‹ Le culte des héros et ses conditions socialesChapitre 233 sur 249 · Cf. Lucius, op. cil., p. 63 s · texte numérisé non relu

Cf. Lucius, op. cil., p. 63 s

perdait de son caractère de secte, vivant uniquement pour la réalisation d'un rêve mystique. Le christianisme, étant devenu la religion de la société entière, s'était forcément adapté aux nécessités de la vie sociale — il s'était sécularisé, pour ainsi dire. Mais le contre-coup de cette sécularisation fut une réaction des éléments plus exaltés parmi les chrétiens, de ceux qui voulaient garder la tradition intacte et travailler comme autrefois à réaliser le Royaume de Dieu. Ne pouvant le faire au sein de la société chrétienne, ils le firent en dehors d'elle. C'est ainsi que naquit la doctrine de la sainteté par renoncement au monde, même au monde chrétien, et par la retraite dans la paix du Seigneur, doctrine qui eut pour suite l'éclosion de l'ascétisme et du monachisme.

D'autre part Textension de la communauté chrétienne eut pour résultat l'éclosion du culte des évêques qui n'est autre chose qu'un culte de magistrats sacrés, représentants de la cité chrétienne.

Les divers types de saints reflètent donc autant d'états sociaux divers. Ils incarnent l'idéal qui répond à chacun de ceux-ci.

Nous pouvons sans nous tromper étendre cette conclusion à tous les héros. En effet, malgré l'inconnu qui entoure dans la plupart des cas l'éclosion de leurs cultes et de leurs légendes, nous pouvons facilement constater que le type aristocratique et guerrier du héros homérique, par exemple, répond logiquement à la société de l'IUade, société composée de petits groupes presque entièrement indépendants, guidés par une puissante aristocratie belliqueuse. L'Odyssée nous laisse entrevoir les débuts de la thalassocratie grecque, en même temps qu'elle glorifie Ulysse, le héros navigateur, pirate et menteur, cet idéal des négociants maritimes antiques. Pareillement la société féo-

dale avec sa chevalerie constituée a seule pu donner naissance au type du preux, tel que le célèbre l'épopée carolingienne.

Certes, le type du héros n'est pas toujours adéquat à l'état social du groupe, au moment même où celui-ci institue son culte. Les cités grecques de l'époque historique élèvent des sanctuaires aux héros de l'âge épique, les chrétiens actuels vont choisir les patrons de leurs nouvelles églises parmi les martyrs, et les bienheureux nouveaux sont classés dans une des anciennes rubriques du martyrologe, parmi les martyrs, les confesseurs ou les vierges. Mais ce sont là des phénomènes, qui s'expliquent aisément, par le fait, qu'une certaine représentation une fois élaborée, devient classique et tend à se perpétuer indépendamment des vicissitudes de l'histoire. La raison des variétés entre les types héroïques n'en est pas moins dans le caractère des groupes qui les ont conçus à l'origine.

La représentation du héros d'un groupe social reflète

LE LIEN constitutif DE CE GROUPE. I. LcS hévOS iiatio-

naux. — Quant à la représentation du héros particulier à un certain groupe, elle reflète immédiatement le sentiment qu'a celui-ci de son lien social fondamental.

Nous avons défini saint Patrick comme héros national irlandais. Aucun héros de l'antiquité, aucun autre saint du haut moyen-âge ne présente le même caractère au même degré d'intensité. Le culte national de saint Georges en Angleterre est postérieur aux Croisades. En France la série des héros nationaux commence par saint Michel, défenseur du Mont contre les Anglais, mais dont le culte ne parvient pas à devenir vraiment général. La vénération de Jeanne d'Arc n'a atteint son plein développement qu'au XIX* siècle. En général, c'est seulement aux temps modernes

que commence la glorilication des héros qui sont de purs héros nationaux, comme ceux d'Ilahe, des guerres pour l'indcpendance allemande, des patriotes américains, polonais ou hongrois, tels que Korncr, Bismarck, Garibaldi, Lincoln ou Kosciuszko.

C'est que la formation des nations dans le sens actuel du mot est un phénomène récent. C'est seulement aux temps modernes, que surgit dans les masses la notion d'un hen, qui les unit et qui est qualitativement diiïérent de l'Etat, des liens dynastiques, même des liens territoriaux ou linguistiques. Le lien qui unit les membres d'une nation peut trouver son expression dans la communauté de langue, comme c'est le cas pour les nationalités slaves actuelles, de territoire, comme en Amérique, d'institutions politiques, comme en Suisse, ou bien de religion, comme chez les Juifs. Il ne s'y identifie pas en dernière analyse. Ce ne sont que des facteurs du développement national — encore faut-il qu'ils agissent longtemps pour transformer en nation un ensemble de groupes territoriaux ou familiaux. Le processus qui devait y aboutir ne commence dans la plupart des pays d'Europe que vers la fin du Moyen-Age et n'atteint son plein développement qu'à partir de la Révolution française. L'Irlande a devancé sous ce rapport de plusieurs siècles le reste de l'Europe.

II. Les héros des États. — C'est un lien politique, celui de l'Etat, qui apparaût à la place du lien national avant la formation de celui-ci.

Aussi toute une série de héros sont-ils des patrons d'Etats, des personnifications de l'idée d'État. Les exemples de rois canonisés et vénérés comme patrons sont innombrables. Beaucoup ont été les fondateurs ou les principaux ouvriers de la puissance politique de leurs peuples, comme saint Etienne patron de la Hongrie, saint Edouard le Con-

fesseur, saint Olnf de Norvège, saint Vladimir, duc de Kiev. Dans l'antiquité païenne nous avons des héros particuliers fi chaque formation politique, depuis les cités et leurs colonies, jusqu'à l'Empire, personnifié par les empereurs divinisés.

Sous le régime féodal, dans lequel le lien de dépendance politique vis-à-vis de l'Etat a la forme d'un lien d'interdépendance personnelle entre les vassaux et le suzerain, c'est le patron de celui-ci qui devient le patron de l'Etat. Il est en quelque sorte un suzerain spirituel. Le serment de vassalité envers la compagnie suzeraine de Gènes comportait au XII* siècle une promesse de fidélité envers saint Sirus, patron de la ville. En France, saint Denis, patron de rile-de-France, c'est-à-dire du domaine royal, est devenu le saint tutélaire de l'État capétien, celui dont l'oriflamme menait au combat les troupes de vassaux groupées autour du roi.

III. Les héros territoriaux et locaux. — Mais le type de héros-patron le plus répandu depuis les temps classiques est celui du héros territorial, c'est-à-dire, dont la puissance s'étend sur un territoire déterminé.

Dans l'Attiquc, chaque dême avait son héros tutélaire, qui avait commencé, il est vrai, par être vénéré comme Tancêtre d'une tribu, mais avait fini par n'être que le patron d'un district. Les cités romaines ont pareillement leurs héros et plus tard, lorsqu'elles deviennent des diocèses, leur évoques patrons, dont la protection s'étend à tous les habitants du territoire.

Le culte de saint Dié dans les Vosges, de saint Séverin en Aquitaine est un culte qui n'appartient en propre à aucun corps politique, ni à aucune race. Sa base est uniquement territoriale. Saint Martin de Tours est également vénéré par tous les habitants de la Gaule, qu'ils soient

Gaulois, Romains ou Francs, indépendamment des divisions politiques et des races. Il n'est le patron ni des Gaulois, ni des royaumes Francs, mais de la Gaule, en tant que territoire'.

C'est que les sociétés antiques et celles qui se sont développées dans les anciennes provinces romaines sont des sociétés à base territoriale. Certes le lien territorial n'était pas encore devenu le lien social fondamental dans toute la Gaule à l'époque de sa christianisation. Mais il tendait à le devenir irrésistiblement.

Partout où l'organisation sociale est à base de villes et de villages le type général du héros est le héros local. Il suffit de citer comme exemple les héros grecs de l'âge classique. Les héros des plus grands territoires ne sont eu.\-mêmes qu'une variété des héros locaux. En effet, si leur protection embrasse une grande étendue de pa^'s elle est plus efficace aux alentours de leur sanctuaire. Ainsi la puissance de saint Martin s'exerce dans la Gaule entière, mais il est un lieu oîi le saint est toujours présent et vraiment tout-puissant. C'est son sanctuaire de Tours ^

Par contre, là où la société est h base de clans et de familles, comme en Irlande, et là où elle vit disséminée en ne prenant contact qu'à des moments déterminés de Tannée, le héros de fête prend le premier rang. Sans doute l'Irlande connaît la notion de héros local. Les mêmes fêles patronales y sont, comme ailleurs, célébrées dans les mêmes lieux sacrés. Il n'en est pas moins vrai, que dans la représentation du héros irlandais l'idée de temps sacré l'emporte sur celle de lieu sacré, dans une mesure que nous n'obser-

1. Bernouilli, op. cit., 2» partie. Pour la localisation du culte de saint Martin dans les pays de la Loire, cf. Bulliot, op. cit.

2. Cf. Bernouilli, op. cit., chap. Das Beichsheiligtum, p. 223 ss. Cf. Grégoire de Tours, Historia Francorum, 1, II, 14.

vons dans aucune des sociétés à base territoriale. La mytholop^ie, l'épopée et les légendes des saints irlandais s'ordonnent sur les fôles. La localisation y est chose secondaire. C'est que la fête est le seul moment où la société prend conscience de son existence en tant que groupe, et avec autant et plus d'intensité, que le contact entre ses membres est moindre dans les intervalles.

Conclusion. — Nous sommes arrivés à un point où il est possible de préciser ce qui a été dit de la notion de héros au début de ce livre.

Il demeure acquis que le héros est le représentant élu d'un groupe ou dune chose. On vient de voir qu'il l'est dans un certain sens. Il incarne le principe même de la constitution du groupe. Autant dire que par lui le groupe s'affirme en tant que collectivité humaine, en môme temps que le héros représente le droit du groupe sur la chose, dans laquelle celui-ci voit la garantie de sa stabilité. La notion de héros est la résultante d'une suite de jugements synthétiques qui portent d'une part sur la perception qu'a le groupe de sa propre existence en tant que collectivité humaine, de l'autre sur lexpérience de ce qui constitue pour lui la valeur sociale fondamentale.

En disant de saint Patrick qu'il est un héros national nous avons établi un principe de classification des héros. En eiîet, les héros doivent être distingués les uns des autres suivant la nature du lien qui unit les membres du groupe.

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