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LES GROTTES ET L EXPULSION DU MAL

propitiatoires pour sauver les récoltes, elle possède en outre tous les caractères que nous avons jusqu’ici attribués à l’influence des génies : elle guérit et elle parfait l’apprentissage ; les malades dorment à l’entrée pour recouvrer la santé, les apprentis chanteurs y viennent sacrifier pour entrer en possession de leur art. Enfin l’on raconte quelle renferme des richesses immenses. Il nous est donc attesté ainsi d’une façon frappante que ce sont les mêmes êtres qui dévastent les champs, causent à l’homme les tourments de la maladie, lui donnent la maîtrise de son art, et gardent les trésors souterrains, les mêmes jnoun.

Des rites, aussi caractérisés et aussi vivants encore aujourd'hui, d’expulsion du mal, ou plutôt, ce qui revient au même, des génies en tant que malfaisants, nous donnent l’explication de bien d’autres rites dont le mécanisme seul ou le simple souvenir se sont conservés ailleurs. Le Kehf el ’eubbad de Sefrou, la grotte que vénèrent les musulmans à côté de la caverne beaucoup plus importante réservée aux Juifs et aux gens de Bahlil, renferme dans son étroite chambre un tas de pierres (i) ; la grotte d’el- Maqta’ en contient quatre. Or il est aujourd’hui établi, surtout depuis les travaux de M. Doutté (2), que le kerkour, si fréquent dans l’Afrique du Nord, est un réceptacle d’influences malfaisantes dont chaque passant ou chaque pèlerin se débarrasse avec la pierre qu’il y ajoute. Si les musulmans de Sefrou se contentent aujourd’hui de faire des vœux en visitant cette grotte, leurs ancêtres venaient en outre y laisser les génies qui les tourmentaient. Quand les femmes de Tikiout, chez les Ntifa, s’en vont chaque semaine à la grotte de Sidi Bergem, appor-

(1) Brunot, Cultes naturistes à Sefrou.

(2) Cf. notamment Marrakech , p. 57-108.

tent des œufs et du pain pétri sans sel, font des vœux et laissent là, si elles en souffraient, leur fièvre quarte, elles accomplissent une cérémonie qui répond exactement aux memes croyances, bien qu’oblitérées un peu par le temps\ qui poussent aujourd’hui vers leur 'caverne les Ida Gounidif . Ainsi cette grotte de Sidi Bergem, où l’on va porter des aliments aux jnoun, grotte guérisseuse de la fièvre, et recelant des richesses, fut, à plusieurs centaines de kilomètres, le centre d’un culte exactement semblable à celui de la caverne des Ida Gounidif . Elles ne devaient pas être les seules, et des similitudes de ce genre donnent quelque certitude aux hypothèses qui présupposent une unité de croyance, sur certains points, chez les Berbères d’autrefois.

Visites et pèlerinages n’ont point pour seul but l’expulsion du mal ; mais on comprendra dès lors pourquoi l’on voit souvent les populations habitant dans le voisinage immédiat d’une grotte sacrée, venir lui rendre visite à des intervalles périodiques assez rapprochés. Même s’il n’est pas malade, un pèlerin d’occasion peut profiter de ce qu’il se trouve aux portes des génies pour y laisser ceux qu’il a sur lui : une visite à une grotte peut être un remède préventif aussi bien que curatif. Les voisins qui ont cet utile exutoire tout près d’eux, mais qui, par suite de sa proximité même, sont plus que les autres exposés à héberger les génies, — car ceux-ci ont une tendance naturelle à revenir tenir compagnie à l’homme auprès de qui ils trouvent gîte plus confortable et nourriture mieux assurée que dans leurs souterraines demeures — vont, à intervalles réguliers, les ramener chez eux. On fait peau neuve, par précaution, exactement comme l’ancienne médecine prescrivait une purgation à date fixe. Chasser les humeurs ou chasser les jnoun , la différence, dans l’esprit du populaire, n’est pas bien grande : le moyen seul diffère. L’une et l’autre chose est conçue comme un rite d’expulsion du mal.

LES GENIES DANS LES GROTTES

Le culte des arbres ; ils sont, comme les grottes, des exutoires pour les génies ; il en est de même des sources. — Les demeures souterraines des génies : grottes, arbres, sources, sont des portes par où ils rentrent chez eux. — Les rapports entre hommes et génies : les conditions de leur entente; services mutuels qu’ils attendent les uns des autres. — Les grottes étant la porte la. plus ordinaire des demeures des génies, c’est là que l’on va régler ses affaires avec. eux.

Les cérémonies d ’asifed que nous venons d’étudier, et qui ont si visiblement pour but de reporter les influences dévastatrices à l’endroit d’où elles sont sorties, ne se terminent pas toujours, nous l’avons vu, à l’entrée d’une grotte, mais souvent sous tel ou tel arbre sacré, devant tel' ou tel buisson : arganier, jujubier ou touffe de palmier nain. Les grottes n’ont donc pas seules le privilège de résorber les génies : certains arbres le possèdent aussi. C’est là un tf ait capital. Si l’on n’a pas encore signalé en Berbérie d’arbres qui rendent des oracles comme ceux de la Grèce primitive, ils sont l’objet par ailleurs des mêmes cultes que les grottes, célébrés avec les mêmes rites, et on leur demande les mêmes services ; principalement celui de guérir une maladie, qui est celle dont] on va peut-être le plus couramment se débarrasser à l’entrée d’une grotte : la fièvre. Nombreux sont, dans toutç la Berbérie, les arbres semblables au jujubier de la tagourramt Lalla Oudda, chez les Ntifa, sous lequel les fiévreux vont dormir, ou le chêne des Aït Messat sous les racines duquel ils laissent leur

maladie (i). Or la fièvre, nous l’avons noté, est par excellence, comme la folie, une possession par les génies. Les arbres ne se comptent pas, dont les rameaux sont couverts de chiffons — tous parfois dans un canton peu boisé — ou dont les branches basses sont chargées de pierres. Nouer un chiffon auprès d’un sanctuaire, comme déposer une pierre sur un kerkour, est un rite caractérisé d’expulsion du mal. Très nombreux enfin sont les marabouts à l’allure peu orthodoxe, auxquels on vient sacrifier, demander des grâces spéciales, en observant le rite de l’incubation, bref, rendre les mêmes hommages qu’aux autres marabouts successeurs des dieux locaux ou aux grottes, et qui ne sont là visiblement que pour recouvrir d’un léger voile d’islam le culte rendu à l’arbre qui les abrite. Mieux, l’arbre accompagne très souvent, et d’une manière presque nécessaire dans certaines régions, le monument du saint le plus orthodoxe, et, dans l’hommage rendu, reçoit la meilleure part. Faut-il en conclure que l’arbre est doué d’une baraka particulière qui lui vaut d’avoir tant de chiffons noués à ses branches ? Comparons tout cela aux arbres devant lesquels viennent se terminer tant de cérémonies d ’asifed dans F Anti-Atlas : une bonne part du culte qu’on lui rend vient de ce que l’arbre est, au même titre que la grotte, un réceptacle de mauvaises influences; traduisons : de génies importuns; nous verrons tout à l’heure par quel mécanisme (2) .

Si maintenant l’on étudie de près le culte rendu aux sources, l’on en arrive à conclure que la même hypothèse peut, être formulée sans témérité. Ici la question est plus

(1) Laoust, Mots et choses berbères, p. 151.

(2) M. Doutté ( Magie et religion, p. 446-449) discerne dans ce rite un double courant « d’expulsion du mal et d’acquisition du bien... Cet arbre bienfaisant qui vit, qui pousse, qui absorbe le mal, influera par l’intermédiaire du chiffon sur celui qui a suspendu celui-ci, et Jui communiquera sa force et sa vigueur. » Ce « courant » d’acquisition du bien n’est pas niable ; il me semble pourtant, après enquête, qu’il tient une place beaucoup moine

LES GÉNIES DANS LES GROTTES

complexe. La liaison du culte de l’eau avec le culte des génies n’est plus à démontrer : dans toute l’Afrique du Nord, on sait que les jnoun sont particulièrement nombreux dans l’eau courante. Les sacrifices que les nègres font aux sept sources sur la plage de Saint-Eugène, près d’Alger, sont des sacrifices aux génies (i); ils ont leur pendant au Maroc. Les musulmans de Sefrou vont chaque automne égorger à la source de Sidi’Ali bou Serghin un bouc noir, ou une poule noire, ou une poule de sept couleurs, ou un coq blanc, et le sang est versé dans l’eau; là aussi, la croyance populaire veut qu’il y ait sept sources qui sortent par un seul conduit (2) : culte des génies clairement attesté, malgré la présence du marabout. Mais les génies qui hantent les sources ou les cours d’eau semblent avoir, dans la majorité des cas, plus nettement et plus vite qu’ailleurs dégagé leur personnalité de celle de leurs congénères. De plus, la présence d’animaux sacrés, poissons ou tortues, dans certaines sources, pourrait faire croire, au premier abord, à des croyances animistes plus marquées ou à des survivances totémiques ; en réalité, je croirais plutôt ce culte des animaux sacrés des sources étroitement lié au .culte des génies, qu’ils incarnent peut-être, ou plutôt à qui ils servent de supports. A la Source des poules { taghbalout n ifellousen) que fréquentent les femmes des Inteketo (Guettioua), au nord de Demnat, l’un des rites que l’on doit observer au cours du pèlerinage consiste à apporter du terkoko (bouillie d’orge) préparé sans sel , et à en faire des boulettes dont on mange les unes et dont on jette les autres aux tortues sacrées qui vivent dans la source (3). Cette interdiction de

considérable que l’autre dans l’idée des indigènes marocains quand ils accrochent un chiffon à un arbre, à un sanctuaire maraboutique, auprès d’une grotte, ou y déposent une pierre.

(1) Cf. Andrews, La Fontaine des génies , Alger, 1903

(2) Brunot, Cultes naturistes à Sefrou.

3) Laoust, op. cit., p. 152.

sel fait songer immédiatement aux génies qui en ont horreur. A cette source, les femmes vont demander ce qu’elles demandent aux autres endroits que hantent les génies : de devenir aptes à concevoir un fils, de voir se réaliser tel ou tel souhait ; mais suftout, celles qui se croient atteintes d’un sortilège viennent s’y baigner. Et notons que la source sort d’une petite grotte. Très semblable est le pèlerinage que font à la source de Lalla Takerkouzet, au sud de Marrakech, ceux qui sont possédés par les génies ; ils prennent un bain de pieds dans la source, en plaçant sur leurs orteils du pain que les tortues sacrées viennent manger (2).

Ces sources, ces bassins où Ton va se baigner pour se débarrasser des impuretés non pas physiques mais magiques, conçues sous forme de génies, que l’on porte sur soi, sont très fréquentes au Maroc. Dans le bassin de Chella, les femmes viennent laver leur chevelure ; les cheveux surtout, dans le corps humain, donnent asile aux jnoun. Il y avait, paraît-il, autrefois dans ce bassin des tortues sacrées. Les soùrceé, comme les grottes, comme les arbres, sont un endroit où l’on vient prier les génies et déposer ceux qui vous tracassent, parce que les génies y sont chez eux.

Une preuve encore de l’identité fondamentale des cultes que l’on rend à ces divers phénomènes naturels, ou plutôt aux esprits qui les hantent, c’est qu’il est extrêmement fréquent de trouver ces cultes associés. Un grand figuier ombrage l’entrée du kehf el-'eubbad de Sefrou ; à Imi n Ifri, près de Demnat, la source dont le culte est le principal, sort de la grotte, qui joue un rôle dans la légende; d’une grotte aussi sort la taghbalout n ifellousen des Intek eto, dont nous venons de parler. A Bezou, dans la falaise qui domine la tarnda izegzaoun (la mare verte), grosse source vauclusienne, sont de petites grottes où les femmes

(2) Doutté, En Tribu , p. 223.

LES GÉNIES DANS LES GROTTES

viennent brûler des bougies et demander un enfant. La grotte d’el-Maqta’, explicitement donnée comme hantée par les génies à qui s’adresse le culte, renferme trois sources et quatre kerkours. Sur la rive droite du Loukkos, entre son confluent avec l’oued Mkhazen et la mer, auprès du tombeau de Sidi Embarek ben ’Amran, actuel bénéficiaire d’un culte antique, sort une source, et une grotte est consacrée à Moulay ’Abd el-Qader el-Djilani; les personnes atteintes de maladies nerveuses et d’épilepsie ou qui désirent avoir un enfant viennent visiter l’un et l’autre (i).

Il serait long d’énumérer tous les exemples de ces réunions de cultes deux à deux ; mais particulièrement caractéristiques sont ceux où on les trouve tous les trois étroitement associés. Ainsi la grotte de Chemharouj, dans le Goundali, à l’entrée de laquelle nous avons noté le bassin et l’arbre. Ainsi le sanctuaire de Sidi Yahia, à quelques kilomètres d’Oujda : près de la grosse source qui alimente la ville et où l’on vient en pèlerinage, où sont poissons et tortues sacrés, s’ouvre une grotte nommée Ghar el Houryat (caverne des houris), qui est hantée et où l’on vient passer la nuit ; le bosquet qui entoure la source est sacré ; on y trouve des traces très nettes du culte des arbres. Quant à Sidi Yahia, revendiqué à la fois par les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans, saint à la légende étrange et souvent contradictoire, on n’est même pas sûr de l’endroit exact où il est enterré : encore un saint bien peu orthodoxe (2). Ainsi, à Chella, où l’on trouve l’arbre sacré ombrageant le bassin sacré, non loin de l’excava-

(1) Michaux^Bellaire et Salmon. Les tribus arabes de la vallée du Lekkous. Arch. Mar., t. VI. p. 344-345.

(2) Voinot, Oudjda et l'Amalat, p. 89-90. Selon les uns, rapporte oet auteur, la grotte serait hantée par les disciples de Sidi Yahia : des bougies allumées la nuit à l’intérieur feraient croire aux esprits simples à la présence de l’âme de ces disciples. Cette croyance pourrait faire supposer un lien, au moins dans ce cas, entre le culte des cavernes et la nécromancie ; mais si l’on entend

üon où dorment les malades, le tout sous l’égide de Moulay Ya’qoub, roi des génies et Sultan Noir (i).

Mais si les arbres, sources et grottes sont des endroits où les génies se trouvent chez eux, constituent-ils, à proprement parler, leur demeure ? Les génies habitent-ils, comme les Berbères d’autrefois, dans les arbres (2) et dans les cavernes P Pas absolument. A étudier de près la question, on s’aperçoit que, dans la majorité des cas, les lieux de culte ne sont pas considérés comme la maison, mais comme la porte d’entrée de chez les jnoun. Celle qu’ils habitent, ce n’est pas la caverne visible ; mais, derrière celle-là, celle qu’on ne voit pas.

La chose nous est formellement attestée pour l’une des grottes les plus célèbres, celle de Lalla Taqandout. M. Westermarck, lors de sa visite à cette caverne, obtint du moqaddem les renseignements suivants (3) : « L’intérieur de la montagne renferme une large cité habitée par des jnoun plus nombreux que les étoiles dans le ciel. Autrefois, quand les humains étaient meilleurs qu’ils ne sont aujourd’hui, les jnoun sortaient souvent, avec leurs enfants et leurs animaux; mais, maintenant, ils ne quittent leur cité que la nuit »

parfois des paroles prononcées dans la grotte, on entend aussi des sons de ghaïta et de tobol qui paraissent être bien étrangers aux pieuses conversations que devraient tenir les disciples de Sidi Yabia. Par contre, ils semblent en corrélation avec le nom de « grotte des houris » donné à la caverne : et l’on serait tenté de chercher à l’origine une tradition analogue à celle de la noce changée en pierre.

(1) Je n’entre pas dans la discussion qui s’est élevée pour savoir qui était le réel Sultan Noir, et à quel prince mérinide il devait être assimilé. Dans l'esprit populaire , à Rabat, et c’est ce qui nous intéresse ici, le personnage enterré à Chella est à la fois le Sultan Noir, Moulay Ya’qoub roi des jnoun et Moulay Ya’qoub, sultan des Beni-Merin. On ne distingue pas.

(i2) Gorippus, Johannide, II, 9-10.

... et celsis frondea silvis Tecta latent pendente casa...

(3) La Baraka , p. 45.

LES GÉNIES DANS LES GROTTES

Le peuple des jnoun est, en Berbérie, essentiellement un peuple souterrain. A côté du monde des hommes sur la terre, il y a sous le sol celui des jnoun, d’où ils sortent de temps en temps et principalement la nuit. Le Berbère redoute toujours plus ou moins les excavations ; il craint de trouver quelque jinn en creusant. À Rabat, avant de commencer un puits, on égorge sur son emplacement un animal noir. Le même rite existe un peu partout. Quand les puisatiers de Ouargla creusent un puits, il leur arrive souvent de tomber sur une assemblée de jennia qui les attirent en leur offrant du couscous. Malheur à eux s’ils en acceptent un grain ! Les contes populaires nous parlent souvent de ces villes souterraines de génies (i), et les ogresses demeurent parfois au fond d’un puits. Quand il se passe sous terre quelque phénomène incompréhensible, immanquablement c’est aux génies qu’on l’attribue. Ce sont eux qui chauffent les sources thermales, qui font bouillir les eaux sulfureuses : il est caractéristique de voir ces sources consacrées, en Algérie, à Salomon, au Maroc à Moulay Ya’qoub, l’un et l’autre, à des titres divers, doués du souverain pouvoir sur les génies. Ce monde souterrain a pu avoir son semblable en Orient, mais il est fort peu probable que ce soit l’Orient qui en ait introduit l’idée dans l’Afrique du Nord : il semble, au contraire, répondre aux plus anciennes conceptions berbères.

L’existence de ce monde souterrain, de ces lieux d'habitatipn pour les génies, indépendants des cavités que l’œil humain peut apercevoir dans le sol, nous explique pourquoi, devant tant de rochers f devant tant de montagnes, les indigènes affirment péremptoirement l’existence de grottes, alors que rien n’en décèle l’entrée. La chose est fréquente lorsqu’il s’agit de trésors, et nous avons noté que beaucoup de grottes à oracles, pour ne

(1) V. notamment René Basset, Nouveaux Contes berbères, n° 108, Le langage des bêtes, p. 119.

pas dire le plus grand nombre, sont, comme celles des Imeghran ou de Sidi bou Inder, des grottes bouchées, ou des grottes supposées. Gela tient à ce que les génies, organisés comme les hommes, sont censés vivre sous la terre comme les hommes au-dessus. Ils peuvent s’y trouver partout, mais aussi se rassembler en certains points. De même que les hommes ont d’abord établi leurs villes sur des éperons détachés en avant des montagnes ou sur des rochers isolés, dont le sommet était leur suprême forteresse, dont les grottes, artificielles ou naturelles, étaient leurs magasins et peut-être leurs habitations, de même ont fait les génies. Ils ont eu aussi leurs igoudarn et leurs guelad. A la primitive Tlemcen, à Taza, à tant d’autres oppida conçus sur ce modèle, correspondirent de semblables oppida à l’usage des génies. Seulement leurs maisons souterraines, à eux, ne se voyaient pas, même pas toujours l’entrée; la crainte qu’ils inspiraient les protégeait contre toute attaque humaine, contre presque toute tentative de violation de leur domicile. La même vénération entoure ces rochers pleins et ceux qui sont percés d’ouvertures visibles ; les mêmes cultes, à l’occasion, leur sont rendus, les mêmes moucems se rassemblent à leur pied, attirant les fidèles à d’analogues pèlerinages, dont ils attendent les mêmes oracles et les mêmes grâces.

Et voilà que nous sommes amenés à associer le culte des grottes à celui des hauts lieux. Certes, il est indéniable que quelques-uns de ces hauts lieux aient été, soit naturellement, soit sous l’influence d’idées religieuses venues de l’étranger, des sanctuaires où l’on rendait un culte à des divinités supérieures, celles qui assurent le cours des saisons et président à la fécondation de la terre nourricière; mais il n’est pas douteux que beaucoup aient été consacrés et le soient encore aux simples petits génies chtoniens dont ils étaient une forteresse, et que les grottes qui s’ouvraient sur leur pente, souvent tout près de leur sommet, au flanc de la dernière assise rocheuse, n’étaient que la

les génies dans les grottes

porte par où les génies rentraient chez eux. Gomme le culte des grottes, le culte des rochers ou celui des hauts lieux ne s’adresse pas aux hauts lieux et aux rochers qui sont bien considérés comme des choses inertes, mais aux personnalités divines dont ils sont le réceptacle. Les génies ne sont pas F âme des montagnes ou des grottes, ils n’en sont que les habitants ; et c’est à eux, puissants à tant d’égards, que s’adressent, en fin de compte, les prières.

Pour parvenir dans ces demeures souterraines, la grotte n’est pas la seule porte d’entrée. La source qui sort des profondeurs de la terre en est une autre. L’arbre eh fournit encore une. Dans les plaines surtout, il rend à ce point de vue d’incomparables services. Là, pas de grottes, et souvent pas de sources ; mais, comme ailleurs, les génies ne manquent pas. Ils n’ont guère d’autres passages pour rentrer chez ehx que les arbres : c’est donc auprès des arbres qu’il faut déposer ceux dont on veut se débarrasser. De là vient que dans les immenses plaines sèches et nues qui sont si fréquentes au Maroc, ces plaines où, à plusieurs kilomètres à la ronde, l’œil n’aperçoit rien qui en vienne rompre la monotonie, les rares arbres qui, de loin en loin, sortent de terre portent plus de chiffons que de feuilles ou d’épines et sont Lob jet! de pèlerinages assidus. Ce sont, dans des régions aussi désolées, les seuls conduits par où puissent s’écouler les mauvaises influences. Et c’est pourquoi, comme nous le voyions tout à l’heure, même auprès des qoubba des saints qui, vraisemblablement, n’ont pas remplacé le culte d’un ancien arbre sacré, la présence de celui-ci est pour ainsi dire obligatoire : c’est un tableau classique que celui du palmier nain ou du jujubier arborescents s’élevant à côté des seyyid dans les plaines marocaines. C’est que le santon a bien tout pouvoir pour chasser les mauvaises influences, mais il ne peut pas toujours lui-même les résorber : l’arbre, à côté, remplit cet office. L’un complète l’autre.

Maintenant, résumons l’histoire des rapports entre les génies et les hommes, tels que nous les avons vus s’établir dans les pages précédentes. Ne nous occupons pas de la forme que prennent ces êtres mystérieux : car elle est insaisissable et merveilleusement diverse. Non seulement la représentation du génie-type varie dans l’esprit de chacun selon son imagination particulière, souvent influencée par des descriptions venues de l’étranger, et selon les formes qu’en un moment de terreur il a cru entrevoir, mais encore les génies peuvent, selon le cas, se manifester sous les aspects les plus différents : depuis le géant qui sort des tombeaux -touaregs, jusqu’aux multiples influences néfastes qui causent les maladies humaines, invisibles et indéfinissables, niais toujours conçues sous une forme matérielle. Les génies sont-ils par principe les ennemis des hommes ? Pas absolument : ils constituent un monde qui vit à côté de celui des mortels. Ce sont des voisins, pas autre chose; mais des voisins d’un genre très spécial. Ils sont infiniment plus puissants que les hommes pour certaines choses : ils savent se servir des forces occultes, prendre toutes les formes, se rendre invisibles ; ils connaissent l’avenir. Mais, pour vivre, ils ont besoin des hommes, car ils sont soumis aux mêmes nécessités qu’eux : il leur faut manger et boire, et ils sont d’ordinaire trop paresseux pour cultiver la terre et élever des troupeaux, à moins qu’ils n’en connaissent pas l’art. S’ils sont gênants pour les hommes, c’est qu’ils vont chercher auprès d’eux ce qui leur manque, et qu’ils agissent sans délicatesse, gaspillant à plaisir et s’attachant volontiers comme des parasites à ceux dont ils attendent lem; nourriture. Ils sont bien un peu taquins, mais pourtant, en général, ne nuisent guère pour le plaisir de nuire, à moins qu’on ne lies ait offensés. Car ils sont étrangement susceptibles, punissent gravement la moindre offense ; et

LES GÉNIES DANS LES GROTTES

il est bien difficile de ne pas offenser à chaque minute, de ne pas blesser d’un geste malheureux des êtres invisibles qui vous frôlent sans cesse. Mais du moment qu’ils ont besoin des hommes, et qu’on sait en quoi, il y a moyen de s’arranger avec eux : on peut s’entendre avec les génies, comme avec n’importe quel voisin acariâtre. Us ont besoin de manger : on leur portera de la nourriture, ils ne seront plus tentés de venir se servir euxmêmes. Ils ont horreur du sel : on se gardera d’en mêler aux aliments qu’on leur destine, on en mettra dans les plats auxquels on ne veut pas qu’ils touchent, ils n’aiment guère la lumière ? La nuit, quand on voudra rester entre soi, on allumera une lampe. Trouve-t-on qu’ils empiètent décidément par trop ? Poliment on les reconduira chez eux, et s’il est nécessaire, on aura recours à quelqu’un de ceux qui ont pouvoir sur eux. Si tout cela est fait selon les règles de la civilité telle qu’elle doit se pratiquer entre hommes et génies, ceux-ci ne s’en formaliseront pas ; pas plus qu’un importun, si l’on trouve un moyen honnête de l’inviter à rentrer chez lui. Et comme les génies sont des êtres dont tout le pouvoir est d’ordre magique, cette circonstance qui fait toute leur force fait aussi toute leur faiblesse, car elle donne aux hommes qui savent s’en servir un irrésistible moyen de coercition contre eux. Peut-être même cette redoutable et toute-puissante magie pourrait-elle fournir à Tihomme le moyen de les détruire complètement. Mais, M. Laoust l’a fort justement noté, le Berbère éprouve une « crainte superstitieuse » (i) à réduire à l’impuissance complète et définitive un génie, fût-il malfaisant. De même qu’il se contente souvent de déposer à terre, à côté de lui, au lieu de *a tuer, la vermine qui le dévore, de même il en agit avec les jnoun. Il est vrai que s’il manquait son coup, les représailles seraient terribles. Mais

(1) Laoust, Mots et choses berbères , p. 342.

c’est aussi qu’il a trop besoin des génies pour leur causer quelque mal; beaucoup plus encore que les génies n’ont besoin de lui. Rappelons-nous leur puissance, et tout ce que l’homme va leur demander, tous les désirs qu’il exprime auprès des endroits où ils fréquentent : désirs de progéniture, désirs de belles récoltes, désirs de richesses, désirs de réussite en tout ordre de choses ; les génies peuvent lui donner tout cela, et ils le font souvent. Ils guérissent les maladies, qu’à vrai dire ils causent eux-mêmies ; ils donnent de bons conseils ; ils dévoilent l’avenir; ils savent où sont les trésors cachés et peuvent guider vers eux la main de qui leur plaît. Enfin ils peuvent rendre de plus signalés services encore. Habitant une contrée au même titre que les hommes, ils sont patriotes comme eux, et le cas échéant, si l’amitié règne entre hommes et génies, comme elle doit régner entre bons alliés qui se passent mutuellement bien des travers dans l’intérêt commun, ils viennent ranger toutes leurs forces à côté de leurs compatriotes humains défendant leur territoire attaqué; les hommes, dans ce cas, deviennent invincibles. Les légendes qui s’attachent aux grottes offrent de multiples exemples de ce fait. C’est à une intervention de ce genre sans doute que les gens de Bahlid durent d’ètre arrêtés net devant le Kehf ’l ihoud de Sefrou, au moment où ils croyaient la ville prise, jour depuis lequel ils vénèrent, eux aussi, la grotte (i); et chacun sait, dans le sud du Maroc, que la tribu des Niknafa est invincible, parce qu’au jour du combat, les génies de la grotte de Lalla Taqandout qu’ils ont le bonheur de posséder sur leur territoire, et avec qui ils s’entendent, viennent prendre part à la lutte; une grande partie de la puissance du caïd Anflous venait de leur amitié (2).

(1) Brunot, Cultes naturistes à Sefrou.

(2) Doutté, En Tribu, p. 275. M. Doutté montre comment les musulmans orthodoxes , essayent de leur opposer le saint Sidi Moham

LES GÉNIES DANS LES GROTTES

Ces génies, protecteurs des cantons où ils habitent, et des hommes qui les vénèrent et assurent leur subsistance, ne font que suivre les vieilles traditions de leur race. « Quand les Benou Oursifan veulent entreprendre une guerre, raconte El Bekri, ils immolent une vache noire aux Ghamarikh, qui sont leurs satans, et ils disent : Voilà un sacrifice pour les Ghamarikh. Quand ils vont le matin au combat, ils observent jusqu’à ce qu’ils voient un tourbillon de poussière (i) et disent : Les Ghamarikh , vos amis, viennent à votre secours. Alors ils 'chargent avec la certitude de triompher. Ils prétendent que cela ne leur a jamais fait défaut... Quand ils donnent l’hospitalité à >un hôte, ils mettent de côté de la nourriture pour les Ghamarikh et soutiennent que ceux-ci mangent ce qu’on leur a réservé » (2). Voilà de l’alliance bien comprise. Les génies nationaux soutinrent la Kahina dans sa lutte désespérée contre l’envahisseur arabe : cette fois ils furent vaincus, parce que des forces magiques supérieures étaient rangées contre eux, et ils l’avaient compris avant la bataille : ils l’avaient annoncé à la Kahina (3). La soumission de l’Afrique du Nord fut en même temps l’asservissement de ses génies; le Dieu de ï’Islam leur imposa ses potentats comme aux hommes : Moulay Sliman et Moulav ’Abd el-Qader el-Djilani furent leurs Aghlabides ou leurs Fatimides. Il se passa en Berbérie ce qui se passa partout : en tout temps, en tous lieux, les dieux nationaux, les dieux issus de la terre comme les génies berbères, se

med ou Sliman, qui aurait le même pouvoir de rendre victorieux ceux qui possèdent son corps — baraka fréquente — et ne veut pas se laisser enterrer ailleurs que chez les Niknafa.

(1) Aujourd’hui encore, les tourbillons de poussière sont causés par les jnoun et le Berbère les redoute. Ces tourbillons portent parfois le nom bien caractéristique de tabouchitant.

(2) Description de l'Afrique, ip. 188-189. Trad: René Basset, in Recherches sur la religion des Berbères, ip. 27.

13) Cf. René Basset, ibid., p. 27 28 et les références citées.

sont levés pour défendre le sol attaqué, au risque d’être subjugués, comme leurs fidèles, par les dieux Victorieux,

Si les génies sont tels, unis aux hommes qui vivent dans le même pays, voisins souvent gênants, mais nécessaires, indissolublement liés à eux, si j’ose dire, par le jeu des lois économiques qui les régissent, nous voyons dès lors beaucoup mieux ce qu’est le culte rendu devant les grottes. Celles-ci sont l’accès le plus simple et le plus facile qui conduise du monde souterrain où demeurent les uns, au monde de la surface où vivent les autres; si ce ne sont point les seules portes par où passent les génies, ce sont, du moins, celles qu’ils emploient de préférence, chaque fois qu’il leur est possible. C’est donc là qu’on est le plus sûr de les trouver, là qu’on va se présenter à eux quand on en a besoin, là qu’on vient leur apporter des présents. L’homme les conçoit supérieurs à lui : s’il veut leur demander quelque chose, il en use à l’égard des génies comme à l’égard des grands de cette terre. Quand on veut s’entretenir avec le caïd, ce successeur des anciens rois, on va s’asseoir à sa porte, et on lui apporte un cadeau propitiatoire. S’il daigne recevoir, il le fait couramment, à la ville, dans le couloir qui sert de vestibule, à la campagne, dans Y aghudemmi qui joue ce rôle dans les grandes maisons chleuhs; et si l’offrande lui semble suffisante, le voilà bien disposé en faveur du postulant. Ainsi les génies : c’est à leur porte qu’ils tiennent audience, à des jours consacrés, ou tout au long de l’année. C’est là qu’en y mettant les formes nécessaires, on va traiter avec eux de ses affaires, leur demander conseil ou protection, se les rendre favorables ou tenter une réconciliation ; ou même leur faire une simple visite de politesse, comme on va saluer les grands avec qui l’on tient à être bien. C’est là encore, nous l’avons vu,

LES GÉNIES DANS LES GROTTES

qu’on les ramène quand on veut s’en débarrasser, espérant que la vue et la proximité de leur domicile les inciteront à rentrer chez eux, beaucoup plus que si on les laissait partout ailleurs; et qu’au besoin, on va demander à leur maître, génie comme eux, ou souverain imposé par la religion nouvelle, de faire rentrer dans l’ordre ceux qui s’obstinent à tourmenter sans raison les mortels.

Le culte des grottes n’est pas autre chose; la contagion du sacré, toujours à craindre dans ces parages, et qui fait qu’en temps ordinaire et sans motif sérieux on hésite à s’approcher des grottes, s’explique en grande partie par la peur d’emporter avec soi quelqu’un des génies toujours nombreux aux abords des cavernes (i). C’est du moins ainsi que les tchoses nous apparaissent aujourd’hui. Et ce doit être une vieille idée. Aussi loin que nous puissions remonter, ee sont les génies que nous retrouvons à l’intérieur des grottes.

(1) Il semble qu’il est plus dangereux de s’approcher des grottes à certaines époques qu’à d’autres, notamment en été. Cette saison est particulièrement défavorable : elle comprend la longue période d 'es-smaïm, pendant laquelle les hommes sont exposés à toutes sortes de malheurs. Faut-il en rapprocher la crainte qu’inspirent souvent en Berbérie les cours d’eau à ce moment ? C’est l’époque où l’hydre sort des sources taries (peut-être y a-t-il là contamination avec la légende du dragon empêchant les hommes de s’alimenter à la source). Il est très possible, en effet, que les jnoun sortent plus volontiers l’été qu’aux autres saisons. Notons que le mou rem à la grotte de Sidi-Chemharouj a lieu /’ es-smaïm

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX CONCLUSION

L’histoire des génies : différenciation et hiérarchisation progressives ; influence de l’islam, du christianisme et du paganisme punico-romain : ils ont précipité cette évolution. — Les saints successeurs des dieux : différences selon les régions. Dans les pays romanisés, les grands saints; ailleurs les marabouts locaux et les rois des génies musulmans; dans les régions reculées, islamisation très superficielle ou maintien des vieux génies : ’Ali Gzaiout. — Conclusion.

Seulement, au cours des siècles, et peut-être les influences étrangères aidant, des changements ont pu se produire : non peut-être dans la manière dont on se représentait les génies, mais dans la façon dont on se les figurait groupés, ou dont on concevait leurs rapports entre eux ou avec les autres puissances magiques, presque toujours des nouvelles venues; dans la personnalité enfin qu’on a prêté à quelques-uns. Il semble bien, en effet, que plus les croyances qu’on relève apparaissent anciennes, nationales, pures de tout mélange avec des éléments étrangers, et moins les génies d’un même canton sont discernables entre eux, moins la personnalité des chefs se distingue de celle des autres, moins les génies semblent indissolublement liés à telle grotte, à tel arbre, à telle source : ils sont ceux du pays.

Aujourd’hui, si ces vieilles conceptions semblent s’être conservées dans le lointain Ànti- Atlas, il n’en est plus de même partout. Ceux qui vivent dans ou derrière les grottes tendent de plus en plus à n’avoir pas d’autres demeures, et même, dans quelques cas, surtout lorsqu’il

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s’agit de grottes oraculaires ou de sources thermales, à y demeurer enfermés, sous la garde de quelque représentant du nouveau pouvoir musulman. Quand ces représentants, ce qui arrive souvent, sont eux-mêmes d’anciens génies convertis, il se produit un mouvement de bascule curieux. A mesure que se dégage la personnalité de ces saints ou de ces renégats, celle de leurs contribuas s’efface davantage : ils deviennent peu à peu une foule anonyme, une sorte de classe inférieure des génies, dont le rôle se borne de plus en plus à celui de simples influences, contre lesquelles l’homme est bien plus fort qu’auparavant. Maintenant il les laisse indéfiniment prisonniers — à moins que quelqu’un ne vienne les délivrer — dans les petits kerkours qu’il élève, ou dans les chiffons qu’il suspend aux arbres : au lieu qu’autrefois il leur ouvrait seulement ainsi l’accès de leurs demeures. Leurs maîtres, par contre, ceux de la classe supérieure, prennent une autorité de plus en plus considérable : on les connaît par leur nom; on les prie personnellement; leur renommée franchit les bornes de leur canton; et de ce jour leur personne en peut faire de même. Les génies de la classe supérieure ne sont plus attachés à la terre qui les a vu naître, car ils naissent, semble-t-il, et meurent comme les hommes. De là ces assemblées de génies et de saints que l’on voit siéger dans certaines grottes, comme tous les vendredis à El Maqta’ de Fès ; de là ces liaisons à distance entre les génies. La grotte invisible du Bou Cha’la, était habitée, dit-on, par un couple de jnoun, qui relevait de chefs résidant à Tabaïnout, en pays zaian, de l’autre côté de l’Atlas. Un taleb ayant trouvé le mot qui ouvrait la grotte, la femme s’en alla chercher des ordres à Tabaïnout; le mari la suivit, et ils furent remplacés par un autre ménage de génies (i).

(1) Lieutenant Desnottes, Notes sur la région d'itzer (Haute-Moulouya).

Mais comme tout cela, assemblées ou voyages de génies, confronté avec les croyances des régions demeurées à l’abri des influences étrangères, apparaît bien peu berbère ! Et de fait, nous l’avons noté, la description du trésor que recèle la grotte du Bou Cha’la trahit l’importance des éléments orientaux dans la légende de cette caverne ; et la grotte d’El-Maqta’ est à quelques centaines de mètres du grand centre islamique de Fès. Cela est symptomatique. Cette évolution tendant à dégager de la foule obscure des génies, des personnalités, qui, sans l’intransigeante unité de la divinité islamique, seraient devenues des personnalités divines, aurait eu lieu sans doute à la longue si les Berbères étaient restés toujours séparés du monde extérieur, car elle est dans l’ordre naturel des choses; mais à coup sûr, de tout temps, les influences étrangères Font précipitée, et lui ont imposé sa forme.

Ce travail de transformation des anciens cultes locaux ne s’est pas exercé partout avec la même intensité, mais partout dans le même sens; et dans le même sens aussi a travaillé l’influence des diverses religions qui se sont succédées sur la terre d’Afrique. Toutes ont contribué à fixer les génies dans des lieux de culte uniques, à les grouper autour d’une personnalité, issue ou non de leur sein, mais de plus en plus envahissante ; et, à travers l’islam, qui, si l’on excepte les modifications produites par la contamination des génies berbères avec les génies orientaux qu’il apporta avec lui, ne fut sur ce point qu’un continuateur; à travers les dépôts laissés par le judaïsme et le christianisme, l’action des conceptions religieuses puniques ou romaines se laisse encore nettement percevoir aujourd’hui.

Outre les cavernes dont il a été dit un mot plus haut, et dont le culte était en rapport avec celui des divinités supérieures, avec les cultes agraires ou les cultes solaires, l’époque romaine connut assurément les

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grottes consacrées aux seuls génies. Un bon exemple en semble être l’excavation du Djebel Chettaba, simple abri sous roche, creusé presque au sommet de la montagne, comme tant d’autres grottes consacrées que nous avons notées chemin faisant: c’était un lieu de pèlerinage fréquenté dans l’antiquité, ainsi qu’en témoignent les nombreuses inscriptions qui y ont été recueillies. Non loin de là se trouve aujourd’hui un sanctuaire consacré à Sidi Sliman, où les montagnards viennent sacrifier des boucs et des coqs noirs (i). On ne connait point au juste le nom du dieu antique, et diverses interprétations ont été données des initiales G D que présentent les inscriptions votives. Mais quel que soit le nom de ce dieu, il n'est pas douteux, à voir son successeur et le culte qu’on lui rend, que nous n’ayons affaire à quelque roi des génies locaux, bien plutôt qu’à tout autre genre de divinité. Il devait en être de même du dieu Bacax, dans la caverne plus profonde duquel on n’osait pas s’aventurer (2), et de beaucoup des dieux libyques dont les noms ont été soigneusement relevés par M. Toutain (3). Le culte ne différait guère : déjà les habitants des villages voisins, magistrats en tête, venaient à certaines dates leur porter leurs hommages : en style d’aujourd’hui, on faisait un moucem ce jour-là à l’entrée de la grotte; on y sacrifiait et on formait des vœux dont les ex-votos nous témoignent. Quoi de changé P Mais, on le remarquera, le culte s’adressait non pas à des génies anonymes, comme il arrive encore quelquefois aujourd’hui, mais à une personnalité définie. Sous l’influence peut-être des divinités personnifiées de Carthage ou de Rome, Dévolution dont nous

(1) G. Mercier, La grotte du Chettaba. Mémoires de la Soc. Arch. de Constantine, t. XXXV, p. 163.

(2) P. Monceaux, La grotte du dieu Bacax au Dj. Taïa {Bev. Arch., 1886 (2), p. 75).

(3) J. Toutain, Les cultes païens dans l'empire romain , t. HT ; Les cultes africains, p. 41-42.

venons de parler s’était déjà accomplie : de la foule des génies un chef s’était dégagé, vers lequel seul allaient maintenant tous les hommages et toutes les prières. Qu’il n’eût pas fait disparaître complètement les autres en les assujettissant à une autorité toujours plus étroite, c’est ce que la présence de Moulay Sliman, qui implique celle de jnoun, nous permet de supposer.

La domination romaine, époque de progrès, qui précipita 1’évolution du culte des génies indigènes, à supposer qu’elle put ne pas l’influencer plus directement, prépara ainsi les voies à l’islam, dont le grand travail consista moins à faire disparaître immédiatement ces cultes qu’à se les rattacher, en annexant les rois des génies ou en leur donnant des maîtres venus d’Orient. Déjà disciplinés et hiérarchisés, les génies devaient offrir moins de résistance : une fois admise l’idée d’une domination, peu importe si elle change : la substitution d’un personnage à un autre est chose plus aisée que la soumission de toute une catégorie divine à des maîtres étrangers.

Que l’occupation de home et peut-être aussi les efforts du christianisme naissant pour combattre, suivant les mêmes procédés qu’employa plus tard l’islam, les cultes idolâtres, exercèrent une grande influence sur la manière dont les saints musulmans succédèrent aux dieux berbères dans la domination des grottes hantées par les génies, c’est ce dont il est aisé de s’apercevoir quand on étudie le culte des cavernes au Maroc, dont une partie seulement fut au pouvoir de Rome. La substitution se produisit tout à fait différemment dans les régions roro anisées et dans les autres; ces différences obéissent à des lois presque régulières. A mesure qu’on s’éloigne des régions où Rome laissa sa marque, les maîtres des cavernes passent, en suivant tous les degrés, du grand

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saint musulman roi des génies, à la personnification demeurée entièrement païenne, et parfois même aux simples jnoun sans maître, comme aux temps primitifs.

La puissance de Salomon sur les génies en fait le maître orthodoxe le plus ordinaire des jnoun algériens : au Maroc, ce rôle est joué plutôt par une autre célébrité de l’hagiographie musulmane, Moulay ’Abd el-Qader el- Djilani (i). C’est à lui que sont consacrées les deux grottes sacrées du Djebel Kourt, où l’on vient d’assez loin- en pèlerinage : « l’une d’elles est appelée qaf (grotte), de « Moulay ’Abd el Qader, l’autre khaloua (ermitage), de « Moulay ’Abd ell Qader. Ces deux grottes qui sont de « certaines dimensions ont un sol de -sable très fin; on « n’y pénètre qu’en état de pureté et les pieds nus, <( comme dans une mosquée. Pour obtenir l’interces- « sion de Moulay ’Abd el Qader les fidèles immolent à « l’entrée des grottes, des poules et même des moutons, « et on y allume des bougies » (2). Or ces grottes se trouvent au centre du pays romaniisé, à proximité de l’une des rares grandes voies romaines du Maroc, la route qui menait de Tanger à Volubilis, et la ville de Vopiscianae , vraisem-

(1) « Dans tous les villages arabes, écrit M. Michaux-Bellaire {Le Gharb, p. 58) on voit une khaloua de Moulay ’Abd el Qader, sorte de sanctuaire formé de quelques pierres et de quelques fragments de poteries blanchies à la chaux, au milieu desquelles- est planté un roseau surmonté d’un chiffon. Les femmes du douar viennent demander l’intercession du saint dans leurs petites affaires... Dans les circonstances graves, elles immolent même une poule noire ou de -sept' couleurs, suivant le cas. » — Le même {Tribus arabes de la vallée du Lekkous, Arch. Mar. t. VI, p. 328-329): « Cette khaloua est en même temps consacrée à Moulay ’Abd el Qader, et à tous les djinnis possibles qui lui obéissent. Moulay ’Abd el Qader et ses démons sont pour les femmes de véritables fétiches pour lesquels -elles professent un culte tout à fait idolâtre qui ne porte plus du tout l’empreinte de l’Islam. Ce n’est pas, en effet, Moulay ’Abd el Qader descendant du prophète qu’hornmes et femmes vénèrent pour son auguste origine, mais Moulay ’Abd el Qader, maître des djinns, c’est-à-dire maître des forces de lia nature, qu’ils adorent et craignent à l’égal d’une divinité. »

(2) Michaux-Bellaire, Le Gharb , p. 59.

blablement, s’élevait non loin de là. Auprès d’une autre grotte de la même région se trouve une khaloua du même saint (i) ; sur la rive droite du bas Loukkos, auprès du tombeau et de la source sacrée de Sidi Embarek ben ’Amran, s’ouvre encore une grotte consacrée à Moulay ’Abd el-Qader, où malades, hommes et femmes désireux d’avoir de la postérité, doivent entrer nus mais séparément (2). Les grottes où l’on vénère Moulay ’Abd el-Qader el-Djilani sont donc nombreuses dans le Gharb : il y est si bien leur maître qu’on lui consacre des cavernes sur des territoires que l’on pourrait croire exclusivement réservés à de puissants rivaux : il eh est une jusqu’auprès du tombeau de Moulay ’Abd es-Selam ben Mechich (3). Celui-ci, Moulay b ou Selharn, et d’autres grands saints encore, quoique de moindre envergure, se voient pourtant attribuer d’autres grottes du pays où Rome régna vraiment. Et par contraste, sitôt que nous sortons de ces régions, nous ne trouvons plus nulle part Moulay ’Abd el- Qader dans les grottes, ni aucun grand saint de l’islam. Des maîtres pourtant, presque partout, mais de diverses sortes.

Tout semble s’être passé comme si l’islam, en arrivant dans le pays, s’était trouvé, dans les régions romanisées, en face de dieux locaux nettement dégagés, qui ne pouvaient s’effacer que devant des célébrités tout à fait éminentes de I hagiographie musulmane; ‘tandis que dans les autres régions, Dévolution étant moins avancée, et d’autant moins, semble-t-il, qu’on s’éloigne des endroits où l’influence des idées romaines se faisait directement sentir, il n’avait rencontré que des personnalités divines encore trop falotes, encore trop peu différenciées de la

(1) Michaux-Be'llaire, Le Gharb, p. 54.

(2) 'Mictiaux^Beillaire et Salmon, Les tribus arabes de la vallée du Lekkous, Arch. Mar., t. VI, p. 344-345.

(3) Lécureut, Les quatre plus grands pèlerinages du nord marocain.

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foule des génies, pour qu’il pût en concevoir un sérieux ombrage. L’islam qui, aux premiers siècles de son existence en Afrique, s’avança surtout par infiltration, dans les régions situées en dehors des grandes routes, sut s’accommoder des divinités locales quand elles étaient encore des génies, car il reconnaissait l’existence de ceuxci. Il les avait même minutieusement classés : il en était de toutes les religions, y compris la musulmane. Qui empêchait d’introduire dans cette catégorie les maîtres des grottes que l’on vénérait ? Cette solution satisfaisait tout le monde : elle permettait d’adopter le nouveau culte, sans abandonner l’ancien auquel on tenait, car il avait fait ses preuves : l’on y vint tout naturellement en quelques endroits. Comme les tribus berbères, sitôt arabisées et parfois avant même de l’être, se cherchaient des ancêtres issus des tribus arabes, les génies locaux trouvèrent place aisément dans la grande tribu des génies musulmans : l’on n’examina pas leurs titres de plus près que les généalogies humaines. Parfois il put y avoir substitution de génies, l’oriental, devenu populaire, remplaçant l’autochtone. C’est peut-être le cas de Chemharouj, à qui est consacré la grotte guérisseuse du Goundafi, dont nous avons parlé : encore n’est-ce point tout à fait sûr. Chemharouj a beau être un des sept rois des génies de la magie musulmane, et le nom d’un ’afrit dans les Mille et une Nuits, son origine est inconnue et le nom ne semble pas arabe (i). L’extrême popularité dont il jouit dans toute la Berbérie, chez les nègres d’Alger comme chez les populations du Sous, pourrait peut-être inciter à en chercher en Afrique {2) le prototype (3). Un autre roi des jnoun, célèbre dans tout le nord du Maroc,

(1) Doutté, Magie et religion , p. 161.

(2) Afrique du Nord ou Soudan.

(3) Faut-il rapprocher ce nom de Chemharouj (Semharouj, Chemharouch) des Chamarikh, les génies des Béni Oursifan dont Eh Bekri nous a conservé le souvenir ?

Moulay Ya’qoub, le maître des sources thermales, à qui l’on a donné le titre de Moulay, comme celui de Sidi à Chemharouj, à seule fin de bien marquer son islamisation, semble être lui aussi un autochtone.

Mais à côté de ces génies restés génies et souverains en changeant de religion, il arriva bien souvent que leurs sujets reçurent d’autres maîtres, qui n’étaient plus tirés de leur sein; on les soumit peu à peu à l’autorité des hommes pieux qui avaient vécu sur le territoire de la tribu, ou y ' étaient enterrés, des marabouts à qui la croyance populaire attribue par principe un certain pouvoir sur les puissances occultes. Ces saints furent vraiment les successeurs des rois des génies locaux; ils n’avaient pas la renommée ni le pouvoir général, sur tous les génies, d’un Moulay Sliman ou d’un Moulay ’Abd el-Qader el-Djilani : leur autorité ne s’étendait que sur un groupe très limité de démons; ils furent en quelque sorte le moqaddem orthodoxe que la force des choses imposa aux jnoun comme intermédiaire entre eux et le Dieu de l’islam, entre eux et les hommes ; ils tendirent de plus en plus à capter à leur profit les bénéfices du culte, et réussirent parfois à supprimer complètement les anciennes divinités, au lieu d’être seulement leurs maîtres et leurs porte-parole. Bien des grottes sont simplement consacrées aujourd’hui à un santon (i), et M. Doutté a noté chez les Haha le sanctuaire d’un marabout regragui, à un endroit nommé Ifri, mais où il n’y a plus trace de caverne sacrée (2). Telles sont encore les grottes que l’on va visiter au cours du pèlerinage au tombeau de quelques marabouts : autant de lieux de culte d’où les dieux ont été chassés par les saints. Ceux-

(1) En -plus des exemples déjà -cités, v. par exemple Mi-chaux- Bellaire, Le Gharb, p. 54 : grotte de Sidi Mohammed ech-Cherif. grotte du Cheikh ehMoubarek, etc

(2) En tribu , p. 368. Cf., dans la même région, Sidi ’ Abdallah Moul el Ghiran (Sidi ’ Abdallah, le maître des grottes).

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ci s’aident souvent entre eux dans la lutte insidieuse et tenace qu’ils mènent contre les premiers pour s’emparer de leurs privilèges : ainsi nous avons vu Sidi ’Abd er-Rahman ou Mesa’oud renvoyer à Sidi bel-’Abbès ou à Sidi Mohammed ou Sliman les malades qui viennent consulter la grotte de Lalla Taqandout.

La substitution fut peut-être dans certains cas l’effet d’une volonté consciente : quelque apôtre de l’islam put arriver à démontrer à ses compatriotes la précellence de tel ou tel saint sur les jnoun; leur affirmer qu’il régnait sur ceux-ci, et que, par suite, c’était à lui que devaient aller leurs prières. Mais ce ne fut que l’exception, et en règle générale cette opération dut se faire de façon très naturelle. A mesure que l’islam s’infiltrait davantage dans les esprits, avec ses légendes orientales; à mesure que les marabouts devenaient des saints, qu’ils venaient se classer à une place intermédiaire entre les génies et Dieu, Révolution s’accomplissait. A l’heure actuelle, nous pouvons encore observer la transformation dans ses différentes phases. A côté des grottes, sièges des anciens cultes, consacrées à une seule personnalité religieuse musulmane, comme celle du Djebel Kourt ; à côté des cavernes où les génies sont maintenus sous la puissance d’tun moqaddem islamisé - — le Sidi ’Abd er-Rahman ou Mesa’oud de Lalla Taqandout — il en est d’autres où Dévolution, en marche, est moins avancée. Telle la grotte guérisseuse de Ghar Fatta, dans l’Anjera, dont le pouvoir est attribué par les uns aux jnoun qui la fréquentent, et par les autres, à la présence d’un saint dont on ignore le nom (i). Cet obscur marabout, destiné à succéder aux dieux, peut ne pas être entièrement imaginaire. A l’entrée de la grotte d’Âzaglou, près d’Aglou, au sud du Sous, devant laquelle on vient en moucem chaque année et Don égorge des bœufs, est le tombeau d’un saint homme qui vint un jour, Don ne sait d’où, s’établir dans

(1) Westermarck, La Baraka, p. 46.

la caverne, et mourut sans avoir dit un mot. Le fait est assez récent pour que l’informateur se souvienne du saint, et sache encore que le moucem avait lieu avant son arrivée (i), mais il n’est pas douteux que désormais le culte glisse insensiblement des génies au marabout enterré à l’entrée : celui-ci apparaîtra bientôt comme le maître des génies de la grotte. On saisit là sur le vif le phénomène de captation (2).

Celle-ci s’est produite parfois de façon plus rudimentaire encore. Dans l’Afrique du Nord, les lieux de culte étaient nombreux, où l’on venait faire ses dévotions sans savoir au juste à qui elles s’adressaient, ou en tous cas à une puissance qui n’était pas clairement désignée. Quand l’islam l’eut emporté définitivement, il fallut bien donner à ces cultes l’aspect de cultes maraboutiques, que du moins la religion nouvelle reconnaissait. L’on se contenta bien souvent de faire précéder de Lalla ou de Sidi le nom de l’objet adoré. De là, sur toute l’étendue de l’Afrique du Nord, le nombre considérable de saints ou de saintes qui portent un nom d’arbre, de plante, de pierre, de source, de fleuve, d’étang, etc., ou que l’on nomme Monseigneur l’inconnu, ou Monseigneur l’étranger. Il en fut ainsi de quelques grottes. Tel l’oracle des Infedouaq, dont nous avons parlé, où l’on va consulter Sidi bou Inder, littéralement : Celui qui mugit. Mais ces naïfs procédés d’agrégation des anciens cultes à l’islam, fréquents dans d’autres cas, sont rares, au Maroc, en ce qui concerne les grottes. Car, en général, on a une idée trop précise des puissances à qui l’on vient s’y

(1) Westermarck, ibid.

(2) Chez les Sehoul riverains <ln Bou Regreg est une .grotte dams laquelle est enterré, au-dessus d’une mine d’or, un 'certain Sidi Mesa’oud. Le fait que ce saint est un nègre (on sait qqe les noirs ont un pouvoir particulier sur les génies), la présence du trésor, font penser à un ancien culte vraisemblablement capté de manière analogue.

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adresser pour que leur personnalité propre de génies ou de saints s’annihile aussi complètement.

Au reste, l’islam et ses alliés maraboutiques n’ont pas encore partie complètement gagnée partout. Les dieux, en certains points, résistent encore aux saints. De nombreuses grottes appartiennent aux seuls génies, et aux vrais génies berbères, bien différents de ceux que les conceptions orientales leur ont parfois, comme à Fès, donnés pour successeurs. Là, nulle dépendance d’un saint quelconque de l’islam, nulle apparence même de soumission à la religion étrangère. Seulement, ces grottes, il faut les chercher fort loin, dans les pays les plus naturellement fermés aux influences de l’extérieur. Les cérémonies d’expulsion du mal dans l’Anti-Atlas nous ont fourni des exemples de culte des grottes, sinon complet, du moins nullement altéré dans les éléments que nous possédons. 11 s’adresse aux génies et à eux seuls : nul intermédiaire entre eux et les hommes; et si ceux-ci ne s’imaginent point rendre un culte sacrilège et se croient fidèles musulmans, rien du moins n’y rappelle l’islam.

Les génies sont encore de vraies divinités dans l’ Anti- Atlas, ces divinités dont nous avons essayé de définir le caractère, constamment mêlées à la vie des hommes. Mais déjà, livrés à eux-mêmes comme ils le sont, ils tendent à s’organiser et à se hiérarchiser.

L’évolution, si lente soit-elle chez les Berbères quand ils ne sont soumis à aucune influence étrangère, est cependant fatale. Nous avons déjà eu l’occasion de nommer ’Ali Gzaiout. C’est un personnage mystérieux dont nous savons très peu de chose (i), sinon qu’il semble

(1) Laoust, Mots et choses berbères, p. 343-350. Ce nom d "Ali Gzaiout, s’il semble le plus commun, n’est pas le seul. On appelle aussi ce personnage 'Ali Igdad (’Ali ides Oiseaux), ou même ’ Ali tout court.

posséder un pouvoir magique considérable sur les génies et les divers êtres ou influences, naturels ou magiques, qui leur sont connexes. Nous savons aussi qu’en digne roi des génies berbères, il hante les cavernes de l’Anti- Atlas. Celui-là nous paraît être bien près des dieux libyques anciens, de Bacax ou de la divinité du Djebel Chettaba, mais avec lune puissance plus large peut-être, un pouvoir moins strictement local. Il est indépendant d’un lieu déterminé; il est le chef de ces génies qui ne sont point encore attachés à telle grotte ou à tel arbre.

Mais si national qu’il apparaisse, dans le culte qu’on lui rend comme dans sa personnalité encore mal définie, il n’est pas cependant sans avoir subi un minimum d’influence étrangère. Le nom qui lui est donné est, dans sa première partie, islamique. ’Ali, le gendre du prophète, est un des personnages les plus populaires de l’Afrique du Nord : sa légende qui, bien entendu, n’a rien de commun avec la réalité historique, y prend des formes diverses : mais partout, en Kabylie comme dans le Sous, il apparaît comme le modèle du guerrier courageux, celui que l’on appelle à l’aide chaque fois qu’on lutte contre le chrétien (i). J’ai étudié brièvement ailleurs (2) l’origine de cette popularité et les rapports qu’elle peut avoir avec l’influence, directe ou indirecte, exercée par les doctrines alides qui, dans l’ Afrique du Nord, se répandirent à certaines époques de son histoire : toujours est-il qu’on la retrouve jusque dans les régions les plus reculées, où la personnalité réelle d’ Ali est totalement inconnue : il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que notre ’Ali Gzaiout en ait hérité quelque chose (3).

(1) Cf. notamment Hanoteau, Poésies populaires de la Kabylie, passim ; Stumme, Dichtkunst und Gedichte der Schluh, Leipzig, 1895, poème sur la prise d’Alger.

(&) Essai sur la littérature des Berbères (légendes religieuses).

(3) Chez les Braher, 'Ali bou tgelmoust (’Ali au capuchon), nom donné à la poupée masculine qui joue un rôle dans les rites de pluie. Laoust, Mots et Choses berbères , p. 211.

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