‹ Le culte des héros et ses conditions socialesChapitre 218 sur 249 · Keating, éd. Dinneen, Irish Texts Soc, IX, p. 10 ss · texte numérisé non relu

Keating, éd. Dinneen, Irish Texts Soc, IX, p. 10 ss

3. Cf. Windisch, Einleitung à son éd. de Tâin Bô Cûalnge, p. xlv ss. ; d'Arbois de Jubainville, hilroduction, p. 49 ss. ; O'Gurry, Manners and Customs, II, ]). 48 ss. C'est par le mot filé qu'on désigne les poètes et les conteurs dans toute la littérature irlandaise. Donn-bo, par exemple, est un filé : CathAlmaine, loc. cil. Les quelques personnages historiques qui ont laissé des œuvres poétiques, comme Cinaed hùa Artacain, Cuan hùa Lochain, étaient des filid. Dans le morceau Tochmarc Ferbe. éd. Windisch. dans Irische Texte, lll, p. 518, le roi Conchobar revenant d'une expédition guerrière raconte ses exploits à sa femme et recommande à son filé Fercertne « de composer bien vile un poème parfait afin de conserver la mémoire de cette histoire ». — Il faut distinguer le filé, en tant que poète, du barde. En Irlande le mot bàrd désigne aussi un poète, mais un poète populaire, qui n'a fait « aucune étude obUgatoire et auquel suffit son propre esprit » : Ancient Laws. IV, p. 3G0. Sa poésie (bardne) « n'est pas composée comme il faut » : cf. Thurneysen dans Irische Texte. III, p. 107 ; « Il n'a besoin ni de savoir lire, ni de savoir ce qu'est le pied d'un vers ». Aussi est-il un homme de peu devant la loi. Il est considéré comme insolvable, ses cautions ne sont pas admises et il n'est pas capable de faire opérer une saisie. Avec le lethcerd, « demi-artisan », c'est-à-dire l'ouvrier qui sait trop peu de chose pour entrer dans la corporation, avec le càinte ou sorcier vulgaire et le muirchuirl ou le naufragé, le bàrd rentre dans la catégorie des deorad qui ne peuvent paraître dans l'assemblée législative et politique nommée airecht : d'Arbois de Jubainville, Résumé d'un cours de droit irlandais (1" semestre), Paris, 1888. p. 21 s^. Cf. du même, Intro-

un personnage indispensable, auquel on demande des histeurs toujours nouvelles sur la gloire des anciens temps, et dont on écoute avec complaisance les poèmes adulateurs ' . Le [ilé est tenu de fournir un récit sur tout sujet qu'on lui impose, même lorsque renchaînement des faitsa été notoirement oublié. L'inspiration et les révélations surnaturelles viennent toujours en aide au filé accompli".

Comme poète, le filé a une place réservée dans les cérémonies du culte. Il est chargé de composer le panégyrique du héros mort^ et ce poème est répété aux anniversaires des funérailles. Aux assemblées, tandis que le druide s'occupe du sacrifice, le filé commente et explique la cérémonie, lien interprète les rites, il narre les mythes et légendes relatifs à son institution, sa date et à l'endroit de la célébration ^

duction, p. G9 à p. 73. Au contraire, dans le pays de Galles, c'est un poète officiel qui s'appelle hardd. Il tient ,1e huitième rang parmi les officiers de la cour royale, il a une place réservée à la table du roi, on lui octroyé une terre libre et on le paye : Code Vénédolien dans Ancient Laws and InstUutes of Wales, p. 2. p. 16. — 11 y avait aussi des bardes en Gaule, mais ils paraissent ne pas y avoir tenu de rang social élevé : Cf. d'Arbois de Jubainville, Introduction, p. 46 ss.

1. Cf. Calli Ahnaine,loc. cil. : les Ulates ne veulent pas se mettre en route sans le filé Donn-bô, parce qu'il sait chanter aux banquets comme pas un. — Cf. aussi F led Bricrend, éd. Windisch, p. 258, § 13.

2. Cf. la légende Imtlieachl natromdhaimhe, éd. Owen Conellandans Transactions of Ihe Ossianic Society, V. Dublin, 1860 ; un roi exige du filé Senchan Torpeist de lui raconter la Tdin Bu Cùalnge. Un des élèves de Senchan évoque l'esprit de Fergus et se fait dicter le texte perdu.

3. Exemples : Bruiden Dà Chocae, loc. cit., § 63 : Mort d'Oscar et de Coirpre. éd. Windisch. Irische Texte I, trad. d'Arbois do Jubainville, Épopée Celtique, p. 3'Jl. Ce dernier poème surtout est ty[)ique. La légende attribue sa composition au filé Oisin, le fameux Ossian de Macpherson.

4. Cf. Aenach Carmain, loc. cit. : strophes a8 à 60 : à Carman on écoute les récits épiques, les maximes des anciens et les poèmes que chantent les filid. L'assemblée de Druimm Cela en Leinsler, convoquée à Samhain. commence par un morceau chanté en cœur par les filid : Amra Coluinib Cille, préface, éd. Whitlcy Slokes dans Revue Celtique XX, p. 21. Il y avait un rapport entre ces récils et la fête elle-même. Témoin

Les FILID ONT PERSONNIFIÉ LEUR IDÉAL PROPRE DANS LE

TYPE DU HÉROS IRLANDAIS. — AinsI associés aux cérémonies religieuses, les filid deviennent les protagonistes naturels du culte héroïque.

Ils composent leurs poèmes pour une aristocratie belliqueuse et avide de domination. Ils en sont issus eux-mêmes ^ Aussi les fdid se sont-ils employés à développer le côté historique et dramatique du mythe au détriment de ses autres aspects. Ils l'ont rattaché aux légendes généalogiques. Cette activité aboutit à créer le type général des mythes irlandais, dans lesquels la représentation du dieu se confond avec celle du héros.

L'orgueil professionnel des filid trouve dans cette représentation son expression intégrale. Les ^/^rf jouent toujours un grand rôle dans l'épopée, et souvent le héros principal de celle-ci, Finn par exemple, est un parfait filé '. Les dieux Tûatha Dé Danann exercent avec maîtrise tous les

le récit intitulé ^irne Fingein. Ms. Stowe, D. 4. 2, transcription de Miss A. M. Scarre dans Anecdola from Irish Mnnuscripts. II, Halle, 1908, p. 1 ss., récit qui énumère les événements mémorables qui se sont passés à Samhain. — D'autre part, les mythes irlandais ont été conservés par les filid. Beaucoup sont consignés dans les Dinnsenchas, que les filid devaient savoir. Nécessairement ils devaient aussi les raconter. Cf. d'Arbois de Jubainville, Cycle Mythologique, p. 5 s.

1. Le plus ancien des filid gôidéliques, Amairgcn, est le propre fils de Mile et, par conséquent, il est le frère des deux premiers rois d'Irlande, Eremon et Eber Find : d'Arbois de Jubainville, Cycle Mythologique, p. 241. — Un autre Amairgon, filé du cycle épique d'Ulster, est un descendant de Ross Riiad, fils de Rudraige, qui est aussi l'aïeul du roi Conchobar (Tain B6 Cùalnge, 1. 4638) et il a pour femme Findchoem, la propre sœur de celui-ci : Conception de Cùchulainn, Epopée Celtique, p. 31 ss. — Dans les temps historiques nous voyons toujours que les filid appartiennent à la haute aristocratie, tels les célèbres Mac Firbis, ou Clann Firbisigh, chez les ilùi Amalgada : O'Donovan, Tribes and Customs of Hy Fiachrach p. 10 et p. 100.

2. Il pratique le dicetal di chennaib : Silva Gadelica, p. 98. — Oisin, un filé renommé, est son compagnon. Tous les fianna (guerriers de Finn) étaient des filid; Keating, éd. DinncQn, Ir. Texts Soc. "VIII, p. 332. Amairgen,^/ede Conchobar, prend part à la défense del'Ulster dans la Tàin B6 Cùalnge, p. 661 ss. {Oislige Amargin i Taltin).

arts des fiHd et ils en sont les protecteurs attitrés *. Ainsi Dagda, qui porte l'épilhète de Ruad ro fessa, Seigneur de Grande Science", est un habile joueur de harpe '. Diancecht est médecin, Goibniu forgeron' et Lug exerce tous les arts avec un succès égal. Quant à Brigit, la « femme savante », fille de Dagda, elle est la patronne particulière des filid. On en fit trois déesses homonymes dont l'une est invoquée par les devins et les poètes, l'autre par les médecins et la troisième par les métallurgistes ^

Le héros belliqueux et filé devint ainsi en Irlande la personnification des valeurs morales suprêmes*. Et comme

1. Les filid prétendaient môme en descendre. La consonnance de dan, gén. dana, dans aes dana = « gens de talent » avec le nom de la déesse Danu, dans Tùatha Ué Danann justifiait cette prétention : H. d'Arbois de Jubainviile, Inlroduclion, p. :260.

2. Hanas Cormaic, éd. Kuno Meyer, p. 98, s. v. ; cl. d'Arbois de Jubainviile. Introduction, p. 28a et Cycle Mythologique, p. 375. — Cf. Introd., note 2 à la page 283 et Cycle, p. 145 : Dagda a trois fils qui ont en commun un fils unique, dont le nom estEené, c'est-à-dire, science, poésie.

3. La représentation du dieu joueur de crotla tient même dans le mythe de Dagda une place qui peut être comparée à celle du citharède dans la représentation d'Apollon. C'est dans la crotta de Dagda que sont enfermés tous les airs de musique, de sorte qu'ils ne peuvent se faire entendre sans l'ordre du dieu. Toute une histoire a pour sujet la délivrance de la crotta que les Fomoraig avaient fait prisonnière. Dagda pénètre dans le camp des dieux ennemis et il les endort en jouant un air : Cath Maighe TureU, lac. cit., §§ 163 et 164. — Cf. O'Curry , op. cit., III, p. 214.

4. Sur ces deu.x dieux cf. d'Arbois de Jubainville,Cj/c/e Mythologique, p. 307 ss.

3. Sanas Cormaic, éd. Kuno Meyer, p. 15, au mot Brigit. — Cf. d'Arbois de Jubainviile, Introduction, p. 283 : le mari de Brigit, le dieu Bress, est fils de Science et de Composition Littéraire. — Sur Brigit et les divinités des autres peuples celtiques qu'on peut en rapprocher cf. d'Arbois de Jubainviile, Cycle Mythologique, p. 146 ss.

6. Le fait est qu'aucun personnage épique n'incarne au même degré l'idéal héroïque irlandais que les trois héros filid du cycle de Leinster, Finn. Oisin et Caoilte. Ils ont même rejeté dans l'ombre Ciichulainn et ses compagnons. Tandis que la formation de nouvelles légendes autour de ceux-ci s'arrête presque entièrement dès le xi» siècle, le nombre des récits dont Finn est le héros ne fait que croître durant tout le Moyen-Age et jusqu'à nos jours. C'est que les héros du cycle d'Ulster n'ont pas l'avantage d'être des filid. De plus, les druides, qui étaient les adversaires des filid (cf. ci-dessous) jouent un rôle prépondé-

l'œuvre mythopoctique des filid embrasse loul ce que le pays a produit en fait de mythes, légende, contes, littérature didactique et philosophique, toute manifestation intellectuelle de la vie irlandaise est forcée de se conformer h cet idéal.

L'idéal des filid est un idéal corporatif. — I. Autonomie et solidarité de la confrérie des filid. — Aussi bien les ^//û? sont-ils animés d'un très fort esprit de corps.

Ils forment une confrérie qui jouit d'une autonomie complète. Ses affaires sont discutées en des congrès corporatifs, dont le plus important avait lieu pendant l'assemblée de Cruachan en Connaught'. Les filid nomment eux-mêmes leurs chefs et les rois se bornent à ratifier leur choix ^.

Les membres de la confrérie sont étroitement solidaires. Lorsqu'un fié prononce une incantation pour se venger d'un mauvais traitement, il se fait accompagner par six autres flid, un de chaque grade, qui représentent la corporation entière offensée dans un de ses membres ^

La solidarité des filid résulte de leur organisation en une hiérarchie de maîtres et de disciples. — Cette soli-

rant dans le cycle en question. Aussi les héros Ulates nétaient point des personnages aussi « sympathiques » peuples filid que les héros du Leinster. Sans doute, des raisons politiques ont-elles aussi contribué à l'exaltation de Finn, avant tout la prépondérance des provinces méridionales dans les affaires de l'île à partir du xi« siècle (avènement des O'Brien au trône d'Irlande). Il n'en est pas moins remarquable que lorsque après la première invasion anglo-normande l'Ulster réussit seul à garder son indépendance, les héros particuliers de cette province ne recouvrèrent point leur ancienne popularité.

Page 1