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LES GROTTES ET L EXPULSION DU MAL

même temps, leur porter d’avance leur part, à la fois pour se les concilier et pour qu’ils n’aient pas besoin d’aller la chercher eux-mêmes, au grand dam de leurs fournisseurs involontaires.

Ces deux dangers, également matériels, mais les uns visibles et les autres invisibles, qui menacent les moissons mûrissantes, sont souvent, chez ces populations, symbolisés dans ces deux seuls termes, les jnoun et les petits oiseaux. Et même, dans l’esprit du Berbère qui cherche à les écarter de son champ, il existe entre ces deux catégories d’êtres une connexion difficile à formuler, mais réelle. L’on ne saurait dire que les petits oiseaux incarnent les génies, mais il y a entre eux des rapports étroits; ils sont conçus presque comme des êtres du même ordre, et souvent les mêmes rites qui chassent les uns expulsent aussi les autres. L’énigmatique ’ Ali Gzaiout, ce personnage mystérieux qui hante les grottes de l’Anti- Atlas, semble être le roi magique des petits oiseaux, en même temps qu’il possède une certaine autorité sur les génies. Au cours des offrandes propitiatoires qu’on va faire à ces puissances pillardes — la part du feu — une formule qui se prononce souvent au moment où l’on dépose les dons à l’endroit consacré, est celle-ci : « Voici votre part, ô petits oiseaux et génies ». Ils sont étroitement associés.

Mais ce qui est du plus haut intérêt pour le sujet qui nous occupe, c’est l’endroit où se font ces offrandes aux génies : le plus souvent sous un arbre consacré, ou à l’entrée d’une certaine grotte. Ainsi, chaque année, en mars, chez les Ait Oumanouz (il, jeunes filles et jeunes garçons se forment en cortège, et s’en vont pieds nus porter à l’entrée d’une grotte une offrande de grains et de légumes ; en même temps il font des voeux, car les génies, a l’occasion, sont susceptibles de rendre service aux mortels, surtout à ceux qui Iles nourrissent.

Ces prémices explicitement consacrées aux génies, cette

(1) Laouist, ibid.

part qu’on leur apporte et qu’on dépose à l’entrée d’une grotte : la chose est déjà claire, le culte n’est pas rendu à la grotte, mais à ceux .qui la hantent, et ceux-ci sont des génies. Chez quelques autres tribus l’offrande est différente, mais le sens n’est pas moins net.

Chez les Ilalen, on fabrique deux poupées d’argile, revêtues l’une de vêtements masculins, l’autre de vêtements féminins : ce sont le fiancé et la fiancée. On les promène en cortège à travers la campagne; puis l’on se dirige vers la grotte sacrée, à l’entrée de laquelle les jeunes filles déposent les deux poupées ainsi que deux galettes de pain sans sel. A peine ce geste est-il fait que chacun se sauve de toute la vitesse de ses jambes vers le village, car le dernier arrivé sera la proie des jnoun : ses champs seront saccagés et le malheur s’acharnera après lui. Chez Iles Ait Isaffen, la cérémonie est analogue (i).

Cette cérémonie; dans les grandes lignes, est claire. C’est un rite typique d’expulsion du mal. La promenade à travers les cultures a pour but de faire passer dans les deux poupées les mauvaises influences qui peuvent se trouver dans les champs. Or, que ces mauvaises influences soient conçues sous la forme de génies, c’est ce qui ressort nettement du fait que sitôt les poupées lâchées, c’est-à-dire sitôt les génies remis en liberté, chacun se sauve en toute hâte pour ne point être rattrapé par eux. De même la femme des Ntifa, quand elle va jeter au ravin Bou Harras, le jinn briseur qui hante les cuisines, doit revenir au plus vite chez elle, et sans tourner la tête. Ces influences, l’on ne peut ou l’on ne veut les détruire, mais on veut s’en débarrasser, et le meilleur moyen, ce n’est pas de les chasser n’importe où, comme les oiseaux qu’on écarte des champs en poussant des cris et en faisant de grands gestes, c’est de les rassembler et de les reporter à l’endroit d’où elles viennent. L’opération qui consiste à aller prendre dans les champs les influences mauvaises

(1) Laoust, ibid.

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