‹ Le culte des héros et ses conditions socialesChapitre 145 sur 249 · Cf. chap. VI · texte numérisé non relu

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2. Le nom de Lug forme la première partie du mot Lug-nasad. Cf. composés analogues : gaulois Lugu-dtmum, breton insulaire Lugu-uaUum, irlandais Lug-mag, cités chez d'Arbois de Jubainville, Cycle mythologique, p. 305. — La seconde partie de Lug-nasad a été de tous temps interprétée comme signifiant jeux. Cf. Sanas Cormaic, Kuno Meyer, p. 66, n» 7'J6au mot Lugnasad; Joyce, op. cit., II, p. 389. — Mais M. Rhys propose de traduire Lug-nasad par Mariage de Lug, et cette interprétation est adoptée par Alfred Nuit dans Voyage a/' Bran, II. p. 186 ; la représentation de la fête aurait été le mariage de Lug =; force stimulante de production, le principal dieu des Tuatha Dé Danann, que Nutt considère comme dos génies producteurs de la vie avec la Terre. Il y a lieu de formuler une réserve au sujet de cette hypothèse. A notre connaissance aucune légende de Lugnasad ne parle de mariage comme d'un fait qui se serait passé pendant la fête et qui ferait partie d'un enchaînement de faits mythiques connexes des rites de la fôte. Mais d'autre part les mariages annuels étaient une spécialité de la fête de Taillten. Cf. II. d'Arbois de Jubainville, Assemblées, p. 17 : Joyce, 0/). cit., 11, p. 439. Keating. éd. Dinneen, vol. cité, p. 248.

3. Cf. plus haut : mythe de Tailtiu. — Lug avait, dit-on, introduit en Irlande les jeux qu'on célébrait aux fêtes, les courses de chevaux et de chars, la cravache qui activait l'allure des chevaux, le jeu fidchell (jui était une sorte de jeu de dames ou d'échecs. H. d'Arbois de Jubainville, Cycle Mythologique, p. 138 s.

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de nK''mo en Irlande, ainsi qu'il ressort d'un récit qui appartient au cycle du roi Diarmaid mac Cerbhaill '.

C'est l'histoire d'un parjure puni. L'n homme que sa femme accuse d'adultère, prôto serment de son innocence. Saint Ciaran, qui est présent, louche de sa main le cou de l'accusé. Aussitôt un ulcère se forme i\ l'endroit même et la tète du parjure roule à terre. Mais le décapité ne meurt pas immédiatement. Car il n'a pas de successeur. On lui amène d'abord une femme qui devient grosse de ses œuvres et lui donne un fils. L'enfant naît, le père meurt.

Notons que c'est à Tailtiu, pendant que se tient l'assemblée de Lug-nasad et devant le roi qui précisément préside au.\ jcu.v, que le parjure a été commis. Voilà encore une légende qui procède de la fùte elle-même. La renaissance du dieu sous ses diverses formes est un élément constant des représentations que comportent les fêtes en Irlande.

Les génies des fêtes sont identiques aux génies des INVASIONS. — Quelle place faut-il donc assigner aux acteurs des mythes en question dans l'ensemble de la mythologie irlandaise '^

En ce qui concerne certains d'entre eux, les mythes sont explicites : il s'agit d'envahisseurs mythiques. Tel est, par exemple, le cas de Lug qui est un des grands dieux des Tiiatha Dé Danann et leur chef dans la bataille de Mog Tured. De même, Tailtiu est la femme d'un roi Fir-Bolg et son père,Magm6r, est, comme l'a fait remarquer d'Arbois de Jubainville, un symbole personnel du pays des dieux-. En effet, ynag niôr s\o;n'\fie grande plaine.

1. Silva Gadelica, vol. des trad., p. 453. — Le saint Ciaran de celle légende est suint Ciaran de Clonmacnois, qu'il faut distinguer de son homonyme de Saigliir.

-. Cycle Mylholorjique, p. 137. — Cf. aussi la Neuvaine des Haies,

Quant aux autres acteurs des mythes de fêles, remarquons d'abord qu'ils viennent du même pays que les envahisseurs. Ainsi Carman arrive d'Athènes, c'est-à-dire de la contrée même où s'étaient établis les Pir-Bolg avant d'émigrer en Irlande ^ Et dans la légende de Bccuma qui n'est, on l'a vu, qu'une variante de celle de Carman, le pays d'origine de la déesse est explicitement désigné comme la contrée d'outre-mer où résident les dieux. De plus, c'est aux Tùatha Dé Danann que Carman a affaire après sa venue en Irlande. Son mythe se rattache donc aux histoires d'invasions.

Dans d'autres légendes, comme celle de Muircertach, on voit apparaître des armées entières de fantômes. Mais que sont ces esprits belliqueux, sinon les génies mêmes que nous connaissons par le Lebar na Gabala? Ils ont l'aspect monstrueux des Fomoraig. Et, ce qui est tout à fait caractéristique, ils ont comme eux des têtes de chèvres'.

loc. cit., Mâcha est petite fille de rOcéan, Lir, qui est de son côté le père d'un des principaux dieux des Tùatha Dé Danann, Manannan mac Lir. D'autre part, la Mâcha des mythes d'Emain Mâcha et d'Armagh parait êlre identique à une déesse du même nom, doublet de Bodb (la Corneille) et de Morrigu, déesses des batailles et des champs de carnage. La Morrigu apparaît dans Cath Maigfie Tured, mais on ne peut affirmer avec sûreté qu'elle y appartienne à l'une ou à l'autre des deux tribus divines en présence. Elle chante sur les champs de bataille et, ce faisant, elle remplit seulement le rôle qu'elle a dans tout combat, quel qu'il soit.

1, Cycle Mythologique, p. 134 s.

2. Tlie Death of Muircertach mac Erca, § 21, loc. cit., p. 410 : Dorigne Sin immorro annsiii firu gorma do7\a clochait ocus fir eli co cennaib gabur, — « Sin fit alors des hommes bleus avec des pierres et d'autres hommes à têtes de chèvres. » Ibid., % 23, p. 412 : « fir gorma isind-ara cath ocus fir cen cind isin cath ele » = « hommes bleus dans une des troupes et hommes sans tète dans l'autre troupe. » — Cf. Lebor na hUidhre, p. 2 col. 1 et 2, cité chez d'Arbois de Jubainville, Cycle Mythologique, p. 92 : « Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une malédiction a frappé. C'est de lui que sont nés les nainsles Fomoré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui existent parmi les hommes. » Lebar na Gabala, version du Livre de Leinster, p. 5 col. 1 lignes 22, 23 cité ibid., p. 95, note 3 : Fir conoenlamaib ocus conoenchossaib, — « hommes à une seule main et à un

D'ailleurs, dans une légende qui appartient au cycle d'IJlster, la Cour faite à Ferb^ les acteurs d'un drame analogue r» celui de Muircertach sont formellement appelés Fomor(ii(j '. Alliés du roi épique Concliobar, une tribu de Fomoré attaque une maison dans laquelle un jeune couple célèbre ses noces et il le massacre.

Muircertach lui-môme, bien que simj)le mortel, est assimilé à un chef des génies. En effet, Sin l'a nommé roi des hommes bleus et des hommes sans têtes qui se livrent bataille la nuit de Samhain-. En définitive, l'histoire de Muircertach mourant dans sa forteresse prise d'assaut parait être une variante du mythe de Conann, roi des Fomoraig, qui meurt dans sa tour défendue par des fantômes.

D'autre part, les événements des mythes d'invasions qui se passent aux fêtes sont des batailles et des épidémies. Or, ce ne sont que batailles, carnages et prises de forteresses que les légendes racontent aux mômes fôtes. Quant aux épidémies elles ont pour pendant des morts collectives dans les mythes des fêtes. Ainsi tous les adorateurs de Cromm Crûaich sont morts à Samhain autour de leur roi Tigernmas^ L'équivalence de ce désastre et des épidémies du Lehar mi Gabala est d'autant plus manifeste que le génie de la peste qui ravagea l'Irlande au vf siècle s'op-

stMil pied...» Le chef de ces gens est Cichol Gricenchos. Cen-chossignifie « sans pieds ». Ifjid., p. 32.

1. Tochmarc Ferbe,éd. Windiscii, dans Irise he Texte III. p. 472, trad. p. 473 et p. 478, trad. p. 47'J. Tous les Fomoraig sont tuùs : p. 486, trad. p. 487.

2. Loc. cit., § 2i, p. 412 : Tanic sin iarsin chucii, ocus dobeir rig forro do Muircertach, — n Alors Sin vint à cu.x 'aux fantômes que le roi était en train de massacrer) et elle donna à Muircertach la royauté sur eu.xi). — Ajoutons que Muircertach a, comme Lug. tué son grand-pére maternel. Loarn, père d'Erca, roi d'Ecosse : ibid., § 27 (deuxième quatrain) p. 414.

3. Dinnsenclias métriques de Mag Slecht, éd. Kuno Mcyer, loc. cit., strophes 7 à 10.

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pelle Cromm Conaill^. C'est évidemment un doublet de Cromni Crùaich.

Il y a donc une parfaite ressemblance, qui va jusqu'il l'identité, entre les envahisseurs mythiques et les acteurs du drame festival. Ils font partie des mômes tribus divines, ils se comportent de la même manière et la fin tragique des uns et des autres est identique.

Les esprits qui circulent les jours de fête sont aussi

IDENTIQUES AUX ENVAHISSEURS MYTHIQUES. Il en CSt de

même de tous les esprits qui circulent aux dates des fêtes. Ce sont les moments où ils sont le plus actifs. Leurs demeures souterraines, les sidh, s'ouvrent la nuit de Samhain et ils s'en échappent en foules. Le charme qui les protège des regards, le féth flada'^, est rompu ^ et on peut

1. O'Curry, Mss. Materials, p. 631 s. — Un dislricl du Munster est menacé par la peste Cromm Conaill. Le peuple terrifié s'assemble autour de saint Créiclie qui prie et agite sa sonnette du côté d'où doit venir le fléau. Alors on voit la foudre frapper Cromm Conaill et le réduire en cendres.

2. Nir léir dôibsium sinde leisin fia fiad ro loi umaind, ocus ba leir duinde ialsom — « nous étions invisibles pour eux grâce au fia fiad qui était autour do nous, et eux étaient visibles pour nous ». Acallamh na Senorach, éd. WhiUey Stokes dans Iriscke Texte IV, 1. 5238, — ...uair dà ttaisbentar in fétli fiadha aoinf'eacht do nec/i do niacaibh Miledh, nocha bia gabail re diamair no re draideachl ic nech do Tuathaib De Danann = « car si le féth fiadlia est montré (c'est-à-dire, si son secret est connu) une seule fois à quelqu'un d'entre le fils de Mile (les hommes), pas un seul des Tûallia Dé Danann n'aurait plus le pouvoir de conserver son mystère ni son druidisme (sa pui-ssance magique) » Tàin Bô Cùalnge, 1, 3845 ss. — Une fée donne au héros Duncan O'Hartigan un manteau qui le rend invisible et qui s'appelle feadli fia, Transactions of the Ossianic Society, II, 101. — Sur le félk fiada et exemples, cf. James ilenthorn Todd, Descriptive Catalogue of the Book of Ferynoy dans Proceedings of the Roy. Ir. Acad., Irish Mss Séries, p. 46 et dans p. 48; Tripartite Life I p. 47 ; Sdvu Gadelica, vol. des trad., p. 228 ; H. d'Arbois de Jubainville, Cycle mythologique, p. 277 s., p. 280 (fée qui dépouille son félh fiada avec ses vêtements et devient visible aux hommes), cf. textes réunis par O'Curry dans Atlanlis. III, p. 386.

3. Cf. Boyish Exploits of Finn, citée chez Joyce, op. cit., I, p. 263 : « On one Samain Night Finn was near two shces ( — sidh, demeure souterraine des génies) ; and he saw both of thom open, after the

les voir tantôt sous l'aspect d'oiseaux noirs qui sortent du sidh de Cruachan', tantôt sous forme d'oiseaux blancs volant deux par deux, chaque paire unie par une chaîne de métal précieux, ou bien encore sous forme de cerfs-.

Or, nous savons par le mythe des invasions que les Tûatha Dé Danann se sont réfugnés dans les sidh après leur défaite, et nulle part on ne distingue une autre catégorie de génies parmi la population de ces demeures divines ^

D'autre part on a deux légendes dans lesquelles les fir-sidhe, les hommes des sidh, subissent les mêmes vicissitudes que les dieux des invasions. Les Dinnsenchas racontent qu'à Moenmagh en Gonnaught, deux troupeaux de cerfs enchantés se sont livré jadis une bataille acharnée.

Fe-fiada had been taken off them : and hc saw a great fire in each of iticdum (dun = forteresse), andheard persons talkingin them. Cf. aussi le texte publié par 0"Curry, Lectures on Mss. Materials, Dublin, 1861, p. 30b.

{.Le Tribut (The Boroma),éd. Whilley Slokesdans Rev. Celtique. XIII, p. 449 ; éd. Standish H. O'Grady dans Silva Gadelica, vol. des trad., p. 353.

2. Ce sont les deux aspects, pour ainsi dire classiques, des génies. Par exemple : le jour de Satnhain dans la Plaine de Muirthemne, deux oiseaux liés par une chaîne d'or rouge sabatlanl sur un lac. Ils chantent une musique douce. Ce sont deux fées (Ser(jlige Conculaind, §§ 7-8 et § 13). Dechtiré, sœur de Conchobar s'enfuit un jour avec cinquante jeunes filles. Elle devient l'épouse du dieu Lug et revient dans la plaine d'Emain avec ses compagnes sous la forme d'oiseaux. [Compert Conculaind éd. "Windisch, Irische Texte, I p. 136, p. 143 ss.) — Dans le recueil de légendes et de contes intitulé Colloques des Anciens, Accallamh na Senorack, on voit continuellement les esprits apparaître sous forme de cerfs. Par exemple Caoilte, un compagnon de Finn, suit un jour un cerf. Celui-ci arrive à un tumulus, met sa tète sous terre et disparaît dans \esidh. {Silva Gadelica, p. 222.) Cf. aussi Tdin B6 Cùalnge, 11. 14o0 ss.

3. La retraite des Tùalha Dé Danann dans les sidk est racontée dans la Conquête du Sidh, De gabail inlsida, une histoire conservée dans le Livre de Leinsler, p. 245, col. 2, 11. 41 ss. Elle n'a pas été publiée jusqu ici à notre connaissance. Elle est résumée dans le Cycle Mythologique de H. dArbois de Jubainville, p. 208 ss. bur l'identité des firaidhe avec les Tùatha De Danann, cf. Alfred Nutt, The Voyage of Bran, passiin.

et que les liimulus dont est semée la plaine renferment leurs ossements*. Le second récit, Echtra Nerai, nous apprend qu'une nuit de Samhain le roi de Connaufçht Ailill attaqua le s/dh voisin de Cruachan, sa résidence, massacra les génies et pilla leur château-. On voit que cette légende est brodée sur le même thème que l'histoire de Conann.

Le THÈME DE LA MORT DIVINE EST LE THÈME FONDAMENTAL

DE LA MYTHOLOGIE IRLANDAISE. — Ainsi Ics génics dcs invasions OU des ôtres qui leur sont identiques sont les acteurs spirituels du drame mythique qui se joue aux fêtes.

Il en ressort qu'il y a une correspondance entre les épisodes de leur vie mythique et les actes de la fête, de même que ceux-ci correspondent aux incidents des mythes mêmes des fêtes.

En effet, c'est encore le sacrifice festival qui explique l'alternance des triomphes et des défaites dans la vie des envahisseurs mythiques. Le thème général de leurs mythes, qui est le retour continuel de génies colonisateurs qui viennent remplacer à certaines dates leurs parents morts ou bien exterminés par eux, se ramène à la représentation de la mort périodique du dieu de la fête, mort qui est immédiatement suivie d'une résurrection.

On a vu d'autre part que la même représentation est au fond des mythes de fêtes. Elle est la clef de voûte de toute la mythologie irlandaise.

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