CHAPITRE PREMIER
LOEUVHE DE SAINT PATBICK EN IRLANDE
L'existence môme de Saint Patrick a été mise en doute. Ceux qui l'ont admise ont apprécié si diversement son rôle qu'il faut pour se faire une opinion s'adresser directement aux sources '.
De i,' existence de saint Patrick. — De l'existence de saint Patrick^ on a deux sortes de preuves : directes et indirectes.
1. Pour écrire ce chapitre nous avons mis à contribution les études de J.-H. Todd, Memoir on saint Patrick, Ihe apostle of Ireland, Dublin, 1864 ; Benjamin Robert, Élude critique sur la vie et l'œuvre de saint Patrick, liibeuf, 1883 (Thèse présentée à la Fac. de Théol. l'rot. de Paris) ; J.-B. Bury. The life of saint Patrick and his place in hiatory, London. 1903. Les appendices critiques du dernier de ces livres, le meilleur que nous connaissions sur la question, nous ont été particulièrement utiles.
2. Contestée pour la première fois, à notre connaissance, par E. LedwWhi Antiquities of Leland, Dublin. 1793», puis par C-G. Schœll {De ecclesiasticœ Brilonum Scolorumque liistoriœ fontibus. Berlin, 1851) et Loofs lAnliquœ Britonum Scotorumque ecclesix quales fuerunt mores, LipsiîC, 188i). Cf. réfutation dans Benjamin Robert, op. cî7. Cf. Zimmer, art. Keltische Kirche, dans liealencyklop'idie fiir Protestanliiche Théologie, où l'e.xistence de saint Patrick est admise, mais comme celle d'un obscur évoque du Leinstcr dont la mémoire fut au vu» siècle substituée à celle du véritable apôtre de l'Irlande. Cf. la réfutation de cette tlièse dans Bury, op. cit., p. 384 ss. Comme tous ceux qui contestent l'existence de saint Patrick en tant que personnage distinct, l'identifient avec Palladius, nous revii^ndrons sur leurs arguments en discutant cette question. Leur principale raison est que Bède aurait assurément parlé de saint Patrick, si ce personnage avait réellement converti l'Irlande. Mais le silence de Bède s'explique par le but môme de son lUsloria Ecclesias-
C'est d'abord l'anliquilé de son culte en Irlande. Elle est attestée par un hymne liturgique latin en l'honneur de Patrick, V Hymne de Secundinus\ Celte composition est sûrement antérieure au milieu du vi* siècle, et tout fait croire qu'elle dalc du v°. La forme en est empruntée à un hymne de saint Hilaire. Inusitée en Gaule après le v® siècle, on n'en trouve point d'autre exemple en Irlande^. C'est
tica. Il s'y agit de décrire l'histoire du christianisme chez les Anglo- Saxons et non dans les Iles Britanniques en général. L'bglisc d'Irlande n'intéresse Bède que dans la mesure où elle exerça une influence directe sur le christianisme breton. Il parle donc de l'abbaye de lona et de ses missions, mais n'a aucune raison de parler de Patrick, lona et les autres fondations de suint Columcilie étaient d'ailleurs en concurrence avec les fondations qui se réclamaient de saint Patrick (Cf. Tirechân, dans Triparlite Life, II. p. 314, 1. 8 ss.). Cf. la discussion et la réfutation de l'objection tirée du silence de Bède dans Bury dans English IlistoricalReview, juillet, 1903 et l. c. p. 386. M. Bury, ibid., note 2, remarque encore qu'au temps de Bédé les actes de saint Patrick étaient pour la plupart rédigés en irlandais, par conséquent inacessibles à l'auteur de Vllisloria Ecclesiaslica, et que la plus ancienne rédaction latine ne datait que de trente ans environ. Mais la Confession, VEpilre et l'Hymne de Secundinus existaient. — De notre côté, ajoutons la répugnance de Bède à parler des Celtes et de leur Eglise. Il les hait, les considère comme schismatiques, et s'ap|)lique à en dire le moins de bien possible.
i. Mss : Antiphonarium Benchorense {,Ant. Bench.) du viu« siècle, Bibl. Ambrosienne. Milan, et deux Libri Hymnorum, l'un du couvent des Fransciscain de Dublin (Fr. L. H.), l'autre du Trinity Collège, Dublin {Lib. Ilymn.), du xiii» siècle. — Publié une première fois par Colgan dans Triadis Thaumaluryse... Acla, p. 210 s. (App. 111 ad Vil. Pair.) puis par Thomas Ware (Wareus) dans Opuscula Sancti Patricii, 1656, p. 144 ss., d après Vr. L. H. Version de Ant. Bench. dans Muratori. Anecdota Ambrosiana, IV, p. 127 ss., réimpression dans Migne, Patrologia Latina, LXXII, p. 582 s. — Éditions critiques : J.-H. Bernard et Robert Atkinson, The Irish Liber Uymnoi'um, London, 1898 (Henry Bradshaw Society publ. for 1897, vol. XUI et XIV), 1, p. 7-p. 13 ; Whitley Stokes dans Triparlite Life, II p. 386-p. 389 (d'après fV. L. H. comparé à Ant. Bench.). On trouvera dans les préfaces à ces deux éditions des renseignements sur les Mss. Il y a encore une édition par J. -II. todd, dans The Book ofHymns, Dublin. 1855, mais on ne peut s'y fier.
2. Whitley Stokes, Triparlite Life. I, Inlrod. p. CIX : Le même mètre est employé dans un hymne d'un certain Camelacus, contemporain de saint Patrick. Cf. Secimdiîius : « Aùdite ômnes amantes Deum sâncta mérita »...; saint Hilaire (dans Bernard et Atkinson op. ci^, I, p. 36-42): « Ymnum dicat lùrba fratrum, ymnum cântus pérsonet ». Ce mètre est très ancien. Cf. la chanson des soldats de César : « Cœsar Gàllias si'ibegit, Nlcomedes Ceesarem ». — Les strophes de YHymne de Secundinus sont de quatre vers. Chacune commence par une autre lettre de l'alphabet.
l'oeuvre de saint PATRICK EN IRLANDE 31
donc à l'époque où rinfluence de l'Eglise gallicane se faisait sentir en Irlande ' et probablement [)ar un contemporain des missionnaires venus du continent, que l'Hymne de Secundiniis a ûté composé. Sa teneur lui fait assigner d'autre paît une date très proche de la mort de Patrick. On n'y trouve, en effet, mention d'aucun miracle, rien qui indique une légende en voie de formation — et cependant, malgré les termes généraux des louanges, on voit que l'auteur connaissait la vie et les vertus du saint'.
Le nom à désinence latine de notre saint fournit une autre présomption en faveur de son existence réelle. Tous les autres saints vénérés en Irlande, à re.xcoption de quelques compagnons et disciples immédiats de saint Patrick, ont des noms gùidéliqucs '. Le nom même de saint Patrick a
1. A partir du v» siècle jusqu'au milieu du vu» l'Église d'Irlande se développe indépondammenl. ISes relations avec le reste du monde catholique sont purement théoriques. Cf. plus loin, chap. vi.
2. Cf. avant-dernière strophe, premier vers : saint Patrick est un modèle de piété ; il chante les hymnes et l'Apocalypse. — Whitley Stokes remarque que l'auteur de l'Hymne de Secundinus emploie le présent pour parler du saint, et il en conclut â la très haute antiquité de la composition. Quanta l'attribution à Secundinus, elle est évidemment erronée, s'il est exact que ce personnage mourut en 447 (Annals of LUiter, éd. Hennessy, I, sub anno) , donc quatorze ans avant saint Patrick. Pour M. Bury, l'emploi du pn-sent et l'absence d'allusions biographiques indiquent que l'hymne est antérieur à la mort du saint. Mais il contient une allusion à la mort de Patrick : « Testis Domini fidelis in lege catholica ». Le « témoin du Seigneur » est le saint qui est déjà mort, et qui reçoit un culte. Ce vocable désignait primitivement les martyrs, plus tard ceux qui étaient déjà entrés dans la Gloire. L'hypothèse de M. Bury que le vers cité pourrait faire allusion à un voyage de saint Patrick à Rome pour être éprouvé dans son orthodoxie par le pape, est insoutenable. (Un voyage de ce genre est mentionné dans Ann. of Ulsler, sub anno 441). Cf. aussi les strophes 1,3, 5, 9 et 11 où le saint est glorifié comme ne peut l'être qu'un homme entré dans la Paix du Seigneur.
3. Cf. Félire Oengusso céli Dé, éd. Whitley Stokes dans Henry Rradshau: Society publ. for l'J05, vol. XXIX : The Marlyrology of Donerjal ou O'Clery's Calendar, éd. J.-H. Todd et W. Reeves, trad. J. O'Donovan, {Irish Archœol. and Cellic Soc), Dublin ; Félire hui Gormâin, éd. Whitley Stokes. {Henry Bradshaw Soc). Cf. aussi la liste des anciens évéques qui sont tous des patrons locaux, dans James Ware (Warcus) De prtesulibiis Hiberniae Commenlarius, Dublin, 1665.
été complètement inusité en Irlande avant une époque relativement récente'. Aussi bien les anciens Gôidels ne pouvaient-ils le prononcer. Ils en firent Cothraige avant d'apprendre à dire Pafrdic ". Un pareil nom ne serait pas devenu celui d'un saint populaire s'il n'avait eu pour lui une tradition fortement ancrée ^
— Des disciples ou compagnons de Patrick qui ont des noms latins, seul Benignus (Benen) jouit d'un culte répandu. Encore ne le doit-il qu'à sa connexion parliculiôrement étroite avec saint Patrick. (Cf. chap. m)- Les autres : Auxilius (Aussailc), patron à Killosy (Clé Kildare); Iserninus, confondu à tort ou à raison avec saint Filh et vénéré sous ce nom à Aghade (Gté Carlow) et dans la région de , Clonmore (limite dis Ctés Carlow et Wicklow) ; enfin Secundinus ' (Sechnall) patron à. Dunshaughiin (près Tara, Gté Meath) et, peut-être, vénéré aussi à Armagh. ne jouissent que d'un culte purement local et n'ont, pour ainsi dire, point de légende. Ils n'apparaissent que dans celle de St. P.. comme personnages épisodiques. Cf. Ware, op. cit., sub nom. lac. ; Bury, op. cit., pp. H7 et note, 163 s., 259 note, 319. Rôle légendaire : Muirchu, \'ie de saint Patrick, dans Tripartite Life, II, p. 273 (Cf. Armais of. Vlsler, s. a. 439) : Tirechân, Vie de St. P.. ibid., p. 331, J. H. Todd, Saint Patrick, 174 ss. — On pourrait alléguer contre nous l'exemple des deux saints Colomban. Mais dans leur cas il s'agit de noms monastiques empruntés au symbolisme chrétien : l'un est appelé Columcille, ce qui signiGe Colombe d'Église, l'autre Columba, 11 est manifeste que ni Palricius, ni aucun des noms des compagnons du saint n'ont une origine pareille.
1. Ce n'est qu'à partir du .\» siècle qu'on rencontre en Irlande des prénoms étrangers. Jusqu'à la conquête normande (1172) ils sont très rares, même parmis les gens d'iiiglise. Actuellement Patrick y est le prénom préféré. On le rencontre dans presque toutes les familles. Paddy est le sobriquet par lequel les Anglais désignent les Irlandais depuis le xvi«s.
2. Le son p manquait complètement à l'irlandais primitif (cf. Vendryès. Grammaire irlandaise, Paris, 1907). Il ne fut introduit que par les ecclésiastiques parlant latin. Cf. id., De Hibernicis vocabulis quae a latina lingua oriqinem duxerunt, Paris 1902. — Dans les premiers temps les Irlandais remplaçaient le son p par k (écrit c) dans les mots empruntés, par exemple purpura devint corcur, pascha — case, presbijier — cruimther. — Sur Cothraige cf. en particulier Zimmer op. cit. La forme Col/iraige se rencontre pour la première fois dans V Hymne de Fiacc, strophe 3 (viu» siècle), éd. Whitley Stokes et John Sirachan dans Thésaurus Palœohibemicus II, Cambridge, 1903. p. 307. — Tirechân (vii« siècle), /. c, p. 3o2, latinise ce nom en Cotliirtiacus, et ibid. p. 310 on a : « ad petram Coithrigi et p. 331 : « pelra Coithirgi ». — M. Bury a signalé les traces de la prononciation la plus ancienne dans la forme latinisée Quadriga dans Colgan, Vita 11^ . et Quolirche, ibid., Vita IV^ . (Art. Tradition of Muirchu's Text dans Hermathena, 1902, p. 200).
3. Ce que nous venons de dire n'implique nullement qu'en Irlande on
l'oeuvre de saint PATRICK EN IRLANDE 33
Les écrits de Patrick : de leur authenticité. — Mais il existe deux écrils de Patrick, témoignages directs de son existence. Ils sont connus sous le nom de Confession de saint Patrick et d'Épftre aux chrétiens sujets du tyran Coroticus\
L'attribution de ces écrits à notre saint est commune à tous les manuscrits. Un de ceux-ci, qui contient la plus ancienne copie de la Confession date de 807 ou 808'. Mais
n'ait point rendu de culte aux saints de l'Eglise universelle. Au VII* siècle on croyait posséder des reliques des saints Pierre, Paul, Laurent et Ktienno à .\rmagh et Dunseverick (Tirechân. l. c, pp. 301 et 3i9). La Saint-Michel et la Saint-Martin sont les dates de fêtes populaires (Extraits du Ms RawUnson B. 512 de la Bibl. Bodiéienne dans Triparlite Life, Il p. 556 s et p. 560 s.: trad Whitley Stokos en regard). En 845 la fête des saints Pierre et Paul, le 29 juin, est célébrée à l'abbaye de Roscrea (Cté Tipperary) au milieu d'un grand concours de peuple. L'oenach (fêle et réunion publique) commençait, lorsque surgiront les Danois. Mais ils furent repoussés par la grâce de Pierre et de Paul {Cotadh Gaedhel re Gallaibh, éd. J.-H. Todd, Rolls Séries, London, p. 14, trad. p. 15).
1. Éditions consultées: Whitley Stokes dans Triparlile Life, II, Confessio, p. 357 ss.: Epislola (version du Ms Cotton Nero E 1) p. 375 ss. ; Rev. N.-J.-D. White, Libri sancti Palricii dans Proceedinr/s of Ihe Roy. Ir. Acad , XXV, Sect. C. n" 7, Dublin 1904. Nos références se rapportent aux pages de l'édition Stokes, la plus accessible, mais nous avons confronté chaque fois le texte avec celui de l'édition critique du Rév. White. Cf. les introductions des deux éditeurs pour tout ce qui concerne les Mss et les éditions antérieures.
2. Livre d'Armagh lA), Ms de contenu divers, compilé par le scribe Ferdomnach pour Torbach, abbé d'Armagh (m. 808;; actuellement au Trinily Collège de Dublin. Sur le Ms. et sa date cf. Rev. Charles Graves dans Proceedings of ihe Roy. Ir. Acad., III, p. 316 p. 334 et p. 356 ss.; Edmund Hogan,S. J. dans/l;ia/ec/a fiollandiana. I. Bruxelles, 1882. p. 532 ss. : Whitley Stokes dans Triparlile Life, I, Jntr. p. xc-cxix. — Mais M.Gwynn. cité dans Bury, op. cil., p. 224, croit que les documents relatifs à saint Patrick n'ont été copiés dans A qu'après la mort de l'abbé Torbach, donc après 808. En tout cas ils sont du premier quart du ix* siècle. — Une édition diplomatique de A a été récemment |)ubliée par M. Gwynn. mais elle nous est demeurée inaccessible. — Il manque quelques passages de la Conf. dans A. qu'on a complété d'après un Ms de la Bibl. Roy. de Bruxelles. Ces passages appartenaient sans doute possible au texte primitif et ont été omis par le copiste soit par mégarde, soit parce qu'ils étaient désobligeants pour l'auteur. L'n d'eux notamment a trait à un grave péché commis par saint Patrick dans son enfance. — Zimmer, loc. cit., a émis l'hypothèse que le texte primitif de la Conf. contenait plus de détails autobiographiques. Cf. la réfutation de M. Bury dans English llistorial Review XVIII, juillet 1903, p. 544 ss.
amtôriniromcnl, les linf;i()gfaphes irlandais du vu'' siècle ont déjà connu les deux documents en question et leur attribution t\ saint Patrick'.
L'analyse rend évidente leur authenticité^.
Ce qu'aurait visé un faiseur d'apocryphos serait l'édification par l'exemple, soit la gloiification du saint, soit enfin l'exposé d'une doctrine sous l'autorité d'un grand nom. Or on ne trouve rien de pareil ni dans la Confession ni dans VEpitre.
L'auteur y donne à chaque instant des preuves d'humilité très sincère. Des expressions comme ego... peccator rtisticissimiis . . . fideliinn^ ne sont pas d'un faussaire. 11 y a dans ces écrits une tendance manifeste à s'amoindrir, à se refuser tout mérite. Patrick s'avoue sot, ignorant. Il n'a jamais étudié à fond la théologie ni le droit, et il a oublié ce qu'il en avait appris. Il manie difficilement le latin depuis le temps qu'il est forcé de parler continuellement en langue vulgaire*. Dieu a bien voulu se servir de lui plutôt que d'autres, plus dignes par la vertu et la science. Mais il n'a été que le vil instrument de la Divinité ^