Imi n Taqandout : nous en avons vu un cas. En outre, il existe beaucoup de grottes dont on ne nous dit pas qu’elles soient oraculaires, mais où l’on conduit les malades pour qu’ils y passent la nuit.

Cette pratique thérapeutique est encore un trait qui nous rapproche des cultes de l’antiquité classique. L’incubation n’était guère usitée, sauf rares exceptions, que dans les sanctuaires des dieux guérisseurs ou de quelques héros jouissant, comme les marabouts actuels, du même pouvoir. Tels étaient les oracles d’ Asclépios, du héros Àmphiaraos et, plus tard, d’îsis ou de Sarapis. Cette incubation thérapeutique se faisait souvent dans des grottes sacrées, tout comme nous la voyons de nos jours pratiquée en Berbérie.

Qu’un sanctuaire oraculaire devienne un sanctuaire guérisseur, la chose s’explique trop naturellement pour que révolution ne puisse se faire en tout pays. Parmi les problèmes qui tourmentent l’homme, ceux pour la solution desquels il désire le plus ardemment l’intervention d’une puissance supérieure, parce que la science humaine est le plus souvent incapable de le soulager, figure au premier rang le moyen de calmer les souffrances qu’il endure. Peu à peu, les malades accaparent l’oracle. L’évolution est moins avancée en Berbérie qu’elle ne l’était dans la Grèce ancienne, mais elle a suivi le même chemin.

S’il est vrai que les oracles des grottes berbères sont rendus par les génies, il en résulte nécessairement, à défaut même d’autres preuves, qui, nous le verrons, sont nombreuses, que les génies, en plus de leur connaissance de l’avenir et de leur complaisance à le révéler, ont aussi le pouvoir de guérir les maladies. A ne considérer déjà que les mêmes exemples d’Imi n Taqandout et de la grotte des îmeghran, la chose apparaît évidente. Dans les deux

cas, il est vrai, nous n’avons vu les génies donner que des conseils, et renvoyer pour la guérison à des saints reconnus par l’orthodoxie. Il est visible pourtant que les génies d’Imi n Taqandout, en adressant leurs clients à Sidi Mohammed ou Sliman, à Sidi bel-’ Abbés es-Sebti ou à toute autre célébrité de l’hagiographie locale, ne le font que forcés par les circonstances actuelles ; autrefois, c’étaient eux-mêmes qui guérissaient. Puisque le pouvoir thérapeutique de ces saints est bien connu, pourquoi commencerait-on par s’adresser aux inutiles « intermédiaires » qpe sont les génies de la grotte, si, ce faisant, on ne perpétuait pas, consciemment ou non, le souvenir de l’ancien culte P Quand les malades du Dades, avant d’aller dormir auprès du tombeau de Sidi Jebbar ou de Sidi Hosein, commencent par déposer, sur une pierre placée près de la grotte sacrée, une offrande qui sera ensuite partagée entre les deux marabouts, au lieu de la leur porter directement, c’est encore un souvenir évident du temps où ils venaient chercher à la grotte leur guérison elle-même. A B abat, on conduit, pour les guérir, les épileptiques aux grottes voisines du mausolée de Sidi el-Yabouri, sur le bord de la mer. Devons-nous croire que cette grâce fut toujours demandée à Sidi el- Yabouri, saint nouveau venu, quand on raconte expressément par ailleurs que les grottes du rivage sont habitées par les génies (i) ? En amenant le malade, on apporte du couscous sans sel et on sacrifie un coq noir : voilà qui ne s’adresse pas au marabout. Partout on saisit ce même travail des saints, soutenus par toutes les forces de l’Islam, contre les vieux cultes ; mais bien qu’il y ait encore là un phénomène général d’évolution, qui, sans même l’arrivée de l’Islam, aurait peut-être, chez les Berbères laissés à eux-mêmes, livré peu à peu à Yagourram les pré-

(1) Pour quelques-uns même, ces grottes sont consacrées à Sidi- Mimo-un, comme le vieux canon qui se trouve au-dessus. Or Skli-Mimoun est un roi des génies.

LES GROTTES GUERISSEUSES

rogatives des puissances chtoniennes, comme les héros des cultes grecs héritèrent des oracles réservés autrefois aux divinités de la terre, la puissance des saints est encore de trop fraîche date dans ce pays pour dissimuler complètement leurs prédécesseurs.

D’ailleurs ils ne sont pas encore parvenus partout à prendre 'complètement le dessus. À Imi n Taqandout même, si une grande partie des consultants, interrogeant directement l’oracle, se conforme à ses prescriptions et va chercher sa guérison chez l’autre médecin qu’il indique, beaucoup viennent pratiquer l’incubation dans la grotte elle-même, où à côté de la natte sur laquelle ils s’étendent sont aussi des verges dont le moqaddem les frappe (i), sans doute pour chasser d’eux les mauvaises influences. D’innombrables petits kerkours y sont élevés ; des chiffons sont accrochés aux anfractuosités. Ce sont des rites d’expulsion du mal : preuve que beaucoup viennent là pour se débarrasser sur place de leurs maux (2).

H est même des grottes guérisseuses où les saints n’ont pu obtenir aucune part, et qui sont demeurées exclusivement consacrées aux génies. J’ai déjà mentionné la célèbre caverne du Goundafi :

« Entre le Jbel Agoundez, le Jbel Azzaden et le Jbel Àzgrouz, au-dessus de Tagadirt el Bour, dans une khellâ, c’est-à-dire un espace désert, se trouve une caverne à l’entrée de laquelle est une guelta, c’est-à-dire un bassin naturel, rempli d’une eau toute verte, qui sort des

(1) Westermarck, La Baraka, p. 44.

(2) A ce propos, il n’est pas inutile de remarquer que les Berbères ne connaissent pas les ex-votos thérapeutiques figurés, bras, jambes, têtes, etc., que l’on trouve en si grand nombre dans les sanctuaires iguérisseurs de l’antiquité et du christianisme, et même dans certaines grottes guérisseuses des pays voisins. Pour nous en tenir aux sanctuaires antiques de populations dont la civilisation ne devait pas être très différente de celle des Berbères d’aujourd’hui, les grottes espagnoles ont livré une grande quantité de ces ex-votos.

profondeurs du sol et dont le trop plein s’écoule par un canal. Là se trouve un arbre, très grand, de l’espèce appelée iqqii

(c Cette caverne est le séjour d’un génie bien connu, musulman et révéré comme un saint musulman, c’est Sidi Chemharoûj, qui est là l’objet d’un véritable culte. Auprès de la caverne, se trouve une espèce de retrait en pierres sèches, dans lequel ceux qui ont quelque chose à demander à Sidi Chemharoûj, et particulièrement les fiévreux, car la fièvre sévit avec intensité dans la vallée de l’oued Nefis, viennent passer trois nuits consécutives

« Tous les ans, comme s’il s’agissait d’un saint orthodoxe, il y a un moucem, auquel on vient de tout le Goundafi et meme de plus loin. À ce moucem, qui a lieu fe s smaim, c’est-à-dire pendant la canicule, on égorge au sanctuaire du saint ’afrit des poules, un mouton, parfois un taureau noir » (i).

Que l’Islam voie d’un mauvais œil cette cérémonie et ce culte, ce n’est pas douteux, car un de ses saints orthodoxes, Moulay Ibrahim, cherche à leur faire concurrence. Mais jusqu’ici il n’a pu annexer la caverne de Chemharouj qui reste tout à fait indépendante de lui. Pour combien de temps encore ?

Voilà donc un génie officiellement guérisseur. Tels sont aussi ceux de la grotte d’El Maqta’, à Fès, en dehors de Bab el-Khemis. « C’est, dit M. Westermarck, une large grotte qui contient des sources dédiées aux saints génies Sidi Mousa, Sidi Hammou, Moulay Brahim et Lalla Mira l’Arbiya. Ces génies et d’autres génies saints (2) s’assemblent dans cette grotte qui est hantée par les moumenin, c’est-à-dire par les génies musulmans. Chemharoûj (3), le

(1) Edm. Doutté, En Tribu, p. 90-91.

(2) Lalla Mira ’l Fassiya, Lalla Rqiya, et un autre ('Comim. de M. L. Brunot).

(3) Appelé plutôt à Fès : Sernharouj.

LES GROTTES GUERISSEUSES

roi des jnoun, y avait son gouvernement de son vivant; mais maintenant qu’il est mort, une jennia, du nom de Nejma, règne sur les esprits de la grotte. La place est visitée par les personnes qui sont troublées par les jnoun. Le visiteur embrasse le sol ou la paroi de la grotte (i), brûle du benjoin, allume une lampe à huile (2) au bord de l’une des sources, et donne au moqaddem quelques bougies, un chevreau ou un coq noir qu’il égorge. On reçoit les visiteurs chaque lundi et chaque jeudi, les jours de marché de Fès... » (3).

Les personnes hantées par les jnoun, ce sont les malades, ou du moins certaines catégories de malades. La grotte d’El Maqta’ est donc encore une grotte guérisseuse où les saints n’ont nulle part.

Assurément, dans ces deux cas, on peut objecter que les génies guérisseurs sont des génies musulmans ou du moins des génies reconnus, bon gré, mal gré, par l’orthodoxie. On n’en saurait pourtant conclure que le culte de ces cavernes vienne de l’Islam. Tout au plus y a-t-il un léger pas fait vers les croyances nouvelles, par l’islamisation des génies, ou leur remplacement par des génies déjà islamisés. Mais il est des cavernes de ce genre où les génies sont restés bien berbères : telle la grotte de Ghar Fatta, dans 1 Anjera, où les malades brûlent du benjoin et passent la nuit; encore qu’un saint à nom inconnu ait tenté de supplanter les vieux jnoun (4).

(1) En ayant soin de mettre les mains derrière le dos, pour qu’on ne croie point à une prosternation comme celle de la prière musulmane. Cette prescription est typique.

(2) Ces lampes sont de petits vases appelés tûgrai (Cf. W. Marçais, Textes de Tanger , Paris, 1911, lexique). Ce sont des bols d’argile non vernissée. On s’en sert spécialement pour donner à boire aux personnes présentes dans une chambre mortuaire. Pour les offrandes d’huile aux génies on ,y ajoute une mèche qu’on allume : on a ainsi une lampe.

(3) Westermarck, La Baraka , p. 42-43.

(4) Westermarck, ibid., p. 46.

D’ailleurs il existe, en dehors même des grottes, des sanctuaires où l’on va demander sa guérison aux génies bien plutôt qu’aux saints. Les exemples en sont fort nombreux : l’un des plus typiques est celui de Chella, aux portes de iïabat. On y implore Moulay Ya’qoub, dont on ne sait pas très bien, à vrai dire, s’il est un sultan des Béni Merin ou plutôt le Moulay Ya’qoub, roi des jnoun, maître de ceux qui font bouillir les eaux sulfureuses et, par là, divinité spécifiquement guérisseuse de la syphilis, pour laquelle on va consulter à Chella. Les deux personnages se confondent dans l’esprit du peuple, et aussi avec un troisième, le Sultan Noir. Mais les ruines de la mosquée de Chella sont un des endroits les plus peuplés de jnoun qui soient au Maroc. Au coin le plus retiré, entre des murs éboulés envahis par une végétation très dense, est un petit bassin recouvert tout entier par le feuillage d’un figuier sacré, qui ne laisse filtrer qu’une rare lumière : endroit où l’on sent vraiment un peu de religieuse horreur. Le lieu est entre tous rempli de jnoun; les femmes y vont laver leur chevelure, et accrocher des myriades de chiffons aux rameaux de l’arbre : c’est dans toute sa beauté le culte des génies guérisseurs.

Mais la chose curieuse, c’est que là encore le cuite de la grotte, ou plutôt de l’excavation, n’est pas entièrement absent. Il est, non loin, trois trous assez profonds creusés dans un mur : les parois en sont toutes noires de la fumée des bougies allumées. C’est là, la tradition le veut, que les malades, espérant obtenir la guérison en recourant à l’incubation, s’installent pour passer la nuit. Cherchent-ils un abri contre le froid P Bien plutôt ils dorment là parce que c’est déjà un embryon de grotte, et que les jnoun guérisseurs ou leur roi Moulay Ya’qoub les y sauront mieux trouver, (i).

(1) A Tlemeen, près du tombeau de Sidi Ya'qoub, qui commandait, lui aussi, aux génies, mais dont la légende, telle que nous

LES GROTTES GUERISSEUSES

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De tout ce qui précède, il ressort que le pouvoir guérisseur des génies, principalement dans les grottes, ne saurait être mis en doute. A quel titre sont-ils médecins ? C’est beaucoup moins parce qu’ils rendent des oracles, que par le fait même qu’ils sont des génies. La chose est aisée à comprendre : plus encore, elle apparaît nécessaire Les maladies, dans l’esprit du peuple, ne sont jamais naturelles : elles proviennent toutes de ce que le sujet est sous la domination d’influences mauvaises, et ces influences se matérialisent à peu près toutes dans les jnoun. Puisque ce sont eux qui causent le mal, qui plus qu’eux a le pouvoir de le faire disparaître ? Il leur suffit d’abandonner leur victime ou d’être forcés de la lâcher. Considérons les maladies que l’on vient de préférence soigner en passant la nuit auprès des cavernes : entre tant de maux qui affligent l’humanité, les plus fréquemment guéris par ce procédé sont l’épilepsie, la fièvre ou la folie, c’est-à-dire justement les maladies de possession les plus caractérisées. Pour chasser les génies du corps des malades, un saint peut être un exorciseur puissant : l’est-il plus qu’un roi des génies lui-même ? Chemharouj et Moulay Ya’qoub le roi des jnoun sont les égaux, à ce

l’-ont transmise les hagiographeis, est bien différente de celle du Moulay Ya’qoub marocain, « se trouve une niche appelée Bit-Djenoun, la maison des djinn. Le gardien nous a raconté, avec une candeur pleine de gravité, que les démons se rendent dans cette niche et qu’on y vient pour se faire délivrer d’une possession. Le possédé passe la nuit dans cet endroit, en ayant soin de mettre la tête dans la niche. Le lendemain matin, le djinn a disparu par la puissance de Moulay Ya’qoub. Des Espagnols viennent parfois ici pour se débarrasser d’un djinn, ajouta dévotement le pieux musulman. » E. Moritet, Culte des saints musulmans dans l'Afrique du Nord, Genève, 1909, p. 31. Le rôle de la niche est donc ici tout à fait explicite : elle rappelle de bien près les excavations de Chella. Il faut en quelque sorte « une porte » pour que les génies rentrent chez eux. De telles niches se retrouvent auprès de nombreux sanctuaires de ce genre.

point de vue, des plus grands saints de l’Islam. La foule, tourmentée par les génies, s’adresse naturellement à ceux qu’elle sait être leurs souverains : c’est encore leur pouvoir occulte qui fait la puissance des marabouts orthodoxes (i). Encore leurs sanctuaires sont-ils, par rapport aux autres, désavantagés; ils ont le pouvoir de chasser les génies, ils ont moins que Tes grottes celui de les résorber. La guérison des maladies humaines n’est qu’un cas particulier de l’expulsion du mal : or cette expulsion du mal est un des bienfaits les plus importants que l’homme attend, en Berbérie, du culte des cavernes. Les rites qui s’y rapportent sont parmi les plus caractéristiques.

(1) Que les saints guérisseurs soient avant tout exorciseurs, c’est ce qui ressort nettement des miracles de cet ordre qu’ils accomplissent à leurs tombeaux. Cela nous est dit souvent explicitement. Le rôle de Moulay ’Abd el-Qader el-Djilani, aux kheloua de qui l’on vient, dans le Gharb, porter les enfants malades, est particulièrement net à ce sujet. Nous sommes loin de la théorie de l’intercession.

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