‹ Le culte des héros et ses conditions socialesChapitre 232 sur 249 · Cf. Krnst Kuhn, Barlaam und Joasaph, MQnchen · texte numérisé non relu

Cf. Krnst Kuhn, Barlaam und Joasaph, MQnchen

3. Cf. les Vies grecques de sainl Georges publiées par le Père Deleha3re dans ses Saints Militaires, Paris, 1909.

par une haute culture intellectuelle. Ils ont tracé de véritables portraits, que toute la floraison légendaire ultérieure n'a pas réussi à altérera

Or le type de saint dont la Vie appartient à l'une des deux dernières catégories est tout à fait général dans l'hagiographie la plus ancienne. Et, qui plus est, les traits caractéristiques de ce type remportent sur ceux du type héroïque traditionnel chez les saints mêmes, qui doivent aux héros une partie de leur légende.

Est-ce à dire que les saints ne sont des héros qu'en Irlande ? On verra seulement qu'ils sont des héros à caractère théologique et moral. Ils représentent la tradition de TEglise en opposition avec la tradition populaire épique.

Les saints sont des héros dont la représentation a UNE BASE théologique ET MORALE. — L'œuvre dos hagiographes est tout entière conçue dans un esprit d'apologie et d'édification.

En effet, il s'agit pour eux avant tout de démontrer la supériorité des valeurs religieuses et morales chrétiennes par l'exemple vivant du saint. Il faut par conséquent que celui-ci soit un représentant typique des valeurs en question.

Les Vies authentiques elles-mêmes ne font pas exception à la règle. Pour mériter l'entière confiance de l'historien, elles n'en sont pas moins des panégyriques, des écrits laudatifs, dont le héros est présenté comme modèle.

Presque toujours l'auteur commence par s'excuser de l'audace qui le pousse à attaquer un sujet au-dessus de son entendement. Mais il espère contribuer à l'édification de son prochain et bien mériter de Dieu et du saint en préser-

1. Analyse dans Bernouilli, Die Heiligen der Merowinger, 1. 1, 1" partie.

vant de l'oubli les faits qu'ils connaît. Après quoi il dispose son œuvre comme pour la démonstration d'une thèse, de manière à bien mettre en évidence la grandeur insigne de son saint. Ainsi, dans la Vie de saint Martin par Sulpice Sévère, un modèle du genre, les faits sont réunis dans des rubriques spéciales, dont chacune illustre les vertus et les mérites du saint dans un domaine de son activité bienfaisante. Eugipius s'efforce surtout de glorifier les facultés prophétiques de saint Sévérin. Dans sa Vie anonyme saint Fulgence de Ruspe n'est qu'un ascète et un défenseur obstiné delà foi contre la persécution arienne ^

Quand aux causes et aux effets moraux des actes, à leur origine profonde, à la chronologie, en un mot quant à la recherche de tout ce qui constitue la vérité historique, les auteurs des Vies en question n'en ont aucun souci. Leurs personnages se meuvent dans une atmosphère à part. Ils n'ont ni faiblesses^ ni défaillances, ou plutôt, s'ils en ont parfois, ce n'est que pour en triompher et grandir d'autant en vertu. Leur attitude est toujours et partout celle de grands hommes qui accomplissent des actions d'éclat.

C'est donc parmi les héros historiques qu'il faut classer ces saints. Leurs Vies méritent sans doute le titre de biographies, mais seulement de biographies de « grands hommes », dans le genre de Plutarque. Ce sont des œuvres qui tiennent de la littérature héroïque au moins autant que de l'histoire.

Les saints sont des héros littéraires. — Quant aux saints dont les Vies sont fictives en partie ou en totalité, ils sont de purs héros de romans édifiants.

i. Cf. Bernouilli, op. cit., p. 6 ss., p. 27 ss., p. 47 ss. ; Delehaye, Légendes hagiographiques, p. 68 ss., p. 77 s.

Leur unique raison d'ôlre est d'accomplir des actions dont l'éclat ajoute au prestige de la Foi et rejette dans l'ombre tous les héros anciens et môme les autres saints. Dans leurs Vies ce ne sont que tourments atroces, mortifications invraisemblables, tentations continuelles. Deux martyrs sont torturés pendant sept ans de suite, sans répit ' . Saint Siméon vit sur le faîte d'une colonne^ Les vierges défendent leur chasteté contre les attaques les plus brutales et contre des embûches réellement diaboliques ^ Les ennemis des saints sont eux-mêmes touchés par tant de constance et ils se convertissent, sinon ils meurent victimes de leur propre obstination.

Le but évident de toute cette littérature est l'édification. Et comme il s'agit d'un grand public, en majorité populau-e, l'hagiographie use des mêmes procédés que la littérature populaire de tous les temps. L'auteur n'a pas besoin de se mettre en mal d'invention : son plus sûr moyen de succès est de surenchérir sur ces prédécesseurs. Aussi les situations outrées, la répétition des épisodes à effet, la peinture sommaire des caractères sont des traits communs à toutes ces Vies de saints. Pour le reste, celles-ci se réduisent à une suite d'incidents thématiques, pillés un peu partout, dans les Vies antérieures des autres saints *, dans la littérature classique. Dans ce cadre se meuvent les saints qui se ressemblent tous, autant qu'ils ressemblent peu à des hommes vivants. Ils ne sont que des valeurs incarnées.

Ainsi l'hagiographie a fini par prendre dans la vie intel-

1. Acla s. démentis Ancyrani dans Acta SS. lanuarii. Il, p. 460 ss.

2. Acta SS. Jan., I, p. 263 s. ; Maii, V, p. 322 s. ; Julii, VI, p. 310.

3. Cf. Acla SS. Apr., III, p, 574; Maii, l, p. 381 ; Ambroise dans Migne PL., XVI, p. 2H s.

4. Ainsi les Vies latines de saint Procope reproduisent Ihistoire de la conversion de saint Paul sur le chemin de Damas, Acta SS. Julii, II, p. Jo6 s. Autres exemples dans Delehaye, op. cit., p. 103 ss., 114 s.

lecluelle des sociétés chrétiennes une place analogue à celle qui revenait autrefois h l'épopée. L'analogie est même plus étroite: rhagiogra[)hic a comme l'épopée une tendance à la formation do cycles. Seultmenl, tandis que la poésie épique est l'expression immédiate d'une certaine société, l'hagiographie a un caractère universaliste. Œuvre d'hommes d'Eghse, surtout de moines, qui vivent d'une vie diiïércntc de celle du commun des fidèles, elle n'a pas subi le contre-coup des variations de rimaginalion collectives au môme degré que la production épique. Dès l'origine elle est une littérature écrite, et ses schémas sont fixés non par la tradilion d'un groupe donné, mais par la tradition de rÉglisc universelle. C'est que les hagiographes ne visent pas seulement à l'édification des fidèles d'un certain saint. Ils se préoccupent aussi de justifier son culte aux yeux de l'Eglise universelle et de le propager V Leurs œuvres ne s'adressent pas à des auditeurs connus de l'auteur. Elles sont destinées à être lues et expliquées devant un public souvent lointain. Les modifications qui y sont introduites, ne dépendent pas de l'approbation ou de la désapprobation de l'auditoire, mais du développement de la littérature ecclésiastique universelle. En un mot l'hagiographe, le caractère sacré de son œuvre mis à pari, ressemble plus à l'homme de lettres actuel qui écrit pour le peuple, qu'au poète épique, ou au conteur issu du peuple. Les Vies de saints ne sont pas les chansons de gestes de la chrétienté antique. Elles en sont le roman feuilleton.

Le caractère héroiuue des saints est déterminé par

LES CONDITIONS SOCIALES DANS LESQUELLES s'eST DÉVELOPPÉE

i. C'est ce qu'a très bien vu M. van Gennep, La Formation des légendes, Paris, s. d., p. 128.

LEUR LÉGENDE. — Il ii'eii pouvail êtrft autrement étant donné Tétat social général du monde gréco-romain.

L'épopée y était depuis longtemps une chose morte, au moins en tant qu'expression immédiate des classes représentatives de la société. Ce n'étaient plus que récits canoniques sur lesquels s'exerçaient les commentateurs et qu'on enseignait à la jeunesse, mais que l'activité imaginative de la société avait abandonnés. Aux profondes modifications qu'avaient subies les sociétés antiques répondait une littérature nouvelle, qui d'abord, dans les villes grecques, avait mis au premier rang de ses préoccupations l'homme individualisé, ses passions et son caractère, les grands problèmes philosophiques, moraux et sociaux. Puis, en même temps que s'élargit le cercle des relations sociales possibles de l'individu, qui finissent par embrasser tout le monde antique, à mesure que la civilisation hellénique, puis gréco-romaine devient une civilisation par excellence internationale, des genres nouveaux arrivent à leur plein développement. D'une part la littérature religieuse, inspirée par la vie des sectes et le foisonnement des cultes, de de l'autre le roman populaire, surtout le roman d'aventures. Un bon exemple de cette littérature, ce sont les Métamorphoses d'Apulée — ce livre imité d'un original grec par un Latin d'Afrique, dont l'action se déroule en Thessalie à travers une série d'aventures extraordinaires pour finir en un édifiant récit d'initiation aux mystères d'Isis.

C'est de cette littérature que procède l'hagiographie chrétienne.

Seul l'internationalisme de la culture httéraire classique a rendu possible l'éclosion de ces écrits dépourvus de toute couleur ethnique.

Les prototypes des œuvres hagiographiques abondent dans les littératures classiques. Nous avons déjà parlé de

Plutarque ù propos de certaines Vies de saints. L'Empire a été très fertile en sectes de toute sorte, philosophiques et mystiques, sectes qui avaient leurs héros et qui leur ont consacré nombre d'écrits apologétiques. On peut citer les récils relatifs à Apollonius de Tyane comme exemple. Le christianisme n'était au début qu'une de ces sectes, pareille aux autres et non la plus ancienne * . Il leur a emprunté leurs modes de polémique et de propagande.

Enfin la forme des écrits hagiographiques, les procédés de leurs auteurs, sont déterminés par la littérature classique. Les hagiographes sont élèves des rhéteurs. Ils leurs ont emprunté leurs métaphores, leurs artifices de st^de. La préoccupation constante des hagiographes est un beau style, digne du sujet traité. S'ils déclarent souvent que celui-ci dépasse leur entendement, c'est qu'ils ne se croient pas assez bons stylistes.

Ainsi le côté esthétique des plus anciennes œuvres hagiographiques est conforme aux traditions littéraires du public auquel elles étaient destinées. On peut en dire autant des valeurs morales et sociales que réalisent les saints.

Les lecteurs des légendes hagiographiques se recrutent avant tout dans la population urbaine, la première qui eût été christianisée. Cette population s'oppose par ses croyances religieuses aux pagani, et, par ses tendances à une autonomie municipale plus grande, elle s'oppose aux velléités centralisatrices de l'Etat. On sait, en effet, que l'Empire à son déclin faisait très peu pour les villes autonomes, qu'il était toujours prêt à les sacrifier à sa haute politique, tandis qu'il augmentait continuellement leurs charges.

D'autre part, la population des villes représentait la civilisation classique en face des envahisseurs barbares et la

1. Cf. cl ce sujet Cumont, Les Religions orientales, Paris, 1909, p. x, p. 128.

CZARNOWSKI, 21

lutte entre les deux cultures remplit toute l'histoire des invasions.

Aussi voyons-nous apparaître dans les légendes hagiographiques un type de saint qui est un héros de la population urbaine romaine. Ce saint est, en règle générale, un des premiers évêques de la ville. 11 lutte Aprement contrôle paganisme des populations rurales. 11 est tourmenté par elles et finit par les convertir. Nous le voyons en instances auprès du préfet pour les intérêts de sa ville. Il sollicite l'aide de l'Etat, il demande des garnisons, il obtient des remises d'impôts. Souvent il les paye sur les ressources de l'Église. Et lorsque le comte barbare a remplacé le fonctionnaire impérial, c'est encore l'évéque qui s'interpose entre lui et la population, et qui défend avec courage la cause de la civilisation romaine contre les menaces continuelles d'anéantissement. Les évoques ont été réellement les protecteurs et les défenseurs des cités, et leurs représentants attitrés. Aussi les cités en ont-elles fait leurs saints préférés \

Ainsi, comme en Irlande, les saints de la Gaule et d'ailleurs sont des héros dont la représentation dérive directement des conditions sociales dans lesquelles a fleuri leur légende.

Les TYPES DES HÉROS ET DES SAINTS REFLÈTENT UN ÉTAT

SOCIAL DÉTERMINÉ. — La notiou théologiquc, sur laquelle est fondé le culte des saints, est elle-même déterminée par le caractère qu'ont eu les premières communautés chrétiennes, en tant que groupes sociaux.

La notion en question est celle d'un homme par l'intermédiaire duquel se réalise la communion du Christ triom-

1. Tels sont, par exemple, les saints Martin de Tours, Épiphanc, Ambroise de Milao, Césaire d'Arles, Germain l'Auxerrois.

phant et de l'Eglise, d'un homme qui règne idia ciim ChrislOy tout en restant membre de sa communauté. 11 est un de ceux, sur lesquels le Seigneur fonde son Royaume prochain.

Or, les premières communautés chrétiennes sont de petits groupes d'exaltés, groupes à peu près amorphes, mais très unis dans un même effort, qui est justement la réalisation du Royaume de Dieu. Ces communautés sont noyées dans un milieu hostile ou qui les ignore. La proclamation publique de l'idéal commun apparaît dans ces conditions comme un pas vers sa réahsation, et l'homme qui a eu le courage de faire cette proclamation devient nécessairement un triomphateur.

La chose est si vraie que nous observons le même phénomène dans tous les groupements analogues, qu'ils soient ou non mystiques et religieux, pourvu qu'ils soient peu nombreux, en opposition morale avec leur milieu et dominés par l'idée d'un nouvel ordre social à établir à bref délai. Les anarchistes qui glorifient la mémoire des fauteurs d'attentats contre la sécurité publique ne se réjouissent pas seulement de la destruction de quelques bourgeois. Ils vénèrent l'homme qui a rendu un témoignage éclatant de sa foi sociale et politique.

Aussi le culte des saints a-t-il commencé par celui des martyrs, qui sont des témoins. Pour conquérir la palme du martyre point n'est nécessaire de mourir, ni même de souffrir pour le Christ. Il suffit d'avoir été appelé au tribunal et d'y affirmer sa foi avec courage \

Le culte rendu aux martyrs s'est étendu plus tard aux: vierges, aux ascètes et aux moines. C'est que, à mesure que le christianisme se répandait, la communauté primitive

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