LES GROTTES ET L’EXPULSION DU MAL
qui se confondent avec les génies et à aller s’en débarrasser dans la grotte, est exactement la même que fait le malade, lui aussi possédé par les jnoun, quand il va dormir dans une grotte avec l’espoir de les y laisser. Pourquoi y restent-ils ? C’est qu’ils sont là chez eux, ou plutôt, nous le verrons, à la porte de chez eux.
Mais que signifient loi les rites de mariage, que l’on trouve aussi en d’autres endroits où la cérémonie ne se termine pas devant une grotte ? Représentent-ils quelque survivance, comme nous -en avons trouvé ailleurs, de rites sexuels qui se seraient célébrés autrefois dans la caverne ou dans tel autre endroit consacré P Je ne le pense point : bien plutôt ils complètent le sens de lia cérémonie. Dans une autre fraction de cette meme tribu des Ilalen, celle des Ait Abdallah, comme aussi au village de Tagadirt, chez les Ida Gounidif , et ailleurs encore, ce n’est plus deux, mais une seule poupée, que les femmes portent à un endroit consacré ; et cette poupée est une fiancée : la fiancée des génies, disent très explicitement les seconds; la fiancée d’ ’Ali, disent les autres ; or cet ’Ali est le meme qu’ ’Ali Gzaiout, le roi des jnoun, qu” Ali Igdad, le roi des oiseaux. C’est donc une victime expiatoire, substitut magique d’une victime en chair et en os : on donne une épouse aux génies ou à leur roi, tout comme on les nourrit ; et cette jeune fille étant d’avance considérée comme perdue, on la charge en outre de toutes les mauvaises influences que l’on renvoie chez elles. En va-t-il de même de notre couple de poupées ? Symbolise-t-il le mariage du roi des jnoun et de la fille des hommes, barbare Andromède offerte pour racheter la moisson ? (i) La chose est probable, puisque ces poupées s’appellent justement 'Ali Gzaiout (2).
(1) Il convient ici de noter la fréquence de ce thème dans le folk-lore berbère : nous en avons vu un exemple précédemment ('P- £5-27). Toutes ces histoires viennnent-elles d’Orient, comme vraisemblablement, du moins sous sa forme, celle que nous avons rapportée, ou quelques-unes ont-elles leur origine dans des vieux rites nationaux de ce genre ?
(2) En outre, elles sont deux, et de sexe différent : il semble
La cérémonie collective des Ida Gounidif à laquelle nous avons fait allusion, se termine non à l’entrée d’une grotte, mais sous un arganier — au reste, arbre et caverne, nous le verrons, ont en cela même valeur. — Mais cette tribu possède en outre une grotte nommée if ri n tzloul, en rapports étroits avec les animaux rongeurs, les /petits oiseaux, et les autres mauvaises influences destructives des récoltes. A la même époque, en mars, «chaque famille y va, individuellement cette fois, faire une offrande propitiatoire : elle dépose à l’entrée quelques boulettes de fèves et de lentilles cuites sans sel (i). Gela seul suffit à indiquer à qui s’adresse le don, comme aussi la «couleur noire des victimes /que l’on sacrifie parfois et dont on laisse le corps entier à l’entrée de la grotte. Mais ce qui rend cette caverne des Ida Gounidif particulièrement intéressante à notre point de vue, c’est qu’étant ainsi explicitement hantée par les génies auxquels on vient faire des offrandes.
qu’il leur soit ainsi plus facile de ramasser au cours de leur promonade, et d’emporter les mauvaises influences, mâles et femelles, c’est-àidire toutes, et en même temps celles sous l’empire desquelles hommes et femmes se trouvent. C’est du moins «ce qui paraît probable, à étudier les cérémonies d’expulsion des oiseaux des Ida ou Qaïs (Laoust, ibid.). Elles consistent à mettre à mort solennellement, en les lapidant, deux oiseaux, mâle et femelle, attachés à un roseau, et vêtus en homme et en femme. On détruit ainsi magiquement toute l’espèce, mâles et femelles ; en même temps un rapport certain, quoique malaisé à définir, unit les hommes du village au mâle, les femmes à la femelle. On nomme cette cérémonie tameghra iigdad, le mariage des oiseaux : or c’est justement le nom donné aux asifed précédents, «où les deux poupées jouent un rôle. Ce nom, qui, sans cela, serait inexplicable dans ce dernier cas, suffit à prouver l’existence, entre les deux cérémonies, d’un certain lien, que de nouveaux documents permettront peut-être de saisir plus clairement. — D’autre part, il n’est pas impossible qu’il y ait, en ce qui concerne quelquesunes de ces cérémonies, contamination avec les rites, assez clairement observés par ailleurs, de mariage symbolique du champ. Peut-être y a-t-il un cas de «contamination analogue dans la cérémonie bien connue de Mata, célébrée dans l’arrière-pays de Tanger, et dont la dernière recension a été donnée par Laoust, op. cit., p. 330-335.
(1) Laoust, op. cit., p. 347.