Cath Maighe Léana, p. xii
Certains rois sont les successeurs non pas de leurs pères, mais de leurs grand-pères maternels. Il en est ainsi précisément de Lugaidli Riab derg. De même, Lugaidh Mac Con fait valoir ses droits à la succession de Conn Cetca- Ihach, bien que celui-ci ail laissé un fils. Lugaidh le détrône et il est reconnu comme roi légitime'.
Le fait qui est peut-être le plus démonstratif nous est fourni par l'histoire légendaire du Munster. Deux dynasties royales, les Clanna Derghtine et les Clanna Dairenne, se marient entre elles et alternent au pouvoir à chaque génération*. C'est là un système de succession qu'on retrouve tel quel dans les sociétés à filiation utérine. Les membres de deu.x clans qui appartiennent à deux phratries se marient toujours les uns avec les autres et, comme les enfants appartiennent au clan de leur mère et habitent dans celui de leur père, les clans alternent dans leurs territoires à chaque génération.
On voit donc que pour se former une idée complète des rapports de parenté en Irlande il faut tenir compte de la parenté utérine.
La société IRLAND.AISE A ÉTÉ FONDÉE SUR LA PARENTÉ UTÉRINE AVANT DE PASSER AU SYSTÈME DE PARENTÉ AGN.ATIQUE.
— Mais quelle est donc sa place par rapport à la parenté agnatique dans le système général des représentations irlandaises de la parenté ? Faut-il y voir une forme secondaire, quelque chose comme une parenté surajoutée à la parenté agnatique .^
Sans doute, la cognation apparaît avec ce caractère dans
1. Calh Muirjhe Léana, Introd. et App. I: table généalogique VI, p. Wi.
i. La question est étudiée en détail avec textes à l'appui par OCurry, Calh Muighe Léana, Introd. et Appendices.
le droit irlandais. Mais sa reconnaissance y est un fait tardif, dû à rinfluence des idées chrétiennes, et encore la place que ce droit lui accorde est-elle si restreinte, qu'on peut dire que l'idée de cognation y est tolérée plutôt qu'admise. Or, les faits qu'on vient de citer nous font entrevoir un droit dans lequel la filiation en ligne maternelle était considérée comme régulière, parallèle à la filiation agnatique, sinon exclusive de celle-ci. Et les légendes qui nous ont servi de sources sont entièrement païennes.
La reconnaissance de la parenté en ligne utérine est donc un fait ancien en Irlande. C'est même le fait le plus ancien, qui a précédé la reconnaissance de la parenté agnatique. En effet, c'est le système de filiation utérine qui est partout, où on en relève des traces, le système primitif.
C'est précisément par le passage du système de filiation utérine au système de filiation masculine que paraissent s'expliquer les particularités qu'on a observées dans l'organisation de la tûath et de la fine.
On vient de voir par l'exemple des Clanna Derghtine et des Clanna Dairenne qu'il y avait en Irlande des règles qui ordonnaient aux membres d'un groupe de parenté de prendre femme dans un autre groupe pareil et inversement.
Nous ne savons pas ce qu'étaient au juste les Clanna des Derghtine et des Dairenne. Mais le groupement des fine deux par deux chez les Erna permet de supposer que c'étaient ces groupes-ci qui avaient entre eux le cojiniibium. Or les subdivisions de la fiiie sont en nombre pair et elles correspondent précisément à des générations. Tous ces faits nous font penser à l'organisation matrimoniale des sociétés où domine la filiation utérine et dont l'élément primaire est un groupe qui ressemble au clan celtique.
On peut considérer désormais comme un fait acquis que le système de la filiation utérine a été connu dans la société
irlandaise. Par là môme nous avons gagné de pouvoir nous faire une idée plus comj)lèle de la tûatli. C'est un groupe qui lient ;\ la fois de la tribu et du clan, et dont le système de division numérique, ainsi (jue celui de ses sous-groupes, est le résultat du passage de la parenté utérine à la parenté masculine.
La parenté ÉLECTIVE. Comment elle s'établit. — La parenté élective s'établit entre l'enfant et ses nourriciers.
Les enfants ne sont pas élevés au sein de leur famille en Irlande. On les envoie dès leur naissance dans une famille étrangère, où il restent jusqu'à leur majorité. Ce mode d'éducation est une institution. On la nomme altrain. C'est le fosterage.
Valtram a pour conséquence de donner à l'enfant une famille nouvelle, encore plus étroitement solidaire que sa famille réelle.
Les pères et mères nourriciers, aite et nuiime, et le nourrisson, dalla, se doivent mutuellement aide et protection. Ils sont obligés à la l'endetta. Môme lorsque le temps de ïaltrani était Uni, ces obligations persistaient dans toute leur force. Les anciens dalta d'un même père nourricier ne peuvent combattre entre eux. Ils doivent entretenir leur aite tombé dans la misère'.
Giraldus affirme que les Irlandais témoignaient d'une tendresse réelle uniquement à leurs frères de lait, tandis qu'ils n'en ressentaient aucune envers leurs vrais parents".
1. OCiirry, Mann. and Customs, I, p. 79s. SeJichus Mot; l, p. 260 : passage cité. Droits et obligations mutuels : Senchus Môr, 11, p. 146, p. 358 ; Ane, Laws, V, p. "J6 ; A?ic. Laivs, IV, p. 254 : Digail dalla na fine, o vengeance pour le i)upilie de la famille ».
2. Top. Hibern., Ill, c. xxm : « Va» autem fratribus in populo barbaro. \x et cognatis. Vivos enim ad mortem persequuntur ; mortuos et abaliis interemptos ulciscunlur. Solum vero alumniset collactaneis. si quid habcnl vel amoris vel fidei illud habent ». Giraldus, qui n'aime
CZARNOWSKI. 17
L'usage général est de choisir Yaite dans la famille de la mère '. Ainsi les héritiers présomptifs des Clanna Dcrghlinc sont élevés par les Clann Dairene". A une époque plus rapprochée, Muircertach mac Erca est élevé en Ecosse chez son grand-père matemeP.
Mais les exceptions à cette règle sont trop nombreuses pour qu'on puisse établir, ce qui est trop tentant, une relation entre la parenté élective et la parenté utérine. Au temps qui nous occupe, c'est-à-dire à l'époque de la christianisation de l'Irlande, la parenté utérine était complètement tombée en désuétude, tandis que Valtrain continuait à fleurir et qu'il a subsisté jusqu'à la fin du Moyen Age. C'est une institution eulièrement indépendante.
pas les Irlandais, est emporté trop loin par son zèle, lorsqu'il parle de meurtres et de crimes entre frères et parents. Son texte sur la tendresse, qui unit les pupilles aux maîtres et les frères de lait entre eux, n'en est que plus probant. Cette tendresse devait être bien grande, puisque Giraldus lui-même a été forcé de l'avouer. — Cf. Cuchulainn's Dealh, loc. cit., p. 183: Cùchulainn et Conall Cernach, deux frères de lait, se promettent que celui des deux qui survivrait à l'autre vengerait sa mort. — La garde du corps du roi Conn Cetcathach est composée de ses cinquante frères de lait. Ils protègent Conn contre tout danger : Cath Muighe Léana, p. 86. — Le lien qui unit les dalla entre eux se rétrécit encore par un bloodcovenant : Tain Bô Cùalnge, p. 591 : crô-cotaiç]. M. "Windisch traduit Gehage des Bundes, cf. crô « enclosure, fence », ibid. p. 5'JO, n. 1. — Mais cru, crô, signifie aussi « sang ». Nous croyons plutôt qu'il s'agit ici d'un lien établi par un bloodcovenant. En effet, il existait un rite qui consistait à mêler le sang de deux personnes pour établir entre elles un lien de parenté :cf. Ttie Death of Muircertach mac Erca, loc. cit. « Gehage des Bundes » fait double emploi.
1. Senchus Môr, I p. 260 : selb mailhrai no selb allrama : ro bi co comraicet huile for oen « la parenté de la mère ou la parenté de Valtram : il arrive qu'elles n'en font qu'une seule ».
2. Cath Muighe Léana, p. 2 : agas as uime a deirthaoi Mogh Nuadhad ris, urrudh d'urradhaibh Mumhan ro oil é, eadhon Niiadha Dearg mac Dairine, « et la raison pour laquelle il (Eoghan Môr) était nommé Mogh Nuadat était la suivante : un homme libre d'entre les hommes libres du Munster l'a élevé : ce fut Nuada Derg, fils de Dairine ». — Cf. tables généalogiques annexées à Cath Muighe Léana.
3. The Death of Muircertach mac Bfca, toc cit., g 27. Cf. aussi Geinealach Corca Laidhe, p. 40.
LA CONSTITUTION SOCIALE DE l'iRLANDE 259
Formes du culte {jii correspondent a l'organisation
SOCIALE IRLANDAISE. CULTE DE l'aNCÉTRE ET SA RÉINCAR- NATION DANS LE ROI. La DIVINISATION DES RATARDS.
Si l'on se demande maintenant quelle forme doit prendre le culte dans une société ainsi organisée on pense d'abord au totémisme.
Mais les données du folk-lore qui pourraient y faire penser sont si peu consistantes, que rhypothèse d'un totémisme irlandais ne peut être pris en considération'.
En tous cas, ce ne peut être qu'un culte d'ancêtres et de parents. Nous en avons déjà égrené les preuves dans les chapitres précédents, en montrant comment les dieux irlandais prenaient figures de héros et avec quelle facilité de la foule des morts les héros pouvaient surgir. Mais plaçons-nous au point de vue de la tûath et demandons-nous comment ses membres peuvent se représenter leurs liens religieux.
Le lien qui unit les membres de la tûath est constitué parce qu'ils descendent tous d'un ancêtre putatif. La relation religieuse s'établit à l'image de la relation juridique.
Cet ancêtre reçoit un culte. Des assemblées périodiques ont lieu autour du tombeau du héros, auquel les membres de la tûath font remonter leurs généalogies. Ainsi le lieu où se tiennent les oenach des Hùi Amalgada est la plaine qui entoure le carn d'Amalgaidh, leur ancêtre ■.
L'ancêtre est réellement présent dans la tûath. Chaque roi est sa réincarnation.
Le roi est intronisé sur le tombeau même de l'ancêtre : par exemple le roi des Hùi Amalgada l'est sur le carn d'Amalgaidh '.